Y a un truc chez moi avec la france et le fran­cais. Pas chez mes potes du quar­tier, pas a l école, ya de la france et du fran­cais nule part ailleurs. Mes seurs plein de fois parlent en fran­cais avec ma mere, qui leur répond en español. Des fois quand elles veulent par­ler de moi, ou d un truc qu elles veulent me cacher, elles comencent a par­ler en fran­cais bou­bou­bou dada­da grgr­gr pou­ti pou­tou. Moi je com­prend rien mais je com­prend. Ya bea­coup de livres chez moi qui sont en fran­cais. Je les ouvre et je lis et c est trop drole.Ca n a rien avoir avec coment mes seurs et ma mere parlent quand elles parlent en fran­cais. Ya plein de petits trucs mignons sur les letres, des accents a l envers, des petits toits de mai­son, des machins sous les c, des doubles par­tou pp tt mm ss ff ee 11 nn.

Quand je joue a la secré­taire je pré­pare d abord bien mon bureau. Je mets un tas de livres en fran­cais, des cahiers de l école et une banane.
Ring ring. La banane sonne. Oui alo ? Oui mon­sieur je fais ca tout de suite.
Et la je prends un livre en fran­cais et je le récite a voix haute :

EH BIÊNN ! MONNSSIÉOURR DÉ RASTIGGNAK, TRAHITÉSS CÉ MONNdÉ CoMÉ il MÉrItÉ dÉ LeTRE

Et le job est fait, Je passe a la tache sui­vante. Ring ring. Je suis une bone secrétaire

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« La Frranss » Tupamadre
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p. 41

On prend le bus. Blindé. Puant. Bien sur le son a fond sur le pro­grame de radio de Petinati. Tous les conduc­teurs de bus tou­jours écoutent Petinati. C est un mec qui apelle des couples pour regler leurs dra­ma d amour en live. Les mecs il leur parle nor­mal, les meufs il leur parle come des enfants de cinq ans qu il veut bai­ser. Ma mere des qu elle rentre dans les bus, avant de payer le tiket elle insulte Petinati. J ai la tunique de l école trem­pée de trans­pi­ra­tion. Des que la porte du bus s ouvre pour lais­ser des gens des­cendre ou mon­ter, ma mere me fait un geste de poule pour me dire de ven­ti­ler mes aisselles.
Ya tou­jours des per­so­nages dans le bus. La y a un vieux mon­sieur qui pue la pisse et mar­mone des trucs. Un bour­ré qui chante des chan­sons de peña­rol. Une dame folle qui crie SUSANA ! SUSANA ! au fond du bus. Une mere qui tape son enfant parce quil arete pas de bou­ger. Les gens col­lés au fenetres qui ouvrent que un cen­ti­metre. La radio a fond. Raconte a oncle Petinati, tu fais quoi quand tu te sens toute seule dans ton lit avec tes petits dou­dous ? Une masse de gens des­cend. Air. Place. Un siege. Assied toi ma petite. Je m assoi dan les sieges qui sont a l envers et regardent vers le fond. Je vois la vitre pous­sié­reuse de l arriere du bus et un autre bus der­riere. On dirait a chaque arret qu il va défon­cer notre bus. La cha­leur m endort tout en me donant un peu la gerbe. Mes yeux von en arriere tous seuls, mes pau­pieres s entre­ferment. Je me réveille a chaque fois a cause de la folle qui arrete pas de crier SUSANA !
On se leve pour des­cendre. La dame qui crie SUSANA ! prend ma mere par le poiñet et la retient dans le bus. J ai peur, je crie NO ! MAMA !. La folle regarde ma mere dans les yeux et crie SUSANA !. Ma mere fait rien, elle la regarde juste. Je prend ma mere de l autre poiñet et la tire vers moi. MAMA ! De l autre coté la folle tire aus­si et crie SUSANA ! Le conduc­teur du bus cri DEGAGEZ MA PORTE ! La folle raproche sa tete de ma mere. SUSANA ! JE PENSAIS QUE T ETAIS MORTE. C EST TOI ! T AS PAS CHANGÉ SUSANA ! JE PEUX PAS CROIRE ! La folle se jete dans les bras de ma mere. Ma mere me lache et met ses bras autour de la folle. La folle se calme. Elles se séparent La folle me regarde. Ta mere était la meilleure. Bien sur elle est vivante je savais moi. Qui aurait pu la tuer ?
On des­cend du bus. Ma mere dit rien.
Je lui demande Cest qui Susana ?
Elle me regarde.
Rien.
C est toi ?
Rien.

