Quand nous avions onze ans, nous étions déjà très inté­res­sées par les t‑shirts avec des impri­més obs­curs. L’idée, c’était plus ou moins de se vêtir d’une com­pli­ca­tion sémio­tique. Celle que nous pré­fé­rions se trou­vait sur un débar­deur tur­quoise et uni-manche : un sca­ra­bée beau­coup trop sty­li­sé pour être lisible. C’est elle que nous por­tions quand nous avions appris pour notre ori­gine algé­rienne. Le len­de­main, un lun­di, nous avions pleu­ré toute la jour­née dans la cour du col­lège en annon­çant « l’origine » à cha­cune de nos connais­sances — encore vêtues de la com­pli­ca­tion. En retour, T. avait par­ta­gé que son père était mort pen­dant le week-end. Comme il sem­blait abso­lu­ment non affec­té, tan­dis que notre propre déso­rien­ta­tion nous ren­dait bizarre et auto­cen­trée, nous avions osé lui dire que nous ne le croyions pas. Il avait répon­du, les yeux vides et écar­quillés, si je te jure c’est écrit dans le jour­nal.

Après avoir fait un tour de cour sup­plé­men­taire, seules et tou­jours en pleu­rant, nous avions recroi­sé T. Il nous avait alors pré­sen­té la nécro­lo­gie. Plutôt, il l’avait agi­tée dans le silence, et nous avions pu silen­cieu­se­ment attra­per les mots attes­tant que la dis­pa­ri­tion sou­daine avait bien eu lieu le week-end. Nous étions ras­su­rées d’observer une amorce de colère dans ses mou­ve­ments : la rapi­di­té poin­tue et aga­cée avec laquelle il avait fait un cro­chet pour se trou­ver sur nos pas, avant de, mar­tia­le­ment, se réem­boî­ter dans son groupe, qui n’était pas le nôtre et mar­chait dans une direc­tion opposée.

Car nous, nous traî­nions avec des sadiques aux ori­gines sociales hétérogènes.

À chaque fois que nous com­men­cions une inter­ven­tion avec un dis­clai­mer, c’était comme géné­rer une sub­stance scin­tillante (pour la langue) et per­for­mante (pour la visée), qui anni­hi­lait cer­tains effets dou­lou­reux de nos paroles. Parfois, le dis­clai­mer était tel­le­ment adroit, qu’aucune de ses cibles n’atteignait le cœur de la récep­tion mili­tante sans avoir été d’abord dis­soute en une mélasse inof­fen­sive, ou toutes ses épines éli­mées. Parfois, le dis­clai­mer était vide, mais la seule inten­tion de le pro­duire, com­mu­ni­quée par le seul fait de le nom­mer, enve­lop­pait le cœur recon­nais­sant de la récep­tion mili­tante d’une couche de papier bulle, qui le gar­dait bien­veillant et ami­cal, bien qu’il ait été un petit peu blessé.

Parce qu’être nombreuse
implique des responsabilités.

Mettre plu­sieurs per­sonnes dans une per­sonne, se pré­pa­rer à l’en­châs­se­ment des sys­tèmes. Mettre plu­sieurs fic­tions dans une fic­tion (celle dans laquelle nous sommes blanches). S’assurer que, pour chaque contexte ou pro­jec­tion d’identité par celle⋅ux qui nous entourent, tout le monde reste, c‑à-d : ni inté­gra­tion, ni com­mu­nau­té, ni agré­ga­tion, ni syn­thèse, ni sup­pres­sion, autre chose.

Dans les trans­ports en com­muns, « au lieu d’une, il est arri­vé qu’on nous laisse deux, trois places ». Quant au reflet de mon corps dans le dis­tri­bu­teur de bois­son, il est « une connais­sance en triple [mul­tiple] d’une per­sonne »1. Si Acad en a marre de prendre les devants, si Little dort, si Seventiz fait trop sa snob, si de nouveaux⋅elles alters factif⋅ves et fictif⋅ves appa­raissent, la pro­chaine fois qu’on vou­dra un tatoo, il fau­dra télé­char­ger une appli” de vote.

