Comme les différents hasards qui nous mettent en présence de certaines personnes ne coïncident pas avec le temps où nous les aimons, mais, le dépassant, peuvent se produire avant qu’il commence et se répéter après qu’il a fini, les premières apparitions que fait dans notre vie un être destiné plus tard à nous plaire, prennent rétrospectivement à nos yeux une valeur d’avertissement, de présage.
Citations
Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie, aucune ne ressemblait moins aux chambres de Combray, saupoudrées d’une atmosphère grenue, pollinisée, comestible et dévote, que celle du Grand-Hôtel de la Plage, à Balbec, dont les murs passés au ripolin contenaient, comme les parois polies d’une piscine où l’eau bleuit, un air pur, azuré et salin.
Mais bientôt, comme ces phénomènes naturels dont notre confort ou notre santé ne peuvent tirer qu’un bénéfice accidentel et assez mince jusqu’au jour où la science s’empare d’eux, et, les produisant à volonté, remet en nos mains la possibilité de leur apparition, soustraite à la tutelle et dispensée de l’agrément du hasard, de même la production de ces rêves d’Atlantique et d’Italie cessa d’être soumise uniquement aux changements des saisons et du temps.
Je ne me représentais pas alors les villes, les paysages, les monuments, comme des tableaux plus ou moins agréables, découpés çà et là dans une même matière, mais chacun d’eux comme un inconnu, essentiellement différent des autres, dont mon âme avait soif et qu’elle aurait profit à connaître. Combien ils prirent quelque chose de plus individuel encore, d’être désignés par des noms, des noms qui n’étaient que pour eux, des noms comme en ont les personnes. Les mots nous présentent des choses une petite image claire et usuelle comme celles que l’on suspend aux murs des écoles pour donner aux enfants l’exemple de ce qu’est un établi, un oiseau, une fourmilière, choses conçues comme pareilles à toutes celles de même sorte. Mais les noms présentent des personnes — et des villes qu’ils nous habituent à croire individuelles, uniques comme des personnes — une image confuse qui tire d’eux, de leur sonorité éclatante ou sombre, la couleur dont elle est peinte uniformément comme une de ces affiches, entièrement bleues ou entièrement rouges, dans lesquelles, à cause des limites du procédé employé ou par un caprice du décorateur, sont bleus ou rouges, non seulement le ciel et la mer, mais les barques, l’église, les passants. Le nom de Parme, une des villes où je désirais le plus aller, depuis que j’avais lu la Chartreuse, m’apparaissant compact, lisse, mauve et doux, si on me parlait d’une maison quelconque de Parme dans laquelle je serais reçu, on me causait le plaisir de penser que j’habiterais une demeure lisse, compacte, mauve et douce, qui n’avait de rapport avec les demeures d’aucune ville d’Italie, puisque je l’imaginais seulement à l’aide de cette syllabe lourde du nom de Parme, où ne circule aucun air, et de tout ce que je lui avais fait absorber de douceur stendhalienne et du reflet des violettes. Et quand je pensais à Florence, c’était comme à une ville miraculeusement embaumée et semblable à une corolle, parce qu’elle s’appelait la cité des lys et sa cathédrale, Sainte-Marie-des-Fleurs. Quant à Balbec, c’était un de ces noms où comme sur une vieille poterie normande qui garde la couleur de la terre d’où elle fut tirée, on voit se peindre encore la représentation de quelque usage aboli, de quelque droit féodal, d’un état ancien de lieux, d’une manière désuète de prononcer qui en avait formé les syllabes hétéroclites et que je ne doutais pas de retrouver jusque chez l’aubergiste qui me servirait du café au lait à mon arrivée, me menant voir la mer déchaînée devant l’église et auquel je prêtais l’aspect disputeur, solennel et médiéval d’un personnage de fabliau.
Et encore, même à ce point de vue de simple quantité, dans notre vie les jours ne sont pas égaux. Pour parcourir les jours, les natures un peu nerveuses, comme était la mienne, disposent, comme les voitures automobiles, de « vitesses » différentes. Il y a des jours montueux et malaisés qu’on met un temps infini à gravir et des jours en pente qui se laissent descendre à fond de train en chantant.
Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là, puisque c’était moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur, en les énonçant, d’exclure justement ceux-là, — les plus chers, les plus désirés — du champ des réalisations possibles. Même si par une invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon œuvre, je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l’amour.
