Ma thèse est qu’on peut com­prendre les aspects essen­tiels de la théo­rie et de la praxis orien­ta­listes modernes (dont découle l’orientalisme d’aujourd’hui), non comme un accès sou­dain de savoir objec­tif sur l’Orient, mais comme un ensemble de struc­tures héri­tées du pas­sé, sécu­la­ri­sées, réamé­na­gées et refor­mées par des dis­ci­plines telles que la phi­lo­lo­gie qui, à leur tour, ont été des sub­sti­tuts (ou des ver­sions) du sur­na­tu­ra­lisme chrétien.

My the­sis is that the essen­tial aspects of modern Orientalist theo­ry and praxis (from which present-day Orientalism derives) can be unders­tood, not as a sud­den access of objec­tive know­ledge about the Orient, but as a set of struc­tures inhe­ri­ted from the past, secu­la­ri­zed, redis­po­sed, and re-for­med by such dis­ci­plines as phi­lo­lo­gy, which in turn were natu­ra­li­zed, moder­ni­zed, and lai­ci­zed sub­sti­tutes for (or ver­sions of) Christian supernaturalism.

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« Redessiner les frontières » L’Orientalisme [1978]
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chap. 2  : « L’orientalisme struc­tu­ré et restructuré »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 219

Que signi­fie « dif­fé­rence » quand la pré­po­si­tion « avec » a tota­le­ment dis­pa­ru ? Est-ce que l’on ne nous demande pas, une fois de plus, d’inspecter le musul­man orien­tal comme si son monde — « à la dif­fé­rence » du nôtre — n’avait jamais dépas­sé le sep­tième siècle ? Quant à l’islam lui-même, bien qu’il en ait une connais­sance d’une grande com­plexi­té, et d’ailleurs magis­trale, pour­quoi Gibb doit-il le consi­dé­rer avec cette hos­ti­li­té impla­cable ? Si l’islam est taré dès le départ du fait de ses infir­mi­tés per­ma­nentes, l’orientaliste s’opposera à toute ten­ta­tive isla­mique de réfor­mer l’islam parce que, d’après lui, la réforme est une tra­hi­son de l’islam : voi­là exac­te­ment la thèse de Gibb. Comment un Oriental peut-il se glis­ser hors de ces chaînes dans le monde moderne, si ce n’est en répé­tant les paroles du Fou dans le Roi Lear : « They’ll have me whipp’d for spea­king true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and some­times I am whipp’d for hol­ding my peace. » (« Elles veulent me faire fouet­ter si je dis vrai ; toi tu veux me faire fouet­ter si je mens. Et par­fois je suis fouet­té parce que je garde le silence. »)

What is the mea­ning of “dif­fe­rence” when the pre­po­si­tion “from” has drop­ped from sight alto­ge­ther ? Are we not once again being asked to ins­pect the Oriental Muslim as if his world, unlike ours—“differently” from it—had never ven­tu­red beyond the seventh cen­tu­ry ? As for modern Islam itself, des­pite the com­plexi­ties of his other­wise magis­te­rial unders­tan­ding of it, why must it be regar­ded with so impla­cable a hos­ti­li­ty as Gibb’s ? If Islam is fla­wed from the start by vir­tue of its per­ma­nent disa­bi­li­ties, the Orientalist will find him­self oppo­sing any Islamic attempts to reform Islam, because, accor­ding to his views, reform is a betrayal of Islam : this is exact­ly Gibb’s argu­ment. How can an Oriental slip out from these manacles into the modern world except by repea­ting with the Fool in King Lear, “They’ll have me whipp’d for spea­king true, thou’lt have me whipp’d for lying ; and some­times I am whipp’d for hol­ding my peace.”

