Nous ne nous sommes pas tou­jours voi­tu­rés dans les lieux infernaux.
Tu vois. dit-il, balayant d’une main l’air au-delà de la por­tière, ici, il y avait des champs d’oliviers, des rus où buvait la ber­ge­ron­nette, des buses par­mi les nuages, et les den­telles de Montmirail.
Tout de même, dis-je, Réalpanier annon­çait la couleur.
Et nous tour­nons et tour­nons sans fin au rond-point, appré­ciant au loin les toits en tôle des han­gars des maga­sins, super, hyper, méga, giga, où s’avalanchent les objets, les nour­ri­tures, les choses bonnes qui réjouissent la vue et le palais et sentent le pétrole.
Attends, je vais mettre un petit coup de klaxon.
Ainsi, en fai­sant poiiing poiiiing, nous tournions.

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« 22. Réalpanier » Soixante-dix fan­tômes
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p. 63

C’étaient de ces chambres de pro­vince qui — de même qu’en cer­tains pays des par­ties entières de l’air ou de la mer sont illu­mi­nées ou par­fu­mées par des myriades de pro­to­zoaires que nous ne voyons pas — nous enchantent des mille odeurs qu’y dégagent les ver­tus, la sagesse, les habi­tudes, toute une vie secrète, invi­sible, sur­abon­dante et morale que l’atmosphère y tient en sus­pens ; odeurs natu­relles encore, certes, et cou­leur du temps comme celles de la cam­pagne voi­sine, mais déjà casa­nières, humaines et ren­fer­mées, gelée exquise, indus­trieuse et lim­pide de tous les fruits de l’année qui ont quit­té le ver­ger pour l’armoire ; sai­son­nières, mais mobi­lières et domes­tiques, cor­ri­geant le piquant de la gelée blanche par la dou­ceur du pain chaud, oisives et ponc­tuelles comme une hor­loge de vil­lage, flâ­neuses et ran­gées, insou­cieuses et pré­voyantes, lin­gères, mati­nales, dévotes, heu­reuses d’une paix qui n’apporte qu’un sur­croît d’anxiété et d’un pro­saïsme qui sert de grand réser­voir de poé­sie à celui qui la tra­verse sans y avoir vécu. L’air y était satu­ré de la fine fleur d’un silence si nour­ri­cier, si suc­cu­lent, que je ne m’y avan­çais qu’avec une sorte de gour­man­dise, sur­tout par ces pre­miers matins encore froids de la semaine de Pâques où je le goû­tais mieux parce que je venais seule­ment d’arriver à Combray : avant que j’entrasse sou­hai­ter le bon­jour à ma tante on me fai­sait attendre un ins­tant, dans la pre­mière pièce où le soleil, d’hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allu­mé entre les deux briques et qui badi­geon­nait toute la chambre d’une odeur de suie, en fai­sait comme un de ces grands « devants de four » de cam­pagne, ou de ces man­teaux de che­mi­née de châ­teaux, sous les­quels on sou­haite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catas­trophe dilu­vienne pour ajou­ter au confort de la réclu­sion la poé­sie de l’hivernage ; je fai­sais quelques pas du prie-Dieu aux fau­teuils en velours frap­pé, tou­jours revê­tus d’un appui-tête au cro­chet ; et le feu cui­sant comme une pâte les appé­tis­santes odeurs dont l’air de la chambre était tout gru­me­leux et qu’avait déjà fait tra­vailler et « lever » la fraî­cheur humide et enso­leillée du matin, il les feuille­tait, les dorait, les godait, les bour­sou­flait, en fai­sant un invi­sible et pal­pable gâteau pro­vin­cial, un immense « chaus­son » où, à peine goû­tés les aromes plus crous­tillants, plus fins, plus répu­tés, mais plus secs aus­si du pla­card, de la com­mode, du papier à ramages, je reve­nais tou­jours avec une convoi­tise inavouée m’engluer dans l’odeur médiane, pois­seuse, fade, indi­geste et frui­tée du couvre-lit à fleurs.

