Ce qui nous menace, éco­no­mistes libi­di­naux, c’est de fabri­quer une nou­velle morale avec cette conso­la­tion, c’est de pro­cla­mer et de dif­fu­ser que la bande libi­di­nale est bonne, que la cir­cu­la­tion des affects est gaie, que l’a­no­ny­mat et l’in­com­pos­si­bi­li­té des figures sont épa­tants et libres, que toute dou­leur est réac­tion­naire et recèle le poi­son d’une for­ma­tion issue du grande Zéro.

Et pour chaque bran­che­ment, un nom divin, pour chaque cri, inten­si­té et bran­che­ment qu’ap­portent les ren­contres atten­dues et inat­ten­dues, un petit dieu, une petite déesse, qui a l’air de ne ser­vir à rien quand on le regarde avec les glo­bu­leux yeux tristes pla­to­ni­co-chré­tiens, qui ne sert en effet à rien, mais qui est un nom de pas­sage de l’émotion.

Ouvrez le pré­ten­du corps et déployez toutes ses sur­faces : non seule­ment la peau avec cha­cun de ses plis, rides, cica­trices, avec ses grands pans velou­tés, et conti­gus à elle le cuir et sa toi­son de che­veux, la tendre four­rure pubienne, les mame­lons, les ongles, les cornes trans­pa­rentes sous le talon, la légère fri­pe­rie, entée de cils, des pau­pières, mais ouvrez et éta­lez, expli­ci­tez les grandes lèvres, les petites lèvres avec leur réseau bleu et bai­gnés de mucus, dila­tez le dia­phragme du sphinc­ter anal, cou­pez lon­gi­tu­di­na­le­ment et met­tez à plat le noir conduit du rec­tum, puis du côlon, puis du cæcum, désor­mais ban­deau à sur­face toute striée et pol­luée de merde, avec vos ciseaux de cou­tu­rière ouvrant la jambe d’un vieux pan­ta­lon, allez, don­nez jour au pré­ten­du inté­rieur de l’in­tes­tin grêle, au jéju­num, à l’i­léon, au duo­dé­num, ou bien à l’autre bout, débri­dez la bouche aux com­mis­sures, déplan­tez la langue jus­qu’à sa loin­taine racine et fen­dez-là, éta­lez les ailes de chauve-sou­ris du palais et de ses sous-sols humides, ouvrez la tra­chée et faites-en la mem­brure d’une coque en construc­tion ; armé des bis­tou­ris et des pinces les plus fins, déman­te­lez et dépo­sez les fais­ceaux et les corps de l’en­cé­phale ; et puis tout le réseau san­guin intact à plat sur une immense paillasse, et le réseau lym­pha­tique, et les fines pièces osseuses du poi­gnet, de la che­ville, démon­tez et met­tez-les bout à bout avec toutes les nappes de tis­su ner­veux qui enve­loppe l’hu­meur aqueuse et avec le corps caver­neux de la verge, et extra­yez les grands muscles, les grands filets dor­saux, éten­dez-les comme des dau­phins lisses qui dorment.

Faites le tra­vail qu’ac­com­plit le soleil quand votre corps prend un bain, ou l’herbe.

L’essai coor­donne les élé­ments au lieu de les subor­don­ner. […] Si l’es­sai, com­pa­ré aux formes dans les­quelles un conte­nu tout prêt est com­mu­ni­qué de manière indif­fé­rente, est plus dyna­mique que la pen­sée tra­di­tion­nelle, grâce à la ten­sion entre la pré­sen­ta­tion et la chose pré­sen­tée, il est en même temps plus sta­tique, en tant qu’en­semble construit de juxtapositions.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 27

L’essai est à la fois plus ouvert et plus fer­mé qu’il ne plaît à la pen­sée tra­di­tion­nelle. Il est plus ouvert dans la mesure où sa dis­po­si­tion propre nie le sys­tème et où il répond d’au­tant mieux à ses propres exi­gences qu’il s’y tient plus rigou­reu­se­ment ; les rési­dus sys­té­ma­tiques de cer­tains essais, comme par exemple l’in­fil­tra­tion d’é­tudes lit­té­raires par des phi­lo­so­phèmes lar­ge­ment répan­dus, accep­tés tels quels, ne valent guère mieux que des tri­via­li­tés psy­cho­lo­giques. Mais l’es­sai est plus fer­mé, parce qu’il tra­vaille de façon empha­tique à la forme de la pré­sen­ta­tion. La conscience de la non-iden­ti­té de la pré­sen­ta­tion et de la chose la contraint à un effort sans limites.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 22

