Grade die schwächs­ten Leistungen der Kunst bezie­hen sich auf das unmit­tel­bare Gefühl des Lebens, die stärks­ten aber, ihrer Wahrheit nach, auf eine dem Mythischen ver­wandte Sphäre : das Gedichtete. Das Leben ist all­ge­mein das Gedichtete der Gedichte — so ließe sich sagen ; doch je unver­wan­del­ter der Dichter die Lebenseinheit zur Kunsteinheit über­zufüh­ren sucht, des­to mehr erweist er sich als Stümper. Diese Stümperei als »unmit­tel­bares Lebensgefühl«, »Herzenswärme«, als »Gemüt« ver­tei­digt, ja gefor­dert zu fin­den, sind wir gewohnt.
Trad 1 : Les plus faibles pro­duc­tions de l’art ren­voient au sen­ti­ment immé­diat de la vie, tan­dis que les plus fortes, selon leur véri­té, à une sphère parente de l’élément mythique : le poé­ma­tique. Le vivant est com­mu­né­ment le poé­ma­tique des poèmes – pour­rait-on dire ; cepen­dant plus le poète s’efforce de trans­po­ser la viva­bi­li­té en artis­ti­sable, plus il est un bou­silleur. Ce bou­sillage nous avons l’habitude de le récla­mer et de le défendre comme « vivant immé­diat », « cha­leur du cœur », « vigueur ».
Trad 2 : Le noyau poé­tique se révèle donc comme pas­sage de l’u­ni­té fonc­tion­nelle de la vie á celle du poème. En lui la vie se déter­mine par le poème, la tâche par la solu­tion. Le fon­de­ment n’est pas la tona­li­té indi­vi­duelle qui enve­loppe la vie de l’ar­tiste, mais un hori­zon de vie déter­mi­né par l’art. Les caté­go­ries dans les­quelles il est pos­sible d’ap­pré­hen­der cette sphère, la sphère du pas­sage entre les deux uni­tés fonc­tion­nelles, ne sont pas for­mée d’a­vance, et s’ap­puient peut-être en pre­mier lieu sur les concepts du mythe. Ce sont pré­ci­sé­ment les plus faibles pro­duc­tions de l’art qui se réfèrent au sen­ti­ment immé­diat de la vie, tan­dis que les plus puis­santes, selon leur véri­té, ren­voient à une sphère parente de l’élé­ment mythique : au noyau poé­tique. La vie, pour­rait-on dire, est glo­ba­le­ment le noyau poé­tique des poèmes ; pour­tant, plus le poète s’ef­force de trans­po­ser telle quelle l’u­ni­té de vie en uni­té artis­tique, plus il se révèle un bou­silleur. Ce bou­sillage, nous sommes accou­tu­més à le voir défen­du, voire récla­mé, comme « sen­ti­ment immé­diat de la vie », « cha­leur du cœur », « pro­fon­deur d’âme ».

« Deux poèmes de Friedrich Hölderlin »
Œuvres [1914]
t. 1
Folio 2000
p. 91sv.
benjamin bousilleur Dichter/Stümper gedichtete gemüt hölderlin poématique poème sagouin tâcheron/missionneur vitalisme

Ce sont bien trois abla­tifs jux­ta­po­sés, l’en­semble étant sub­su­mé comme un mot unique avec le suf­fixe d’ad­jec­tif ‑ilis, ‑ilia, ajou­té au der­nier terme avec éli­sion. Pourquoi ce jux­ta­po­sé ? C’est qu’il est tiré de l’ex­pres­sion rituelle où le nom de l’a­ni­mal sacri­fié est à l’a­bla­tif : sū facere « sacri­fier au moyen d’un ani­mal », et non l’a­ni­mal lui-même ; facere + l’a­bla­tif est cer­tai­ne­ment la construc­tion ancienne. Donc, faire l’acte sacré au moyen de ces trois ani­maux ; grou­pe­ment ancien, consa­cré, de ces trois espèces où sūs est le nom de l’es­pèce por­cine.

Le voca­bu­laire des ins­ti­tu­tions indo-euro­péennes
Minuit 1969
ablatif animal benveniste linguistique sacrifice