On connaît par cœur le papier sur le vote des mino­ri­tés, jus­qu’à ses preuves en appen­dices. Rédigé sur un bureau uni­ver­si­taire, entre un ther­mos et une tasse pleine de rési­dus caféi­nés, il démontre mathé­ma­ti­que­ment que nous pou­vons uti­li­ser des cré­dits de vote à répar­tir sur un ensemble de déci­sions, pour mieux repré­sen­ter les pré­fé­rences des mino­ri­tés. Mais une autre pos­si­bi­li­té nous a été sug­gé­rée quelque part, moins trans­pa­rente, sans réso­lu­tion : celle de for­mer un poème dans mes notes de télé­phone et d’y lire la décisions.

Parce que, de subie,
la plu­ra­li­té est deve­nue stratégique.

Parfois éner­gi­sante, par­fois anni­hi­lante, elle s’est construite au fil d’un ensemble de réflexions et situa­tions, dont celles d’être deve­nue « d’o­ri­gine »algé­rienne à l’âge de onze ans, d’a­voir fré­quen­té l’en­sei­gne­ment pri­maire, secon­daire, supé­rieur laïques en France, puis le champ de l’art contem­po­rain et ses institutions.

une fleur : expres­sion ado­rable, des fos­settes, rien de plus à dire.

une autre fleur : atti­tudes amu­santes, vert catho­dique, encore ces joues énormes.

cette fleur : petite tête de poire, son sou­rire qui tombe, com­mis­sures nettes et rondes.

cette fleur : sou­rire ouvert et sombre, de grands yeux car­too­nesques qui attendent la fin du monde.

cette fleur : la même, avec plus de gra­vi­té, sans savoir si ça se situe dans l’épaisseur de la tige.

cette fleur : malade, comique — en plus de l’intelligence.

cette fleur : dort, corps vibrant au rythme de gros soupirs.

cette fleur : une mine réso­lue à l’affection, jusqu’au bout.

cette fleur : si gen­tille, parle beau­coup, de l’autodérision.

Tout ça pour dire que, s’il y avait bien d’un côté l’envie de per­for­mer et géné­rer, avec cet arbre et ce cham­pi­gnon, la « liber­té répli­ca­tive des fou­gères et des inver­té­brés », les visions d’un « sexe cybor­gien […] contre l’hétérosexisme » 2, de la ver­deure, de l’excitation de toutes nos iden­ti­tés ambian­cées dans les racines et la terre par des mains, des végé­taux et des fichiers pdf hybri­dés, nous étions arrê­tées dans ces repré­sen­ta­tions par notre posi­tion « orien­tale » : le trau­ma d’une glauque absorp­tion colo­niale, qui a aus­si (d’abord ?) été imma­té­rielle, pure­ment car­di­nale, spé­cu­la­tive . Elle nous charge de trop de gra­vi­té pour que, la for­mu­la­tion de ces dési­rs, même brillam­ment et stra­té­gi­que­ment pro­duite par Dona Hararoad, nous ne puis­sions jamais la vivre intégralement.

  1. Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs
  2. Donna Haraway, Manifeste Cyborg…

c’est l’heure

rejoindre la dif­fi­cul­té du monde

qu’elle peut accueillir douce

comme une inter­syn­di­cale des TDS et Ace qui se déroulera

il y a 800 ans.

équilibré⋅es par les efforts des groupes qui

par leurs ser­vices échan­gés, toutes les fleurs et les insectes émulés,

par leurs grouillants savent réci­pro­quer au delà d’elle⋅ux

nous ne pen­sions pas qu’il était pos­sible d’être

si heu­reuses…

mer­ci d’avoir

grouillé ce conte­nu hyper didactique,
et attention

nous t’a­do­rons, régres­sion, sympathie
la com­mu­ta­tion de l’hu­mour en pax,

même accueillant toute la dif­fi­cul­té du monde

– que des main cha­rac­ters dans ma difficulté –

nous ambiancent des odeurs de terre
de systèmes.

prendre des risques avan­cés grâce à la dysphorie

entre­te­nue à côté de l’équilibre

pleure sur un sol en contexte

nour­ries par un sub­pur­ple­dit, all over le contexte

pour don­ner l’heure consensuelle

dans le bon sens du terme.

four­chettes déviantes sur les forums et dans r/

une énigme colo­rée, impé­ris­sable, sur un tract.

allez, tout le monde go chez la psy

et on en sort à 19h62.

