62. Ce qui est du puritanisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien peigné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois orifices comblés par une grosse queue veinée, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choisirai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauffer tout de suite le tison et préparer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.
Citations
52. Si vous y arrivez, essayez de ne pas parler comme si les couleurs émanaient d’un seul phénomène physique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de surfaces, de volumes, de sources de lumière, de pellicules, d’étendues, de degrés de solidité, de solubilité, de température et d’élasticité ont sur la couleur. Pensez à la capacité qu’a un objet d’émettre, de refléter, d’absorber. de transmettre ou de diffuser la lumière ; pensez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la couleur d’une flaque ? Votre canapé bleu est-il toujours bleu quand vous passez devant d’un pas hésitant au beau milieu de la nuit pour aller chercher de l’eau à la cuisine ; est-il toujours bleu si vous ne vous levez pas et que personne n’entre dans la pièce pour le voir ? Quinze jours après notre naissance, nous commençons à distinguer les couleurs. Pour le restant de notre vie, sauf perte totale ou partielle de la vue, nous sommes confrontés à tous ces phénomènes d’un coup, et appelons ce fouillis chatoyant « couleur ». On pourrait aller jusqu’à dire qu’il revient à l’œil de discerner ces formes colorées de ce tout qui, en fait, chatoie. C’est ainsi que « nous circulons » dans le monde. D’aucuns l’envisagent sans doute comme la source de nos souffrances.
48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de professionnel. Quelqu’un que tu verrais en train de te baiser, dans le miroir, toujours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appartement éclairé par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette personne te baise toujours par-derrière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absorbés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que baiser et être baisé de cette manière, dans cette pénombre bleue, face à ce miroir. Quel nom donnes tu à quelqu’un qui baise de la sorte ?
Doibvent aussi noter et entendre les scrupuleux, desquelz entendions consoler la pusillanimité, combien que soyons a aultres choses desvoyez, et soigneusement considérer qu’il leur est moult expédient avec le conseil de ceulx qui ont charge de leur salut, faire et procéder contre leurs scrupules ; affin que ainsi faisant, ilz puissent finablement soy acoustumer, ne les craindre point, ainsi que les charpentiers acoustumez, seurement et hardiement cheminent sur les toictz très haultz où les aultres non acoustumez ad ce, seroint incontinent en péril de leur vie s’ilz attentoint telle chose présumer. Aussi pensent et si considèrent les pusillanimes scrupuleux que aulcunefois l’ennemy de gendre humain impugne l’homme par ordures de cogitations, ainsi que a l’assault des villes et chasteaulx est acoustumé de faire avec ordures quelconques l’on peult trouver. Aulcuneffois par tumulte souldain ou espouvantement inconsidéré et non preveu, ainsi que semblablement, avec les tonnerres des bombardes et aultres machines, ont coustume faire les impugnateurs des fortresses, et ainsi que les joculateurs et bourdereaux scaivent causer paour et crainte es enfans non expers de terreur et horreur. Telz scrupuleux ne doibvent avoir cure ou soy estonner de telles choses, ne beaucoup litiger ou debatre avec elles ; ains plus tost si les vilipendent et democquent, disant avec ung saint père : ton immondice soit sur toy, diable. Dieu est mon adiuteur, ie ne craindray point car tu es immunde esperit ; ton œuvre est immundice. Je ne craindray point tes terreurs, assaultz et espouantement, car j’ay pour défenseur celluy qui doibt venir toy iuger ensemble tous les vifz et mors.
Semblablement les pusillanimes scrupuleux ont de scavoir que si leurs confessions les inquiètent plus que ne appaisent et tranquillisent, prouveu touteffois qu’ilz n’ayent point iugement en soy ferme et arresté de péché mortel, ce que souvent ilz pourroient congnoistre par ce que si en cas semblables eux mouvans, ilz estoient requis et interroguez dos aultres ainsi tente, diroint telz cas n’estre point péchez mortelz ; adoncques du conseil de leurs confesseurs debvroint cesser de trop souvent s’en voulloir confesser, et neantmoins confidemment célébrer ou communier en disant : sire Dieu, les prières que ie prosterne devant ta face ne sont pas offertes en mes Justifications, car elles sont nulles, et si scay bien que quant mil fois ie me confesserois, si tu me veulx estroitement discuter ie ne seray pas munde devant toy ; ta seule miséricorde me mundera. Et pourtant en la multitude de tes miserations, ie entreray et approcheray a ton sainct autel et sacrement avec ta crainte, craignant de toy plus offenser si ie le laisroye que si j’en approche, pour tant que tu l’as commandé estre ainsi faict en mémoire de toy ; et ie suis debteur a plusieurs pour lesquelz suis tenu de prier.