Je reprends et je vais prendre une réfé­rence qui a son inté­rêt qui n’est rien d’autre que quelque chose qui touche au carac­tère tout à fait le plus radi­cal des rela­tions du « je » avec le signi­fiant. Dans les langues indo-euro­péennes anciennes et dans cer­taines sur­vi­vances des langues vivantes, il y a ce qu’on appelle, et que vous avez tous appris à l’école, « la voix moyenne ». La voix moyenne se dis­tingue de la voix posi­tive et de la voix pas­sive en ceci que nous disons, dans une approxi­ma­tion qui vaut ce que valent d’autres approxi­ma­tions qu’on apprend à l’école, que le sujet fait l’action dont il s’agit. Il y a des formes ver­bales qui disent un cer­tain nombre de choses. Il y a deux formes dif­fé­rentes pour dire « je sacri­fie », comme sacri­fi­ca­teur, ou « je sacri­fie », comme celui qui offre le sacri­fice à son béné­fice.
L’intérêt n’est pas d’entrer dans cette nuance de la voix moyenne à pro­pos des verbes qui ont les deux voix parce que pré­ci­sé­ment nous n’en usons pas, nous la sen­ti­rons tou­jours mal, mais ce qui est ins­truc­tif c’est de s’apercevoir qu’il y a des verbes qui n’ont que l’une ou l’autre voix, et que c’est pré­ci­sé­ment ce que les lin­guistes, sauf dans les cas où ils sont par­ti­cu­liè­re­ment astu­cieux, laissent tom­ber. Alors là vous vous aper­ce­vez des choses très drôles : c’est, pour le recueillir dans un article, ce que M. BENVENISTE a fait sur ce sujet, et dont je vous donne la réfé­rence : Journal de Psychologie nor­male et patho­lo­gique Janvier-Mars 1950, entiè­re­ment consa­cré au lan­gage. Nous nous aper­ce­vrons que sont les moyens verbes : naître, mou­rir, suivre et pous­ser au mou­ve­ment, être maître, être cou­ché, et reve­nir à un état fami­lier, jouer, avoir pro­fit, souf­frir, patien­ter, éprou­ver une agi­ta­tion men­tale, prendre des mesures – qui est le medeor dont vous êtes tous inves­tis comme méde­cins, car tout ce qui se rap­porte à la méde­cine est déri­vé de ce medeorpar­ler enfin, c’est très pré­ci­sé­ment du registre de ce dont il s’agit dans ce qui est en jeu dans notre expé­rience ana­ly­tique.
Dans le cas où les verbes n’existent et ne fonc­tionnent dans un cer­tain nombre de langues qu’à la voix moyenne et seule­ment à cette voix, et d’après l’étude c’est très pré­ci­sé­ment à cette notion que le sujet se consti­tue dans le pro­cès ou l’état, que le verbe exprime.
N’attachez aucune impor­tance aux termes « pro­cès » ou « état », la fonc­tion ver­bale comme telle n’est pas du tout si faci­le­ment sai­sie dans aucune caté­go­rie. Le verbe est une fonc­tion dans la phrase, et rien d’autre, car « pro­cès » ou « état », les sub­stan­tifs l’expriment aus­si bien. Le fait que le sujet soit plus ou moins impli­qué n’est abso­lu­ment pas chan­gé par le fait que le pro­cès dont il s’agit soit employé à la forme ver­bale. Le fait qu’il soit employé à la forme ver­bale dans la phrase, n’a aucune espèce de sens, c’est qu’il sera le sup­port d’un cer­tain nombre d’accents signi­fiants qui situe­ront l’ensemble de la phrase sous un aspect ou sous un mode tem­po­rel.

Le sémi­naire
t. 3 Les psychoses (1955–1956)
Seuil 1981
actif/passif benveniste diathèse état lacan moyen procès psychanalyse sacrifice voie moyenne

…la voix, qui est la dia­thèse fon­da­men­tale du sujet dans le verbe ; elle dénote une cer­taine atti­tude du sujet rela­ti­ve­ment au pro­cès, par où ce pro­cès se trouve déter­mi­né dans son prin­cipe.
Sur le sens géné­ral du moyen, tous les lin­guistes s’accordent à peu près. Rejetant la défi­ni­tion des gram­mai­riens grecs, on se fonde aujourd’hui sur la dis­tinc­tion que Panini, avec un dis­cer­ne­ment admi­rable pour son temps, éta­blit entre le para­smai­pa­da, “mot pour un autre” (= actif), et l’atma­ne­pa­da, “mot pour soi” (= moyen). À la prendre lit­té­ra­le­ment, elle res­sort en effet d’oppositions comme celle dont le gram­mai­rien hin­dou fait état : skr. yaja­ti, “il sacri­fie” (pour un autre, en tant que prêtre), et yajate, “il sacri­fie” (pour soi, en tant qu’offrant). On ne sau­rait dou­ter que cette défi­ni­tion réponde en gros à la réa­li­té. Mais il s’en faut qu’elle s’applique telle quelle à tous les faits, même en sans­krit, et qu’elle rende compte des accep­tions assez diverses du moyen. Si on embrasse l’ensemble des langues indo-euro­péennes, les faits appa­raissent sou­vent si fuyants que, pour les cou­vrir tous, on doit se conten­ter d’une for­mule assez vague, qu’on retrouve à peu près iden­tique chez tous les com­pa­ra­tistes : le moyen indi­que­rait seule­ment une cer­taine rela­tion de l’action avec le sujet, ou un “inté­rêt” du sujet dans l’action. Il semble qu’on ne puisse pré­ci­ser davan­tage, sinon en pro­dui­sant des emplois spé­cia­li­sés où le moyen favo­rise une accep­tion res­treinte, qui est ou pos­ses­sive, ou réflexive, ou réci­proque, etc. On est donc ren­voyé d’une défi­ni­tion très géné­rale à des exemples très par­ti­cu­liers, mor­ce­lés en petits groupes et déjà diver­si­fiés. Ils ont certes un point com­mun, cette réfé­rence à l’atman, au “pour soi” de Panini, mais la nature lin­guis­tique de cette réfé­rence échappe encore, à défaut de laquelle le sens de la dia­thèse risque de n’être plus qu’un fan­tôme.
[…]

