[P]eu importe ce que je suis, ou ce que je suis deve­nue depuis, je sais main­te­nant que l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais main­te­nant que l’art savant de la déro­bade a ses propres limites, ses façons d’inhiber cer­taines formes de plai­sir ou de bon­heur. Le plai­sir de main­te­nir. Le plai­sir de l’insistance, de la per­sis­tance. Le plai­sir de l’obligation, le plai­sir de la dépen­dance. Les plai­sirs de la dévo­tion ordi­naire. Le plai­sir de recon­naître que l’on doit peut-être retra­ver­ser les mêmes révé­la­tions, prendre les mêmes notes dans la marge, retour­ner aux même thèmes dans son tra­vail, réap­prendre les mêmes véri­tés émo­tion­nelles, écrire le même livre encore et encore, pas parce qu’on est stu­pide ou obs­ti­née ou inca­pable de chan­ge­ment, mais parce que de tels retours com­posent une vie.
[W]hatever I am, or have since become, I know now that slip­pe­ri­ness isn’t all of it. I know now that a stu­died eva­si­ve­ness has its own limi­ta­tions, its own ways of inhi­bi­ting cer­tain forms of hap­pi­ness and plea­sure. The plea­sure of abi­ding. The plea­sure of insis­tence, of per­sis­tence. The plea­sure of obli­ga­tion, the plea­sure of depen­den­cy. The plea­sures of ordi­na­ry devo­tion. The plea­sure of reco­gni­zing that one may have to under­go the same rea­li­za­tions, write the same notes in the mar­gin, return to the same themes in one’s work, relearn the same emo­tio­nal truths, write the same book over and over again—not because one is stu­pid or obs­ti­nate or inca­pable of change, but because such revi­si­ta­tions consti­tute a life.
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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 165–166

Un soi sans atta­che­ments com­pas­sion­nels relève de la fic­tion ou de la démence. [Pourtant,] la dépen­dance est mépri­sée, même dans les rela­tions intimes, comme si elle était incom­pa­tible avec l’autonomie, alors qu’elle est la seule chose qui la rend pos­sible. (Adam Phillips / Barbara Taylor)

J’ai appris ce mépris de ma propre mère ; peut-être était-il infu­sé dans mon lait. Par consé­quent, il faut que je sur­veille ma ten­dance à consi­dé­rer les besoins des autres comme dégoû­tants. Habitude corol­laire : fon­der la majeure par­tie de mon estime per­son­nelle sur un sen­ti­ment d’hyper-compétence, une croyance irra­tion­nelle mais ardente en ma qua­si totale autonomie.

The self without sym­pa­the­tic attach­ments is either a fic­tion or a luna­tic…. [Yet] depen­dence is scor­ned even in inti­mate rela­tion­ships, as though depen­dence were incom­pa­tible with self-reliance rather than the only thing that makes it pos­sible. (Adam Phillips / Barbara Taylor)

I lear­ned this scorn from my own mother ; per­haps it laced my milk. I the­re­fore have to be on the alert for a ten­den­cy to treat other people’s needs as repul­sive. Corollary habit : deri­ving the bulk of my self-worth from a fee­ling of hyper­com­pe­tence, an irra­tio­nal but fervent belief in my near total self-reliance.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 150

J’ai lais­sé entendre, une fois, que j’avais écrit la moi­tié d’un livre saoule et l’autre moi­tié sobre. Ici, j’estime que j’ai écrit à peu près les neuf dixièmes de ce livre « libre­ment », l’autre dixième, atta­chée à un tire-lait de calibre hos­pi­ta­lier : les mots accu­mu­lés dans une machine, le lait siphon­né dans l’autre.