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« Crise » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 193–194

Dans la mesure où il était ques­tion du tra­vail stric­te­ment éru­dit de l’orientalisme (j’ai de la peine à com­prendre l’idée de tra­vail stric­te­ment éru­dit, dés­in­té­res­sé et abs­trait : nous pou­vons cepen­dant l’admettre intel­lec­tuel­le­ment), celui-ci a beau­coup à son actif. Pendant sa grande époque, au dix-neu­vième siècle, il a pro­duit des éru­dits, il a accru le nombre de langues ensei­gnées en Occident et la quan­ti­té de manus­crits édi­tés, tra­duits et com­men­tés ; dans bien des cas, il a four­ni à l’Orient des étu­diants euro­péens pleins de sym­pa­thie, qui s’intéressaient réel­le­ment à des sujets tels que la gram­maire sans­crite, la numis­ma­tique phé­ni­cienne et la poé­sie arabe. Cependant — il nous faut ici par­ler très clai­re­ment —, l’orientalisme a domi­né l’Orient. En tant que sys­tème de pen­sée sur l’Orient, il s’est tou­jours éle­vé du détail spé­ci­fi­que­ment humain au détail géné­ral « trans­hu­main » : une obser­va­tion sur un poète arabe du dixième siècle se mul­ti­pliait d’elle-même pour deve­nir une poli­tique envers (et à pro­pos de) la men­ta­li­té orien­tale en Egypte, en Iraq, ou en Arabie. De même, un vers du Coran pou­vait être consi­dé­ré comme la meilleure preuve d’une sen­sua­li­té musul­mane indé­ra­ci­nable. L’orientalisme sup­po­sait un Orient immuable, abso­lu­ment dif­fé­rent de l’Occident (les rai­sons pour cela changent d’époque en époque).

So far as its strict­ly scho­lar­ly work was concer­ned (and I find the idea of strict­ly scho­lar­ly work as disin­te­res­ted and abs­tract hard to unders­tand : still, we can allow it intel­lec­tual­ly), Orientalism did a great many things. During its great age in the nine­teenth cen­tu­ry it pro­du­ced scho­lars ; it increa­sed the num­ber of lan­guages taught in the West and the quan­ti­ty of manus­cripts edi­ted, trans­la­ted, and com­men­ted on ; in many cases, it pro­vi­ded the Orient with sym­pa­the­tic European stu­dents, genui­ne­ly inter­es­ted in such mat­ters as Sanskrit gram­mar, Phoenician numis­ma­tics, and Arabic poe­try. Yet—and here we must be very clear—Orientalism over­rode the Orient. As a sys­tem of thought about the Orient, it always rose from the spe­ci­fi­cal­ly human detail to the gene­ral trans­hu­man one ; an obser­va­tion about a tenth-cen­tu­ry Arab poet mul­ti­plied itself into a poli­cy towards (and about) the Oriental men­ta­li­ty in Egypt, Iraq, or Arabia. Similarly a verse from the Koran would be consi­de­red the best evi­dence of an inera­di­cable Muslim sen­sua­li­ty. Orientalism assu­med an unchan­ging Orient, abso­lu­te­ly dif­ferent (the rea­sons change from epoch to epoch) from the West.

 

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« Crise » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 177

Restaurer une région de sa bar­ba­rie actuelle dans son ancienne gran­deur clas­sique ; ensei­gner à l’Orient (pour son bien) les méthodes de l’Occident moderne ; subor­don­ner ou modé­rer la puis­sance mili­taire pour don­ner plus d’ampleur au pro­jet d’acquérir un glo­rieux savoir au cours du pro­ces­sus de domi­na­tion poli­tique de l’Orient ; for­mu­ler l’Orient, lui don­ner forme, iden­ti­té, défi­ni­tion, en recon­nais­sant plei­ne­ment sa place dans la mémoire, son impor­tance pour la stra­té­gie impé­riale et son rôle « natu­rel » d’annexé de l’Europe ; enno­blir tout le savoir ramas­sé pen­dant l’occupation colo­niale en l’intitulant « contri­bu­tion à la science moderne » alors que les indi­gènes n’ont pas été consul­tés, n’ont été trai­tés que comme pré­textes pour un texte qui, pour eux, n’a pas d’utilité ; avoir le sen­ti­ment, en tant qu’Européen, de dis­po­ser à volon­té de l’histoire, du temps et de la géo­gra­phie de l’Orient ; éta­blir des dis­ci­plines nou­velles ; divi­ser, déployer, sché­ma­ti­ser, mettre en tableaux, en index et enre­gis­trer tout ce qui est visible (et invi­sible) ; tirer de tout détail obser­vable une géné­ra­li­sa­tion et de toute géné­ra­li­sa­tion une loi immuable concer­nant la nature, le tem­pé­ra­ment, la men­ta­li­té, les usages ou le type des Orientaux ; et, sur­tout, trans­muer la réa­li­té vivante en sub­stance de textes, pos­sé­der (ou pen­ser que l’on pos­sède) la réa­li­té, essen­tiel­le­ment parce que rien, dans l’Orient, ne semble résis­ter à votre pou­voir : tels sont les traits carac­té­ris­tiques de la pro­jec­tion orien­ta­liste qui est entiè­re­ment réa­li­sée dans la Description de l’Egypte, et qu’a per­mise et ren­for­cée l’engloutissement tota­le­ment orien­ta­liste de l’Egypte par Bonaparte grâce aux ins­tru­ments du savoir et du pou­voir occidentaux.

