Déjà le train nous emportait loin de la capitale, vers le Sud. Il faisait nuit, et je ne parvenais pas à m’endormir. Assis sur la dure banquette, je repensais à ces derniers jours, à ce sentiment de détachement que j’avais éprouvé et à la totale incompréhension des gens qui s’occupaient de politique pour la vie de ces pays vers lesquels je me hâtais. Tous m’avaient demandé des nouvelles du Midi, et à tous j’avais raconté ce que j’avais vu, et bien qu’ils m’eussent tous écouté avec intérêt, rares étaient ceux qui m’avaient paru comprendre ce que je disais. C’étaient des hommes d’opinions et de tempéraments divers : depuis les extrémistes les plus violents jusqu’aux conservateurs les plus rigides. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes d’une intelligence réelle, et tous prétendaient avoir médité sur le « problème méridional » et avaient leurs formules et leurs schémas tout prêts. Mais, de même que leurs formules et schémas et jusqu’au langage et aux mots dont ils se servaient pour les exprimer eussent été incompréhensibles aux paysans, ainsi la vie et les besoins des paysans étaient pour eux un monde fermé qu’ils ne cherchaient même pas à pénétrer. Au fond, ils étaient tous (je le comprenais clairement maintenant) des adorateurs plus ou moins conscients de l’État, des idolâtres qui s’ignoraient. Peu importait que leur État fût l’actuel ou celui dont ils rêvaient ; dans un cas comme dans l’autre, c’était l’État, c’est-à-dire un organisme transcendant les personnes et la vie du peuple ; tyrannique ou paternaliste, dictatorial ou démocratique, mais toujours unitaire, centralisé et lointain. D’où l’impossibilité pour mes politiciens et mes paysans d’avoir un langage commun. D’où ce simplisme des politiciens, paré souvent des atours de la philosophie, et le caractère abstrait de leurs solutions qui n’adhèrent jamais à une réalité vivante, mais sont schématiques, partielles et si vite usées. Quinze ans de fascisme avaient fait oublier à tout le monde le problème méridional ; et s’ils se le posaient maintenant à nouveau, ils n’étaient capables d’y penser qu’en fonction de certaines fictions génériques, en terme de parti, de classe ou même de race.
Certains ne voyaient en lui qu’un simple problème économique et technique, ils parlaient de travaux publics, d’assainissement, d’industrialisation indispensable, de colonisation intérieure, ou invoquaient le vieux programme socialiste : « Refaire l’Italie. » D’autres n’y voyaient qu’un triste héritage historique, une tradition de servitude bourbonienne, qu’une démocratie libérale aurait peu à peu éliminé. D’autres encore professaient que le problème méridional n’était qu’un cas particulier de l’oppression capitaliste, que la dictature du prolétariat aurait réglé sans problème. D’autres enfin croyaient à une réelle infériorité de race, ils parlaient du Sud comme d’un poids mort pour l’Italie du Nord, et étudiaient les mesures qu’il faudrait prendre pour remédier d’en haut à ce douloureux état de choses. Mais tous se trouvaient d’accord pour dire que l’État aurait dû faire quelque chose, quelque chose de très utile, de bienfaisant et de providentiel ; et ils m’avaient regardé avec étonnement lorsque je leur avais dit que l’État, tel qu’ils l’entendaient, était au contraire l’obstacle fondamental à ce qu’on fît quoi que ce soit. Ce ne saurait être l’État, avais-je dit, qui pourra résoudre la question méridionale, pour la simple raison que ce que nous appelons le problème méridional n’est autre chose que le problème de l’État. Entre l’étatisme fasciste, l’étatisme libéral, l’étatisme socialiste et toutes ces autres formes d’étatisme qui verraient le jour dans un pays petit-bourgeois comme le nôtre, et l’anti-étatisme des paysans, il y a et il y aura toujours un abîme ; et il ne sera comblé que le jour où nous réussirons à créer un État tel que les paysans aient aussi l’impression d’y participer. Les travaux publics, les mesures d’assainissement sont d’excellentes choses, mais elles ne résolvent pas le problème.