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« Dames bizarres 2 » Tupamadre
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p. 39–40

On marche main dans la main, come tou­jours. Elle me caresse la main avec son énorme pouce. Moi ce que j aime c est sen­tir son doigt déforme. Son doigt du milieu qu elle s est cas­sé une fois avant, quand j étais pas née. Le bout du doigt il pen­dait, presque déco­lé du reste du doigt. On a réus­si a le coudre. Maintenant il a des cica­trices et une cou­leur un peu vio­lete. Une tex­ture de soie un peu. J adore le cares­ser. A chaque fois essaye de me sou­ve­nir dans quelle main il est. Je dis a ma mere que j oublie tou­jours sur quel main il est son doigt déforme que j aime. Elle me dit oui, nor­mal, c est parce qu il change de main. C est vrai.

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« Dames bizarres 1 » Tupamadre
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p. 37

Tu écri­ras, me dis-je, mais com­ment écrire des livres qui se lisent ? Et sur quels sujets assez pres­ti­gieux et assez bien connus de toi pour pou­voir espé­rer des lec­teurs ? Et avec quel style, quelle élé­gance dans la langue pour évi­ter de les las­ser ? Admettons qu’il y ait des lec­teurs. Le temps pas­sant, les livres ne s’ajoutent-ils pas de jour en jour aux livres au point de faire dédai­gner, pour ne pas dire négli­ger, les plus anciens ? Ils dure­ront bien quelques années ? Combien ? Cent ? Mille ? Dix mille ? Donne-moi l’exemple d’un seul, par­mi tant de mil­liers ? Et comme tout doit finir, que le monde se renou­velle par cycles, comme le veut l’Académie, ou qu’il doive avoir un début et une fin, quelle impor­tance après le dixième jour ou dix mille myriades d’années ? Aucune : dans l’un ou l’autre cas, c’est la même chose au regard de l’éternité. Et pen­dant ce temps, tu te seras tor­tu­ré d’espoir, tour­men­té de crainte, épui­sé sous le tra­vail, et tu auras man­qué tout ce que la vie réserve d’agréable. […]

Rien d’étonnant, donc, à ce que j’aie dû m’enflammer d’une pareille pas­sion. Il est en revanche éton­nant qu’après avoir com­pris tout cela, je le puisse encore ; et pour­tant cet appé­tit insen­sé a per­sis­té. Les aspi­ra­tions de César et de tous ces hommes étaient stu­pides, mais mon appé­tit de gloire, au milieu de tant d’embarras et d’obstacles, était insen­sé, et pas seule­ment stu­pide. Et je n’ai cepen­dant jamais dési­ré gloire ou hon­neurs ; je les ai même mépri­sés. J’aurais en effet envie qu’on sache que je suis mais je ne sou­haite pas qu’on sache quel je suis.

Scribes, inquam, quo­mo­do legen­da ? Et de qua re prae­cla­ra et adeo tibi nota ut desi­de­rare legentes pos­sint ? quo sty­lo, qua ser­mo­nis ele­gan­tia, ut legere sus­ti­neant ? Sit ut legant ? nonne aeuo prae­ter­la­bente, in sin­gu­los dies fiet auc­tio, ut prius scrip­ta contem­nan­tur, nedum negli­gan­tur ? At dura­bunt ali­quot annis ? quot ? cen­tum ? mille ? decies mille ? ostende exem­plum, uel unum inter tot mil­lia ? Atque omni­no cum desi­tu­ra sint etiam, si per redi­tus mun­dus renoua­re­tur, ut Academici uolunt, non minus quam si, ut ini­tium habuit, et finem accep­tu­rus est, nil inter­est an post deci­mam diem, an decem mil­lia myria­dum anno­rum ? Nihil utrumque, et ex aequo ad aeter­ni­ta­tis spa­tium. Interim tu dis­cru­cia­be­ris spe, metu tor­que­be­ris, labo­ri­bus ene­rua­be­ris ? quic­quid uitae est reli­quum suauis amittes. […] 