To res­tore a region from its present bar­ba­rism to its for­mer clas­si­cal great­ness ; to ins­truct (for its own bene­fit) the Orient in the ways of the modern West ; to subor­di­nate or under­play mili­ta­ry power in order to aggran­dize the pro­ject of glo­rious know­ledge acqui­red in the pro­cess of poli­ti­cal domi­na­tion of the Orient ; to for­mu­late the Orient, to give it shape, iden­ti­ty, defi­ni­tion with full recog­ni­tion of its place in memo­ry, its impor­tance to impe­rial stra­te­gy, and its “natu­ral” role as an appen­dage to Europe ; to digni­fy all the know­ledge col­lec­ted during colo­nial occu­pa­tion with the title “contri­bu­tion to modern lear­ning” when the natives had nei­ther been consul­ted nor trea­ted as any­thing except as pre­texts for a text whose use­ful­ness was not to the natives ; to feel one­self as a European in com­mand, almost at will, of Oriental his­to­ry, time, and geo­gra­phy ; to ins­ti­tute new areas of spe­cia­li­za­tion ; to esta­blish new dis­ci­plines ; to divide, deploy, sche­ma­tize, tabu­late, index, and record eve­ry­thing in sight (and out of sight); to make out of eve­ry obser­vable detail a gene­ra­li­za­tion and out of eve­ry gene­ra­li­za­tion an immu­table law about the Oriental nature, tem­pe­rament, men­ta­li­ty, cus­tom, or type ; and, above all, to trans­mute living rea­li­ty into the stuff of texts, to pos­sess (or think one pos­sesses) actua­li­ty main­ly because nothing in the Orient seems to resist one’s powers : these are the fea­tures of Orientalist pro­jec­tion enti­re­ly rea­li­zed in the Description de l’Égypte, itself enabled and rein­for­ced by Napoleon’s whol­ly Orientalist engulf­ment of Egypt by the ins­tru­ments of Western know­ledge and power.

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« Projets » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 161

Quand il est deve­nu d’usage cou­rant pour la Grande-Bretagne, au cours du dix-neu­vième siècle, de mettre à la retraite ses admi­nis­tra­teurs en Inde et ailleurs dès l’âge de cin­quante-cinq ans, une étape a été fran­chie dans le raf­fi­ne­ment de l’orientalisme ; il n’a jamais été per­mis à un Oriental de voir vieillir et dégé­né­rer un Occidental, il n’a jamais été néces­saire pour un Occidental de se voir reflé­té dans les yeux de la race sujette autre­ment que comme un jeune repré­sen­tant du Raj, vigou­reux, ration­nel et tou­jours vigilant.

When it became com­mon prac­tice during the nine­teenth cen­tu­ry for Britain to retire its admi­nis­tra­tors from India and elsew­here once they had rea­ched the age of fif­ty-five, then a fur­ther refi­ne­ment in Orientalism had been achie­ved ; no Oriental was ever allo­wed to see a Westerner as he aged and dege­ne­ra­ted, just as no Westerner nee­ded ever to see him­self, mir­ro­red in the eyes of the sub­ject race, as any­thing but a vigo­rous, ratio­nal, ever-alert young Raj.

