[Le non-Européen que connaît l’Européen] est soit un per­son­nage comique, soit un atome dans une vaste col­lec­ti­vi­té dési­gnée dans le dis­cours cou­rant ou dans le dis­cours culti­vé comme un type indif­fé­ren­cié appe­lé Oriental. L’orientalisme a contri­bué à créer ce type d’abs­trac­tions par son pou­voir de géné­ra­li­sa­tion, qui conver­tit des exem­plaires d’une civi­li­sa­tion en por­teurs de ses valeurs, de ses idées et de ses posi­tions, que les orien­ta­listes, pour leur part, avaient trou­vées dans « l’Orient » et trans­for­mées en mon­naie cou­rante culturelle.
[The non-European known to Europeans] is either a figure of fun, or an atom in a vast col­lec­ti­vi­ty desi­gna­ted in ordi­na­ry or culti­va­ted dis­course as an undif­fe­ren­tia­ted type cal­led Oriental, African, yel­low, brown, or Muslim. To such abs­trac­tions Orientalism had contri­bu­ted its power of gene­ra­li­za­tion, conver­ting ins­tances of a civi­li­za­tion into ideal bea­rers of its values, ideas, and posi­tions, which in turn the Orientalists had found in “the Orient” and trans­for­med into com­mon cultu­ral currency.
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 421

L’orientaliste regarde l’Orient de haut, avec l’in­ten­tion de sai­sir dans sa tota­li­té le pano­ra­ma qui s’é­tale sous ses yeux : culture, reli­gion, esprit, his­toire, socié­té. Pour cela, il doit voir chaque détail à tra­vers le dis­po­si­tif d’un ensemble de caté­go­ries réduc­trices (les Sémites, l’es­prit musul­man, l’Orient, etc.). Puisque ces caté­go­ries sont avant tout sché­ma­tiques et visent l’ef­fi­ca­ci­té, et puisque aucun Oriental ne peut se connaître lui-même comme le connaît un orien­ta­liste, toute vision de l’Orient en vient à repo­ser, en fin de compte, pour sa cohé­rence et sa force, sur la per­sonne, l’ins­ti­tu­tion ou le dis­cours dont elle est la pro­prié­té. Toute vision glo­bale est fon­da­men­ta­le­ment conser­va­trice, et nous avons noté de quelle manière, dans l’his­toire des idées de l’Occident sur le Proche-Orient, ces idées se sont main­te­nues sans tenir compte des témoi­gnages qui les contre­di­saient. (En réa­li­té, nous pou­vons dire que ces idées pro­duisent des témoi­gnages qui prouvent leur validité.)

The Orientalist sur­veys the Orient from above, with the aim of get­ting hold of the whole spraw­ling pano­ra­ma before him—culture, reli­gion, mind, his­to­ry, socie­ty. To do this he must see eve­ry detail through the device of a set of reduc­tive cate­go­ries (the Semites, the Muslim mind, the Orient, and so forth). Since these cate­go­ries are pri­ma­ri­ly sche­ma­tic and effi­cient ones, and since it is more or less assu­med that no Oriental can know him­self the way an Orientalist can, any vision of the Orient ulti­ma­te­ly comes to rely for its cohe­rence and force on the per­son, ins­ti­tu­tion, or dis­course whose pro­per­ty it is. Any com­pre­hen­sive vision is fun­da­men­tal­ly conser­va­tive, and we have noted how in the his­to­ry of ideas about the Near Orient in the West these ideas have main­tai­ned them­selves regard­less of any evi­dence dis­pu­ting them. (Indeed, we can argue that these ideas pro­duce evi­dence that proves their validity.)

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trad.  Catherine Malamoud
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p. 400–401

Dans la mesure où les savants occi­den­taux recon­nais­saient l’exis­tence des Orientaux de leur temps, des cou­rants de la pen­sée et de la culture orien­tales de leur époque, c’é­tait soit comme des ombres muettes que l’o­rien­ta­liste devait ani­mer, ame­ner à la réa­li­té, soit comme une espèce de pro­lé­ta­riat cultu­rel et intel­lec­tuel utile pour que l’o­rien­ta­liste exerce son acti­vi­té supé­rieure d’in­ter­pré­ta­tion, néces­saire pour qu’il joue son rôle d’homme et de puis­sante volon­té cultu­relle. Je veux dire que, lors­qu’on dis­cute de l’Orient, celui-ci est tout absence, alors qu’on res­sent l’o­rien­ta­liste et ce qu’il dit comme une pré­sence ; mais il ne faut pas oublier que c’est jus­te­ment l’ab­sence de l’Orient qui rend pos­sible la pré­sence de l’o­rien­ta­liste. Il est clair que ce fait de sub­sti­tu­tion et de dépla­ce­ment, comme il faut l’ap­pe­ler, exerce sur l’o­rien­ta­liste lui-même une cer­taine influence qui lui fait rabais­ser l’Orient dans son tra­vail, même après qu’il a consa­cré beau­coup de temps à l’é­lu­ci­der et à l’exposer.