La colonisation intérieure pourrait donner des résultats matériels passables, mais toute l’Italie, et pas seulement le Midi, deviendrait une colonie. Les plans centralisés pourraient donner de grands résultats pratiques, mais sous n’importe quel signe il resterait deux Italie hostiles. Le problème dont nous parlons est beaucoup plus complexe que vous ne le pensez. Il a trois aspects différents, qui sont les trois faces d’une seule réalité, et qui ne peuvent être compris ni résolus séparément. Deux civilisations très différentes coexistent l’une à côté de l’autre, dont aucune n’est en mesure d’assimiler l’autre. Campagne et ville, civilisation préchrétienne et civilisation qui n’est plus chrétienne sont en présence, et aussi longtemps que la deuxième imposera à la première sa théocratie étatique, le conflit demeurera entier. La guerre actuelle et celles qui suivront sont en grande partie le produit de cet antagonisme séculaire parvenu maintenant à son point critique. Et pas en Italie seulement. La civilisation paysanne sera toujours vaincue, mais elle ne sera jamais écrasée entièrement ; elle survivra sous sa carapace de patience, pour exploser de temps en temps, et la crise mortelle se perpétuera. Le brigandage, guerre paysanne, en est la preuve et celui du xxe siècle ne sera pas le dernier. Aussi longtemps que Rome dictera ses lois à Matera, Matera sera anarchique et désespérée, et Rome désespérée et tyrannique.
Le deuxième aspect du problème est l’aspect économique. C’est le problème de la misère. Ces terres sont allées s’appauvrissant progressivement ; on a coupé les forêts, les fleuves sont devenus des torrents, les animaux se sont faits plus rares ; au lieu des arbres, des prés et des bois, on s’est obstiné à cultiver le blé sur des terres impropres à cette culture. Il n’y a pas de capitaux, pas d’industrie, pas d’épargne, pas d’écoles, l’émigration est devenue impossible, les impôts sont intolérables et disproportionnés et partout règne la malaria. Tout ceci est en grande partie le résultat des bonnes intentions et des efforts de l’État, d’un État qui ne sera jamais celui des paysans et qui ne leur a donné que pauvreté et désert.
Enfin il y a le côté social du problème. On dit d’habitude que le grand ennemi est les latifundia, la grande propriété, et, certes, là où les latifundia existent, ils sont loin d’être bienfaisants. Mais si le grand propriétaire qui réside à Naples, Rome ou Palerme est un ennemi des paysans, il n’en est cependant pas le pire ni le plus intolérable. Au moins il est loin et il ne pèse pas chaque jour sur la vie de tous. L’ennemi véritable, celui qui enlève toute liberté et toute possibilité d’une existence meilleure aux paysans est la petite bourgeoisie locale. C’est une classe dégénérée physiquement et moralement, incapable de remplir sa fonction et qui vit seulement de petites rapines et de la tradition abâtardie d’un droit féodal. Aussi longtemps que cette classe n’aura pas été supprimée et remplacée, on ne pourra penser résoudre le problème méridional. Le problème dans son triple aspect préexistait au fascisme ; mais le fascisme, tout en faisant le silence autour de lui et le niant, l’a porté à exaspération, car avec lui l’étatisme petit-bourgeois est parvenu à son apogée. Nous ne pouvons pas prévoir aujourd’hui quelles seront les formes politiques à venir ; mais dans un pays de petite bourgeoisie comme l’Italie, où les idéologies petites-bourgeoises sont parvenues à contaminer même les classes populaires des villes, il est malheureusement probable que les nouvelles institutions qui succéderont au fascisme, qu’elles soient le produit d’une évolution lente ou celui de la violence, et même si elles relèvent d’un mouvement extrémiste et apparemment révolutionnaire, seront amenées à revaloriser, sous une autre forme, les anciennes idéologies ; on reconstituera un État aussi loin de la vie, aussi sacro-saint et abstrait que l’autre, et même davantage. Sous de nouveaux noms et de nouveaux drapeaux on perpétuera, encore aggravé, l’éternel fascisme italien. Sans une révolution paysanne, nous n’aurons jamais une vraie révolution italienne, et réciproquement. Les deux choses ne font qu’un. Le problème méridional n’est pas soluble à l’intérieur de l’État actuel, ni de tout autre lui succédant, qui ne lui serait pas radicalement opposé. Il n’est soluble qu’en dehors d’eux, que si nous sommes capables de créer une nouvelle idée politique et une nouvelle forme d’État qui soit aussi l’État des paysans et les débarrasserait de leur anarchisme forcé et de leur inévitable indifférence. Les seules forces du Midi n’y suffiraient pas : elles nous mèneraient à une guerre civile, à un nouveau brigandage atroce qui finirait comme toujours par la défaite paysanne et par un désastre général.