Nul doibt doubter que telle humiliation ne soit plus acceptable a Dieu que la vaine presumption d’aulcuns lesquelz, après leur confession et quelque petite dévotion, se réputent dignes et bien mundes, comme sans crainte de si grans misteres approchans. Mais serait aultrement de faire quant l’on auroit conscience arrestée et quasi certaine de péché mortel, car il le fauldroit confesser. Or n’est il pas ainsi de péché véniel, loquel iamais ne chiet soubz obligation de confesser sacramentalement en spécialité, combien qu’il soit très utile aulcuneffois ; ains suffit de ce faire confession en généralité, car les péchez vénielz sont diversement effacez, comme par confession générale, par l’oraison dominicale, tunsion de la poictrine.
Et pour ce que devant avons touché quelque chose des scrupules es confessions, il nous semble bon y adiouster encore ce que s’ensuyt. Il est expédient aux scrupuleux qu’ilz ne soient point de conscience trop estroicte a exposer les moindres péchez en confession, mais leurs souffise briefment et succinctement et quasi en général, les explicquer, et les plus grands esquelz y auroit péril d’âme, donneront a entendre spécialement le mieulx que pourront. Et est a noter que les gresves, ordes et sales cogitations, soint de blasphème ou de luxure, se doibvent dire en sorte et maniere que le confesseur entende l’intention du confitent, en gardant toute honnesteté de parler, autant que possible sera, pour la révérence du sacrement et du confesseur.
Or est a scavoir que telles exécrables cogitations ne doibvent personne troubler, car certainement elles ne délectent pas les devotz, mais les crucient et affligent ; et aussi elles ne sont pas de l’homme mais diable qui les suggère ; par quoy elles ne seront point imputées a l’homme a démérite, mais plus fort luy seront réputées a mérite ; et si purgent plus l’âme de celluy qui les souffre et porte, qu’il ne la macule et ce pour le labeur que l’homme endure en bataillant contre icelles ; car quelconque chose afflige l’homme contre sa volunté et ne luy plait point et ne le délecte point, le tentateur ne peut facilement nuyre en telles choses.
Quiconques doncques en telles ordes cogitations vouldroit trop specificquement descendre en les confessant, et estre trop scrupuleux entour elles, cestuy cy sans nulle doubte par ce ne recepvra pas paix de cueur et conscience, mais plus tost opposée et contraire plus fort, et si donne occasion a l’ennemy de le beaucoup plus inquiéter et vexer, comme aulcuneffois il advient a ceulx qui s’efforcent appaiser le cry et abay des chiens et leurs gectent du pain, affin que ainsi cessent crier et abayer ; mais souvent ilz infestent plus fort et assaillent plus durement celluy qui leur a gecté le pain.
Il convient et est nécessaire que en quelconque partie quelcun se sent plus prompt et enclin a mal et pouoir estre plus facilement tenté, il doibt estre solliciteur de y opposer et apposer remède tout contraire. Si quelqu’un est trop legierement scrupuleux en conscience, qu’il estudie a liberté et gayeté de cueur. Si quelqu’un est iracunde et véhément et ost facilement esmeu, qu’il fuye occasion de ire et quasi avec violence entende a tranquillité et mansuétude d’esperit. Si quelqu’un est impatient es adversitez, qu’il remémore les exemples des pères, mesurement de Jhesus Christ et des martirs. Qu’ainsi soit dit des aultres tentations.