To the extent that Western scho­lars were aware of contem­po­ra­ry Orientals or Oriental move­ments of thought and culture, these were per­cei­ved either as silent sha­dows to be ani­ma­ted by the Orientalist, brought into rea­li­ty by him, or as a kind of cultu­ral and intel­lec­tual pro­le­ta­riat use­ful for the Orientalist’s gran­der inter­pre­ta­tive acti­vi­ty, neces­sa­ry for his per­for­mance as super­ior judge, lear­ned man, power­ful cultu­ral will. I mean to say that in dis­cus­sions of the Orient, the Orient is all absence, whe­reas one feels the Orientalist and what he says as pre­sence ; yet we must not for­get that the Orientalist’s pre­sence is enabled by the Orient’s effec­tive absence. This fact of sub­sti­tu­tion and dis­pla­ce­ment, as we must call it, clear­ly places on the Orientalist him­self a cer­tain pres­sure to reduce the Orient in his work, even after he has devo­ted a good deal of time to elu­ci­da­ting and expo­sing it.

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trad.  Catherine Malamoud
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p. 359

En même temps que d’autres peuples dési­gnés de diverses manières : arrié­rés, dégé­né­rés, non civi­li­sés, retar­dés, les Orientaux étaient vus dans un cadre construit à par­tir de déter­mi­nisme bio­lo­gique et de remon­trance mora­lo-poli­tique. L’Oriental était ain­si relié aux élé­ments de la socié­té occi­den­tale (les délin­quants, les fous, les femmes, les pauvres) qui avaient en com­mun une iden­ti­té qu’on peut décrire comme lamen­ta­ble­ment autre. Les Orientaux étaient rare­ment vus ou regar­dés ; ils étaient per­cés à jour, ana­ly­sés non comme des citoyens, ou même comme des per­sonnes, mais comme des pro­blèmes à résoudre, ou enfer­més, ou encore — alors que les puis­sances colo­niales convoi­taient ouver­te­ment leur ter­ri­toire — conquis. Ce qui compte, c’est que le fait même de dési­gner quelque chose comme orien­tal impli­quait un juge­ment de valeur déjà pro­non­cé et, dans le cas des habi­tants de l’Empire otto­man en déca­dence, un pro­gramme d’action impli­cite. Puisque l’Oriental était membre d’une race sujette, il devait être un sujet : c’est aus­si simple que cela.

Along with all other peoples various­ly desi­gna­ted as back­ward, dege­ne­rate, unci­vi­li­zed, and retar­ded, the Orientals were vie­wed in a fra­me­work construc­ted out of bio­lo­gi­cal deter­mi­nism and moral-poli­ti­cal admo­nish­ment. The Oriental was lin­ked thus to ele­ments in Western socie­ty (delin­quents, the insane, women, the poor) having in com­mon an iden­ti­ty best des­cri­bed as lamen­ta­bly alien. Orientals were rare­ly seen or loo­ked at ; they were seen through, ana­ly­zed not as citi­zens, or even people, but as pro­blems to be sol­ved or confi­ned or—as the colo­nial powers open­ly cove­ted their territory—taken over. The point is that the very desi­gna­tion of some­thing as Oriental invol­ved an alrea­dy pro­noun­ced eva­lua­tive judg­ment, and in the case of the peoples inha­bi­ting the decayed Ottoman Empire, an impli­cit pro­gram of action. Since the Oriental was a mem­ber of a sub­ject race, he had to be sub­jec­ted : it was that simple.

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trad.  Catherine Malamoud
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p. 356–357

Avec le temps, la « sexua­li­té orien­tale » est deve­nue une mar­chan­dise aus­si nor­ma­li­sée que toute autre dans la culture de masse, avec ce résul­tat que les écri­vains et les lec­teurs pou­vaient l’ob­te­nir sans avoir besoin d’al­ler en Orient.

In time “Oriental sex” was as stan­dard a com­mo­di­ty as any other avai­lable in the mass culture, with the result that rea­ders and wri­ters could have it if they wished without neces­sa­ri­ly going to the Orient.