Ergo nil mirum est me illo amore coac­tum fla­grare ; at nunc mirum est, his intel­lec­tis, posse ; et tamen man­sit haec sto­li­da cupi­di­tas. Nam Caesaris et illo­rum stul­tum fuit consi­lium ; at cupi­di­tas mea glo­riae, inter tot, et aduer­sa, et impe­di­men­ta, sto­li­da non tan­tum stul­ta. Non tamen unquam concu­piui glo­riam aut honores, imo spreui : cupe­rem notum esse quod sim, non opto ut scia­tur qua­lis sim.

 

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Le livre de ma vie [De Vita Propria, 1575–1576]
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chap. 9  : « Réflexions sur la manière de per­pé­tuer son nom »
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trad.  Jean-Yves Boriaud
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p. 50–52

J’avais cou­tume, au grand éton­ne­ment de beau­coup, de me cau­ser de la dou­leur, […] parce que je pen­sais que le plai­sir consis­tait dans l’apaisement de la dou­leur pré­cé­dente : si, donc, la dou­leur est volon­taire, il est facile de l’apaiser. Et parce que je sais d’expérience que je ne peux jamais être tota­le­ment exempt de dou­leur, et que si d’aventure cela se pro­duit, me pénètre l’esprit un élan­ce­ment tel­le­ment pénible que rien ne peut être plus gênant, si bien qu’une dou­leur est un moindre mal, ou bien une cause de dou­leur dépour­vue de honte ou de dan­ger, j’ai ima­gi­né de me mordre les lèvres, de me tordre les doigts de me pin­cer jusqu’aux larmes la peau et le muscle déli­cat du bras gauche ; et grâce à ces pré­cau­tions, j’ai vécu jusqu’à pré­sent dans la dignité.

Naturellement, je crains les lieux éle­vés, même très ouverts et ceux où je pour­rais soup­çon­ner la pré­sence de chiens enra­gés. J’ai aus­si souf­fert de temps à autre d’amour héroïque, au point de pen­ser me sui­ci­der ; je soup­çonne que cela doit arri­ver aus­si à d’autres, bien qu’ils ne le men­tionnent pas dans leurs livres.

Fuit mihi mos (de quo plures admi­ra­ban­tur) ut cau­sas dolo­ris, si non habe­rem, quae­re­rem […], quod arbi­tra­rer uolup­ta­tem consis­tere in dolore prae­ce­den­ti seda­to : si ergo uolun­ta­rius sit dolor, facile seda­ri pote­rit. Et quo­niam expe­rior me nun­quam posse pror­sus carere dolore, et si modo contin­gat, subit in ani­mum impe­tus qui­dam adeo moles­tus, ut nihil pos­sit esse grauius, ut mul­to minus malus sit dolor, aut dolo­ris cau­sa, in qua nul­la pror­sus inest tur­pi­tu­do per­icu­lu­mue. Itaque ob hoc, mor­sum labii, et digi­to­rum dis­tor­sio­nem, et com­pres­sio­nem cutis ac tenuis mus­cu­li bra­chii sinis­tri usque ad lachri­mas exco­gi­taui ; quo prae­si­dio sine calum­nia adhuc uiuo.
Natura, alta loca timeo quam­quam latis­si­ma ; et ea ubi sus­pi­cio­nem rabiei canis habue­rim. Laboraui inter­dum etiam amore heroi­co, ut me ipsum tru­ci­dare cogi­ta­rem ; uerum talia etiam aliis acci­dere sus­pi­cor, licet hi in libros non referant.

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Le livre de ma vie [De Vita Propria, 1575–1576]
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chap. 6  : « Ma san­té »
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trad.  Jean-Yves Boriaud
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p. 38

105. Il n’existe pas d’instrument pour mesu­rer la cou­leur ; il n’existe pas de « ther­mo­mètre de la cou­leur ». Comment pour­rait-il en être autre­ment puisque « la connais­sance de la cou­leur » dépend tou­jours de la per­cep­tion indi­vi­duelle ? Ce qui n’a tou­te­fois pas empê­ché un cer­tain Horace Bénédict de Saussure d’inventer en 1789 un appa­reil nom­mé « cya­no­mètre », avec lequel il espé­rait mesu­rer le bleu du ciel.