Voici une rumination de Ger…, une femme du peuple très peu instruite. Une après-midi de jeudi, elle songe à préparer le dîner et prend un pot afin d’aller chez la fruitière acheter pour quelques sous de bouillon. Elle s’arrête sur l’escalier avec la pensée qu’il faut réfléchir un moment s’il n’y a rien de répréhensible à acheter du bouillon chez la fruitière (manie de précision) : « en général non, mais c’est aujourd’hui jeudi, il faut faire attention à ce détail : qu’est-ce que la fruitière va penser en lui voyant acheter du bouillon aujourd’hui (manie de l’interrogation) ? Si elle croit que c’est pour faire la soupe ce soir, il n’y a pas grand mal, mais on peut supposer que la fruitière croira autre chose (manie des suppositions) ; elle croira peut-être que je veux en faire une soupe pour demain vendredi. Si elle suppose cela elle va être scandalisée à cause de moi : c’est bien ma nature de donner toujours aux autres le mauvais exemple (obsession criminelle) : si j’ai fait croire cela à la fruitière j’ai commis un acte qui en lui-même ne paraît pas très grave mais qui est horrible par sa signification ; cela signifie que je me moque du bon Dieu (manie du symbole). Toute la question revient à savoir si la fruitière peut supposer que je mangerai mon brouillon demain plutôt que ce soir. Comment fera-t-elle une pareille supposition ? En réfléchissant à ce qui pourra me rester dans mon garde-manger pour la soupe de ce soir. La dernière fois que je l’ai vue, c’est-à-dire hier matin, lui ai-je donné à penser qu’il me restait de la soupe pour jeudi soir, quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin (manie des recherches dans le passé et embranchement d’idées). » La voici maintenant qui travaille à se remémorer tout ce qu’elle avait pu dire à la fruitière, malheureusement le souvenir ne revient pas assez complet et elle finit par se dire « que si la fruitière lui a fait un moment mauvais visage, c’était qu’elle lui avait dit quelque chose d’extraordinaire, mais voilà, la fruitière lui a‑t-elle fait un moment mauvais visage, impossible de le savoir avec précision…, non, décidément le mieux c’est de demander conseil au mari ; mais le mari va répondre, c’est sûr : tu m’embêtes avec ton vendredi ; et le seul résultat, c’est qu’elle aura fourni à son mari l’occasion de dire de mal du bon Dieu, la voilà bien qui scandalise tout le monde ; quel horrible état criminel est le sien. Vraiment tout vaudrait mieux que ce crime perpétuel et si Dieu lui accordait de ne plus scandaliser tout le monde, elle lui promettrait bien de faire n’importe quoi. Mais si Dieu lui demande de tuer sa petite-fille (manie des pactes), il peut le demander puisque c’est l’enfant d’une mère coupable qui sera coupable comme elle. Vaut-il mieux continuer à scandaliser tout le monde ou consentir à tuer sa petite fille avec un couteau de cuisine…, etc. ? » Trois heures après le début de ces belles réflexions, le mari rentre chez lui et trouve Ger… sur le palier de l’escalier, son pot vide à la main : elle n’avait pas pu se décider ni à aller chez la fruitière, ni à rentrer chez elle en renonçant à faire cette soupe
Par exception, on rencontre des scrupuleux bavards comme Jean ou qui écrivent beaucoup comme Nadia, mais l’espoir de les entendre parler clairement de leur maladie est bientôt déçu. C’est un flux intarissable de paroles, de plaintes, de gémissements, mais avec les mêmes contradictions, les mêmes obscurités. Jean complique son langage d’une grande quantité de néologismes dont il a peu à peu précisé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son langage plus clair. « Ah ! j’ai eu ma petite mesure depuis que je vous ai quitté ; une petite échaubouillaison a fait que tout repigeonnait encore, et l’obsession mentale et le fou-rire cérébral qui me labouraient la tête. Je ne pouvais plus résister au besoin de me crisper les organes, cric, crac, meurs donc en te donnant des jouissances. Ce que j’ai dû soulever de poutres en nombre répété pour résister. Vous ne vous figurez pas comme cela produit un état fastidieux tout le long de la ligne des nerfs. » Et il continue ainsi pendant des heures sans arriver à se faire comprendre et surtout sans arriver à se satisfaire lui-même. Il supplie qu’on l’écoute encore un quart d’heure, parce qu’il est si important qu’il ait tout dit. Il consent à s’arrêter avec la promesse que la prochaine fois il reprendra le récit interrompu.
Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affection et la plus grande vénération : il les pleure, cela est naturel. Va-t-il être obsédé par l’image de leur figure comme une hystérique pleurant son père ? Non. Il est obsédé par la pensée de l’âme de son oncle, mais ce qui est effroyable c’est que l’âme de son oncle est associée, juxtaposée ou confondue (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répugnant, des excréments humains. « L’âme de mon oncle gît au fond des cabinets, elle sort du derrière de monsieur un tel, etc. » II fait une foule de variantes sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poitrine. « Peut-on concevoir abomination pareille, penser que l’âme de mon oncle c’est de la merde ! »
Les choses ont commencé à mal tourner le jour de son ordination. L’angoisse qui l’a saisi à ce moment n’a plus vraiment cessé. Comment être certain de l’efficacité des sacrements ? Comment, surtout, un chrétien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéissance au pape est toujours demeurée loyale et indiscutable, même dans l’adversité. Pourtant, au moment précis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est compréhensible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette cérémonie, si elle fonctionne, l’autorisera à célébrer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accomplir. Les doutes se succèdent en cascade : l’évêque a‑t-il prononcé la bonne formule ? N’a‑t-il pas oublié quelques mots indispensables ? Dans ce cas, tous les actes sacerdotaux qu’il accomplira, et ceux d’innombrables prêtres mal ordonnés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un réconfort, les précisions fournies par le droit canonique ne font qu’ajouter à la confusion. Cette panique initiale nous offre la meilleure voie pour saisir la genèse des troubles d’Opicino. La collation des sacrements est la clé de voûte de la société chrétienne. Une fois le Dieu-Homme mort et ressuscité, ses vicaires, prêtres et évêques, le remplacent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mission de transmettre la grâce sacramentelle, du baptême qui fait entrer dans la communauté des fidèles au sacrement de l’autel qui fait participer les croyants au sacrifice du rédempteur. L’entreprise de consolidation institutionnelle et doctrinale menée dans la seconde moitié du XIe siècle, que l’on désigne communément du nom de « réforme grégorienne », a défini un point crucial.
La validité des sacrements est indifférente à la moralité de l’officiant puisque ce dernier agit, au nom du Christ, par la vertu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont correctement accomplis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usurier) sont parfaitement efficaces – lui seul portera la responsabilité de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une institution médiatrice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un processus qui ne dépend pas de lui. Cette définition, pour partie inspirée de saint Augustin mais neuve dans son extension, était requise par la construction d’une Église romaine centralisée qui ne pouvait se permettre de faire dépendre sa puissance de la pureté de ses desservants. Ce n’est pas sans raison que la rupture avec Rome de nombreux groupes dissidents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette question. Cette automaticité n’avait rien pour rassurer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles prononcées, une erreur sur les termes peut avoir des conséquences incalculables.
Il faut aussi admettre que les circonstances n’étaient pas favorables. Frappée par une sentence collective visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était placée sous interdit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouvertement engagé dans la ligue gibeline, venait d’être destitué et excommunié après s’être enfui d’Avignon pendant l’été 1319. La vie liturgique, réduite aux célébrations majeures, entretenait le jeune clerc dans une frustration et une incertitude prolongées. Après une tentative infructueuse à Milan, il avait fallu recourir à un subterfuge pour qu’il puisse se faire ordonner à Parme, pendant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connaissait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scander, comme autant d’exploits, chacune de ses premières performances sacramentelles ; en réalité, comme le montrent les textes placés à l’extérieur des cercles, il tient surtout à confesser les maladresses et les erreurs commises par inexpérience. Le séjour à Valenza lui a permis d’étendre son registre, au prix d’un nouveau paradoxe. Pour disposer de la plénitude des attributions d’un prêtre, il lui avait fallu abandonner la responsabilité de sa paroisse. Une fois installé à Avignon, il souffre encore du complexe d’une éducation fruste et incomplète. S’il s’accuse d’un manque de « distinction en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embarras persistant dans la pratique sacramentelle.