  1. Sont seule­ment actifs : être (skr. “”, grec “”) ; aller ; vivre ; cou­ler ; ram­per ; plier ; souf­fler ; man­ger ; boire ; don­ner.
  2. Sont seule­ment moyens : naître ; mou­rir ; suivre ; épou­ser un mou­ve­ment ; être maître ; être cou­ché ; être assis ; reve­nir à un état fami­lier ; jouir ; avoir pro­fit ; éprou­ver une agi­ta­tion men­tale ; prendre des mesures ; par­ler, etc.
[…] De cette confron­ta­tion se dégage assez clai­re­ment le prin­cipe d’une dis­tinc­tion pro­pre­ment lin­guis­tique, por­tant sur la rela­tion entre le sujet et le pro­cès. Dans l’actif, les verbes dénotent un pro­cès qui s’accomplit à par­tir du sujet et hors de lui. Dans le moyen, qui est la dia­thèse à défi­nir par oppo­si­tion, le verbe indique un pro­cès dont le sujet est le siège ; le sujet est inté­rieur au pro­cès.
Cette défi­ni­tion vaut sans égard à la nature séman­tique des verbes consi­dé­rés ; verbes d’état et verbes d’action sont éga­le­ment repré­sen­tés dans les deux classes. Il ne s’agit donc nul­le­ment de faire coïn­ci­der la dif­fé­rence de l’actif au moyen avec celle des verbes d’action et des verbes d’état. Une autre confu­sion à évi­ter est celle qui pour­rait naître de la repré­sen­ta­tion “ins­tinc­tive” que nous nous for­mons de cer­taines notions. Il peut nous paraître sur­pre­nant par exemple que “être” appar­tienne aux acti­va tan­tum, au même titre que “man­ger”. Mais c’est là un fait et il faut y confor­mer notre inter­pré­ta­tion : “être” est en indo-euro­péen, comme “aller” ou “cou­ler”, un pro­cès où la par­ti­ci­pa­tion du sujet n’est pas requise. En face de cette défi­ni­tion qui ne peut être exacte qu’autant qu’elle est néga­tive, celle du moyen porte des traits posi­tifs. Ici le sujet est le lieu du pro­cès, même si ce pro­cès, comme c’est le cas pour le latin fruor ou sans­krit manyate, demande un objet ; il accom­plit quelque chose qui s’accomplit en lui, naître, dor­mir, gésir, ima­gi­ner, croître, etc. Il est bien inté­rieur au pro­cès dont il est l’agent.
Dès lors sup­po­sons qu’un verbe typi­que­ment moyen tel que gr. xxxxxx, “il dort”, soit doté secon­dai­re­ment d’une forme active. Il en résul­te­ra, dans la rela­tion du sujet au pro­cès, un chan­ge­ment tel que le sujet, deve­nant exté­rieur au pro­cès, en sera l’agent, et que le pro­cès, n’ayant plus le sujet pour lieu, sera trans­fé­ré sur un autre terme qui en devien­dra objet. Le moyen se conver­ti­ra en tran­si­tif. C’est ce qui se pro­duit quand xxx, “il dort”, four­nit xxx, “il endort (quelqu’un)” ; ou que skr. vard­hate, “il croît”, passe à vard­ha­ti, “il accroît (quelque chose)”. La tran­si­ti­vi­té est le pro­duit néces­saire de cette conver­sion du moyen à l’actif. Ainsi se consti­tuent à par­tir du moyen des actifs qu’on dénomme tran­si­tifs ou cau­sa­tifs ou fac­ti­tifs et qui se carac­té­risent tou­jours par ceci que le sujet, posé hors du pro­cès, le com­mande désor­mais comme acteur, et que le pro­cès, au lieu d’avoir le sujet pour siège, doit prendre un objet pour fin : xxx, “j’espère” > xxx, “je pro­duis un espoir (chez un autre)” ; xxx, “je danse” > xxx, “je fais dan­ser (un autre)”.
Si main­te­nant nous reve­nons aux verbes à double dia­thèse, qui sont de beau­coup les plus nom­breux, nous consta­te­rons que la défi­ni­tion rend compte ici aus­si de l’opposition actif : moyen. Mais, cette fois, c’est par les formes du même verbe et dans la même expres­sion séman­tique que le contraste s’établit. L’actif alor n’est plus seule­ment l’absence du moyen, c’est bien un actif, une pro­duc­tion d’acte, révé­lant plus clai­re­ment encore la posi­tion exté­rieure du sujet rela­ti­ve­ment au pro­cès ; et le moyen ser­vi­ra à défi­nir le sujet comme inté­rieur au pro­cès : xx xxx, “il porte des dons” : xx, xxx, “il portent des dons qui l’impliquent lui-même” (= il emporte des dons qu’il a reçus); – xx xxx xxx, “poser des lois” : xxx xxx, “poser des lois en s’y incluant” (= se don­ner des lois) ; – xxx xx xxx “il détache le che­val”; xx xx xx, ”il détache le che­val en s’affectant par là-même” (d’où il res­sort que ce che­val est le sien); – xxx xx, “il pro­duit la guerre” (= il en donne l’occasion ou le signal) : xxx xxx, “il fait la guerre où il prend part”), etc. On peut diver­si­fier le jeu de ces oppo­si­tions autant qu’on le vou­dra, et le grec en a usé avec une extra­or­di­naire sou­plesse ; elles reviennent tou­jours en défi­ni­tive à situer des posi­tions du sujet vis-à-vis du pro­cès, selon qu’il y est exté­rieur ou inté­rieur, à le qua­li­fier en tant qu’agent, selon qu’il effec­tue, dans l’actif, où qu’il effec­tue en s’affectant, dans le moyen. Il semble que cette for­mu­la­tion réponde à la fois à la signi­fi­ca­tion des formes et aux exi­gences d’une défi­ni­tion, en même temps qu’elle nous dis­pense de recou­rir à la notion, fuyante et d’ailleurs extra-lin­guis­tique, d’”intérêt” du sujet dans le pro­cès.
Cette réduc­tion à un cri­tère pure­ment lin­guis­tique du conte­nu de l’opposition entraîne plu­sieurs consé­quences.
[…] Même le lin­guiste peut avoir l’impression qu’une pareille dis­tinc­tion (actif : moyen, ndr) reste incom­plète, boi­teuse, un peu bizarre, gra­tuite en tout cas, en regard de la symé­trie répu­tée intel­li­gible et satis­fai­sante entre l’”actif” et le “pas­sif”. Mais, si l’on convient de sub­sti­tuer aux termes “actif” et “moyen” les notions de “dia­thèse externe” et de “dia­thèse interne”, cette caté­go­rie retrouve plus faci­le­ment sa néces­si­té dans le groupe de celles que porte la forme ver­bale.
[…] Ainsi s’organise “en langue” et “en parole” une caté­go­rie ver­bale dont on a ten­té d’esquisser, à l’aide de cri­tères lin­guis­tiques, la struc­ture et la fonc­tion séman­tiques, en par­tant des oppo­si­tions qui les mani­festent. Il est dans la nature des faits lin­guis­tiques, puisqu’ils sont des signes, de se réa­li­ser en oppo­si­tions et de ne signi­fier que par là.
Problèmes de lin­guis­tique géné­rale [Journal de psy­cho­lo­gie, jan-fév. 1950, P.U.F.]
t. 1
chap. 14 : Actif et moyen dans le verbe
Gallimard 1966
p. 169–175
actif/passif benveniste diathèse efficacité interne/externe sacrifice sujet/objet voie moyenne

