• Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque 23 11 16

    dans la Grèce archaïque, trois per­son­nages, le devin, l’aède et le roi de jus­tice, ont en com­mun le pri­vi­lège de dis­pen­ser la Vérité du seul fait d’être pour­vus de qua­li­tés qui les dis­tinguent. Le poète, le voyant et le roi par­tagent un même type de parole. Doté de ce savoir ins­pi­ré, le poète célèbre par sa parole chan­tée les exploits et les actions humaines qui entrent ain­si dans l’éclat et la lumière et qui reçoivent force vitale et plé­ni­tude de l’être. […] De façon homo­logue, la parole du roi, se fon­dant sur des pro­cé­dures orda­liques, pos­sède une ver­tu ora­cu­laire ; elle…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    La véri­té est d’abord parole […] [Elle] est encore le pri­vi­lège de cer­tains groupes d’hommes, les poètes, les devins, dres­sés au long appren­tis­sage de la mémoire. […] La parole est éloge et blâme, capable de gran­dir ou d’amenuiser, d’être véri­dique ou men­son­gère. […] Il reste une tra­di­tion, poé­tique pré­ci­sé­ment, celle du « roi de jus­tice » tenant la « balance », dis­pen­sa­teur et rece­veur tout à la fois du vrai et du faux. Parallèlement toute véri­té est une énigme et tout diseur de véri­té est lui-même une énigme. […] Il n’y a pas « oppo­si­tion », « contra­dic­tion » entre le vrai et le faux, la véri­té (Alètheia)…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    Fonctionnaire de la sou­ve­rai­ne­té ou louan­geur de la noblesse guer­rière, le poète est tou­jours un « Maître de Vérité ». Sa « Vérité » est une « Vérité » asser­to­rique : nul ne la conteste, nul ne la démontre. « Vérité » fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente de notre concep­tion tra­di­tion­nelle, l’Alètheia n’est pas l’accord de la pro­po­si­tion à son objet [véri­té apo­phan­tique], pas davan­tage l’accord d’un juge­ment avec les autres juge­ments [véri­té judi­ca­toire] ; elle ne s’oppose pas au « men­songe » ; il n’y a pas le « vrai » en face du « faux ». La seule oppo­si­tion signi­fi­ca­tive est celle d’Alètheia et de Lèthè. À ce niveau de pen­sée, si le poète est véritablement…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    Pas plus que la « véri­té » du poète, l’Alètheia du Vieux de la Mer n’est une « véri­té » de type his­to­rique. Le roi de jus­tice ne vise nul­le­ment à res­ti­tuer le pas­sé en tant que pas­sé. Les « preuves » de la Justice sont de carac­tère orda­lique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de trace d’une notion posi­tive de la preuve : se sou­mettre au juge­ment, c’est entrer dans le domaine des forces reli­gieuses les plus redou­tables. La « véri­té » s’institue par l’application cor­recte, rituel­le­ment accom­plie, de la pro­cé­dure. Quand il pré­side, au nom des dieux, le jus­te­ment orda­lique, le roi « dit la véri­té » ou, plu­tôt, il…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    La parole magi­co-reli­gieuse n’est pas sou­mise à la tem­po­ra­li­té ». « À aucun moment, la parole du poète ne cherche l’accord des audi­teurs, l’assentiment du groupe social ; celle du roi de jus­tice pas davan­tage : elle se déploie avec la majes­té d’une parole ora­cu­laire ; elle ne vise pas à éta­blir dans le temps un de ces enchaî­ne­ments de mots qui tirent leur force de l’approbation ou de la contes­ta­tion des autres hommes. Dans la mesure où la parole magi­co-reli­gieuse trans­cende le temps des hommes, elle trans­cende aus­si les hommes : elle n’est pas la mani­fes­ta­tion d’une volon­té ou d’une pen­sée indi­vi­duelle, elle n’est pas…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    Au ser­vice d’une noblesse d’autant plus avide de louanges que ses pré­ro­ga­tives poli­tiques sont contes­tées, le poète réaf­firme les valeurs essen­tielles de sa fonc­tion, et il le fait avec d’autant plus d’éclat qu’elles com­mencent à paraître désuètes, que, dans la cité grecque, il n’y a plus de place pour ce type de parole magi­co-reli­gieuse, que ce sys­tème de valeurs est défi­ni­ti­ve­ment condam­né par la démo­cra­tie clas­sique. À la limite, le poète n’est plus qu’un para­site, char­gé de ren­voyer à l’élite qui l’entretien son image, une image embel­lie de son passé.…

  • Marcel Detienne ⋅ Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque

    Acceptant une clas­si­fi­ca­tion dont les traits essen­tiels ont été dres­sés par Platon mais qui lui est lar­ge­ment anté­rieure, il oppose la com­pé­tence uni­ver­selle, dans le domaine du rela­tif, de l’orateur et du sophiste au savoir des sectes phi­lo­so­phiques et reli­gieuses. D’un côté la ruse, la trom­pe­rie (apa­tè) déli­bé­ré­ment accep­tée, de l’autre la pos­ses­sion de l’alètheia, pos­ses­sion non mon­nayable et trans­mis­sible seule­ment de maître à dis­ciple, mais les maîtres de véri­té ne le sont plus que de groupes infimes qui échouent – c’est ce que montre dra­ma­ti­que­ment l’aventure pytha­go­ri­cienne – lorsqu’ils tentent de l’imposer à une cité tout entière. Pour l’orateur…