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« Connaître l’oriental » L’Orientalisme [1978]
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chap. 1  : « Le domaine de l’Orientalisme »
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 91

L’orientalisme n’est donc pas un simple thème ou domaine poli­tique reflé­té pas­si­ve­ment par la culture, l’érudition ou les ins­ti­tu­tions ; il n’est pas non plus une col­lec­tion vaste et dif­fuse de textes sur l’Orient ; il ne repré­sente pas, il n’exprime pas quelque infâme com­plot impé­ria­liste « occi­den­tal » des­ti­né à oppri­mer le monde « orien­tal ». C’est plu­tôt la dis­tri­bu­tion d’une cer­taine concep­tion géo-éco­no­mique dans des textes d’esthétique, d’érudition, d’économie, de socio­lo­gie, d’histoire et de phi­lo­lo­gie ; c’est l’éla­bo­ra­tion non seule­ment d’une dis­tinc­tion géo­gra­phique (le monde est com­po­sé de deux moi­tiés inégales, l’Orient et l’Occident), mais aus­si de toute une série d’« inté­rêts » que non seule­ment il crée, mais encore entre­tient par des moyens tels que les décou­vertes éru­dites, la recons­truc­tion phi­lo­lo­gique, l’analyse psy­cho­lo­gique, la des­crip­tion de pay­sages et la des­crip­tion socio­lo­gique ; il est (plu­tôt qu’il n’exprime) une cer­taine volon­té ou inten­tion de com­prendre, par­fois de maî­tri­ser, de mani­pu­ler, d’incorporer même, ce qui est un monde mani­fes­te­ment dif­fé­rent (ou autre et nou­veau) ; sur­tout, il est un dis­cours qui n’est pas du tout en rela­tion de cor­res­pon­dance directe avec le pou­voir poli­tique brut, mais qui, plu­tôt, est pro­duit et existe au cours d’un échange inégal avec dif­fé­rentes sortes de pou­voirs, qui est for­mé jusqu’à un cer­tain point par l’échange avec le pou­voir poli­tique (comme dans l’esta­blish­ment colo­nial ou impé­rial), avec le pou­voir intel­lec­tuel (comme dans les sciences régnantes telles que la lin­guis­tique, l’anatomie com­pa­rées, ou l’une quel­conque des sciences poli­tiques modernes), avec le pou­voir cultu­rel (comme dans les ortho­doxies et les canons qui régissent le goût, les valeurs, les textes), la puis­sance morale (comme dans les idées de ce que « nous » fai­sons et de ce qu’« ils » ne peuvent faire ou com­prendre comme nous). En fait, ma thèse est que l’orientalisme est — et non seule­ment repré­sente — une dimen­sion consi­dé­rable de la culture poli­tique et intel­lec­tuelle moderne et que, comme tel, il a moins de rap­ports avec l’Orient qu’avec « notre » monde.

Therefore, Orientalism is not a mere poli­ti­cal sub­ject mat­ter or field that is reflec­ted pas­si­ve­ly by culture, scho­lar­ship, or ins­ti­tu­tions ; nor is it a large and dif­fuse col­lec­tion of texts about the Orient ; nor is it repre­sen­ta­tive and expres­sive of some nefa­rious “Western” impe­ria­list plot to hold down the “Oriental” world. It is rather a dis­tri­bu­tion of geo­po­li­ti­cal awa­re­ness into aes­the­tic, scho­lar­ly, eco­no­mic, socio­lo­gi­cal, his­to­ri­cal, and phi­lo­lo­gi­cal texts ; it is an ela­bo­ra­tion not only of a basic geo­gra­phi­cal dis­tinc­tion (the world is made up of two une­qual halves, Orient and Occident) but also of a whole series of “inter­ests” which, by such means as scho­lar­ly dis­co­ve­ry, phi­lo­lo­gi­cal recons­truc­tion, psy­cho­lo­gi­cal ana­ly­sis, land­scape and socio­lo­gi­cal des­crip­tion, it not only creates but also main­tains ; it is, rather than expresses, a cer­tain will or inten­tion to unders­tand, in some cases to control, mani­pu­late, even to incor­po­rate, what is a mani­fest­ly dif­ferent (or alter­na­tive and novel) world ; it is, above all, a dis­course that is by no means in direct, cor­res­pon­ding rela­tion­ship with poli­ti­cal power in the raw, but rather is pro­du­ced and exists in an une­ven exchange with various kinds of power, sha­ped to a degree by the exchange with power poli­ti­cal (as with a colo­nial or impe­rial esta­blish­ment), power intel­lec­tual (as with rei­gning sciences like com­pa­ra­tive lin­guis­tics or ana­to­my, or any of the modern poli­cy sciences), power cultu­ral (as with ortho­doxies and canons of taste, texts, values), power moral (as with ideas about what “we” do and what “they” can­not do or unders­tand as “we” do). Indeed, my real argu­ment is that Orientalism is—and does not sim­ply represent—a consi­de­rable dimen­sion of modern poli­ti­cal-intel­lec­tual culture, and as such has less to do with the Orient than it does with “our” world.