La solution véritable nécessite la collaboration de toute l’Italie et suppose son renouvellement radical. Il faut que nous devenions capables de penser et de créer un nouvel État autre que l’État fasciste, libéral ou communiste, qui ne sont que les différentes formes d’une même religion de l’État. Nous devons remonter aux fondements mêmes de l’idée de l’État : à la conception individualiste qui est à sa base, et à la conception juridique et abstraite d’individu forgée par la tradition, nous devons en substituer une nouvelle qui exprime la réalité vivante et supprime l’insurmontable antagonisme entre l’individu et l’État. L’individu n’est pas une entité sans plus, mais un rapport, le lieu de tous les rapports. Cette idée de relation en dehors de laquelle il n’y a pas d’individu est la même qui définit l’État. Individu et État coïncident dans leur essence et doivent coïncider dans la pratique quotidienne, si l’on veut qu’ils coexistent. Ce renversement de la politique, qui se prépare dans l’ombre, est en germe dans la civilisation paysanne, et c’est la seule voie qui nous permettra de sortir du cercle vicieux du fascisme et de l’antifascisme. Cette voie est celle de l’autonomie. L’État ne peut être que la somme d’une infinité d’autonomies, une fédération articulée. Pour les paysans, la cellule de l’État, la seule qui leur permettra de participer à la vie multiple de la collectivité, ne peut être que la commune rurale autonome. C’est là la seule forme d’État qui puisse nous acheminer vers une solution du problème méridional sous ses trois aspects interdépendants, qui permette la coexistence de deux civilisations différentes sans que l’une domine l’autre et que l’autre soit un fardeau pour la première ; qui crée les meilleures conditions possibles pour sortir de la misère ; qui enfin, en enlevant tout pouvoir et fonction aussi bien aux grands propriétaires qu’à la petite bourgeoisie locale, permette au peuple paysan de vivre pour lui-même et pour tous. L’autonomie de la commune rurale suppose l’autonomie des usines, des écoles, des villes et de toutes les autres formes de la vie sociale. C’est ce que j’ai appris au cours d’une année de vie souterraine.
Voilà les propos que j’avais tenus à mes amis et que je repassais maintenant dans mon esprit, pendant que, dans la nuit, le train entrait dans les terres de Lucanie. C’étaient là les premiers germes des idées que je devais mûrir pendant les années suivantes, à travers les expériences de l’exil et de la guerre, et sur ces pensées je m’endormis.
Citations
La mélancolie aiguë affecte souvent celles qui ont pénétré fort avant en la Matière alors que gloussements espiègles et humeur folâtre semblent l’apanage de celles qui en sont aux tout premiers stades. Les jeunes Donzelles enamourées se distinguent par leur faiblesse de concentration, leur manque de réflexion, leur tendance à gigoter, gambader, gambiller et poser un œil baladeur sur toute belle brûlante du même désir de batifoler.
Surviennent les frissons, les fièvres nocturnes, la maniacale et bizarre habitude d’inventorier des objets aussi communs que les pavés, les bonnets de hussards (lors qu’elles habitent Londres), les flèches de clocher, les panerées de mûres, les pattes de robes, les sabots de chevaux et les étoiles des cieux.
Dans les six à huit semaines qui suivent, cet état fait place à une grande sobriété accompagnée de pensées de transmigration et lévitation, de myopie et brûlures. L’œil larmoie, le souffle se précipite, la rate se dilate, l’épiglotte va et vient, avalant le cœur en un mouvement perpétuel. Sur quoi l’on voit les veines enfler, les nerfs se crisper, les paumes se couvrir de sueur, les pieds perdre leur agilité, les viscères se contracter et, de même que, dans l’ancien temps, une personne atteinte d’hydrophobie aiguë croyait en son urine voir flotter une portée de chiots, de même dans les eaux de la Jouvencelle morfondue peut-on voir se profiler, aussi menue qu’une graine de carvi, la longue silhouette drapée de Vénus, un trident dans la main droite et une guêpe chasseresse sur le poignet gauche.