Mais ma tante savait bien que ce n’était pas pour rien qu’elle avait son­né Françoise, car, à Combray, une per­sonne « qu’on ne connais­sait point » était un être aus­si peu croyable qu’un dieu de la mytho­lo­gie, et de fait on ne se sou­ve­nait pas que, chaque fois que s’était pro­duite, dans la rue de Saint-Esprit ou sur la place, une de ces appa­ri­tions stu­pé­fiantes, des recherches bien conduites n’eussent pas fini par réduire le per­son­nage fabu­leux aux pro­por­tions d’une « per­sonne qu’on connais­sait », soit per­son­nel­le­ment, soit abs­trai­te­ment, dans son état civil, en tant qu’ayant tel degré de paren­té avec des gens de Combray. C’était le fils de Mme Sauton qui ren­trait du ser­vice, la nièce de l’abbé Perdreau qui sor­tait du couvent, le frère du curé, per­cep­teur à Châteaudun qui venait de prendre sa retraite ou qui était venu pas­ser les fêtes. On avait eu en les aper­ce­vant l’émotion de croire qu’il y avait à Combray des gens qu’on ne connais­sait point sim­ple­ment parce qu’on ne les avait pas recon­nus ou iden­ti­fiés tout de suite. Et pour­tant, long­temps à l’avance, Mme Sauton et le curé avaient pré­ve­nu qu’ils atten­daient leurs « voya­geurs ». Quand le soir je mon­tais, en ren­trant, racon­ter notre pro­me­nade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions ren­con­tré près du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connais­sait pas : « Un homme que grand-père ne connais­sait point, s’écriait-elle. Ah ! je te crois bien ! » Néanmoins un peu émue de cette nou­velle, elle vou­lait en avoir le cœur net, mon grand-père était man­dé. « Qui donc est-ce que vous avez ren­con­tré près du Pont-Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connais­siez point ? » — « Mais si, répon­dait mon grand-père, c’était Prosper, le frère du jar­di­nier de Mme Bouillebœuf. » — « Ah ! bien », disait ma tante, tran­quilli­sée et un peu rouge ; haus­sant les épaules avec un sou­rire iro­nique, elle ajou­tait : « Aussi il me disait que vous aviez ren­con­tré un homme que vous ne connais­siez point ! » Et on me recom­man­dait d’être plus cir­cons­pect une autre fois et de ne plus agi­ter ain­si ma tante par des paroles irré­flé­chies. On connais­sait tel­le­ment bien tout le monde, à Combray, bêtes et gens, que si ma tante avait vu par hasard pas­ser un chien « qu’elle ne connais­sait point », elle ne ces­sait d’y pen­ser et de consa­crer à ce fait incom­pré­hen­sible ses talents d’induction et ses heures de liberté.

Ses pierres tom­bales, sous les­quelles la noble pous­sière des abbés de Combray, enter­rés là, fai­sait au chœur comme un pavage spi­ri­tuel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait ren­dues douces et fait cou­ler comme du miel hors des limites de leur propre équar­ris­sure qu’ici elles avaient dépas­sées d’un flot blond, entraî­nant à la dérive une majus­cule gothique en fleurs, noyant les vio­lettes blanches du marbre ; et en deçà des­quelles, ailleurs, elles s’étaient résor­bées, contrac­tant encore l’elliptique ins­crip­tion latine, intro­dui­sant un caprice de plus dans la dis­po­si­tion de ces carac­tères abré­gés, rap­pro­chant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été déme­su­ré­ment distendues.

Quand je voyais un objet exté­rieur, la conscience que je le voyais res­tait entre moi et lui, le bor­dait d’un mince lisé­ré spi­ri­tuel qui m’empêchait de jamais tou­cher direc­te­ment sa matière ; elle se vola­ti­li­sait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incan­des­cent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son humi­di­té parce qu’il se fait tou­jours pré­cé­der d’une zone d’évaporation.