Dans le cadre d’une série d’émissions sur Maurice Ravel diffusée jadis sur les antennes de France-Musique, le responsable de ladite série mit d’emblée en garde ses auditeurs contre la tentation de percer de force la personnalité un peu énigmatique de l’auteur du Boléro – musicien qui, au dire de Roland-Manuel, « n’avait d’autre secret que le secret de son génie » – tentative selon lui toujours décevante. Il raconta à ce sujet la mésaventure arrivée à l’un de ses proches, qui a sa place ici car elle résume de manière parfaite l’échec qui attend celui qui entend découvrir l’intimité psychologique d’une personne et ce que j’appelle son « identité personnelle ». L’ami en question, fils d’un imprimeur – mais imprimeur de quartier, c’est-à-dire d’affiches et d’affichettes, de billets, de formules pouvant être utilisées par de nombreuses personnes ou collectivités dans telle ou telle circonstance : cette précision peut seule mettre sur la voie de la solution de l’énigme proposée aux auditeurs de France-Musique par le présentateur de l’émission et est indispensable à la compréhension de sa solution, comme on va le voir –, reprit à la mort de son père la succession de l’imprimerie et, en faisant l’inventaire des lieux au lendemain des funérailles, tomba sur une épaisse enveloppe cachetée portant, inscrite de l’écriture de son père, la mention À ne pas ouvrir. Déférant au vœu posthume de son père, et quoique rongé par la curiosité, notre imprimeur respecta le secret paternel pendant environ six années, longues à passer, au terme desquelles il se décida à violer le secret et à ouvrir l’enveloppe. Ce qu’il trouva dans l’enveloppe, je vous le laisse deviner, ajouta le musicologue ; mais je vous livrerai la clef de l’énigme à la fin de cette série d’émissions, soit vendredi prochain vers midi. C’est ainsi que nous dûmes attendre cinq jours, l’émission ayant débuté un lundi matin, qui furent également longs à passer, pour apprendre que l’enveloppe mystérieuse contenait une centaine d’étiquettes identiques sur lesquelles était imprimée la mention qui figurait sur l’enveloppe : À ne pas ouvrir.
Ce que l’imprimeur junior avait pris pour une injonction testamentaire n’était ainsi que le simple repère par lequel son père avait signalé l’enveloppe où se trouvait le stock d’une formule banale destinée à sa clientèle. Le présentateur de l’émission avait pris soin de nous prévenir, dès le lundi, que la violation du secret s’était révélée décevante, – second indice en somme, après la précision sur la nature de l’imprimerie gérée par ses amis ; mais il aurait fallu un Sherlock Holmes pour savoir les utiliser. Pour décevante, elle le fut au-delà de toute attente ; et on s’imagine aisément la mine du fils qui dut regretter amèrement ces six années taraudées par une incertitude lancinante ; un peu comme l’héroïne de La parure, dans Maupassant, regrette à la fin de la nouvelle sa vie perdue, entièrement passée à rembourser un bijou réputé de grande valeur et qui se révèle finalement n’avoir jamais été qu’un faux. Non seulement l’enquêteur ne trouve rien, mais il trouve quelque chose qui est si l’on peut dire encore moins que rien : la simple répétition d’une formule qu’il connaissait déjà et avait ressassée pendant six ans, formule dont les imprimés enfin décachetés figurent une cruelle et ironique réplique. Cauchemar de structure abyssale, d’éternellement différer à ouvrir quelque chose alors qu’il n’y a rien à ouvrir, sinon l’invitation à ne pas ouvrir répétée à l’infini, comme par le fait d’une machine détraquée dont on ne peut plus interrompre la production.
Ainsi notre imprimeur ne tombe pas sur un secret décevant, mais sur rien (tel quelqu’un qui ouvre une porte fausse et s’écrase contre un mur). « À ne pas ouvrir » ne cache rien et n’ouvre sur rien. On connaît le mot célèbre d’Héraclite : « Le dieu qui est à Delphes ne cèle ni ne décèle, mais il fait signe ». L’oracle rendu par la lettre décachetée est beaucoup plus obscur : il ne cèle ni ne décèle, mais en plus ne suggère rien. Il en va de même du sentiment de l’identité personnelle, qui est elle aussi comme une enveloppe dont le contenu est vide, ou si l’on préfère rempli d’un même message muet, répété à l’infini et sans variation significative.
Du reste, lorsqu’on dit de quelqu’un qu’on le « connaît bien », on veut généralement dire par là qu’on a repéré le caractère répétitif de son comportement et qu’on est par conséquent à même de prévoir, presque à coup sûr, son comportement dans telle ou telle circonstance donnée. Ce qui signifie qu’on a bien compris son « rôle » (que l’espagnol rend parfaitement par le mot papel, le papier, le texte) et sa logique répétitive. Or il va de soi que ce rôle concerne son comportement social et que par conséquent la personne que l’on dit ainsi connaître n’est pas une identité personnelle mais une identité sociale, – le « suivi » de son comportement qui se répète à l’instar des formules répétitives contenues dans l’enveloppe de l’imprimeur.