Il n’y a pas donc pas de rai­son de mettre en doute l’efficacité de cer­taines pra­tiques magiques. Mais on voit, en même temps, que l’efficacité de la magie implique la croyance en la magie, et que celle-ci se pré­sente sous trois aspects com­plé­men­taires : il y a, d’abord, la croyance du sor­cier dans l’efficacité de ses tech­niques ; ensuite, celle du malade qu’il soigne, ou de la vic­time qu’il per­sé­cute, dans le pou­voir du sor­cier même ; enfin, la confiance et les exi­gences de l’opinion col­lec­tive, qui forment à chaque ins­tant une sorte de champ de gra­vi­ta­tion au sein duquel se défi­nissent et se situent les rela­tions entre le sor­cier et ceux qu’il ensor­celle. Aucune des trois par­ties en cause n’est évi­dem­ment à même de for­mer une repré­sen­ta­tion claire de l’activité du sym­pa­thique, et des troubles que Cannon a appe­lés homéo­sta­tiques. Quand le sor­cier pré­tend extraire par suc­cion, du corps de son malade, un objet patho­lo­gique dont la pré­sence expli­que­rait l’état mor­bide, et pro­duit un caillou qu’il avait dis­si­mu­lé dans sa bouche, com­ment cette pro­cé­dure se jus­ti­fie-t-elle à ses yeux ? Comment un inno­cent accu­sé de sor­cel­le­rie par­vient-il à se dis­cul­per si l’imputation est una­nime, puisque la situa­tion magique est un phé­no­mène de consen­sus ? Enfin, quelle part de cré­du­li­té, et quelle part de cri­tique, inter­viennent dans l’attitude du groupe vis-à-vis de ceux aux­quels il accorde des pri­vi­lèges cor­res­pon­dants, mais dont il exige aus­si des satis­fac­tions adé­quates ? Commençons par exa­mi­ner ce der­nier point.

[Suit l’histoire d’un sor­cier qui dis­pa­raît, qu’on retrouve et qui raconte qu’un orage l’a empor­té puis rame­né. Des doutes dans la com­mu­nau­té quant à la sin­cé­ri­té du sor­cier (il aurait en réa­li­té vou­lu prendre contact avec un autre groupe, consti­tué en par­tie d’anciens com­pa­gnons, et aurait inven­té l’histoire de l’orage comme super­che­rie) cir­culent obli­que­ment, sans jamais que la ver­sion de l’orage ne soit publi­que­ment, fron­ta­le­ment remise en cause. L‑S écrit :]

