Déjà le train nous empor­tait loin de la capi­tale, vers le Sud. Il fai­sait nuit, et je ne par­ve­nais pas à m’endormir. Assis sur la dure ban­quette, je repen­sais à ces der­niers jours, à ce sen­ti­ment de déta­che­ment que j’avais éprou­vé et à la totale incom­pré­hen­sion des gens qui s’occupaient de poli­tique pour la vie de ces pays vers les­quels je me hâtais. Tous m’avaient deman­dé des nou­velles du Midi, et à tous j’avais racon­té ce que j’avais vu, et bien qu’ils m’eussent tous écou­té avec inté­rêt, rares étaient ceux qui m’avaient paru com­prendre ce que je disais. C’étaient des hommes d’opinions et de tem­pé­ra­ments divers : depuis les extré­mistes les plus vio­lents jusqu’aux conser­va­teurs les plus rigides. Beaucoup d’entre eux étaient des hommes d’une intel­li­gence réelle, et tous pré­ten­daient avoir médi­té sur le « pro­blème méri­dio­nal » et avaient leurs for­mules et leurs sché­mas tout prêts. Mais, de même que leurs for­mules et sché­mas et jusqu’au lan­gage et aux mots dont ils se ser­vaient pour les expri­mer eussent été incom­pré­hen­sibles aux pay­sans, ain­si la vie et les besoins des pay­sans étaient pour eux un monde fer­mé qu’ils ne cher­chaient même pas à péné­trer. Au fond, ils étaient tous (je le com­pre­nais clai­re­ment main­te­nant) des ado­ra­teurs plus ou moins conscients de l’État, des ido­lâtres qui s’ignoraient. Peu impor­tait que leur État fût l’actuel ou celui dont ils rêvaient ; dans un cas comme dans l’autre, c’était l’État, c’est-à-dire un orga­nisme trans­cen­dant les per­sonnes et la vie du peuple ; tyran­nique ou pater­na­liste, dic­ta­to­rial ou démo­cra­tique, mais tou­jours uni­taire, cen­tra­li­sé et loin­tain. D’où l’impossibilité pour mes poli­ti­ciens et mes pay­sans d’avoir un lan­gage com­mun. D’où ce sim­plisme des poli­ti­ciens, paré sou­vent des atours de la phi­lo­so­phie, et le carac­tère abs­trait de leurs solu­tions qui n’adhèrent jamais à une réa­li­té vivante, mais sont sché­ma­tiques, par­tielles et si vite usées. Quinze ans de fas­cisme avaient fait oublier à tout le monde le pro­blème méri­dio­nal ; et s’ils se le posaient main­te­nant à nou­veau, ils n’étaient capables d’y pen­ser qu’en fonc­tion de cer­taines fic­tions géné­riques, en terme de par­ti, de classe ou même de race.
Certains ne voyaient en lui qu’un simple pro­blème éco­no­mique et tech­nique, ils par­laient de tra­vaux publics, d’assainissement, d’industrialisation indis­pen­sable, de colo­ni­sa­tion inté­rieure, ou invo­quaient le vieux pro­gramme socia­liste : « Refaire l’Italie. » D’autres n’y voyaient qu’un triste héri­tage his­to­rique, une tra­di­tion de ser­vi­tude bour­bo­nienne, qu’une démo­cra­tie libé­rale aurait peu à peu éli­mi­né. D’autres encore pro­fes­saient que le pro­blème méri­dio­nal n’était qu’un cas par­ti­cu­lier de l’oppression capi­ta­liste, que la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat aurait réglé sans pro­blème. D’autres enfin croyaient à une réelle infé­rio­ri­té de race, ils par­laient du Sud comme d’un poids mort pour l’Italie du Nord, et étu­diaient les mesures qu’il fau­drait prendre pour remé­dier d’en haut à ce dou­lou­reux état de choses. Mais tous se trou­vaient d’accord pour dire que l’État aurait dû faire quelque chose, quelque chose de très utile, de bien­fai­sant et de pro­vi­den­tiel ; et ils m’avaient regar­dé avec éton­ne­ment lorsque je leur avais dit que l’État, tel qu’ils l’entendaient, était au contraire l’obstacle fon­da­men­tal à ce qu’on fît quoi que ce soit. Ce ne sau­rait être l’État, avais-je dit, qui pour­ra résoudre la ques­tion méri­dio­nale, pour la simple rai­son que ce que nous appe­lons le pro­blème méri­dio­nal n’est autre chose que le pro­blème de l’État. Entre l’étatisme fas­ciste, l’étatisme libé­ral, l’étatisme socia­liste et toutes ces autres formes d’étatisme qui ver­raient le jour dans un pays petit-bour­geois comme le nôtre, et l’anti-étatisme des pay­sans, il y a et il y aura tou­jours un abîme ; et il ne sera com­blé que le jour où nous réus­si­rons à créer un État tel que les pay­sans aient aus­si l’impression d’y par­ti­ci­per. Les tra­vaux publics, les mesures d’assainissement sont d’excellentes choses, mais elles ne résolvent pas le problème.