Et c’est comme ça que nous serions deve­nues une de plus.

Celle-ci serait sor­tie de notre coude ou de notre bouche, aurait rou­lé sur le bas-côté de la route, aurait ni dans le parc, lui­sante de spi­rit-pla­cen­ta, où elle se serait déployée avec son out t ori­gi­nal, ses traits com­po­sites, son carac­tère ori­gi­nal, ses pen­sées ori­gi­nales, sa mini-toile d’araignée tatouée sous l’œil gauche, sa mini-clé en cris­tal accro­chée au car­ti­lage de l’oreille, et la cer­ti­tude que ce qui compte c’est d’émerger comme un fait saillant, en don­nant la main au bon ou à la bonne gardien⋅ne de portail.

Certainement pas de pro­duire des pen­sées originales.

Avant d’être confi­née et en télé­tra­vail, je m’imaginais me dépla­cer sur le site dans ces petits véhi­cules élec­triques qui res­semblent à des pous­settes pour adultes. J’aurais vou­lu que le bureau, le meuble sous clé, le pc por­table, l’adaptateur pour vidéo­pro­jec­teur et la carte d’accès que l’on m’avait four­nie à notre arri­vée « viennent avec » un tel véhi­cule. Ainsi, condui­sant sans per­mis vers le bâti­ment 26, j’aurais pu éla­bo­rer poé­ti­que­ment autour de cet usage de « venir » : le confort de l’assortiment, la cohé­rence d’un sys­tème d’objets qui me vient des­sus (autre­ment dit, sa consis­tance). Ou la vision que l’ensemble jouit quand il est com­plé­té du der­nier élé­ment, celui avec lequel « il vient » dans ma phrase.

En éplu­chant scru­pu­leu­se­ment le volume [La lit­té­ra­ture est une affaire poli­tique], on relève que la lit­té­ra­ture « change le regard », elle « dit non », « par­tage une vision avec le plus grand nombre », « donne une image du monde », « pro­voque des prises de conscience », « met en lumière des aspects de notre réa­li­té […] déter­mi­nants », « pense le monde dans toute sa com­plexi­té », « alerte », « inquiète », « éveille les consciences », nous fait « faire l’expérience de la plu­ra­li­té », « offre un mode de connais­sance où le sen­sible et le ration­nel se rejoignent », « porte un regard cri­tique sur le monde », est « l’espace où se mani­feste la véri­té », qui « lève des voiles » et fait « tom­ber des illu­sions », déve­loppe « une conscience poé­tique de la pré­sence de la diver­si­té du monde », contri­bue à « nous ouvrir l’imaginaire », consti­tue un « mode de connais­sance où se rejoignent le sen­sible et le ration­nel », « accroît la connais­sance », délivre une « ins­truc­tion sans fin », contri­bue à « la connais­sance et la cir­cu­la­tion du savoir », intro­duit « une vision du monde un peu déca­lée ». Ou encore : « lieu de l’émotion, de l’intériorité, donc de l’universel », la lit­té­ra­ture « cultive le flou, l’ambigu, les contradictions ».