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trad.  Catherine Malamoud
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p. 332

L’orientaliste peut imi­ter l’Orient sans que la réci­proque soit vraie. Ce qu’il dit de l’Orient doit donc se com­prendre comme une des­crip­tion dans un échange à sens unique : tan­dis qu’ils parlent et agissent, lui observe et prend note. Son pou­voir consiste à avoir exis­té au milieu d’eux comme un locu­teur indi­gène, pour­rait-on dire, et aus­si comme un écri­vain secret. Et ce qu’il écrit est des­ti­né à être un savoir utile non pour eux, mais pour l’Europe et ses dif­fé­rentes ins­ti­tu­tions de dif­fu­sion. Car il y a une chose que la prose de Lane ne nous laisse jamais oublier : que le moi, le pro­nom de la pre­mière per­sonne qui se déplace en Egypte à tra­vers les cou­tumes, les rituels, les fêtes, l’enfance, l’âge adulte et les rites funé­raires, est, en réa­li­té, à la fois un dégui­se­ment orien­tal et un pro­cé­dé orien­ta­liste des­ti­né à cap­ter et trans­mettre des infor­ma­tions de valeur, qui ne seraient pas acces­sibles autre­ment. Comme nar­ra­teur, Lane est à la fois objet mon­tré et mon­treur, il gagne de deux côtés du même coup, fai­sant preuve de deux sortes d’appétit : un appé­tit orien­tal qui le pousse à nouer des cama­ra­de­ries (du moins à ce qu’il semble), et un appé­tit occi­den­tal pour acqué­rir des connais­sances utiles et qui fassent autorité.

The Orientalist can imi­tate the Orient without the oppo­site being true. What he says about the Orient is the­re­fore to be unders­tood as des­crip­tion obtai­ned in a one-way exchange : as they spoke and beha­ved, he obser­ved and wrote down. His power was to have exis­ted among­st them as a native spea­ker, as it were, and also as a secret wri­ter. And what he wrote was inten­ded as use­ful know­ledge, not for them, but for Europe and its various dis­se­mi­na­tive ins­ti­tu­tions. For that is one thing that Lane’s prose never lets us for­get : that ego, the first-per­son pro­noun moving through Egyptian cus­toms, rituals, fes­ti­vals, infan­cy, adul­thood, and burial rites, is in rea­li­ty both an Oriental mas­que­rade and an Orientalist device for cap­tu­ring and conveying valuable, other­wise inac­ces­sible infor­ma­tion. As nar­ra­tor, Lane is both exhi­bit and exhi­bi­tor, win­ning two confi­dences at once, dis­playing two appe­tites for expe­rience : the Oriental one for enga­ging com­pa­nion­ship (or so it seems) and the Western one for autho­ri­ta­tive, use­ful knowledge.

 

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« Pèlerins et pèle­ri­nages, anglais et français » L’Orientalisme [1978]
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chap. 2  : « L’orientalisme struc­tu­ré et restructuré »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 284–285

Ma thèse est qu’on peut com­prendre les aspects essen­tiels de la théo­rie et de la praxis orien­ta­listes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès sou­dain de savoir objec­tif sur l’Orient, mais comme un ensemble de struc­tures héri­tées du pas­sé, sécu­la­ri­sées, réamé­na­gées et refor­mées par des dis­ci­plines telles que la phi­lo­lo­gie qui, à leur tour, ont été des sub­sti­tuts (ou des ver­sions) du sur­na­tu­ra­lisme chrétien.

My the­sis is that the essen­tial aspects of modern Orientalist theo­ry and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be unders­tood, not as a sud­den access of objec­tive know­ledge about the Orient, but as a set of struc­tures inhe­ri­ted from the past, secu­la­ri­zed, redis­po­sed, and re-for­med by such dis­ci­plines as phi­lo­lo­gy, which in turn were natu­ra­li­zed, moder­ni­zed, and lai­ci­zed sub­sti­tutes for (or ver­sions of) Christian supernaturalism.