La colo­ni­sa­tion inté­rieure pour­rait don­ner des résul­tats maté­riels pas­sables, mais toute l’Italie, et pas seule­ment le Midi, devien­drait une colo­nie. Les plans cen­tra­li­sés pour­raient don­ner de grands résul­tats pra­tiques, mais sous n’importe quel signe il res­te­rait deux Italie hos­tiles. Le pro­blème dont nous par­lons est beau­coup plus com­plexe que vous ne le pen­sez. Il a trois aspects dif­fé­rents, qui sont les trois faces d’une seule réa­li­té, et qui ne peuvent être com­pris ni réso­lus sépa­ré­ment. Deux civi­li­sa­tions très dif­fé­rentes coexistent l’une à côté de l’autre, dont aucune n’est en mesure d’assimiler l’autre. Campagne et ville, civi­li­sa­tion pré­chré­tienne et civi­li­sa­tion qui n’est plus chré­tienne sont en pré­sence, et aus­si long­temps que la deuxième impo­se­ra à la pre­mière sa théo­cra­tie éta­tique, le conflit demeu­re­ra entier. La guerre actuelle et celles qui sui­vront sont en grande par­tie le pro­duit de cet anta­go­nisme sécu­laire par­ve­nu main­te­nant à son point cri­tique. Et pas en Italie seule­ment. La civi­li­sa­tion pay­sanne sera tou­jours vain­cue, mais elle ne sera jamais écra­sée entiè­re­ment ; elle sur­vi­vra sous sa cara­pace de patience, pour explo­ser de temps en temps, et la crise mor­telle se per­pé­tue­ra. Le bri­gan­dage, guerre pay­sanne, en est la preuve et celui du xxe siècle ne sera pas le der­nier. Aussi long­temps que Rome dic­te­ra ses lois à Matera, Matera sera anar­chique et déses­pé­rée, et Rome déses­pé­rée et tyrannique.
Le deuxième aspect du pro­blème est l’aspect éco­no­mique. C’est le pro­blème de la misère. Ces terres sont allées s’appauvrissant pro­gres­si­ve­ment ; on a cou­pé les forêts, les fleuves sont deve­nus des tor­rents, les ani­maux se sont faits plus rares ; au lieu des arbres, des prés et des bois, on s’est obs­ti­né à culti­ver le blé sur des terres impropres à cette culture. Il n’y a pas de capi­taux, pas d’industrie, pas d’épargne, pas d’écoles, l’émigration est deve­nue impos­sible, les impôts sont into­lé­rables et dis­pro­por­tion­nés et par­tout règne la mala­ria. Tout ceci est en grande par­tie le résul­tat des bonnes inten­tions et des efforts de l’État, d’un État qui ne sera jamais celui des pay­sans et qui ne leur a don­né que pau­vre­té et désert.
Enfin il y a le côté social du pro­blème. On dit d’habitude que le grand enne­mi est les lati­fun­dia, la grande pro­prié­té, et, certes, là où les lati­fun­dia existent, ils sont loin d’être bien­fai­sants. Mais si le grand pro­prié­taire qui réside à Naples, Rome ou Palerme est un enne­mi des pay­sans, il n’en est cepen­dant pas le pire ni le plus into­lé­rable. Au moins il est loin et il ne pèse pas chaque jour sur la vie de tous. L’ennemi véri­table, celui qui enlève toute liber­té et toute pos­si­bi­li­té d’une exis­tence meilleure aux pay­sans est la petite bour­geoi­sie locale. C’est une classe dégé­né­rée phy­si­que­ment et mora­le­ment, inca­pable de rem­plir sa fonc­tion et qui vit seule­ment de petites rapines et de la tra­di­tion abâ­tar­die d’un droit féo­dal. Aussi long­temps que cette classe n’aura pas été sup­pri­mée et rem­pla­cée, on ne pour­ra pen­ser résoudre le pro­blème méri­dio­nal. Le pro­blème dans son triple aspect pré­exis­tait au fas­cisme ; mais le fas­cisme, tout en fai­sant le silence autour de lui et le niant, l’a por­té à exas­pé­ra­tion, car avec lui l’étatisme petit-bour­geois est par­ve­nu à son apo­gée. Nous ne pou­vons pas pré­voir aujourd’hui quelles seront les formes poli­tiques à venir ; mais dans un pays de petite bour­geoi­sie comme l’Italie, où les idéo­lo­gies petites-bour­geoises sont par­ve­nues à conta­mi­ner même les classes popu­laires des villes, il est mal­heu­reu­se­ment pro­bable que les nou­velles ins­ti­tu­tions qui suc­cé­de­ront au fas­cisme, qu’elles soient le pro­duit d’une évo­lu­tion lente ou celui de la vio­lence, et même si elles relèvent d’un mou­ve­ment extré­miste et appa­rem­ment révo­lu­tion­naire, seront ame­nées à reva­lo­ri­ser, sous une autre forme, les anciennes idéo­lo­gies ; on recons­ti­tue­ra un État aus­si loin de la vie, aus­si sacro-saint et abs­trait que l’autre, et même davan­tage. Sous de nou­veaux noms et de nou­veaux dra­peaux on per­pé­tue­ra, encore aggra­vé, l’éternel fas­cisme ita­lien. Sans une révo­lu­tion pay­sanne, nous n’aurons jamais une vraie révo­lu­tion ita­lienne, et réci­pro­que­ment. Les deux choses ne font qu’un. Le pro­blème méri­dio­nal n’est pas soluble à l’intérieur de l’État actuel, ni de tout autre lui suc­cé­dant, qui ne lui serait pas radi­ca­le­ment oppo­sé. Il n’est soluble qu’en dehors d’eux, que si nous sommes capables de créer une nou­velle idée poli­tique et une nou­velle forme d’État qui soit aus­si l’État des pay­sans et les débar­ras­se­rait de leur anar­chisme for­cé et de leur inévi­table indif­fé­rence. Les seules forces du Midi n’y suf­fi­raient pas : elles nous mène­raient à une guerre civile, à un nou­veau bri­gan­dage atroce qui fini­rait comme tou­jours par la défaite pay­sanne et par un désastre général.