On eût, pour­tant, beau­coup éton­né les scep­tiques en invo­quant une super­che­rie si vrai­sem­blable, et dont ils ana­ly­saient eux-mêmes les mobiles avec beau­coup de finesse psy­cho­lo­gique et de sens poli­tique, pour mettre en cause la bonne foi et l’efficacité du sor­cier. Sans doute, il n’avait pas volé sur les ailes du ton­nerre jusqu’au rio Ananaz, et tout n’était que mise en scène. Mais ces choses auraient pu se pro­duire, elles s’étaient effec­ti­ve­ment pro­duites dans d’autres cir­cons­tances, elles appar­te­naient au domaine de l’expérience. Qu’un sor­cier entre­tienne des rela­tions intimes avec les forces sur­na­tu­relles, c’est là une cer­ti­tude ; que, dans tel cas par­ti­cu­lier, il ait pré­tex­té son pou­voir pour dis­si­mu­ler une acti­vi­té pro­fane [ici, poli­tique, se sub­sti­tuant au chef poli­tique], c’est le domaine de la conjec­ture et l’occasion d’appliquer la cri­tique his­to­rique. Le point impor­tant est que les deux éven­tua­li­tés ne sont pas mutuel­le­ment exclu­sives, pas plus que ne le sont, pour nous, l’interprétation de la guerre comme der­nier sur­saut de l’indépendance natio­nale, ou comme le résul­tat des machi­na­tions des mar­chands de canons. Les deux expli­ca­tions sont logi­que­ment incom­pa­tibles, mais nous admet­tons que l’une ou l’autre puisse être vraie, selon les cas ; comme elles sont éga­le­ment plau­sibles, nous pas­sons aisé­ment de l’une à l’autre, selon l’occasion et le moment [le moment du vote ne serait-il pas l’occasion où s’exprime la ver­sion oblique, secrète, conspi­rée, où s’exprime moins la confiance que le je-ne-suis-pas-dupe ?], et, pour beau­coup, elles peuvent obs­cu­ré­ment coexis­ter dans la conscience.
Ces inter­pré­ta­tions diver­gentes, quelle que puisse être leur ori­gine savante, ne sont pas évo­quées par la conscience indi­vi­duelle au terme d’une ana­lyse objec­tive, mais plu­tôt comme des don­nées de com­plé­ment, récla­mées par des atti­tudes très floues et non éla­bo­rées qui, pour cha­cun de nous, ont un carac­tère d’expérience. Ces expé­riences res­tent, cepen­dant, intel­lec­tuel­le­ment informes et affec­ti­ve­ment into­lé­rables, à moins de s’incorporer tel ou tel schème flot­tant dans la culture du groupe et dont l’assimilation per­met seule d’objectiver des états sub­jec­tifs, de for­mu­ler des impres­sions infor­mu­lables, et d’intégrer des expé­riences inar­ti­cu­lées en sys­tème.

[Suit une autre his­toire exem­plaire. Un jeune gar­çon est accu­sé d’avoir ren­du une jeune fille malade après lui avoir tou­ché les mains. Accusé d’être un sor­cier, il s’en défend d’abord, puis avoue et est pous­sé dans cet aveu à une pro­fu­sion de détails, de spé­ci­fi­ca­tions à la fois géné­tiques et pra­tiques. Il est libé­ré quand il a fait la preuve de sa sor­cel­le­rie, deve­nant à la fois cou­pable idéal et digne d’être absout. L‑S écrit :]

Grâce à lui [le gar­çon, ndr], la sor­cel­le­rie, les idées qui s’y rat­tachent, échappent à leur mode pénible d’existence dans la conscience, comme ensemble dif­fus de sen­ti­ments et de repré­sen­ta­tions mal for­mu­lés, pour s’incarner en être d’expérience. L’accusé, pré­ser­vé comme témoin, apporte au groupe une satis­fac­tion de véri­té, infi­ni­ment plus dense et plus riche que la satis­fac­tion de jus­tice qu’eût pro­cu­rée son exé­cu­tion. Et fina­le­ment, par sa défense ingé­nieuse, ren­dant son audi­toire pro­gres­si­ve­ment conscient du carac­tère vital offert par la véri­fi­ca­tion de son sys­tème (puisqu’aussi bien, le choix n’est pas entre ce sys­tème et un autre, mais entre le sys­tème magique et pas de sys­tème du tout, c’est-à-dire le désar­roi) l’adolescent est par­ve­nu à se trans­for­mer, de menace pour la sécu­ri­té phy­sique de son groupe, en garant de sa cohé­rence men­tale.
Mais la défense n’est-elle vrai­ment qu’ingénieuse ? Tout porte à croire qu’après avoir tâton­né pour trou­ver une échap­pa­toire, l’accusé par­ti­cipe avec sin­cé­ri­té et – le mot n’est pas trop fort – fer­veur, au jeu dra­ma­tique qui s’organise entre ses juges et lui. On le pro­clame sor­cier ; puisqu’il y en a, il pour­rait l’être. Et com­ment connaî­trait-il d’avance les signes qui lui révé­le­raient sa voca­tion ? Peut-être sont-ils là, pré­sents dans cette épreuve et dans les convul­sions de la fillette trans­por­tée au tri­bu­nal. Pour lui aus­si, la cohé­rence du sys­tème, et le rôle qui lui est assi­gné pour l’établir, n’ont pas une valeur moins essen­tielle que la sécu­ri­té per­son­nelle qu’il risque dans l’aventure. On le voit donc construire pro­gres­si­ve­ment le per­son­nage qu’on lui impose, avec une mélange de rou­blar­dise et de bonne foi : pui­sant lar­ge­ment dans ses connais­sances et dans ses sou­ve­nirs, impro­vi­sant aus­si, mais sur­tout, vivant son rôle et cher­chant, dans les mani­pu­la­tions qu’il ébauche et dans le rituel qu’il bâtit de pièces et de mor­ceaux, l’expérience d’une mis­sion dont l’éventualité, au moins, est offerte à tous. Au terme de l’aventure, que reste-t-il des ruses du début, jusqu’à quel point notre héros n’est-il pas deve­nu dupe de son per­son­nage, mieux encore : dans quelle mesure n’est-il pas effec­ti­ve­ment deve­nu un sor­cier ? “Plus le gar­çon par­lait”, nous dit-on de sa confes­sion finale “et plus pro­fon­dé­ment il s’absorbait dans son sujet. Par moments, son visage s’illuminait de la satis­fac­tion résul­tant de l’emprise conquis sur son audi­toire.” Que la fillette gué­risse après l’administration du remède, et que les expé­riences vécues au cours d’une épreuve si excep­tion­nelle s’élaborent et s’organisent, il n’en fau­drait sans doute pas davan­tage pour que les pou­voirs sur­na­tu­rels, déjà recon­nus par le groupe, soient confes­sés défi­ni­ti­ve­ment par leur inno­cent déten­teur.