Once I sug­ges­ted that I had writ­ten half a book drunk, the other half sober. Here I esti­mate that about nine-tenths of the words in this book were writ­ten “free,” the other one-tenth, hoo­ked up to a hos­pi­tal-grade breast pump : words piled into one machine, milk sipho­ned out by another.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 147

Peur de l’affirmation. Suis tou­jours en train d’essayer de sor­tir du lan­gage tota­li­sant, c’est-à-dire, du lan­gage qui pié­tine effron­té­ment la spé­ci­fi­ci­té ; avant de me rendre compte que c’est une autre forme de para­noïa. Pour sor­tir de ce manège, Barthes s’est effor­cé de se rap­pe­ler que « c’est le lan­gage qui est asser­tif, non [moi] ». C’est absurde, dit Barthes, d’essayer de fuir la nature affir­ma­tive du lan­gage en « ajout[ant] à chaque phrase quelque clau­sule d’incertitude, comme si quoi que ce soit venu du lan­gage pou­vait faire trem­bler le langage ».

Mon écri­ture est par­cou­rue de tels tics d’incertitude. Je n’ai pas d’excuse ni de solu­tion, à part de me per­mettre de tels trem­ble­ments, puis d’y retour­ner plus tard et de les ratu­rer. De cette façon, je m’édite jusqu’à affi­cher une audace qui ne m’est ni natu­relle ni étrangère.

Afraid of asser­tion. Always trying to get out of “tota­li­zing” lan­guage, i.e., lan­guage that rides rough­shod over spe­ci­fi­ci­ty ; rea­li­zing this is ano­ther form of para­noia. Barthes found the exit to this mer­ry-go-round by remin­ding him­self that “it is lan­guage which is asser­tive, not he.” It is absurd, Barthes says, to try to flee from language’s asser­tive nature by “add[ing] to each sen­tence some lit­tle phrase of uncer­tain­ty, as if any­thing that came out of lan­guage could make lan­guage tremble.”

My wri­ting is ridd­led with such tics of uncer­tain­ty. I have no excuse or solu­tion, save to allow myself the trem­blings, then go back in later and slash them out. In this way I edit myself into a bold­ness that is nei­ther native nor forei­gn to me.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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Pour ce que j’en sais, la plu­part des plai­sirs qui en valent la peine balancent entre satis­faire quelqu’un d’autre et se satis­faire soi-même. Certains appel­le­raient ça une éthique.

So far as I can tell, most wor­thw­hile plea­sures on this earth slip bet­ween gra­ti­fying ano­ther and gra­ti­fying one­self. Some would call that an ethics.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 142

Impuissance, fini­tude, endu­rance. Tu fabriques le bébé, mais pas direc­te­ment. Tu es res­pon­sable de son bien-être, mais inca­pable de contrô­ler les élé­ments fon­da­men­taux. Tu dois lui per­mettre de se déployer, tu dois nour­rir son déploie­ment, tu dois le veiller. Mais il va se déployer de la façon dont ses cel­lules ont pré­vu qu’il se déploie­rait. Tu ne peux pas contre­car­rer une per­tur­ba­tion struc­tu­relle ou chro­mo­so­male en ingé­rant le bon thé bio.

Powerlessness, fini­tude, endu­rance. You are making the baby but not direct­ly. You are res­pon­sible for his wel­fare, but unable to control the core ele­ments. You must allow him to unfurl, you must feed his unfur­ling, you must hold him. But he will unfurl as his cells are pro­gram­med to unfurl. You can’t reverse an unfol­ding struc­tu­ral or chro­mo­so­mal dis­tur­bance by inges­ting the right orga­nic tea.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 135–136

Je ne suis pas inté­res­sée par une her­mé­neu­tique, ni par une éro­tique, ni une poé­tique de mon anus. Je suis inté­res­sée par le sexe anal.

I am not inter­es­ted in a her­me­neu­tics, or an ero­tics, or a meta­pho­rics, of my anus. I am inter­es­ted in ass-fucking.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 125

Pour notre der­nière nuit au Sheraton, nous man­geons sur place, au res­to « mexi­cain sans pré­ten­tion » beau­coup trop cher, le Dos Caminos. Tu passes pour un homme ; moi, pour une femme enceinte. Notre ser­veur nous parle joyeu­se­ment de sa famille, exprime son appro­ba­tion vis-à-vis de la nôtre. En sur­face, on aurait pu dire que ton corps deve­nait de plus en plus « mas­cu­lin » ; le mien, de plus en plus « fémi­nin ». Mais nous ne nous sen­tions pas comme ça. À l’intérieur, nous étions deux ani­maux humains en cours de trans­for­ma­tion l’un auprès de l’autre, témoins sans pres­sion du chan­ge­ment de l’autre. En d’autres termes, nous pre­nions de l’âge.