La solu­tion véri­table néces­site la col­la­bo­ra­tion de toute l’Italie et sup­pose son renou­vel­le­ment radi­cal. Il faut que nous deve­nions capables de pen­ser et de créer un nou­vel État autre que l’État fas­ciste, libé­ral ou com­mu­niste, qui ne sont que les dif­fé­rentes formes d’une même reli­gion de l’État. Nous devons remon­ter aux fon­de­ments mêmes de l’idée de l’État : à la concep­tion indi­vi­dua­liste qui est à sa base, et à la concep­tion juri­dique et abs­traite d’individu for­gée par la tra­di­tion, nous devons en sub­sti­tuer une nou­velle qui exprime la réa­li­té vivante et sup­prime l’insurmontable anta­go­nisme entre l’individu et l’État. L’individu n’est pas une enti­té sans plus, mais un rap­port, le lieu de tous les rap­ports. Cette idée de rela­tion en dehors de laquelle il n’y a pas d’individu est la même qui défi­nit l’État. Individu et État coïn­cident dans leur essence et doivent coïn­ci­der dans la pra­tique quo­ti­dienne, si l’on veut qu’ils coexistent. Ce ren­ver­se­ment de la poli­tique, qui se pré­pare dans l’ombre, est en germe dans la civi­li­sa­tion pay­sanne, et c’est la seule voie qui nous per­met­tra de sor­tir du cercle vicieux du fas­cisme et de l’antifascisme. Cette voie est celle de l’autonomie. L’État ne peut être que la somme d’une infi­ni­té d’autonomies, une fédé­ra­tion arti­cu­lée. Pour les pay­sans, la cel­lule de l’État, la seule qui leur per­met­tra de par­ti­ci­per à la vie mul­tiple de la col­lec­ti­vi­té, ne peut être que la com­mune rurale auto­nome. C’est là la seule forme d’État qui puisse nous ache­mi­ner vers une solu­tion du pro­blème méri­dio­nal sous ses trois aspects inter­dé­pen­dants, qui per­mette la coexis­tence de deux civi­li­sa­tions dif­fé­rentes sans que l’une domine l’autre et que l’autre soit un far­deau pour la pre­mière ; qui crée les meilleures condi­tions pos­sibles pour sor­tir de la misère ; qui enfin, en enle­vant tout pou­voir et fonc­tion aus­si bien aux grands pro­prié­taires qu’à la petite bour­geoi­sie locale, per­mette au peuple pay­san de vivre pour lui-même et pour tous. L’autonomie de la com­mune rurale sup­pose l’autonomie des usines, des écoles, des villes et de toutes les autres formes de la vie sociale. C’est ce que j’ai appris au cours d’une année de vie souterraine.
Voilà les pro­pos que j’avais tenus à mes amis et que je repas­sais main­te­nant dans mon esprit, pen­dant que, dans la nuit, le train entrait dans les terres de Lucanie. C’étaient là les pre­miers germes des idées que je devais mûrir pen­dant les années sui­vantes, à tra­vers les expé­riences de l’exil et de la guerre, et sur ces pen­sées je m’endormis.

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trad.  Jeanne Modigliani
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p. 282-288

La mélan­co­lie aiguë affecte sou­vent celles qui ont péné­tré fort avant en la Matière alors que glous­se­ments espiègles et humeur folâtre semblent l’apanage de celles qui en sont aux tout pre­miers stades. Les jeunes Donzelles enamou­rées se dis­tinguent par leur fai­blesse de concen­tra­tion, leur manque de réflexion, leur ten­dance à gigo­ter, gam­ba­der, gam­biller et poser un œil bala­deur sur toute belle brû­lante du même désir de batifoler.
Surviennent les fris­sons, les fièvres noc­turnes, la mania­cale et bizarre habi­tude d’inventorier des objets aus­si com­muns que les pavés, les bon­nets de hus­sards (lors qu’elles habitent Londres), les flèches de clo­cher, les pane­rées de mûres, les pattes de robes, les sabots de che­vaux et les étoiles des cieux.
Dans les six à huit semaines qui suivent, cet état fait place à une grande sobrié­té accom­pa­gnée de pen­sées de trans­mi­gra­tion et lévi­ta­tion, de myo­pie et brû­lures. L’œil lar­moie, le souffle se pré­ci­pite, la rate se dilate, l’épiglotte va et vient, ava­lant le cœur en un mou­ve­ment per­pé­tuel. Sur quoi l’on voit les veines enfler, les nerfs se cris­per, les paumes se cou­vrir de sueur, les pieds perdre leur agi­li­té, les vis­cères se contrac­ter et, de même que, dans l’ancien temps, une per­sonne atteinte d’hydrophobie aiguë croyait en son urine voir flot­ter une por­tée de chiots, de même dans les eaux de la Jouvencelle mor­fon­due peut-on voir se pro­fi­ler, aus­si menue qu’une graine de car­vi, la longue sil­houette dra­pée de Vénus, un tri­dent dans la main droite et une guêpe chas­se­resse sur le poi­gnet gauche.