On a ouï dire que l’une de ces malheureuses, à l’agonie, croisa une entière académie de Traînées couchées sur une conque marine, lesquelles se mirent à cracher le feu et à faire rage jusqu’à ce que le corps du fluide fût à ce point embrasé dans le vase de nuit qu’il ressemblât à du brandy brûlant : il se répandit alors sur l’Infortunée, la pénétra dans un nuage de fumée et, en moins d’une seconde, ne laissa plus d’elle que des charbons ardents.
Quoi qu’il en soit, d’aucunes tiennent que la maladie et ses symptômes présentent des formes trop variées pour autoriser la moindre classification : il faudrait minutieusement décrire la totalité de l’Anatomie pour cerner ne fût-ce que le plus petit cirre de l’Affection, de l’Affliction et de l’Angoisse.
Certaines Damoiselles sont d’une telle complexion que rien, fors la vanité blessée, ne saurait les déconcerter. Tressant du lierre dans leur chevelure et rehaussant leurs tempes d’un brin de laurier, elles fredonnent sans désemparer leur rengaine favorite « Moi je suis moi ! » sans daigner s’inquiéter de rien sinon de la réplique « Et après ? » question qui a l’heure de les plonger dans une telle fureur qu’elles seraient toutes prêtes à mettre en lambeaux les toilettes de leurs compagnes : le visage soudain convulsé d’un si vain orgueil qu’il ne laisse point d’évoquer celui de la louve spoliée de ses petits.
D’aucunes, pourtant, sont d’une autre trempe. Toujours tendres et câlines, elles n’ont point de plus grand plaisir que de se prodiguer en sacrifices et cadeaux, et de joncher le sol de roses à l’approche de leur bien-aimée. Elles ont l’œil limpide, le coin des lèvres retroussé, les cheveux soyeux de l’enfance, la bonne mine, le caractère égal, le cœur fier et ce courage qui souvent passe pour folie. A toute heure on peut compter sur elles et, mortes et enterrées, elles gardent encore les traits réguliers de l’horloge loyale qui, n’ayant jamais avancé ni retardé, a sonné l’heure exacte tout au long du séjour terrestre. Et si, désormais condamnées au silence, elles cessent de témoigner c’est parce que le Seigneur, brandissant ses ciseaux, a coupé les balanciers.
Chill succeeds, and Restlesness at Night, or unaccountable Tabulation of unimportant Objects, such as FlagStones (Busbys an she be in London!) Steeples, Mulberries in Baskets, Tabs to Dresses, Hooves to Horses, and Stars in the Sky.
This gives place, in from six to eight Weeks, to a Sobriety that includes thoughts of Transmigration, Levitation, Myopia and Blight. The Eye trickles, the Breath is short, the Spleen is distended, and the Epiglottis rises and falls like the continual swallowing of the Heart. Whereupon the Veins are seen to lift themselves, the Nerves twitch, the Palms become moist, the Feet lose their activity, the Bowels contract, and, as in the old Days when a Person in the last stages of Hydrophobia sometimes found small Whelps in the Urine, in the Waters of such is seen the fully Robed on-marching Figure of Venus no larger than a Caraway Seed, a Trident in one Hand an d a Gos-Wasp on the left Fist.
One such, in the Death Agony, is said to have passed a whole School of Trulls, couched on a Conch Shell, which such, emitting Fire, raged until they had brought the Body of the Fluid to such Flame in its Night Vase, that it resembled a burning Brandy, and so ran upon the Sufferer that she was seen to be re-entered in a burst of Smoke, and was thus, in less than a Second, a charred and glowing Ember. Be this as it may, there have been some and several who hold the Sickness and the Signs of such are diverse to the Point where Classification becomes almost impossible ; an whole Anatomy would needs be penned to get at so much as the smallest Tendril of the Malady, Grief and Agony.
Others be of a Temper that nothing will discountenance them save Vanity. These are seen twining Ivy in their Hair, or dashing a Sprig of Bay athwart the Temples, while intoning, “I am I!” nor deigning to have Trouhle whatsoever, unless someone demand “What of it?” which does send them into such a Fury that the very Raiment of their Company is in Danger, and so distorted are their Faces by bootless Pride, that they resemhle, in no small degree, the Wolf despoiled of her Litter.