[Suit l’histoire de Quesalid, un non-dupe, un scep­tique, qui entre­prend de démas­quer les super­che­ries de la science des sor­ciers, de l’efficacité des pra­tiques cha­ma­niques. Un groupe de sor­ciers, y déce­lant une curio­si­té, l’invitent à suivre leur ensei­gne­ment com­plet, de quatre années. Il accepte, appre­nant des tech­niques de dis­si­mu­la­tion, de ren­sei­gne­ment (espions sous forme de “faux rêveurs”, de pres­ti­di­gi­ta­tion etc., tech­niques qui le confirment dans ses soup­çons. Mais un jour, invi­té à gué­rir quelqu’un qui l’avait recon­nu en rêve comme son sau­veur, il se prête au jeu, avec un suc­cès de gué­ri­son écla­tant. Il devient connu comme “grand cha­man”, mais conserve son esprit cri­tique. Une tech­nique de ce groupe de cha­mans est de dis­si­mu­ler dans leur bouche un petit duvet qu’ils crachent ensuite, cou­vert d’un peu de sang de leur propre bouche ou gen­cive, en guise de “corps patho­lo­gique expul­sé”. En visite chez une tri­bu voi­sin pour y obser­ver les pro­cé­dures cha­ma­niques, il remarque que leur tech­nique est dif­fé­rente : ils crachent un peu de salive, et pré­tendent que c’est là “la mala­die”. À l’occasion d’une mala­die dans cette com­mu­nau­té, et après l’échec de la pro­cé­dure habi­tuelle de la salive, sans duet ni sang, Quesalid demande à essayer la tech­nique apprise dans sa com­mu­nau­té (duvet + sang) ; la malade se déclare gué­rie. L‑S écrit :]

Et voi­ci, pour la pre­mière fois, notre héros vacillant. Si peu d’illusions qu’il ait entre­te­nues jusqu’à pré­sent sur sa tech­nique, il en a trou­vé une encore plus fausse, encore plus mys­ti­fi­ca­trice, encore plus mal­hon­nête, que la sienne. Car lui, au moins, donne quelque chose à sa clien­tèle : il lui pré­sente la mala­die sous une forme visible et tan­gible, tan­dis que ses confrères étran­gers ne montrent rien du tout, et pré­tendent seule­ment avoir cap­tu­ré le mal. Et sa méthode obtient des résul­tats, tan­dis que l’autre est vaine. Ainsi, notre héros se trouve aux prises avec un pro­blème qui n’est peut-être pas sans équi­valent dans le déve­lop­pe­ment de la science moderne : deux sys­tèmes, dont on sait qu’ils sont éga­le­ment inadé­quats, offrent cepen­dant, l’un par rap­port à l’autre, une valeur dif­fé­ren­tielle, et cela, à la fois au point de vue logique et au point de vue expé­ri­men­tal. Par rap­port à quel sys­tème de réfé­rences les juge­ra-t-on ? Celui des faits, où ils se confondent, ou le leur propre, où ils prennent des valeurs inégales, théo­ri­que­ment et pra­ti­que­ment ?

[Quesalid pour­suit se suc­cès et humi­lie d’autres cha­mans aux tech­niques dif­fé­rentes. Le spec­tacle du corps expul­sé est dra­ma­ti­que­ment plus effi­cace. Il fonc­tionne, et de nom­breux cha­mans s’enfuient de leurs vil­lages après avoir été dis­cré­di­tés par Quesalid.]