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« Introduction » L’Orientalisme [1978]
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 45–46

Ce qui m’intéresse main­te­nant, c’est de faire sen­tir com­ment le consen­sus libé­ral selon lequel le « vrai » savoir est fon­da­men­ta­le­ment non poli­tique (et, à l’in­verse, qu’un savoir ouver­te­ment poli­tique n’est pas un « vrai » savoir) voile les condi­tions poli­tiques orga­ni­sées for­te­ment, encore qu’obscurément, qui pré­valent dans la pro­duc­tion du savoir.

What I am inter­es­ted in doing now is sug­ges­ting how the gene­ral libe­ral consen­sus that “true” know­ledge is fun­da­men­tal­ly non­po­li­ti­cal (and conver­se­ly, that overt­ly poli­ti­cal know­ledge is not “true” know­ledge) obs­cures the high­ly if obs­cu­re­ly orga­ni­zed poli­ti­cal cir­cum­stances obtai­ning when know­ledge is produced.

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« Introduction » L’Orientalisme [1978]
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trad.  Catherine Malamoud
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p. 42

On pen­sait alors (cet « on » est une indi­ca­tion volon­tai­re­ment impré­cise, car on ne pour­rait savoir qui, et com­bien d’hommes pen­saient ain­si, mais c’était néan­moins dans l’air), on pen­sait alors, donc, qu’il était peut-être pos­sible de vivre exac­te­ment. On nous deman­de­ra aujourd’hui ce que cela veut dire. La réponse serait sans doute que l’on peut se repré­sen­ter l’œuvre d’une vie réduite à trois trai­tés, mais aus­si bien à trois poèmes ou à trois actions dans les­quelles le pou­voir per­son­nel de créa­tion serait pous­sé à son comble. Ce qui vou­drait dire à peu près : se taire quand on n’a rien à dire, ne faire que le strict néces­saire quand on n’a pas de pro­jets par­ti­cu­liers et, chose essen­tielle, res­ter indif­fé­rent quand on n’a pas le sen­ti­ment indes­crip­tible d’être empor­té, bras grands ouverts, et sou­le­vé par une vague de la créa­tion ! On remar­que­ra que la plus grande part de notre vie psy­chique serait dès lors inter­rom­pue, mais peut-être le mal ne serait-il pas si grand. La thèse qui veut qu’une grande dépense de savon témoigne d’une grande pro­pre­té ne sera pas for­cé­ment juste en morale, où se révé­le­ront plus justes au contraire les théo­ries modernes selon les­quelles l’obsession de l’hygiène serait le symp­tôme d’un manque de pro­pre­té interne.

Man dachte damals daran aber dieses »man« ist mit Willen eine unge­naue Angabe ; man könnte nicht sagen, wer und wie­viele so dach­ten, imme­rhin, es lag in der Luft –, daß man viel­leicht exakt leben könnte. Man wird heute fra­gen, was das heiße ? Die Antwort wäre wohl die, daß man sich ein. Lebenswerk eben­so­gut wie aus drei Abhandlungen auch aus drei Gedichten oder Handlungen bes­te­hend den­ken kann, in denen die persön­liche Leistungsfähigkeit auf das Äußerste ges­tei­gert ist. Es hieße also ungefähr soviel wie schwei­gen, wo man nichts zu sagen hat ; nur das Nötige tun, wo man nichts Besonderes zu bes­tel­len hat ; und was das Wichtigste ist, gefühl­los blei­ben, wo man nicht das unbes­chrei­bliche Gefühl hat, die Arme aus­zu­brei­ten und von einer Welle der Schöpfung geho­ben zu wer­den ! Man wird bemer­ken, daß damit der größere Teil unseres see­li­schen Lebens aufhö­ren müßte, aber das wäre ja viel­leicht auch kein so schmerz­li­cher Schaden. Die These, daß der große Umsatz an Seife von großer Reinlichkeit zeugt, braucht nicht für die Moral zu gel­ten, wo der neuere Satz rich­ti­ger ist, daß ein aus­ge­präg­ter Waschzwang auf nicht ganz sau­bere innere Verhältnisse hindeutet.