Still others are of a different Dye, and are sweet and tender always, and find much Pleasure in making Sacrifices and Gifts, and in strewing Roses before the oncoming of their Adored. In such one sees the limpid Eye, the upcurved Mouth, the silken Child’s Hair, the bonne mine, the regnant Temper, the strong Heart and the Courage that goes for Folly. Such can be counted on at all hours, and are buried when dead, with the look of the good Clock which has heen never slow or fast, but has tolled the exact hour for the duration of Mortality, and is silenced only and unrecording, for that the Lord put forth his Shears and cut down the Weights.
Aussi coupante dans sa dérision qu’un instrument chirurgical, la voix résonnait d’un bout à l’autre de l’année, jour après jour, sans parvenir à d’autre conclusion que celle-ci :
— J’ai tâté tous les procédés, mathématiques, poétiques, statistiques et rationnels pour pénétrer au cœur de ce désordre appelé filles. Filles ! Et nulle part je n’ai pu découvrir la source où la femme puise cette prérogative qui la rend si habile à prodiguer la Béatitude à nulle autre pareille. Qui lui a imparti les instructions, la sagacité et la turpitude nécessaire ? Où et dans quelle chambre obscure l’arbre fut-il à ce point coupé de Vie que la branche dût se tourner vers la branche et faire des coursonnes un jardin d’extase ?
Un rire joyeux accueillit ces mots et l’on put voir Dollie Dingue, en vaste basin à ramages de fleurs de pommiers courir allègrement derrière les charmes démesurés de Senorita Butineuse, adpte forcenée de la Marche vrombissante sur Rome.
— De mon temps, poursuivit Patience Scalpel, les Femmes avaient assez de tracas à roussiner avec le père de leurs enfants. Qu’est-ce donc, en cet an de grâce, qui fait la pareille s’apparier avec la pareille, sans jamais entre elles l’écran d’une barbe, écorce contre écorce, dût-on les écaler jusqu’à la l’amande ? M’est avis – dit-elle rêveusement, levant ses yeux semés d’étoiles vers les branchages où, fidèle à la méthode pérouvée, un vanneau était tout à la joie de s’accoupler et de s’assurer une couvée – qu’elles aiment surtout l’Heure qui sonne et feraient volontiers fi des moments qui l’engendrent.
Après un instant de réflexion elle ajouta plaisamment :
— Putes ! Les Mères de bonne volonté devraient-elles se mettre à l’œuvre pour donner à ces fines bouches une nouvelle génération ? Elles-mêmes ne concevront point d’enfançonnes à moins que l’Une de nous ne emtte bas ! Eh bien, je ne serai point celle-là. Elles plumeront qui elles pourront. Mes filles, elles, en justes noces convoleront !
Merry Laughter rose about her, as Doll Furious was seen in ample dimity, sprigged with Apple Blossom, footing it fleetly after the proportionless Persuasions of Senorita Fly-About, one of Buzzing Much to Rome !
“In my time”, said Patience Scalpel, “Women came to enough trouble by lying abed with the Father of their Children. What then in this good Year of our Lord has paired them like to like, with never a Beard between them, layer for layer, were one to unpack them to the very Ticking ? Methinks”, she mused, her Starry Eyes aloft, where a Peewit was yet content to mate it hot among the Branches, making for himself a Covey in the olden Formula, “they love the striking Hour, nor would breed the Moments that go to it. Sluts!” she said pleasantly after a little thought, “Are good Mothers to supply them with Luxuries in the next Generation ; for they themselves will have no Shes, unless some Her puts them forth ! Well I’m not the Woman for it ! They well have to pluck where they may. My Daughters shall go amarrying!”
Et le nom de Guermantes d’alors est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le crever, à en faire sortir ce qu’il contient, je respire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agitée par le vent du coin de la place, précurseur de la pluie, qui tour à tour faisait envoler le soleil, le laissait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacristie et le revêtir d’une carnation brillante, presque rose, de géranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnérienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la festivité. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où brusquement nous sentons l’entité originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd’hui, si dans le tourbillon vertigineux de la vie courante, où ils n’ont plus qu’un usage entièrement pratique, les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêverie, nous réfléchissons, nous cherchons, pour revenir sur le passé, à ralentir, à suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu nous revoyons apparaître, juxtaposées, mais entièrement distinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre existence nous présenta successivement un même nom.
Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un instant seul. C’est qu’il restait du palais ancien un excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de toute affectation pratique, avait pris dans son désœuvrement une sorte de vie : couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et ornés comme des salons, qui avaient plutôt l’air d’habiter là que de faire partie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur compagnie — sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d’une prévenance silencieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple contenant de notre existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de pièces, aussi réelles qu’une colonie de personnes, d’une vie il est vrai silencieuse, mais qu’on était obligé de rencontrer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait.
Je me couchai, mais la présence de l’édredon, des colonnettes, de la petite cheminée, en mettant mon attention à un cran où elle n’était pas à Paris, m’empêcha de me livrer au traintrain habituel de mes rêvasseries. Et comme c’est cet état particulier de l’attention qui enveloppe le sommeil et agit sur lui, le modifie, le met de plain-pied avec telle ou telle série de nos souvenirs, les images qui remplirent mes rêves, cette première nuit, furent empruntées à une mémoire entièrement distincte de celle que mettait d’habitude à contribution mon sommeil. Si j’avais été tenté en dormant de me laisser réentraîner vers ma mémoire coutumière, le lit auquel je n’étais pas habitué, la douce attention que j’étais obligé de prêter à mes positions quand je me retournais, suffisaient à rectifier ou à maintenir le fil nouveau de mes rêves.
Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le sommeil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en suivant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même histoire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre. Après avoir désespérément, pendant des heures, les yeux clos, roulé des pensées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent courage s’ils s’aperçoivent que la minute précédente a été toute alourdie d’un raisonnement en contradiction formelle avec les lois de la logique et l’évidence du présent, cette courte « absence » signifiant que la porte est ouverte par laquelle ils pourront peut-être s’échapper tout à l’heure de la perception du réel, aller faire une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera un plus ou moins « bon » sommeil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les premiers antres où les « autosuggestions » préparent comme des sorcières l’infernal fricot des maladies imaginaires ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l’heure où les crises remontées pendant le sommeil inconscient se déclancheront assez fortes pour le faire cesser.
On appelle cela un sommeil de plomb ; il semble qu’on soit devenu soi-même, pendant quelques instants après qu’un tel sommeil a cessé, un simple bonhomme de plomb. On n’est plus personne. Comment, alors, cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu, finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à penser, n’est-ce pas alors une autre personnalité que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pourquoi, entre les millions d’êtres humains qu’on pourrait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit que le sommeil ait été complet, ou les rêves entièrement différents de nous) ? Il y a eu vraiment mort, comme quand le cœur a cessé de battre et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns dormaient-ils en nous-mêmes dont nous prenons conscience ? La résurrection au réveil — après ce bienfaisant accès d’aliénation mentale qu’est le sommeil — doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résurrection de l’âme après la mort est-elle concevable comme un phénomène de mémoire.