On a ouï dire que l’une de ces mal­heu­reuses, à l’agonie, croi­sa une entière aca­dé­mie de Traînées cou­chées sur une conque marine, les­quelles se mirent à cra­cher le feu et à faire rage jusqu’à ce que le corps du fluide fût à ce point embra­sé dans le vase de nuit qu’il res­sem­blât à du bran­dy brû­lant : il se répan­dit alors sur l’Infortunée, la péné­tra dans un nuage de fumée et, en moins d’une seconde, ne lais­sa plus d’elle que des char­bons ardents.
Quoi qu’il en soit, d’aucunes tiennent que la mala­die et ses symp­tômes pré­sentent des formes trop variées pour auto­ri­ser la moindre clas­si­fi­ca­tion : il fau­drait minu­tieu­se­ment décrire la tota­li­té de l’Anatomie pour cer­ner ne fût-ce que le plus petit cirre de l’Affection, de l’Affliction et de l’Angoisse.
Certaines Damoiselles sont d’une telle com­plexion que rien, fors la vani­té bles­sée, ne sau­rait les décon­cer­ter. Tressant du lierre dans leur che­ve­lure et rehaus­sant leurs tempes d’un brin de lau­rier, elles fre­donnent sans désem­pa­rer leur ren­gaine favo­rite « Moi je suis moi ! » sans dai­gner s’inquiéter de rien sinon de la réplique « Et après ? » ques­tion qui a l’heure de les plon­ger dans une telle fureur qu’elles seraient toutes prêtes à mettre en lam­beaux les toi­lettes de leurs com­pagnes : le visage sou­dain convul­sé d’un si vain orgueil qu’il ne laisse point d’évoquer celui de la louve spo­liée de ses petits.
D’aucunes, pour­tant, sont d’une autre trempe. Toujours tendres et câlines, elles n’ont point de plus grand plai­sir que de se pro­di­guer en sacri­fices et cadeaux, et de jon­cher le sol de roses à l’approche de leur bien-aimée. Elles ont l’œil lim­pide, le coin des lèvres retrous­sé, les che­veux soyeux de l’enfance, la bonne mine, le carac­tère égal, le cœur fier et ce cou­rage qui sou­vent passe pour folie. A toute heure on peut comp­ter sur elles et, mortes et enter­rées, elles gardent encore les traits régu­liers de l’horloge loyale qui, n’ayant jamais avan­cé ni retar­dé, a son­né l’heure exacte tout au long du séjour ter­restre. Et si, désor­mais condam­nées au silence, elles cessent de témoi­gner c’est parce que le Seigneur, bran­dis­sant ses ciseaux, a cou­pé les balanciers.

Acute Melancholy is noti­ceable in those who have gone a long Way into this Matter, whe­reas a light gig­gling, dan­cing Fancy seems to sup­port those in the very first Stages ; brief of Thought ; cut of Concentration ; a Tendency to hop, skip and jump, and to mis­place the Eye at eve­ry single or seve­ral Manifestation of Girl in like Distemper.
Chill suc­ceeds, and Restlesness at Night, or unac­coun­table Tabulation of unim­por­tant Objects, such as FlagStones (Busbys an she be in London!) Steeples, Mulberries in Baskets, Tabs to Dresses, Hooves to Horses, and Stars in the Sky.
This gives place, in from six to eight Weeks, to a Sobriety that includes thoughts of Transmigration, Levitation, Myopia and Blight. The Eye tri­ckles, the Breath is short, the Spleen is dis­ten­ded, and the Epiglottis rises and falls like the conti­nual swal­lo­wing of the Heart. Whereupon the Veins are seen to lift them­selves, the Nerves twitch, the Palms become moist, the Feet lose their acti­vi­ty, the Bowels contract, and, as in the old Days when a Person in the last stages of Hydrophobia some­times found small Whelps in the Urine, in the Waters of such is seen the ful­ly Robed on-mar­ching Figure of Venus no lar­ger than a Caraway Seed, a Trident in one Hand an d a Gos-Wasp on the left Fist.
One such, in the Death Agony, is said to have pas­sed a whole School of Trulls, cou­ched on a Conch Shell, which such, emit­ting Fire, raged until they had brought the Body of the Fluid to such Flame in its Night Vase, that it resem­bled a bur­ning Brandy, and so ran upon the Sufferer that she was seen to be re-ente­red in a burst of Smoke, and was thus, in less than a Second, a char­red and glo­wing Ember. Be this as it may, there have been some and seve­ral who hold the Sickness and the Signs of such are diverse to the Point where Classification becomes almost impos­sible ; an whole Anatomy would needs be pen­ned to get at so much as the smal­lest Tendril of the Malady, Grief and Agony.
Others be of a Temper that nothing will dis­coun­te­nance them save Vanity. These are seen twi­ning Ivy in their Hair, or dashing a Sprig of Bay ath­wart the Temples, while into­ning, “I am I!” nor dei­gning to have Trouhle what­soe­ver, unless someone demand “What of it?” which does send them into such a Fury that the very Raiment of their Company is in Danger, and so dis­tor­ted are their Faces by boot­less Pride, that they resemhle, in no small degree, the Wolf des­poi­led of her Litter.