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t. 1
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chap. 61  : « L’idéal des trois trai­tés, ou l’utopie de la vie exacte »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 310

Moosbrugger, main­te­nant, avait lais­sé sa tête retom­ber, il regar­dait le bois entre ses doigts. « Par ici, les gens disent à l’écureuil Eichkatzl, pen­sa-t-il ; mais allez essayer de dire, avec tout le sérieux qu’il faut sur la langue et sur la figure : Die Eichenkatze ! Tous écar­quille­raient les yeux, comme quand éclate brus­que­ment, dans la péta­rade d’un feu de tirailleurs à blanc, un vrai coup ! Dans la Hesse, en revanche, ils disent Baumfuchs. C’est des choses qu’on apprend quand on a beau­coup rou­lé. » Et quelle curio­si­té chez les psy­chiatres quand ils pré­sen­taient à Moosbrugger le por­trait d’un écu­reuil, et que celui-ci leur répon­dait : « Ça doit être un renard, ou peut-être bien un lièvre ; ça peut être aus­si un chat, ou du pareil. » Alors, à chaque fois, ils lui deman­daient très vite : « Combien font qua­torze plus qua­torze ? » Et il leur répon­dait, cir­cons­pect : « Eh bien ! entre vingt-huit et qua­rante… » Cet « entre » leur créait des dif­fi­cul­tés qui fai­saient sou­rire Moosbrugger. C’est tout simple en effet ; il sait bien, lui aus­si, qu’on arrive à vingt-huit quand on va de qua­torze en qua­torze, mais qui dit qu’on doive s’y arrê­ter ? Le regard de Moosbrugger erre encore un peu au-delà, comme celui d’un homme qui a atteint la crête d’une col­line se pro­fi­lant sur le ciel, et qui voit encore beau­coup d’autres crêtes sem­blables appa­raître der­rière. Si un écu­reuil n’est pas un chat, ni un renard, si, au lieu de corne, il a des dents comme le lièvre que le renard dévore, on n’a aucune rai­son d’être à ce point vétilleux : d’une façon ou d’une autre, c’est un rafis­to­lage de tout cela ensemble, et qui va cou­rir dans les arbres. L’expérience et la convic­tion de Moosbrugger étaient qu’il n’est rien qu’on puisse sai­sir en soi, parce que tout dépend de tout. Il lui était aus­si arri­vé dans sa vie de dire à une fille : « Votre bouche est une rose ! » mais tout à coup le mot se défai­sait aux cou­tures, et quelque chose de très pénible se pro­dui­sait : le visage deve­nait gris comme la terre que couvre le brouillard, et devant lui, sur une longue tige, une rose se dres­sait ; affreu­se­ment grande alors était la ten­ta­tion de prendre un cou­teau, de la cou­per ou de la frap­per pour qu’elle ren­trât de nou­veau dans le visage. Sans doute Moosbrugger ne pre­nait-il pas tou­jours tout de suite le cou­teau ; il ne le fai­sait que lorsqu’il ne pou­vait s’en sor­tir autre­ment. D’ordinaire, jus­te­ment, il met­tait toute sa force de colosse à tenir le monde rassemblé.