Et pourtant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mystère les forces sacrées avec lesquelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma communication immédiatement, la seule pensée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incommode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous maintenant, je ne trouvais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques changements, l’admirable féerie à laquelle quelques instants suffisent pour qu’apparaisse près de nous, invisible mais présent, l’être à qui nous voulions parler, et qui restant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel différent du nôtre, par un temps qui n’est pas forcément le même, au milieu de circonstances et de préoccupations que nous ignorons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup transporté à des centaines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plongé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordonné. Et nous sommes comme le personnage du conte à qui une magicienne, sur le souhait qu’il en exprime, fait apparaître dans une clarté surnaturelle sa grand’mère ou sa fiancée, en train de feuilleter un livre, de verser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spectateur et pourtant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réellement. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler — quelquefois un peu trop longtemps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gardiens dans les ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents surgissent à notre côté, sans qu’il soit permis de les apercevoir : les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, remplissent, se transmettent les urnes des sons ; les ironiques Furies qui, au moment que nous murmurions une confidence à une amie, avec l’espoir que personne ne nous entendait, nous crient cruellement : « J’écoute » ; les servantes toujours irritées du Mystère, les ombrageuses prêtresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aussitôt que notre appel a retenti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abstrait — celui de la distance supprimée — et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impossibilité de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sentais mieux ce qu’il y a de décevant dans l’apparence du rapprochement le plus doux, et à quelle distance nous pouvons être des personnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les retenir. Présence réelle que cette voix si proche — dans la séparation effective ! Mais anticipation aussi d’une séparation éternelle ! Bien souvent, écoutant de la sorte, sans voir celle qui me parlait de si loin, il m’a semblé que cette voix clamait des profondeurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix reviendrait ainsi (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) murmurer à mon oreille des paroles que j’aurais voulu embrasser au passage sur des lèvres à jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà demandé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un causait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait personne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récepteur, ce morceau de bois se mit à parler comme Polichinelle ; je le fis taire, ainsi qu’au guignol, en le remettant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le ramenais près de moi, il recommençait son bavardage. Je finis, en désespoir de cause, en raccrochant définitivement le récepteur, par étouffer les convulsions de ce tronçon sonore qui jacassa jusqu’à la dernière seconde et j’allai chercher l’employé qui me dit d’attendre un instant ; puis je parlai, et après quelques instants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait causé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais toujours suivi sur la partition ouverte de son visage où les yeux tenaient beaucoup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la première fois. Et parce que cette voix m’apparaissait changée dans ses proportions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ainsi seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je découvris combien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sentant loin et malheureux, croyait pouvoir s’abandonner à l’effusion d’une tendresse que, par « principes » d’éducatrice, elle contenait et cachait d’habitude.
Hélas, ce fantôme-là, ce fut lui que j’aperçus quand, entré au salon sans que ma grand’mère fût avertie de mon retour, je la trouvai en train de lire. J’étais là, ou plutôt je n’étais pas encore là puisqu’elle ne le savait pas, et, comme une femme qu’on surprend en train de faire un ouvrage qu’elle cachera si on entre, elle était livrée à des pensées qu’elle n’avait jamais montrées devant moi. De moi — par ce privilège qui ne dure pas et où nous avons, pendant le court instant du retour, la faculté d’assister brusquement à notre propre absence — il n’y avait là que le témoin, l’observateur, en chapeau et manteau de voyage, l’étranger qui n’est pas de la maison, le photographe qui vient prendre un cliché des lieux qu’on ne reverra plus. Ce qui, mécaniquement, se fit à ce moment dans mes yeux quand j’aperçus ma grand’mère, ce fut bien une photographie. Nous ne voyons jamais les êtres chéris que dans le système animé, le mouvement perpétuel de notre incessante tendresse, laquelle, avant de laisser les images que nous présente leur visage arriver jusqu’à nous, les prend dans son tourbillon, les rejette sur l’idée que nous nous faisons d’eux depuis toujours, les fait adhérer à elle, coïncider avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma grand’mère, je leur faisais signifier ce qu’il y avait de plus délicat et de plus permanent dans son esprit, comment, puisque tout regard habituel est une nécromancie et chaque visage qu’on aime le miroir du passé, comment n’en eussé-je pas omis ce qui en elle avait pu s’alourdir et changer, alors que, même dans les spectacles les plus indifférents de la vie, notre œil, chargé de pensée, néglige, comme ferait une tragédie classique, toutes les images qui ne concourent pas à l’action et ne retient que celles qui peuvent en rendre intelligible le but ? Mais qu’au lieu de notre œil ce soit un objectif purement matériel, une plaque photographique, qui ait regardé, alors ce que nous verrons, par exemple dans la cour de l’Institut, au lieu de la sortie d’un académicien qui veut appeler un fiacre, ce sera sa titubation, ses précautions pour ne pas tomber en arrière, la parabole de sa chute, comme s’il était ivre ou que le sol fût couvert de verglas. Il en est de même quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre intelligente et pieuse tendresse d’accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu’ils ne doivent jamais contempler, quand elle est devancée par eux qui, arrivés les premiers sur place et laissés à eux-mêmes, fonctionnent mécaniquement à la façon de pellicules, et nous montrent, au lieu de l’être aimé qui n’existe plus depuis longtemps mais dont elle n’avait jamais voulu que la mort nous fût révélée, l’être nouveau que cent fois par jour elle revêtait d’une chère et menteuse ressemblance.