Still others are of a dif­ferent Dye, and are sweet and ten­der always, and find much Pleasure in making Sacrifices and Gifts, and in stre­wing Roses before the onco­ming of their Adored. In such one sees the lim­pid Eye, the upcur­ved Mouth, the sil­ken Child’s Hair, the bonne mine, the regnant Temper, the strong Heart and the Courage that goes for Folly. Such can be coun­ted on at all hours, and are buried when dead, with the look of the good Clock which has heen never slow or fast, but has tol­led the exact hour for the dura­tion of Mortality, and is silen­ced only and unre­cor­ding, for that the Lord put forth his Shears and cut down the Weights.

Aussi cou­pante dans sa déri­sion qu’un ins­tru­ment chi­rur­gi­cal, la voix réson­nait d’un bout à l’autre de l’an­née, jour après jour, sans par­ve­nir à d’autre conclu­sion que celle-ci :
— J’ai tâté tous les pro­cé­dés, mathé­ma­tiques, poé­tiques, sta­tis­tiques et ration­nels pour péné­trer au cœur de ce désordre appe­lé filles. Filles ! Et nulle part je n’ai pu décou­vrir la source où la femme puise cette pré­ro­ga­tive qui la rend si habile à pro­di­guer la Béatitude à nulle autre pareille. Qui lui a impar­ti les ins­truc­tions, la saga­ci­té et la tur­pi­tude néces­saire ? Où et dans quelle chambre obs­cure l’arbre fut-il à ce point cou­pé de Vie que la branche dût se tour­ner vers la branche et faire des cour­sonnes un jar­din d’extase ?
Un rire joyeux accueillit ces mots et l’on put voir Dollie Dingue, en vaste basin à ramages de fleurs de pom­miers cou­rir allè­gre­ment der­rière les charmes déme­su­rés de Senorita Butineuse, adpte for­ce­née de la Marche vrom­bis­sante sur Rome.
— De mon temps, pour­sui­vit Patience Scalpel, les Femmes avaient assez de tra­cas à rous­si­ner avec le père de leurs enfants. Qu’est-ce donc, en cet an de grâce, qui fait la pareille s’ap­pa­rier avec la pareille, sans jamais entre elles l’é­cran d’une barbe, écorce contre écorce, dût-on les éca­ler jus­qu’à la l’a­mande ? M’est avis – dit-elle rêveu­se­ment, levant ses yeux semés d’é­toiles vers les bran­chages où, fidèle à la méthode pérou­vée, un van­neau était tout à la joie de s’ac­cou­pler et de s’as­su­rer une cou­vée – qu’elles aiment sur­tout l’Heure qui sonne et feraient volon­tiers fi des moments qui l’engendrent.
Après un ins­tant de réflexion elle ajou­ta plaisamment :
— Putes ! Les Mères de bonne volon­té devraient-elles se mettre à l’œuvre pour don­ner à ces fines bouches une nou­velle géné­ra­tion ? Elles-mêmes ne conce­vront point d’en­fan­çonnes à moins que l’Une de nous ne emtte bas ! Eh bien, je ne serai point celle-là. Elles plu­me­ront qui elles pour­ront. Mes filles, elles, en justes noces convoleront !

Thus her Voice was heard throu­ghout the Year, as cut­ting in its Derision as a sur­gi­cal Instrument, nor did she use it to come to other than a Day and yet ano­ther Day in which she said, “I have tried all means, Mathematical, Poetical, Statistical and Reasonable, to come to the Core of this Distemper, known as Girls ! Girls ! And can now­here find where a Woman got the Account that makes her such a deft Worker at the Single Beatitude. Who gave her the Directions for it, the neces­sa­ry Computation and Turpitude ? Where, and in what dark Chamber was the Tree so cut of Life, that the Branch tur­ned to the Branch, and made of the Cuttings a Garden of Ecstasy?”
Merry Laughter rose about her, as Doll Furious was seen in ample dimi­ty, sprig­ged with Apple Blossom, foo­ting it fleet­ly after the pro­por­tion­less Persuasions of Senorita Fly-About, one of Buzzing Much to Rome !
“In my time”, said Patience Scalpel, “Women came to enough trouble by lying abed with the Father of their Children. What then in this good Year of our Lord has pai­red them like to like, with never a Beard bet­ween them, layer for layer, were one to unpack them to the very Ticking ? Methinks”, she mused, her Starry Eyes aloft, where a Peewit was yet content to mate it hot among the Branches, making for him­self a Covey in the olden Formula, “they love the stri­king Hour, nor would breed the Moments that go to it. Sluts!” she said plea­sant­ly after a lit­tle thought, “Are good Mothers to sup­ply them with Luxuries in the next Generation ; for they them­selves will have no Shes, unless some Her puts them forth ! Well I’m not the Woman for it ! They well have to pluck where they may. My Daughters shall go amarrying!”