Et Quesalid pour­suit sa car­rière, riche de secrets, démas­quant les impos­teurs et plein de mépris pour la pro­fes­sion : “Une fois seule­ment ai-je vu un cha­man qui trai­tait les malades par suc­cion ; et je n’ai jamais pu décou­vrir s’il était un vrai cha­man, ou un simu­la­teur. Pour cette rai­son seule­ment, je crois qu’il était cha­man : il ne per­met­tait pas à ceux qu’il avait gué­ris de le payer. En véri­té, je ne l’ai jamais vu rire une seule fois.” L’attitude du début s’est donc sen­si­ble­ment modi­fiée : le néga­ti­visme radi­cal du libre-pen­seur a fait place à des sen­ti­ments plus nuan­cés. Il y a de vrais cha­mans. Et lui-même ? Au terme du récit, on ne sait pas ; mais il est clair qu’il exerce son métier avec conscience, qu’il est fier de ses suc­cès et qu’il défend cha­leu­reu­se­ment, contre toutes les écoles rivales, la tech­nique du duvet ensan­glan­té dont il semble avoir com­plè­te­ment per­du de vue la nature fal­la­cieuse, et dont il s’était tant gaus­sé au début.
[…] Cette affa­bu­la­tion d’une réa­li­té elle-même incon­nue, faite de pro­cé­dures et de repré­sen­ta­tions, est gagée sur une triple expé­rience : celle du cha­man lui-même qui, si sa voca­tion est réelle (et même si elle ne l’est pas, du seul fait de l’exercice) éprouve des états spé­ci­fiques, de nature psy­cho­so­ma­tique ; celle du malade, qui res­sent ou non une amé­lio­ra­tion ; enfin, celle du public qui par­ti­cipe lui aus­si à la cure, et dont l’entraînement qu’il subit, et la satis­fac­tion intel­lec­tuelle et affec­tive qu’il retire, déter­minent une adhé­sion col­lec­tive qui inau­gure elle-même un nou­veau cycle.
Ces trois élé­ments de ce qu’on pour­rait appe­ler le com­plexe cha­ma­nis­tique sont indis­so­ciables. Mais on voit qu’ils s’organisent autour de deux pôles, for­més, l’un par l’expérience intime du cha­man, l’autre par le consen­sus col­lec­tif. Il n’y a pas de rai­son de dou­ter, en effet, que les sor­ciers, ou au moins les plus sin­cères d’entre eux, ne croient en leur mis­sion, et que cette croyance ne soit fon­dée sur l’expérience d’états spé­ci­fiques. […] Mais il y a aus­si des argu­ments lin­guis­tiques, plus convain­cants parce qu’indirects : dans le dia­lecte win­tu de la Californie, il existe cinq modes ver­baux qui cor­res­pondent à une connais­sance acquise par la vue, par impres­sion cor­po­relle, par infé­rence, par rai­son­ne­ment et par ouï-dire. Tous les cinq consti­tuent la caté­go­rie de la connais­sance, par oppo­si­tion à la conjec­ture qui s’exprime dif­fé­rem­ment. Très curieu­se­ment, les rela­tions avec le monde sur­na­tu­rel s’expriment par le moyen des modes de la connais­sance, et par­mi eux, ceux de l’impression cor­po­relle (c’est-à-dire de l’expérience la plus intui­tive), de l’inférence et du rai­son­ne­ment. Ainsi, l’indigène qui devient cha­man à la suite d’une crise spi­ri­tuelle conçoit gram­ma­ti­ca­le­ment son état comme une consé­quence qu’il doit infé­rer du fait, for­mu­lé comme une expé­rience immé­diate, qu’il a obte­nu le com­man­de­ment d’un esprit, lequel entraîne la conclu­sion déduc­tive qu’il a dû accom­plir un voyage dans l’au-delà, à la fin duquel – expé­rience immé­diate – il s’est retrou­vé par­mi les siens.

[Suivent les expé­riences du malade, qui “repré­sentent l’aspect le moins impor­tant du sys­tème”. “Quesalid n’est pas deve­nu un grand sor­cier parce qu’il gué­ris­sait ses malades, il gué­ris­sait ses malades parce qu’il était deve­nu un grand sor­cier.”]