106. La pre­mière fois que j’ai enten­du par­ler du cya­no­mètre, je me suis figu­ré une machine com­pli­quée pour­vue de cadrans, de mani­velles et de bou­tons. Mais ce que Saussure a en fait « inven­té » était une charte en car­ton com­por­tant cin­quante-trois car­rés décou­pés le long de cin­quante-trois échan­tillons de bleu numé­ro­tés, ou « nuances », ain­si qu’il les appe­lait : il suf­fit de bran­dir le car­ton au ciel et de trou­ver, au mieux de ses capa­ci­tés, l’échantillon qui cor­res­pond. Comme dans le Voyage aux régions équi­noxiales du Nouveau Continent de Humboldt (1807–1834) : « Nous obser­vâmes avec admi­ra­tion l’azur du ciel. Son inten­si­té au zénith nous parut cor­res­pondre au 41e degré du cya­no­mètre. » Si cette phrase me pro­cure un grand plai­sir, elle ne nous avance en rien – qu’il s’agisse de connais­sance, ou de beauté.

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trad.  Céline Leroy
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p. 46–47

62. Ce qui est du puri­ta­nisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien pei­gné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois ori­fices com­blés par une grosse queue vei­née, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choi­si­rai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauf­fer tout de suite le tison et pré­pa­rer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.

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trad.  Céline Leroy
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p. 31

52. Si vous y arri­vez, essayez de ne pas par­ler comme si les cou­leurs éma­naient d’un seul phé­no­mène phy­sique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de sur­faces, de volumes, de sources de lumière, de pel­li­cules, d’étendues, de degrés de soli­di­té, de solu­bi­li­té, de tem­pé­ra­ture et d’élasticité ont sur la cou­leur. Pensez à la capa­ci­té qu’a un objet d’émettre, de reflé­ter, d’absorber. de trans­mettre ou de dif­fu­ser la lumière ; pen­sez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la cou­leur d’une flaque ? Votre cana­pé bleu est-il tou­jours bleu quand vous pas­sez devant d’un pas hési­tant au beau milieu de la nuit pour aller cher­cher de l’eau à la cui­sine ; est-il tou­jours bleu si vous ne vous levez pas et que per­sonne n’entre dans la pièce pour le voir ? Quinze jours après notre nais­sance, nous com­men­çons à dis­tin­guer les cou­leurs. Pour le res­tant de notre vie, sauf perte totale ou par­tielle de la vue, nous sommes confron­tés à tous ces phé­no­mènes d’un coup, et appe­lons ce fouillis cha­toyant « cou­leur ». On pour­rait aller jusqu’à dire qu’il revient à l’œil de dis­cer­ner ces formes colo­rées de ce tout qui, en fait, cha­toie. C’est ain­si que « nous cir­cu­lons » dans le monde. D’aucuns l’envisagent sans doute comme la source de nos souffrances.

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trad.  Céline Leroy
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p. 26–27

48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de pro­fes­sion­nel. Quelqu’un que tu ver­rais en train de te bai­ser, dans le miroir, tou­jours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appar­te­ment éclai­ré par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette per­sonne te baise tou­jours par-der­rière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absor­bés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que bai­ser et être bai­sé de cette manière, dans cette pénombre bleue, face à ce miroir. Quel nom donnes tu à quelqu’un qui baise de la sorte ?