L’essai doit faire jaillir la lumière de la tota­li­té dans un trait par­tiel, choi­si déli­bé­ré­ment ou tou­ché au hasard, sans que la tota­li­té soit affir­mée comme pré­sente. Il cor­rige le carac­tère contin­gent ou sin­gu­lier de ses intui­tions en les fai­sant se mul­ti­plier, se ren­for­cer, se limi­ter, que ce soit dans leur propre avan­cée ou dans la mosaïque qu’elles forment en rela­tion avec d’autres essais ; et non en les rédui­sant abs­trai­te­ment à des uni­tés typiques extraites d’elles. « Voilà donc ce qui dis­tingue l’es­sai du trai­té. Pour écrire un essai, il faut pro­cé­der de manière expé­ri­men­tale, c’est-à-dire retour­ner son objet dans tous les sens, l’in­ter­ro­ger, le tâter, le mettre à l’é­preuve, le sou­mettre entiè­re­ment à la réflexion, il faut l’at­ta­quer de dif­fé­rents côtés, ras­sem­bler ce qu’on voit sous le regard de l’es­prit et tra­duire ver­ba­le­ment ce que l’ob­jet fait voir dans les condi­tions créées par l’é­cri­ture. » (Max Bense, Über den Essay und seine Prosa) Le malaise que cause cette pro­cé­dure, le sen­ti­ment qu’on pour­rait conti­nuer ain­si indé­fi­ni­ment selon son caprice, tout cela est à la fois vrai et non vrai. C’est vrai parce que en fait l’es­sai ne conclut pas et que son inca­pa­ci­té à conclure appa­raît comme une paro­die de son propre a prio­ri ; on l’ac­cuse alors de ce dont sont cou­pables en réa­li­té ces formes qui effacent toutes les traces de caprice. Mais ce malaise n’est pas vrai, parce que la constel­la­tion de l’es­sai n’est tout de même pas si arbi­traire que se le figure le sub­jec­ti­visme phi­lo­so­phique qui trans­porte la contrainte de la chose dans celle de l’ordre concep­tuel. […] L’essai se révolte contre l’oeuvre majeure, qui reflète celle de la créa­tion et de la totalité.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 21

Des élé­ments dis­tincts s’y ras­semblent [dans l’es­sai] dis­crè­te­ment pour for­mer quelque chose de lisible ; [l’es­sai] ne dresse ni une char­pente ni une construc­tion. Mais, par leur mou­ve­ment, les élé­ments se cris­tal­lisent en tant que confi­gu­ra­tion. Celle-ci est un champ de forces, de même que sous le regard de l’es­sai toute oeuvre de l’es­prit doit se trans­for­mer en un champ de forces.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 17–18

Ce qui pour­rait le mieux se com­pa­rer à la manière dont l’es­sai s’ap­pro­prie les concepts, c’est le com­por­te­ment de quel­qu’un qui se trou­ve­rait en pays étran­ger, obli­gé de par­ler la langue de ce pays, au lieu de se débrouiller pour la recons­ti­tuer de manière sco­laire à par­tir d’élé­ments. Il va lire sans dic­tion­naire. Quand il aura vu trente fois le même mot, dans un contexte chaque fois dif­fé­rent, il se sera mieux assu­ré de son sens que s’il l’a­vait véri­fié dans la liste de ses dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions, qui en géné­ral sont trop étroites en regard des varia­tions dues au contexte, et trop vagues en regard des nuances sin­gu­lières que le contexte fonde dans chaque cas par­ti­cu­lier. Certes, tout comme cet appren­tis­sage, l’es­sai comme forme s’ex­pose à l’er­reur ; le prix de son affi­ni­té avec l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle ouverte, c’est l’ab­sence de cer­ti­tude que la norme de la pen­sée éta­blie craint comme la mort.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 17

L’essai ne rend pas moins mais plu­tôt plus intense, au contraire, l’in­fluence réci­proque de ses concepts dans le pro­ces­sus de l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle. Ils ne consti­tuent pas en elle un conti­nuum des opé­ra­tions, la pen­sée n’a­vance pas de manière uni­voque, mais au contraire les moments sont tis­sés ensemble comme dans un tapis. C’est du ser­ré de ce tis­sage que dépend la fécon­di­té des pen­sées. A vrai dire, celui qui pense ne pense pas, il fait de lui-même le théâtre de l’ex­pé­rience intel­lec­tuelle, sans l’effilocher.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 17

Ce qui fait qu’une pen­sée est pro­fonde, c’est qu’elle se plonge pro­fon­dé­ment dans la chose, et non qu’elle ramène pro­fon­dé­ment à une autre. L’essai applique cela de façon polé­mique, en trai­tant de ce que l’on consi­dère, selon les règles du jeu, comme déri­vé, sans suivre lui-même le fil défi­ni­tif de cette déri­va­tion. Il ras­semble par la pen­sée, en toute liber­té, ce qui se trouve réuni dans l’ob­jet libre­ment choi­si. Il ne se fixe pas arbi­trai­re­ment sur un au-delà des média­tions – et ce sont les média­tions his­to­riques dans les­quelles se sont dépo­sés les sédi­ments de la socié­té tout entière – mais il cherche les conte­nus de véri­té, qui sont eux-mêmes des conte­nus his­to­riques. Il n’est pas en quête d’un don­né ori­gi­nel, en dépit de la socié­té socia­li­sée, qui, jus­te­ment parce qu’elle se tolère rien qui ne porte son empreinte, tolère moins que toute autre chose ce qui rap­pelle sa propre omni­pré­sence, et qui fait néces­sai­re­ment appel, comme com­plé­ment idéo­lo­gique, à cette nature dont sa praxis ne laisse rien sub­sis­ter. L’essai dénonce sans mot dire l’illu­sion que la pen­sée pour­rait jaillir de ce qui est the­sei, c’est-à-dire culture, pour rejoindre ce qui est phy­sei, c’est-à-dire nature. Fasciné par ce qui est figé, ouver­te­ment déri­vé, par les oeuvres, il rend hom­mage à la nature en affir­mant qu’elle n’ap­par­tient plus aux hommes. Son alexan­dri­nisme est une réponse au fait que le lilas et le ros­si­gnol, quand le filet qui enserre l’u­ni­vers leur per­met encore de sur­vivre, font croire par leur simple exis­tence que la vie est vivante.

,
« L’essai comme forme » Notes sur la littérature [1954–1958]
,
trad.  Sibylle Muller
, , ,
p. 15