Quand il était de bonne humeur, il pou­vait regar­der un homme au visage et y décou­vrir son propre visage, tel qu’il vous regarde entre les petits pois­sons et les cailloux clairs d’un ruis­seau peu pro­fond ; s’il était de mau­vaise humeur, il lui suf­fi­sait de jeter un rapide coup d’œil sur le visage d’un homme pour recon­naître que c’était bien le même avec lequel il lui avait tou­jours fal­lu lut­ter, quelque effort que l’autre fît chaque fois pour se dégui­ser. Que pour­rait-on lui repro­cher ? Nous aus­si, nous nous bat­tons presque tou­jours avec le même homme. Si l’on recher­chait quels sont les êtres aux­quels nous res­tons si absur­de­ment atta­chés, il appa­raî­trait que c’est l’homme dont la clef cor­res­pond à notre ser­rure. Et dans l’amour ? Combien d’êtres contemplent jour après jour le même visage bien-aimé, mais ne peuvent dire, pour peu qu’ils ferment les yeux, com­ment il est. Et même sans par­ler d’amour ou de haine : à quelles modi­fi­ca­tions les choses ne sont-elles pas per­pé­tuel­le­ment expo­sées, selon l’habitude, l’humeur et le point de vue ! Que de fois la joie se consume pour mettre à jour un indes­truc­tible noyau de tris­tesse ! Que de fois un homme en frappe cal­me­ment un autre, alors qu’il pour­rait aus­si bien le lais­ser tran­quille ! La vie forme une sur­face qui se donne l’air d’être obli­gée d’être ce qu’elle est, mais sous cette peau les choses poussent et pressent. Moosbrugger était conti­nuel­le­ment debout sur deux mottes de terre qu’il tenait réunies, s’efforçant rai­son­na­ble­ment d’éviter tout ce qui pou­vait le trou­bler ; mais quel­que­fois un mot cre­vait dans sa bouche, et quelle révo­lu­tion, quel rêve des choses sur­gis­sait alors d’un mot com­po­sé aus­si refroi­di, aus­si consu­mé que Eichkätzchen ou Rosenlippe !

Moosbrugger hatte nun den Kopf sin­ken las­sen und sah auf das Holz zwi­schen sei­nen Fingern. »Da sagen hier die Leute zu einem Eichhörnchen Eichkatzl« fiel ihm ein ; »aber es sollte bloß ein­mal einer ver­su­chen, mit dem rich­ti­gen Ernst auf der Zunge und im Gesicht ›Die Eichenkatze‹ zu sagen ! Alle wür­den auf­schaun, wie wenn mit­ten im fur­zen­den Plänklerfeuer eines Manöverangriffs ein schar­fer Schuß fällt ! In Hessen sagen sie dage­gen Baumfuchs. Ein weit­ge­wan­der­ter Mensch weiß so etwas.« Und da taten die Psychiater wun­der wie neu­gie­rig, wenn sie Moosbrugger das gemalte Bild eines Eichhörnchens zeig­ten, und er darauf ant­wor­tete : »Das ist halt ein Fuchs oder viel­leicht ist es ein Hase ; es kann auch eine Katz sein oder so.« Sie frag­ten ihn dann jedes­mal recht schnell : »Wieviel ist vier­zehn mehr vier­zehn?« Und er ant­wor­tete ihnen bedäch­tig : »So ungefähr ach­tundz­wan­zig bis vier­zig.« Dieses »Ungefähr« berei­tete ihnen Schwierigkeiten, über die Moosbrugger schmun­zelte. Denn es ist ganz ein­fach ; er weiß auch, daß man bei ach­tundz­wan­zig anlangt, wenn man von der Vierzehn um vier­zehn wei­ter­geht, aber wer sagt denn, daß man dort ste­hen blei­ben muß«! Moosbruggers Blick schweift noch um ein Stück wei­ter, wie der eines Mannes, der einen in den Himmel gezeich­ne­ten Hügelkamm erreicht hat und nun sieht, daß es ähn­liche Hügelkämme dahin­ter noch meh­rere gibt. Und wenn ein Eichkatzl keine Katze ist und kein Fuchs und statt eines Horns Zähne hat wie der Hase, den der Fuchs frißt, so braucht man die Sache nicht so genau zu neh­men, aber sie ist in irgend einer Weise aus alle­dem zusam­men­genäht und läuft über die Bäume. Nach Moosbruggers Erfahrung und Überzeugung konnte man kein Ding für sich heraus­grei­fen, weil eins am ande­ren hing. Und es war in sei­nem Leben auch schon vor­ge­kom­men, daß er zu einem Mädchen sagte : »Ihr lie­ber Rosenmund!«, aber plötz­lich ließ das Wort in den Nähten nach, und es ents­tand etwas sehr Peinliches : das Gesicht wurde grau, ähn­lich wie Erde, über der Nebel liegt, und auf einem lan­gen Stamm stand eine Rose her­vor ; dann war die Versuchung, ein Messer zu neh­men und sie abzu­sch­nei­den oder ihr einen Schlag zu ver­set­zen, damit sie sich wie­der ins Gesicht zurü­ck­ziehe, unge­heuer groß. Gewiß, Moosbrugger nahm nicht immer gleich das Messer ; er tat das nur, wenn er nicht mehr anders fer­tig wurde. Gewöhnlich wen­dete er eben seine ganze Riesenkraft an, um die Welt zusammenzuhalten.