Et le nom de Guermantes d’alors est aus­si comme un de ces petits bal­lons dans les­quels on a enfer­mé de l’oxygène ou un autre gaz : quand j’arrive à le cre­ver, à en faire sor­tir ce qu’il contient, je res­pire l’air de Combray de cette année-là, de ce jour-là, mêlé d’une odeur d’aubépines agi­tée par le vent du coin de la place, pré­cur­seur de la pluie, qui tour à tour fai­sait envo­ler le soleil, le lais­sait s’étendre sur le tapis de laine rouge de la sacris­tie et le revê­tir d’une car­na­tion brillante, presque rose, de géra­nium, et de cette dou­ceur, pour ain­si dire wag­né­rienne, dans l’allégresse, qui conserve tant de noblesse à la fes­ti­vi­té. Mais même en dehors des rares minutes comme celles-là, où brus­que­ment nous sen­tons l’entité ori­gi­nale tres­saillir et reprendre sa forme et sa cise­lure au sein des syl­labes mortes aujourd’hui, si dans le tour­billon ver­ti­gi­neux de la vie cou­rante, où ils n’ont plus qu’un usage entiè­re­ment pra­tique, les noms ont per­du toute cou­leur comme une tou­pie pris­ma­tique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêve­rie, nous réflé­chis­sons, nous cher­chons, pour reve­nir sur le pas­sé, à ralen­tir, à sus­pendre le mou­ve­ment per­pé­tuel où nous sommes entraî­nés, peu à peu nous revoyons appa­raître, jux­ta­po­sées, mais entiè­re­ment dis­tinctes les unes des autres, les teintes qu’au cours de notre exis­tence nous pré­sen­ta suc­ces­si­ve­ment un même nom.

Je n’eus pas le temps d’être triste, car je ne fus pas un ins­tant seul. C’est qu’il res­tait du palais ancien un excé­dent de luxe, inuti­li­sable dans un hôtel moderne, et qui, déta­ché de toute affec­ta­tion pra­tique, avait pris dans son dés­œu­vre­ment une sorte de vie : cou­loirs reve­nant sur leurs pas, dont on croi­sait à tous moments les allées et venues sans but, ves­ti­bules longs comme des cor­ri­dors et ornés comme des salons, qui avaient plu­tôt l’air d’habiter là que de faire par­tie de l’habitation, qu’on n’avait pu faire entrer dans aucun appar­te­ment, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite m’offrir leur com­pa­gnie — sorte de voi­sins oisifs, mais non bruyants, de fan­tômes subal­ternes du pas­sé à qui on avait concé­dé de demeu­rer sans bruit à la porte des chambres qu’on louait, et qui chaque fois que je les trou­vais sur mon che­min se mon­traient pour moi d’une pré­ve­nance silen­cieuse. En somme, l’idée d’un logis, simple conte­nant de notre exis­tence actuelle et nous pré­ser­vant seule­ment du froid, de la vue des autres, était abso­lu­ment inap­pli­cable à cette demeure, ensemble de pièces, aus­si réelles qu’une colo­nie de per­sonnes, d’une vie il est vrai silen­cieuse, mais qu’on était obli­gé de ren­con­trer, d’éviter, d’accueillir, quand on rentrait.

Je me cou­chai, mais la pré­sence de l’édredon, des colon­nettes, de la petite che­mi­née, en met­tant mon atten­tion à un cran où elle n’était pas à Paris, m’empêcha de me livrer au train­train habi­tuel de mes rêvas­se­ries. Et comme c’est cet état par­ti­cu­lier de l’attention qui enve­loppe le som­meil et agit sur lui, le modi­fie, le met de plain-pied avec telle ou telle série de nos sou­ve­nirs, les images qui rem­plirent mes rêves, cette pre­mière nuit, furent emprun­tées à une mémoire entiè­re­ment dis­tincte de celle que met­tait d’habitude à contri­bu­tion mon som­meil. Si j’avais été ten­té en dor­mant de me lais­ser réen­traî­ner vers ma mémoire cou­tu­mière, le lit auquel je n’étais pas habi­tué, la douce atten­tion que j’étais obli­gé de prê­ter à mes posi­tions quand je me retour­nais, suf­fi­saient à rec­ti­fier ou à main­te­nir le fil nou­veau de mes rêves.

Ce qu’on aurait fait le jour, il arrive en effet, le som­meil venant, qu’on ne l’accomplisse qu’en rêve, c’est-à-dire après l’inflexion de l’ensommeillement, en sui­vant une autre voie qu’on n’eût fait éveillé. La même his­toire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans lequel on vit pen­dant le som­meil est tel­le­ment dif­fé­rent, que ceux qui ont de la peine à s’endormir cherchent avant tout à sor­tir du nôtre. Après avoir déses­pé­ré­ment, pen­dant des heures, les yeux clos, rou­lé des pen­sées pareilles à celles qu’ils auraient eues les yeux ouverts, ils reprennent cou­rage s’ils s’aperçoivent que la minute pré­cé­dente a été toute alour­die d’un rai­son­ne­ment en contra­dic­tion for­melle avec les lois de la logique et l’évidence du pré­sent, cette courte « absence » signi­fiant que la porte est ouverte par laquelle ils pour­ront peut-être s’échapper tout à l’heure de la per­cep­tion du réel, aller faire une halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur don­ne­ra un plus ou moins « bon » som­meil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au réel, quand on atteint les pre­miers antres où les « auto­sug­ges­tions » pré­parent comme des sor­cières l’infernal fri­cot des mala­dies ima­gi­naires ou de la recru­des­cence des mala­dies ner­veuses, et guettent l’heure où les crises remon­tées pen­dant le som­meil incons­cient se déclan­che­ront assez fortes pour le faire cesser.