— C’est mal­heu­reux. Vous devriez leur deman­der. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous vou­lez, mais vous savez je ne crois pas beau­coup à la « hié­rar­chie ! » des arts.
(Et je remar­quai, comme cela m’avait sou­vent frap­pé dans ses conver­sa­tions avec les sœurs de ma grand’mère, que quand il par­lait de choses sérieuses, quand il employait une expres­sion qui sem­blait impli­quer une opi­nion sur un sujet impor­tant, il avait soin de l’isoler dans une into­na­tion spé­ciale, machi­nale et iro­nique, comme s’il l’avait mise entre guille­mets, sem­blant ne pas vou­loir la prendre à son compte, et dire : « la hié­rar­chie, vous savez, comme disent les gens ridi­cules » ? Mais alors, si c’était ridi­cule, pour­quoi disait-il la hié­rar­chie ?). Un ins­tant après il ajou­ta : « Cela vous don­ne­ra une vision aus­si noble que n’importe quel chef‑d’œuvre, je ne sais pas moi… que — et il se mit à rire — « les Reines de Chartres ! » Jusque-là cette hor­reur d’exprimer sérieu­se­ment son opi­nion m’avait paru quelque chose qui devait être élé­gant et pari­sien et qui s’opposait au dog­ma­tisme pro­vin­cial des sœurs de ma grand’mère ; et je soup­çon­nais aus­si que c’était une des formes de l’esprit dans la cote­rie où vivait Swann et où par réac­tion sur le lyrisme des géné­ra­tions anté­rieures on réha­bi­li­tait à l’excès les petits faits pré­cis, répu­tés vul­gaires autre­fois, et on pros­cri­vait les « phrases ». Mais main­te­nant je trou­vais quelque chose de cho­quant dans cette atti­tude de Swann en face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une opi­nion et de n’être tran­quille que quand il pou­vait don­ner méti­cu­leu­se­ment des ren­sei­gne­ments pré­cis. Mais il ne se ren­dait donc pas compte que c’était pro­fes­ser l’opinion, pos­tu­ler que l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je repen­sai alors à ce dîner où j’étais si triste parce que maman ne devait pas mon­ter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la prin­cesse de Léon n’avaient aucune impor­tance. Mais c’était pour­tant à ce genre de plai­sirs qu’il employait sa vie. Je trou­vais tout cela contra­dic­toire. Pour quelle autre vie réser­vait-il de dire enfin sérieu­se­ment ce qu’il pen­sait des choses, de for­mu­ler des juge­ments qu’il pût ne pas mettre entre guille­mets, et de ne plus se livrer avec une poli­tesse poin­tilleuse à des occu­pa­tions dont il pro­fes­sait en même temps qu’elles sont ridi­cules. Je remar­quai aus­si dans la façon dont Swann me par­la de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas par­ti­cu­lier, mais au contraire était dans ce temps-là com­mun à tous les admi­ra­teurs de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au doc­teur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C’est un char­mant esprit, si par­ti­cu­lier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cher­chée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signa­ture, on recon­naît tout de suite que c’est de lui. » Mais aucun n’aurait été jusqu’à dire : « C’est un grand écri­vain, il a un grand talent. » Ils ne disaient même pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à recon­naître dans la phy­sio­no­mie par­ti­cu­lière d’un nou­vel écri­vain le modèle qui porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées géné­rales. Justement parce que cette phy­sio­no­mie est nou­velle, nous ne la trou­vons pas tout à fait res­sem­blante à ce que nous appe­lons talent. Nous disons plu­tôt ori­gi­na­li­té, charme, déli­ca­tesse, force ; et puis un jour nous nous ren­dons compte que c’est jus­te­ment tout cela le talent.