Er konnte bei guter Laune einem Mann ins Gesicht schauen und bemerkte darin sein eigenes Gesicht, wie es zwi­schen Fischchen und hel­len Steinen aus einem seich­ten Bach zurück­blickt ; in schlech­ter Laune brauchte er aber nur flüch­tig das Gesicht eines Mannes zu prü­fen und erkannte, daß es der­selbe Mann war, mit dem er noch übe­rall Streit bekom­men hatte, wie sehr sich der auch jedes­mal anders vers­tellte. Was will man ihm ein­wen­den?! Wir alle haben fast immer mit dem glei­chen Mann Streit. Wenn man unter­su­chen würde, wer die Menschen sind, an denen wir so unsin­nig hän­gen blei­ben, so müßte sich zei­gen, es ist der Mann mit dem Schlüsselbart, zu dem wir das Schloß haben. Und in der Liebe ? Wieviel Menschen sehen tagaus, tagein in das gleiche geliebte Gesicht, aber wis­sen, wenn sie die Augen schließen, nicht zu sagen, wie es aus­sieht. Oder auch ohne Liebe und Haß : wel­chen Veränderungen sind die Dinge unaufhör­lich je nach Gewohnheit, Laune und Standpunkt aus­ge­setzt ! Wie oft brennt Freude ab, und es kommt ein unzerstör­ba­rer Kern von Trauer her­vor?! Wie oft schlägt ein Mensch gleichmü­tig auf einen ande­ren ein, aber könnte ihn eben­so in Ruhe las­sen. Das Leben bil­det eine Oberfläche, die so tut, als ob sie so sein müßte, wie sie ist, aber unter ihrer Haut trei­ben und drän­gen die Dinge. Moosbrugger stand immer mit den Beinen auf zwei Schollen und hielt sie zusam­men, vernünf­tig bemüht, alles zu ver­mei­den, was ihn ver­wir­ren konnte ; aber manch­mal brach ihm ein Wort im Munde auf, und welche Revolution und wel­cher Traum der Dinge quoll dann aus so einem erkal­te­ten, aus­ge­glüh­ten Doppelwort wie Eichkätzchen oder Rosenlippe !

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t. 1
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chap. 59  : « Moosbrugger réflé­chit »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 302–304

Il eût été sou­vent dans l’incapacité de décrire ce qu’il voyait, enten­dait ou flai­rait ; il n’en savait pas moins ce que c’était. C’était quel­que­fois extrê­me­ment confus ; les visions venaient du dehors, mais une lueur d’observation lui disait en même temps qu’elles n’en venaient pas moins de lui-même. L’important était qu’il n’est pas impor­tant qu’une chose soit dedans ou dehors ; dans son état, il n’y avait plus qu’une eau claire des deux côtés d’une cloi­son de verre transparente.

Oft hätte er nicht genau bes­chrei­ben kön­nen, was er sah, hörte und spürte ; den­noch wußte er, was es war. Es war manch­mal sehr undeut­lich ; die Gesichte kamen von außen, aber ein Schimmer von Beobachtung sägte ihm zugleich, daß sie trotz­dem von ihm selbst kämen. Das Wichtige war, daß es gar nichts Wichtiges bedeu­tet, ob etwas draußen ist oder innen ; in sei­nem Zustand war das wie helles Wasser zu bei­den Seiten einer durch­sich­ti­gen Glaswand.

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t. 1
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chap. 59  : « Moosbrugger réflé­chit »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 302