On pourrait naturellement objecter que l’imprimeur fils aurait pu trouver, au lieu de ce qu’il a réellement trouvé, quelque chose de tout autre : par exemple « C’est moi qui ai étranglé la fillette », comme dans La petite Roque de Maupassant, ou encore « C’est moi qui ai tué la vieille », comme dans Crime et châtiment de Dostoïevski. Mais il s’agirait, là encore, d’un renseignement concernant des faits, socialement observables ou vérifiables, même si la tâche est parfois malaisée ou même impossible ; pas de l’expression d’un état d’âme. Ce qui « parlerait » ainsi, ce serait toujours l’identité sociale. Ce qui en revanche ne dit jamais rien, c’est l’identité personnelle. L’enveloppe absolument vide, comme c’est le cas dans l’anecdote rapportée plus haut, est le cas général dont tous les autres ne sont que des variantes ou des figures apparemment différentes.
L’élan est venu, politiquement, en 1967, des langues du marxisme, de la langue de la psychanalyse en train de se publiciser, des langues d’un internationalisme en voie de développement qui se reliaient aux modes d’expression du cinéma et aux langues de la pop culture. Une nouvelle façon de parler d’une insolence sexualisée dans son ensemble en sortit, qui répliquait aux exigences de la « société dominante », à chaque argument ou non-argument adverse, que la vie était ici et maintenant, que le savoir était ce qu’on avait soi-même, et qu’on se fichait du reste.
De nombreuses autres langues se sont mélangées, de tous les coins et recoins imaginables, de 1967 à 1970 : avec des bouts scientifiques, actionnistes, performés, spontanéistes extraits de la langue du mouvement ouvrier, des langues et façons de parler pédagogiques, pédantes, virulentes, didactiques, euphoriques, cabotines, magouilleuses, impitoyablement ouvertes, autopromotionnelles, paranoïaques, narcissiques, relax, confuses, touchantes, revendicatives, alimentées par des notes d’amour. On peut étirer la série, dans plein de directions, et c’est justement là que ça se passe : dans ce brouhaha de tout ce qui avait, comme d’un coup d’un seul, réussi à devenir public, il y avait pour la première fois (et tel qu’il apparaissait, pas juste « pour moi ») quelque chose comme la possibilité d’une connexion de son propre parler avec un espace public, avec un nouveau type de réalité s’imposant publiquement, connexion auparavant seulement postulée, pressentie, voulue, laborieusement construite dans des discussions de bars.
La langue officielle allemande a tout fait pour souligner que tous ces registres vivifiants, les uns comme les autres, s’enracinaient dans la « non-Allemagne » ou la « délinquance » si souvent invoquées. Ce qui revenait à une expulsion officielle. La possibilité d’une parole publique à soi s’est faite dès le départ depuis cet exil imposé. On ne pouvait accéder à la vivacité et à une raison politique qu’à partir des innombrables positions du « pays dénommé Étranger ». L’écriture publique a commencé par une forme de transgression : sur tracts. Sur les tracts, je lisais les mots à « moi » qui passaient. Une langue écrite était venue à moi par les airs, encore lisible le lendemain, défendable, sans raison d’en rougir, à la différence des tentatives poétiques antérieures ou de la scientificité hésitante des bagages de séminaire.
Ma première citoyenneté allemande fut donc une citoyenneté universitaire non-universitaire, parce que le tout se développa dans l’université et n’aurait pu se déployer ailleurs, dans une université en plein épanouissement, en pleine ouverture (du côté estudiantin), à la fin des années 1960. Dans une conférence des années 1980, l’historien berlinois des religions Klaus Heinrich a qualifié les actions des étudiants de l’époque de « dernière déclaration d’amour d’une génération d’étudiants à l’institution universitaire ». C’est beau et ça vise juste. Infiniment grand et principalement désintéressé était l’espoir de pouvoir transformer l’université en un bout de pays où vivre. Tant de candeur pour un monde meilleur…
Mais plus tôt (et rattrapé par lui-même), le réveil des langues et « l’amour de l’institution universitaire » chez les étudiants se sont éteints. Au cours des années 1970, une partie de ceux qui avaient quitté les mille pôles entreprirent de ramener la diversité des langues à des règles langagières dogmatiques et à des plateformes partisanes (en musique, à l’uniformité un peu bébête de la rythmique new wave). L’université fut abandonnée pour établir des bases (la plupart du temps inexistantes) dans les usines ; quiconque se laissait rencontrer langagièrement en dehors de la « contradiction centrale » était « out » dans le cercle des athlètes ML (tous haltérophiles poids lourd et pleinement responsables des processus historiques).