On appelle cela un som­meil de plomb ; il semble qu’on soit deve­nu soi-même, pen­dant quelques ins­tants après qu’un tel som­meil a ces­sé, un simple bon­homme de plomb. On n’est plus per­sonne. Comment, alors, cher­chant sa pen­sée, sa per­son­na­li­té comme on cherche un objet per­du, finit-on par retrou­ver son propre moi plu­tôt que tout autre ? Pourquoi, quand on se remet à pen­ser, n’est-ce pas alors une autre per­son­na­li­té que l’antérieure qui s’incarne en nous ? On ne voit pas ce qui dicte le choix et pour­quoi, entre les mil­lions d’êtres humains qu’on pour­rait être, c’est sur celui qu’on était la veille qu’on met juste la main. Qu’est-ce qui nous guide, quand il y a eu vrai­ment inter­rup­tion (soit que le som­meil ait été com­plet, ou les rêves entiè­re­ment dif­fé­rents de nous) ? Il y a eu vrai­ment mort, comme quand le cœur a ces­sé de battre et que des trac­tions ryth­mées de la langue nous raniment. Sans doute la chambre, ne l’eussions-nous vue qu’une fois, éveille-t-elle des sou­ve­nirs aux­quels de plus anciens sont sus­pen­dus. Ou quelques-uns dor­maient-ils en nous-mêmes dont nous pre­nons conscience ? La résur­rec­tion au réveil — après ce bien­fai­sant accès d’aliénation men­tale qu’est le som­meil — doit res­sem­bler au fond à ce qui se passe quand on retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la résur­rec­tion de l’âme après la mort est-elle conce­vable comme un phé­no­mène de mémoire.

Et pour­tant l’habitude met si peu de temps à dépouiller de leur mys­tère les forces sacrées avec les­quelles nous sommes en contact que, n’ayant pas eu ma com­mu­ni­ca­tion immé­dia­te­ment, la seule pen­sée que j’eus ce fut que c’était bien long, bien incom­mode, et presque l’intention d’adresser une plainte. Comme nous tous main­te­nant, je ne trou­vais pas assez rapide à mon gré, dans ses brusques chan­ge­ments, l’admirable fée­rie à laquelle quelques ins­tants suf­fisent pour qu’apparaisse près de nous, invi­sible mais pré­sent, l’être à qui nous vou­lions par­ler, et qui res­tant à sa table, dans la ville qu’il habite (pour ma grand’mère c’était Paris), sous un ciel dif­fé­rent du nôtre, par un temps qui n’est pas for­cé­ment le même, au milieu de cir­cons­tances et de pré­oc­cu­pa­tions que nous igno­rons et que cet être va nous dire, se trouve tout à coup trans­por­té à des cen­taines de lieues (lui et toute l’ambiance où il reste plon­gé) près de notre oreille, au moment où notre caprice l’a ordon­né. Et nous sommes comme le per­son­nage du conte à qui une magi­cienne, sur le sou­hait qu’il en exprime, fait appa­raître dans une clar­té sur­na­tu­relle sa grand’mère ou sa fian­cée, en train de feuille­ter un livre, de ver­ser des larmes, de cueillir des fleurs, tout près du spec­ta­teur et pour­tant très loin, à l’endroit même où elle se trouve réel­le­ment. Nous n’avons, pour que ce miracle s’accomplisse, qu’à appro­cher nos lèvres de la plan­chette magique et à appe­ler — quel­que­fois un peu trop long­temps, je le veux bien — les Vierges Vigilantes dont nous enten­dons chaque jour la voix sans jamais connaître le visage, et qui sont nos Anges gar­diens dans les ténèbres ver­ti­gi­neuses dont elles sur­veillent jalou­se­ment les portes ; les Toutes-Puissantes par qui les absents sur­gissent à notre côté, sans qu’il soit per­mis de les aper­ce­voir : les Danaïdes de l’invisible qui sans cesse vident, rem­plissent, se trans­mettent les urnes des sons ; les iro­niques Furies qui, au moment que nous mur­mu­rions une confi­dence à une amie, avec l’espoir que per­sonne ne nous enten­dait, nous crient cruel­le­ment : « J’écoute » ; les ser­vantes tou­jours irri­tées du Mystère, les ombra­geuses prê­tresses de l’Invisible, les Demoiselles du téléphone !
Et aus­si­tôt que notre appel a reten­ti, dans la nuit pleine d’apparitions sur laquelle nos oreilles s’ouvrent seules, un bruit léger — un bruit abs­trait — celui de la dis­tance sup­pri­mée — et la voix de l’être cher s’adresse à nous.
C’est lui, c’est sa voix qui nous parle, qui est là. Mais comme elle est loin ! Que de fois je n’ai pu l’écouter sans angoisse, comme si devant cette impos­si­bi­li­té de voir, avant de longues heures de voyage, celle dont la voix était si près de mon oreille, je sen­tais mieux ce qu’il y a de déce­vant dans l’apparence du rap­pro­che­ment le plus doux, et à quelle dis­tance nous pou­vons être des per­sonnes aimées au moment où il semble que nous n’aurions qu’à étendre la main pour les rete­nir. Présence réelle que cette voix si proche — dans la sépa­ra­tion effec­tive ! Mais anti­ci­pa­tion aus­si d’une sépa­ra­tion éter­nelle ! Bien sou­vent, écou­tant de la sorte, sans voir celle qui me par­lait de si loin, il m’a sem­blé que cette voix cla­mait des pro­fon­deurs d’où l’on ne remonte pas, et j’ai connu l’anxiété qui allait m’étreindre un jour, quand une voix revien­drait ain­si (seule et ne tenant plus à un corps que je ne devais jamais revoir) mur­mu­rer à mon oreille des paroles que j’aurais vou­lu embras­ser au pas­sage sur des lèvres à jamais en poussière.