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« Redessiner les frontières » L’Orientalisme [1978]
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chap. 2  : « L’orientalisme struc­tu­ré et restructuré »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 219

Que signi­fie « dif­fé­rence » quand la pré­po­si­tion « avec » a tota­le­ment dis­pa­ru ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musul­man orien­tal comme si son monde — « à la dif­fé­rence » du nôtre — n’avait jamais dépas­sé le sep­tième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connais­sance d’une grande com­plexi­té, et d’ailleurs magis­trale, pour­quoi Gibb doit-il le consi­dé­rer avec cette hos­ti­li­té impla­cable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infir­mi­tés per­ma­nentes, l’orientaliste s’opposera à toute ten­ta­tive isla­mique de réfor­mer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une tra­hi­son de l’islam : voi­là exac­te­ment la thèse de Gibb. Comment un Oriental peut-il se glis­ser hors de ces chaînes dans le monde moderne, si ce n’est en répé­tant les paroles du Fou dans le Roi Lear : « They’ll have me whipp’d for spea­king true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and some­times I am whipp’d for hol­ding my peace. » (« Elles veulent me faire fouet­ter si je dis vrai ; toi tu veux me faire fouet­ter si je mens. Et par­fois je suis fouet­té parce que je garde le silence. »)

What is the mea­ning of “dif­fe­rence” when the pre­po­si­tion “from” has drop­ped from sight alto­ge­ther ? Are we not once again being asked to ins­pect the Oriental Muslim as if his world, unlike ours—“differently” from it—had never ven­tu­red beyond the seventh cen­tu­ry ? As for modern Islam itself, des­pite the com­plexi­ties of his other­wise magis­te­rial unders­tan­ding of it, why must it be regar­ded with so impla­cable a hos­ti­li­ty as Gibb’s ? If Islam is fla­wed from the start by vir­tue of its per­ma­nent disa­bi­li­ties, the Orientalist will find him­self oppo­sing any Islamic attempts to reform Islam, because, accor­ding to his views, reform is a betrayal of Islam : this is exact­ly Gibb’s argu­ment. How can an Oriental slip out from these manacles into the modern world except by repea­ting with the Fool in King Lear, “They’ll have me whipp’d for spea­king true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and some­times I am whipp’d for hol­ding my peace.”

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« Crise » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 193–194

Dans la mesure où il était ques­tion du tra­vail stric­te­ment éru­dit de l’orientalisme (j’ai de la peine à com­prendre l’idée de tra­vail stric­te­ment éru­dit, dés­in­té­res­sé et abs­trait : nous pou­vons cepen­dant l’admettre intel­lec­tuel­le­ment), celui-ci a beau­coup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neu­vième siècle, il a pro­duit des éru­dits, il a accru le nombre de langues ensei­gnées en Occident et la quan­ti­té de manus­crits édi­tés, tra­duits et com­men­tés ; dans bien des cas, il a four­ni à l’Orient des étu­diants euro­péens pleins de sym­pa­thie, qui s’intéressaient réel­le­ment à des sujets tels que la gram­maire sans­crite, la numis­ma­tique phé­ni­cienne et la poé­sie arabe. Cependant — il nous faut ici par­ler très clai­re­ment —, l’orientalisme a domi­né l’Orient. En tant que sys­tème de pen­sée sur l’Orient, il s’est tou­jours éle­vé du détail spé­ci­fi­que­ment humain au détail géné­ral « trans­hu­main » : une obser­va­tion sur un poète arabe du dixième siècle se mul­ti­pliait d’elle-même pour deve­nir une poli­tique envers (et à pro­pos de) la men­ta­li­té orien­tale en Egypte, en Iraq, ou en Arabie. De même, un vers du Coran pou­vait être consi­dé­ré comme la meilleure preuve d’une sen­sua­li­té musul­mane indé­ra­ci­nable. L’orientalisme sup­po­sait un Orient immuable, abso­lu­ment dif­fé­rent de l’Occident (les rai­sons pour cela changent d’époque en époque).

So far as its strict­ly scho­lar­ly work was concer­ned (and I find the idea of strict­ly scho­lar­ly work as disin­te­res­ted and abs­tract hard to unders­tand : still, we can allow it intel­lec­tual­ly), Orientalism did a great many things. During its great age in the nine­teenth cen­tu­ry it pro­du­ced scho­lars ; it increa­sed the num­ber of lan­guages taught in the West and the quan­ti­ty of manus­cripts edi­ted, trans­la­ted, and com­men­ted on ; in many cases, it pro­vi­ded the Orient with sym­pa­the­tic European stu­dents, genui­ne­ly inter­es­ted in such mat­ters as Sanskrit gram­mar, Phoenician numis­ma­tics, and Arabic poe­try. Yet—and here we must be very clear—Orientalism over­rode the Orient. As a sys­tem of thought about the Orient, it always rose from the spe­ci­fi­cal­ly human detail to the gene­ral trans­hu­man one ; an obser­va­tion about a tenth-cen­tu­ry Arab poet mul­ti­plied itself into a poli­cy towards (and about) the Oriental men­ta­li­ty in Egypt, Iraq, or Arabia. Similarly a verse from the Koran would be consi­de­red the best evi­dence of an inera­di­cable Muslim sen­sua­li­ty. Orientalism assu­med an unchan­ging Orient, abso­lu­te­ly dif­ferent (the rea­sons change from epoch to epoch) from the West.