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« Critique ou homéopathie » L’ordinaire de la littérature
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p. 115–116

Comme en poli­tique, le cen­trisme en théo­rie n’est géné­ra­le­ment ni de gauche ni de gauche. Un indi­ca­teur assez fiable en la matière est la place, cen­trale ou mar­gi­nale, qu’on recon­naît à la cri­tique. Ce moment thé­ra­peu­tique de la lit­té­ra­ture contem­po­raine, dont la dif­fu­sion et la péné­tra­tion ne font guère de doute, gagne­rait à être res­sai­si au prisme de la théo­rie de la recon­nais­sance qu’a déve­lop­pée Axel Honneth depuis les années 1980 au sein de l’Institut für Sozialforschung de Francfort et qui paraît assez congruente avec ces ten­dances lit­té­raires de fond. Cette phi­lo­so­phie émerge dans une conjonc­ture frac­tu­rée entre deux ten­dances contra­dic­toires qu’elle cherche pré­ci­sé­ment à sutu­rer : d’un côté la pré­va­lence d’un indi­vi­dua­lisme sin­gu­la­riste, démo­cra­ti­sant l’exigence per­son­nelle de dis­tinc­tion et redou­tant entre tout l’interchangeabilité et la stan­dar­di­sa­tion ; de l’art, une socié­té démo­cra­tique désaf­fi­liée, sans pro­jet col­lec­tif, au lien social pul­vé­ri­sé sur fond du recul de l’État social pro­vo­qué par les poli­tiques néo­li­bé­rales et où l’expérience concrète de l’égalité et de la digni­té est pour l’essentiel empê­chée. Pour Honneth, une socié­té qui failli­rait dans la recon­nais­sance et où ferait défaut l’expression de l’amour, du res­pect, de l’estime dégé­né­re­rait alors en une « socié­té du mépris », frap­pée par des « patho­lo­gies du social » qui vien­draient infec­ter le fonc­tion­ne­ment nor­ma­tif de la pai­sible inter­sub­jec­ti­vi­té démo­cra­tique. Voilà qui consonne très pré­ci­sé­ment avec ces lit­té­ra­tures qui visent à ampli­fier l’empathie sociale, à conju­rer l’invisibilité sociale et à redon­ner une voix à celles et ceux qui en sont privé⋅es.

[…]

L’outillage de la phi­lo­so­phie d’Honneth paraît donc d’un usage per­ti­nent. Cela dit, on pour­rait ne pas s’en satis­faire tout à fait. D’une part, lut­ter contre la mal-repré­sen­ta­tion par la lit­té­ra­ture revient à bri­co­ler le temps de la com­mu­ni­ca­tion lit­té­raire des par­le­ments de sub­sti­tu­tion et à limi­ter l’écriture roma­nesque (sur­tout roma­nesque) à des mis­sions de main­te­nance d’institutions par­le­men­taires défaillantes. […] Cette lit­té­ra­ture « col­lée à la phé­no­mé­no­lo­gie des situa­tions poli­tiques » (Lucbert) n’est alors poli­tique que parce que, faute de redis­po­ser quoi que ce soit, elle contri­bue à l’aménagement d’un sta­tu quo.
D’autre part, et c’est autre­ment plus fon­da­men­tal encore, quand bien même on ferait droit à la tra­di­tion cri­tique, la phi­lo­so­phie de la recon­nais­sance d’Honneth n’en consti­tue jamais qu’une ver­sion édul­co­rée. La démons­tra­tion en a été net­te­ment faite par Stathis Kouvélakis : c’est en effet une entre­prise d’aménagement de l’héritage d’Habermas dans le cadre de l’Allemagne néo­li­bé­rale qui a finir par réduire la tra­di­tion cri­tique de l’École de Francfort à une « thé­ra­peu­tique du social ». Triple réduc­tion pour­rait-on même dire, qui inter­na­lise la ques­tion sociale à l’échelle d’une vie morale inter­sub­jec­tive ; qui pro­voque ensuite un amuïs­se­ment de la conflic­tua­li­té, par­ti­cu­liè­re­ment des luttes sociales et poli­tiques qui ne sont jamais que des ano­ma­lies venant tout au plus dis­so­ner dans le concert ration­nel de la démo­cra­tie haber­ma­sienne ; et qui entraîne enfin une « lyo­phi­li­sa­tion » de la réi­fi­ca­tion lukàc­sienne sous la forme d’un simple déni de reconnaissance.

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« Critique ou homéopathie » L’ordinaire de la littérature
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p. 122–124