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trad.  Céline Leroy
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p. 25–26

Doibvent aus­si noter et entendre les scru­pu­leux, des­quelz enten­dions conso­ler la pusil­la­ni­mi­té, com­bien que soyons a aultres choses des­voyez, et soi­gneu­se­ment consi­dé­rer qu’il leur est moult expé­dient avec le conseil de ceulx qui ont charge de leur salut, faire et pro­cé­der contre leurs scru­pules ; affin que ain­si fai­sant, ilz puissent fina­ble­ment soy acous­tu­mer, ne les craindre point, ain­si que les char­pen­tiers acous­tu­mez, seu­re­ment et har­die­ment che­minent sur les toictz très haultz où les aultres non acous­tu­mez ad ce, seroint incon­ti­nent en péril de leur vie s’ilz atten­toint telle chose pré­su­mer. Aussi pensent et si consi­dèrent les pusil­la­nimes scru­pu­leux que aul­cu­ne­fois l’en­ne­my de gendre humain impugne l’homme par ordures de cogi­ta­tions, ain­si que a l’as­sault des villes et chas­teaulx est acous­tu­mé de faire avec ordures quel­conques l’on peult trou­ver. Aulcuneffois par tumulte soul­dain ou espou­van­te­ment incon­si­dé­ré et non pre­veu, ain­si que sem­bla­ble­ment, avec les ton­nerres des bom­bardes et aultres machines, ont cous­tume faire les impu­gna­teurs des for­tresses, et ain­si que les jocu­la­teurs et bour­de­reaux scaivent cau­ser paour et crainte es enfans non expers de ter­reur et hor­reur. Telz scru­pu­leux ne doibvent avoir cure ou soy eston­ner de telles choses, ne beau­coup liti­ger ou debatre avec elles ; ains plus tost si les vili­pendent et democquent, disant avec ung saint père : ton immon­dice soit sur toy, diable. Dieu est mon adiu­teur, ie ne crain­dray point car tu es immunde espe­rit ; ton œuvre est immun­dice. Je ne crain­dray point tes ter­reurs, assaultz et espouan­te­ment, car j’ay pour défen­seur cel­luy qui doibt venir toy iuger ensemble tous les vifz et mors.

Semblablement les pusil­la­nimes scru­pu­leux ont de sca­voir que si leurs confes­sions les inquiètent plus que ne appaisent et tran­quillisent, prou­veu tou­tef­fois qu’ilz n’ayent point iuge­ment en soy ferme et arres­té de péché mor­tel, ce que sou­vent ilz pour­roient congnoistre par ce que si en cas sem­blables eux mou­vans, ilz estoient requis et inter­ro­guez dos aultres ain­si tente, diroint telz cas n’estre point péchez mor­telz ; adoncques du conseil de leurs confes­seurs deb­vroint ces­ser de trop sou­vent s’en voul­loir confes­ser, et neant­moins confi­dem­ment célé­brer ou com­mu­nier en disant : sire Dieu, les prières que ie pros­terne devant ta face ne sont pas offertes en mes Justifications, car elles sont nulles, et si scay bien que quant mil fois ie me confes­se­rois, si tu me veulx estroi­te­ment dis­cu­ter ie ne seray pas munde devant toy ; ta seule misé­ri­corde me mun­de­ra. Et pour­tant en la mul­ti­tude de tes mise­ra­tions, ie entre­ray et appro­che­ray a ton sainct autel et sacre­ment avec ta crainte, crai­gnant de toy plus offen­ser si ie le lais­roye que si j’en approche, pour tant que tu l’as com­man­dé estre ain­si faict en mémoire de toy ; et ie suis deb­teur a plu­sieurs pour les­quelz suis tenu de prier.

Nul doibt doub­ter que telle humi­lia­tion ne soit plus accep­table a Dieu que la vaine pre­sump­tion d’aul­cuns les­quelz, après leur confes­sion et quelque petite dévo­tion, se réputent dignes et bien mundes, comme sans crainte de si grans mis­teres appro­chans. Mais serait aul­tre­ment de faire quant l’on auroit conscience arres­tée et qua­si cer­taine de péché mor­tel, car il le faul­droit confes­ser. Or n’est il pas ain­si de péché véniel, loquel iamais ne chiet soubz obli­ga­tion de confes­ser sacra­men­ta­le­ment en spé­cia­li­té, com­bien qu’il soit très utile aul­cu­nef­fois ; ains suf­fit de ce faire confes­sion en géné­ra­li­té, car les péchez vénielz sont diver­se­ment effa­cez, comme par confes­sion géné­rale, par l’o­rai­son domi­ni­cale, tun­sion de la poictrine.

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« De reme­diis contra pusillanimitatem » Œuvres com­plètes [1405]
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t. 9
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chap. 9
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p. 396–397