 

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« Crise » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 177

Restaurer une région de sa bar­ba­rie actuelle dans son ancienne gran­deur clas­sique ; ensei­gner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subor­don­ner ou modé­rer la puis­sance mili­taire pour don­ner plus d’ampleur au pro­jet d’acquérir un glo­rieux savoir au cours du pro­ces­sus de domi­na­tion poli­tique de l’Orient ; for­mu­ler l’Orient, lui don­ner forme, iden­ti­té, défi­ni­tion, en recon­nais­sant plei­ne­ment sa place dans la mémoire, son impor­tance pour la stra­té­gie impé­riale et son rôle « natu­rel » d’annexé de l’Europe ; enno­blir tout le savoir ramas­sé pen­dant l’occupation colo­niale en l’intitulant « contri­bu­tion à la science moderne » alors que les indi­gènes n’ont pas été consul­tés, n’ont été trai­tés que comme pré­textes pour un texte qui, pour eux, n’a pas d’utilité ; avoir le sen­ti­ment, en tant qu’Européen, de dis­po­ser à volon­té de l’histoire, du temps et de la géo­gra­phie de l’Orient ; éta­blir des dis­ci­plines nou­velles ; divi­ser, déployer, sché­ma­ti­ser, mettre en tableaux, en index et enre­gis­trer tout ce qui est visible (et invi­sible) ; tirer de tout détail obser­vable une géné­ra­li­sa­tion et de toute géné­ra­li­sa­tion une loi immuable concer­nant la nature, le tem­pé­ra­ment, la men­ta­li­té, les usages ou le type des Orientaux ; et, sur­tout, trans­muer la réa­li­té vivante en sub­stance de textes, pos­sé­der (ou pen­ser que l’on pos­sède) la réa­li­té, essen­tiel­le­ment parce que rien, dans l’Orient, ne semble résis­ter à votre pou­voir : tels sont les traits carac­té­ris­tiques de la pro­jec­tion orien­ta­liste qui est entiè­re­ment réa­li­sée dans la Description de l’Egypte, et qu’a per­mise et ren­for­cée l’engloutissement tota­le­ment orien­ta­liste de l’Egypte par Bonaparte grâce aux ins­tru­ments du savoir et du pou­voir occidentaux.

To res­tore a region from its present bar­ba­rism to its for­mer clas­si­cal great­ness ; to ins­truct (for its own bene­fit) the Orient in the ways of the modern West ; to subor­di­nate or under­play mili­ta­ry power in order to aggran­dize the pro­ject of glo­rious know­ledge acqui­red in the pro­cess of poli­ti­cal domi­na­tion of the Orient ; to for­mu­late the Orient, to give it shape, iden­ti­ty, defi­ni­tion with full recog­ni­tion of its place in memo­ry, its impor­tance to impe­rial stra­te­gy, and its “natu­ral” role as an appen­dage to Europe ; to digni­fy all the know­ledge col­lec­ted during colo­nial occu­pa­tion with the title “contri­bu­tion to modern lear­ning” when the natives had nei­ther been consul­ted nor trea­ted as any­thing except as pre­texts for a text whose use­ful­ness was not to the natives ; to feel one­self as a European in com­mand, almost at will, of Oriental his­to­ry, time, and geo­gra­phy ; to ins­ti­tute new areas of spe­cia­li­za­tion ; to esta­blish new dis­ci­plines ; to divide, deploy, sche­ma­tize, tabu­late, index, and record eve­ry­thing in sight (and out of sight); to make out of eve­ry obser­vable detail a gene­ra­li­za­tion and out of eve­ry gene­ra­li­za­tion an immu­table law about the Oriental nature, tem­pe­rament, men­ta­li­ty, cus­tom, or type ; and, above all, to trans­mute living rea­li­ty into the stuff of texts, to pos­sess (or think one pos­sesses) actua­li­ty main­ly because nothing in the Orient seems to resist one’s powers : these are the fea­tures of Orientalist pro­jec­tion enti­re­ly rea­li­zed in the Description de l’Égypte, itself enabled and rein­for­ced by Napoleon’s whol­ly Orientalist engulf­ment of Egypt by the ins­tru­ments of Western know­ledge and power.

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« Projets » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 161