C’est en effet dans l’attitude du groupe, bien plu­tôt que dans le rythme des échecs et des suc­cès, qu’il faut cher­cher la rai­son véri­table de l’effondrement des rivaux de Quesalid. Eux-mêmes le sou­lignent, quand ils se plaignent d’être deve­nus la risée de tous, quand ils mettent en avant leur honte, sen­ti­ment social par excel­lence. L’échec est secon­daire, et on per­çoit, dans tous leurs pro­pos, qu’ils le conçoivent comme une fonc­tion d’un autre phé­no­mène : l’évanouissement du consen­sus social, recons­ti­tué à leurs dépens autour d’un autre pra­ti­cien et d’un autre sys­tème. Le pro­blème fon­da­men­tal est donc celui du rap­port entre un indi­vi­du et le groupe, ou, plus exac­te­ment, entre un cer­tain type d’individus et cer­taines exi­gences du groupe.
En soi­gnant son malade, le cha­man offre à son audi­toire un spec­tacle. Quel spec­tacle ? Au risque de géné­ra­li­ser impru­dem­ment cer­taines obser­va­tions, nous dirons que ce spec­tacle est tou­jours celui d’une répé­ti­tion, par le cha­man, de “l’appel” c’est-à-dire la crise ini­tiale qui lui a appor­té la révé­la­tion de son état [l’émeute comme répé­ti­tion de l’Appel, hm]. Mais le mot de spec­tacle ne doit pas trom­per : le cha­man ne se contente pas de repro­duire ou de mimer cer­tains évé­ne­ments ; il les revit effec­ti­ve­ment dans toute leur viva­ci­té, leur ori­gi­na­li­té, leur vio­lence. Et puisque, au terme de la séance, il revient à l’é­tat nor­mal, nous pou­vons dire, emprun­tant à la psy­cha­na­lyse un terme essen­tiel, qu’il abréa­git. On sait que la psy­cha­na­lyse appelle abréac­tion ce moment déci­sif de la cure où le malade revit inten­sé­ment la situa­tion ini­tiale qui est à l’origine de son trouble, avant de le sur­mon­ter défi­ni­ti­ve­ment. En ce sens, le cha­man est un abréac­teur pro­fes­sion­nel.
Nous avons recher­ché ailleurs les hypo­thèses théo­riques qu’il serait néces­saire de for­mu­ler, pour admettre que le mode d’abréaction par­ti­cu­lier à chaque cha­man, ou tout au moins chaque école, puisse induire sym­bo­li­que­ment, chez le malade, une abréac­tion de son trouble propre. Si, tou­te­fois, la rela­tion essen­tielle est celle entre le cha­man et le groupe, il faut aus­si poser la ques­tion à un autre point de vue, qui est celui du rap­port entre pen­sées nor­male et patho­lo­gique. Or, dans toute pers­pec­tive non scien­ti­fique (et aucune socié­té ne peut se tar­guer de n’y point par­ti­ci­per), pen­sée patho­lo­gique et pen­sée nor­male ne s’opposent pas, elles se com­plètent. En pré­sence d’un uni­vers qu’elle est avide de com­prendre, mais dont elle ne par­vient pas à domi­ner les méca­nismes, la pen­sée nor­male demande tou­jours leur sens aux choses, qui le refusent ; au contraire, la pen­sée dite patho­lo­gique déborde d’interprétations et de réso­nances affec­tives, dont elle est tou­jours prête à sur­char­ger une réa­li­té autre­ment défi­ci­taire. Pour l’une, il y a du non véri­fiable expé­ri­men­ta­le­ment, c’est-à-dire de l’exigible ; pour l’autre, des expé­riences sans objet, soit du dis­po­nible. Empruntant le lan­gage des lin­guistes, nous dirons que la pen­sée nor­male souffre tou­jours d’un défi­cit de signi­fié, tan­dis que la pen­sée dite patho­lo­gique (au moins dans cer­taines de ses mani­fes­ta­tions) dis­pose d’une plé­thore de signi­fiant. Par la col­la­bo­ra­tion col­lec­tive à la cure cha­ma­nis­tique, un arbi­trage s’établit entre ces deux situa­tions com­plé­men­taires. Dans le pro­blème de la mala­die, que la pen­sée nor­male ne com­prend pas, le psy­cho­pathe est invi­té par le groupe à inves­tir une richesse affec­tive, pri­vée par elle-même de point d’application. Un équi­libre appa­raît entre ce qui est vrai­ment, sur le plan psy­chique, une offre et une demande ; mais à deux condi­tions : il faut que, comme le malade, et le sor­cier, le public par­ti­cipe, au moins dans une cer­taine mesure, à l’abréaction, cette expé­rience vécue d’un uni­vers d’effusions sym­bo­liques dont le malade, parce que malade, et le sor­cier, parce que psy­cho­pathe – c’est-à-dire dis­po­sant l’un et l’autre d’expériences non inté­grables autre­ment – peuvent lui lais­ser, de loin, entre­voir “les illu­mi­na­tions”. En l’absence de tout contrôle expé­ri­men­tal, qui n’est pas néces­saire et n’est même pas deman­dé, c’est cette expé­rience seule, et sa richesse rela­tive dans chaque cas, qui peut per­mettre le choix entre plu­sieurs sys­tèmes pos­sibles, et entraî­ner l’adhésion à telle école ou à tel pra­ti­cien.

À la dif­fé­rence de l’explication scien­ti­fique, il ne s’agit donc pas de rat­ta­cher des états confus et inor­ga­ni­sés, émo­tions ou repré­sen­ta­tions, à une cause objec­tive, mais de les arti­cu­ler sous forme de tota­li­té ou de sys­tème, le sys­tème valant pré­ci­sé­ment dans la mesure où il per­met la pré­ci­pi­ta­tions, ou la coa­les­cence, de ces états dif­fus (pénibles aus­si, en rai­son de leur dis­con­ti­nui­té) ; et ce der­nier phé­no­mène est attes­té à la conscience par une expé­rience ori­gi­nale, qui ne peut être sai­sie du dehors.

Il est vrai qu’en cure cha­ma­nique, le sor­cier parle, et fait abréac­tion pour le malade qui se tait, tan­dis qu’en psy­cha­na­lyse, c’est le malade qui parle, et fait abréac­tion contre le méde­cin qui l’écoute.

Anthropologie struc­tu­rale [« Le sor­cier et sa magie », Les Temps Modernes, 4e année, n°41, 1949, p. 3–24]
chap. 9 : Magie et Religion
Plon 1973
abréaction adhésion chamane croyance dupeté efficacité justice magie normal/pathologique preuve procès psychanalyse religieux savoir scepticisme scientificité signifiant/signifié sorcellerie spectacle verbe