Ce jour-là, hélas, à Doncières, le miracle n’eut pas lieu. Quand j’arrivai au bureau de poste, ma grand’mère m’avait déjà deman­dé ; j’entrai dans la cabine, la ligne était prise, quelqu’un cau­sait qui ne savait pas sans doute qu’il n’y avait per­sonne pour lui répondre car, quand j’amenai à moi le récep­teur, ce mor­ceau de bois se mit à par­ler comme Polichinelle ; je le fis taire, ain­si qu’au gui­gnol, en le remet­tant à sa place, mais, comme Polichinelle, dès que je le rame­nais près de moi, il recom­men­çait son bavar­dage. Je finis, en déses­poir de cause, en rac­cro­chant défi­ni­ti­ve­ment le récep­teur, par étouf­fer les convul­sions de ce tron­çon sonore qui jacas­sa jusqu’à la der­nière seconde et j’allai cher­cher l’employé qui me dit d’attendre un ins­tant ; puis je par­lai, et après quelques ins­tants de silence, tout d’un coup j’entendis cette voix que je croyais à tort connaître si bien, car jusque-là, chaque fois que ma grand’mère avait cau­sé avec moi, ce qu’elle me disait, je l’avais tou­jours sui­vi sur la par­ti­tion ouverte de son visage où les yeux tenaient beau­coup de place ; mais sa voix elle-même, je l’écoutais aujourd’hui pour la pre­mière fois. Et parce que cette voix m’apparaissait chan­gée dans ses pro­por­tions dès l’instant qu’elle était un tout, et m’arrivait ain­si seule et sans l’accompagnement des traits de la figure, je décou­vris com­bien cette voix était douce ; peut-être d’ailleurs ne l’avait-elle jamais été à ce point, car ma grand’mère, me sen­tant loin et mal­heu­reux, croyait pou­voir s’abandonner à l’effusion d’une ten­dresse que, par « prin­cipes » d’éducatrice, elle conte­nait et cachait d’habitude.

Hélas, ce fan­tôme-là, ce fut lui que j’aperçus quand, entré au salon sans que ma grand’mère fût aver­tie de mon retour, je la trou­vai en train de lire. J’étais là, ou plu­tôt je n’étais pas encore là puisqu’elle ne le savait pas, et, comme une femme qu’on sur­prend en train de faire un ouvrage qu’elle cache­ra si on entre, elle était livrée à des pen­sées qu’elle n’avait jamais mon­trées devant moi. De moi — par ce pri­vi­lège qui ne dure pas et où nous avons, pen­dant le court ins­tant du retour, la facul­té d’assister brus­que­ment à notre propre absence — il n’y avait là que le témoin, l’observateur, en cha­peau et man­teau de voyage, l’étranger qui n’est pas de la mai­son, le pho­to­graphe qui vient prendre un cli­ché des lieux qu’on ne rever­ra plus. Ce qui, méca­ni­que­ment, se fit à ce moment dans mes yeux quand j’aperçus ma grand’mère, ce fut bien une pho­to­gra­phie. Nous ne voyons jamais les êtres ché­ris que dans le sys­tème ani­mé, le mou­ve­ment per­pé­tuel de notre inces­sante ten­dresse, laquelle, avant de lais­ser les images que nous pré­sente leur visage arri­ver jusqu’à nous, les prend dans son tour­billon, les rejette sur l’idée que nous nous fai­sons d’eux depuis tou­jours, les fait adhé­rer à elle, coïn­ci­der avec elle. Comment, puisque le front, les joues de ma grand’mère, je leur fai­sais signi­fier ce qu’il y avait de plus déli­cat et de plus per­ma­nent dans son esprit, com­ment, puisque tout regard habi­tuel est une nécro­man­cie et chaque visage qu’on aime le miroir du pas­sé, com­ment n’en eus­sé-je pas omis ce qui en elle avait pu s’alourdir et chan­ger, alors que, même dans les spec­tacles les plus indif­fé­rents de la vie, notre œil, char­gé de pen­sée, néglige, comme ferait une tra­gé­die clas­sique, toutes les images qui ne concourent pas à l’action et ne retient que celles qui peuvent en rendre intel­li­gible le but ? Mais qu’au lieu de notre œil ce soit un objec­tif pure­ment maté­riel, une plaque pho­to­gra­phique, qui ait regar­dé, alors ce que nous ver­rons, par exemple dans la cour de l’Institut, au lieu de la sor­tie d’un aca­dé­mi­cien qui veut appe­ler un fiacre, ce sera sa titu­ba­tion, ses pré­cau­tions pour ne pas tom­ber en arrière, la para­bole de sa chute, comme s’il était ivre ou que le sol fût cou­vert de ver­glas. Il en est de même quand quelque cruelle ruse du hasard empêche notre intel­li­gente et pieuse ten­dresse d’accourir à temps pour cacher à nos regards ce qu’ils ne doivent jamais contem­pler, quand elle est devan­cée par eux qui, arri­vés les pre­miers sur place et lais­sés à eux-mêmes, fonc­tionnent méca­ni­que­ment à la façon de pel­li­cules, et nous montrent, au lieu de l’être aimé qui n’existe plus depuis long­temps mais dont elle n’avait jamais vou­lu que la mort nous fût révé­lée, l’être nou­veau que cent fois par jour elle revê­tait d’une chère et men­teuse ressemblance.