Our last night at the Sheraton, we have din­ner at the astoun­din­gly over­pri­ced “casual Mexican” res­tau­rant on the pre­mises, Dos Caminos. You pass as a guy ; I, as pre­gnant. Our wai­ter cheer­ful­ly tells us about his fami­ly, expresses delight in ours. On the sur­face, it may have see­med as though your body was beco­ming more and more “male,” mine, more and more “female.” But that’s not how it felt on the inside. On the inside, we were two human ani­mals under­going trans­for­ma­tions beside each other, bea­ring each other loose wit­ness. In other words, we were aging.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 122–123

Si, petite fille, tu cherches des avant-goûts du sexe et que les seules options qui se pré­sentent dépeignent le viol d’un enfant ou d’autres abus (donc, tous mes livres pré­fé­rés de pré­ado­les­cente : I Know Why the Caged Bird Sings, Clan of the Cave Bear, The World According to Garp, tout comme les quelques films cotés R qu’on me per­met­tait de regar­der : Fame, notam­ment, avec la scène indé­lé­bile d’Irene Cara à qui un pho­to­graphe louche, qui a pro­mis de faire d’elle une star, demande d’enlever sa che­mise et de sucer son pouce), alors ta sexua­li­té va se for­mer autour de ça. Il n’y a pas de groupe témoin, à qui on aurait don­né un pla­ce­bo. Je ne veux même pas par­ler de « sexua­li­té fémi­nine » tant qu’on ne se dote­ra pas d’un groupe témoin. Et il n’y en aura jamais.

À l’école secon­daire, un prof bien avi­sé nous a don­né à lire Wild Swans d’Alice Munro. L’histoire a sai­si mon esprit vicié par l’image du pénis-maïs et l’a net­toyé. En quelques pages, Munro couvre tout le sujet : com­ment la force de la curio­si­té ado­les­cente et le désir latent doivent sou­vent entrer en guerre avec le besoin de se pro­té­ger de vio­leurs per­ni­cieux et dégueu­lasses ; com­ment le plai­sir peut coexis­ter avec une dégra­da­tion affreuse, sans que ça signi­fie que la dégra­da­tion était jus­ti­fiée ou qu’elle incar­nait un fan­tasme incons­cient ; com­ment on se sent lorsqu’on est à la fois com­plice et vic­time ; et com­ment de telles ambi­va­lences peuvent per­du­rer dans une vie sexuelle adulte.

If you’re loo­king for sexual tid­bits as a female child, and the only ones that present them­selves depict child rape or other vio­la­tions […], then your sexua­li­ty will form around that fact. There is no control group. I don’t even want to talk about “female sexua­li­ty” until there is a control group. And there never will be.

In high school, a wise tea­cher assi­gned the short sto­ry “Wild Swans” by Alice Munro. […] In just a few short pages, Munro lays it all out : how the force of one’s ado­les­cent curio­si­ty and inci­pient lust often must war with the need to pro­tect one­self from dis­gus­ting and wicked vio­la­tors, how plea­sure can coexist with awful degra­da­tion without mea­ning the degra­da­tion was jus­ti­fied or a spe­cies of wish ful­fillment ; how it feels to be both accom­plice and vic­tim ; and how such ambi­va­lences can live on in an adult sexual life.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 99

Je vise une écri­ture qui dra­ma­tise les façons dont nous sommes « pour un autre ou grâce à un autre », et pas seule­ment dans cer­taines cir­cons­tances, mais dès le début et pour toujours.

I mean wri­ting that dra­ma­tizes the ways in which we are for ano­ther or by vir­tue of ano­ther, not in a single ins­tance, but from the start and always.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 91