Et comme cet hymé­no­ptère obser­vé par Fabre, la guêpe fouis­seuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à man­ger, appelle l’anatomie au secours de sa cruau­té et, ayant cap­tu­ré des cha­ran­çons et des arai­gnées, leur perce avec un savoir et une adresse mer­veilleux le centre ner­veux d’où dépend le mou­ve­ment des pattes, mais non les autres fonc­tions de la vie, de façon que l’insecte para­ly­sé près duquel elle dépose ses œufs, four­nisse aux larves quand elles éclo­ront un gibier docile, inof­fen­sif, inca­pable de fuite ou de résis­tance, mais nul­le­ment fai­san­dé, Françoise trou­vait pour ser­vir sa volon­té per­ma­nente de rendre la mai­son inte­nable à tout domes­tique, des ruses si savantes et si impi­toyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions man­gé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur don­nait à la pauvre fille de cui­sine char­gée de les éplu­cher des crises d’asthme d’une telle vio­lence qu’elle fut obli­gée de finir par s’en aller.

— Il y a dans les nuages ce soir des vio­lets et des bleus bien beaux, n’est-ce pas, mon com­pa­gnon, dit-il à mon père, un bleu sur­tout plus flo­ral qu’aérien, un bleu de ciné­raire, qui sur­prend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n’a‑t-il pas aus­si un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa. Il n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches obser­va­tions sur cette sorte de règne végé­tal de l’atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces lieux sau­vages, il y a une petite baie d’une dou­ceur char­mante où le cou­cher de soleil du pays d’Auge, le cou­cher de soleil rouge et or que je suis loin de dédai­gner, d’ailleurs, est sans carac­tère, insi­gni­fiant ; mais dans cette atmo­sphère humide et douce s’épanouissent le soir en quelques ins­tants de ces bou­quets célestes, bleus et roses, qui sont incom­pa­rables et qui mettent sou­vent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite, et c’est alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dis­per­sion d’innombrables pétales sou­frés ou roses. Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être atta­chées comme de blondes Andromèdes à ces ter­ribles rochers des côtes voi­sines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de nau­frages, où tous les hivers bien des barques tré­passent au péril de la mer. Balbec ! la plus antique ossa­ture géo­lo­gique de notre sol, vrai­ment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région mau­dite qu’Anatole France — un enchan­teur que devrait lire notre petit ami — a si bien peinte, sous ses brouillards éter­nels, comme le véri­table pays des Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec sur­tout, où déjà des hôtels se construisent, super­po­sés au sol antique et char­mant qu’ils n’altèrent pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions pri­mi­tives et si belles.
— Ah ! est-ce que vous connais­sez quelqu’un à Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller pas­ser deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.
Legrandin pris au dépour­vu par cette ques­tion à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détour­ner, mais les atta­chant de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en sou­riant tris­te­ment — sur les yeux de son inter­lo­cu­teur, avec un air d’amitié et de fran­chise et de ne pas craindre de le regar­der en face, il sem­bla lui avoir tra­ver­sé la figure comme si elle fût deve­nue trans­pa­rente, et voir en ce moment bien au delà der­rière elle un nuage vive­ment colo­ré qui lui créait un ali­bi men­tal et qui lui per­met­trait d’établir qu’au moment où on lui avait deman­dé s’il connais­sait quelqu’un à Balbec, il pen­sait à autre chose et n’avait pas enten­du la ques­tion. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : « À quoi pen­sez-vous donc ? » Mais mon père curieux, irri­té et cruel, reprit :
— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connais­sez si bien Balbec ?
Dans un der­nier effort déses­pé­ré, le regard sou­riant de Legrandin attei­gnit son maxi­mum de ten­dresse, de vague, de sin­cé­ri­té et de dis­trac­tion, mais, pen­sant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit :
— J’ai des amis par­tout où il y a des groupes d’arbres bles­sés, mais non vain­cus, qui se sont rap­pro­chés pour implo­rer ensemble avec une obs­ti­na­tion pathé­tique un ciel inclé­ment qui n’a pas pitié d’eux.
— Ce n’est pas cela que je vou­lais dire, inter­rom­pit mon père, aus­si obs­ti­né que les arbres et aus­si impi­toyable que le ciel. Je deman­dais pour le cas où il arri­ve­rait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sen­tir là-bas en pays per­du, si vous y connais­sez du monde ?
— Là comme par­tout, je connais tout le monde et je ne connais per­sonne, répon­dit Legrandin qui ne se ren­dait pas si vite ; beau­coup les choses et fort peu les per­sonnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des per­sonnes, des per­sonnes rares, d’une essence déli­cate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un cas­tel que vous ren­con­trez sur la falaise, au bord du che­min où il s’est arrê­té pour confron­ter son cha­grin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau dia­prée hissent à leurs mâts la flamme et portent les cou­leurs ; par­fois c’est une simple mai­son soli­taire, plu­tôt laide, l’air timide mais roma­nesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impé­ris­sable de bon­heur et de désen­chan­te­ment. Ce pays sans véri­té, ajou­ta-t-il avec une déli­ca­tesse machia­vé­lique, ce pays de pure fic­tion est d’une mau­vaise lec­ture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choi­si­rais et recom­man­de­rais pour mon petit ami déjà si enclin à la tris­tesse, pour son cœur pré­dis­po­sé. Les cli­mats de confi­dence amou­reuse et de regret inutile peuvent conve­nir au vieux désa­bu­sé que je suis, ils sont tou­jours mal­sains pour un tem­pé­ra­ment qui n’est pas for­mé. Croyez-moi, reprit-il avec insis­tance, les eaux de cette baie, déjà à moi­tié bre­tonne, peuvent exer­cer une action séda­tive, d’ailleurs dis­cu­table, sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus com­pen­sée. Elles sont contre-indi­quées à votre âge, petit gar­çon. « Bonne nuit, voi­sin », ajou­ta-t-il en nous quit­tant avec cette brus­que­rie éva­sive dont il avait l’habitude et, se retour­nant vers nous avec un doigt levé de doc­teur, il résu­ma sa consul­ta­tion : « Pas de Balbec avant cin­quante ans, et encore cela dépend de l’état du cœur », nous cria-t-il.
Mon père lui en repar­la dans nos ren­contres ulté­rieures, le tor­tu­ra de ques­tions, ce fut peine inutile : comme cet escroc éru­dit qui employait à fabri­quer de faux palimp­sestes un labeur et une science dont la cen­tième par­tie eût suf­fi à lui assu­rer une situa­tion plus lucra­tive, mais hono­rable, M. Legrandin, si nous avions insis­té encore, aurait fini par édi­fier toute une éthique de pay­sage et une géo­gra­phie céleste de la basse Normandie, plu­tôt que de nous avouer qu’à deux kilo­mètres de Balbec habi­tait sa propre sœur, et d’être obli­gé à nous offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui un tel sujet d’effroi s’il avait été abso­lu­ment cer­tain — comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du carac­tère de ma grand’mère — que nous n’en aurions pas profité.

Moi-même j’appréciais plus le fro­mage à la crème rose, celui où l’on m’avait per­mis d’écraser des fraises. Et jus­te­ment ces fleurs avaient choi­si une de ces teintes de chose man­geable, ou de tendre embel­lis­se­ment à une toi­lette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur pré­sentent la rai­son de leur supé­rio­ri­té, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent tou­jours pour eux quelque chose de plus vif et de plus natu­rel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont com­pris qu’elles ne pro­met­taient rien à leur gour­man­dise et n’avaient pas été choi­sies par la cou­tu­rière. Et certes, je l’avais tout de suite sen­ti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas fac­ti­ce­ment, par un arti­fice de fabri­ca­tion humaine, qu’était tra­duite l’intention de fes­ti­vi­té dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spon­ta­né­ment, l’avait expri­mée avec la naï­ve­té d’une com­mer­çante de vil­lage tra­vaillant pour un repo­soir, en sur­char­geant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un pom­pa­dour provincial.