Une raison supplémentaire peut avoir aggravé son appréhension de l’ordination. Parmi les différentes significations qu’il attribue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opizein, passé en latin au sens de « balbutier ». Il se présente ainsi comme celui qui broie ou qui abrège les mots (frendens nomine), sans préciser depuis combien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaiement n’a pas été l’une des causes de sa panique sacramentelle, il a pu en être une conséquence. La peur de prononcer les paroles rituelles peut suffire à faire trébucher l’officiant. Un passage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situation s’est stabilisée, sans être totalement résolue. Les mots le font bégayer uniquement lorsque son intention se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une recitation automatique de la liturgie ne lui pose aucune difficultés. Il en parle dans les termes classiques de l’opposition paulinienne entre l’homme intérieur et l’homme extérieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la disjonction : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacerdotale apparente qui est dépréciée. L’homme extérieur, lors du sacrement de l’autel, ne reconnaît que le pain et le vin, alors que son maître spirituel intérieur est seul capable d’y goûter le corps et le sang du Christ. Il est frappant que la conjonction des deux faces produise un trouble de langage. Le prêtre doit spirituellement s’absenter des gestes de la célébration pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dissociation intérieure peut se comprendre en regard des difficultés initiales rencontrées au moment de son ordination. S’il a eu du mal à endosser l’habit de prêtre pour assumer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino ressentait fortement la scission entre l’état de chrétien et celui de prêtre.
Son incompréhension face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le reconnaît, lorsqu’il tenta de suivre des cours, les abstractions juridiques lui demeuraient fermées. À quoi correspondent ces événements de langage dotés d’une forme efficace ? De la même façon que pour les formules sacramentelles, l’arbitraire des énoncés performatifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réalité instable et incertain où les ambiguïtés de la jurisprudence ne proposent pas des solutions univoques mais des argumentations contradictoires, où la parole mensongère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juridique transparaît quand il évoque la résurgence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a longtemps été torturé par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordination, les coups qu’il avait portés sur des clercs gibelins durant les violences de 1314, et de s’en être souvenu plus tard, une fois devenu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confession, il a été absous et plutôt deux fois qu’une, aussi bien des faits eux-mêmes que de sa négligence à les avouer. Il demeure pourtant dans la crainte d’un jugement qui pourrait remettre en cause la régularité de l’attribution de sa cure. Cette requalification serait profondément injuste, tant au regard du passé (lorsque personne n’avait conscience d’un empêchement), que du présent (où sa bonne renommée actuelle serait remise en cause en raison de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et religieuse, telle que la conçoit Opicino, est régulée par les intentions et la réputation, la grâce et le pardon. L’ordre du droit lui est tellement extérieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évoquée dans ce cas doit se comprendre en écho à la contestation judiciaire de l’entrée en possession de son église, qui faisait alors l’objet d’un procès bien réel. Il présente ailleurs l’objet du litige, de façon contournée. Adaptée à la situation d’un curé face à sa paroisse, la métaphore du mariage mystique unissant l’évêque à son diocèse est filée très littéralement. Alors que l’union était légitime, un obstacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de verser) l’a obligé à prendre possession de son épouse avec violence, pour pouvoir la féconder de ses œuvres de justice et de piété. Cette faute de procédure, dont il était plus la victime que le coupable, se retourna contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désagréments de cette affaire, Opicino pouvait espérer une issue favorable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des personnalités majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le cardinal, et Manuele, le notaire du papes.La question qui le tourmente véritablement se situe sur le plan des principes. Sa fonction institutionnelle consiste à accorder, par la grâce, au nom d’une autorité déléguée par le pape, des dérogations au droit commun de l’Église. Dans le même temps, sa capacité à occuper cette charge est contestée en raison d’une broutille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juridiques face auxquels la pénitence et l’absolution personnelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démêler les contradictions dans lesquelles Opicino se débat. Elles ne correspondent sans doute pas à la définition la plus rigoureuse de ses « injonctions contradictoires ». On y retrouve néanmoins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non résolu entre différents niveaux de normativité. L’ordre des dignités ecclésiastiques, qui définit la structure du pouvoir dans l’Église, n’est pas celui de la perfection de vie chrétienne que cette Église, pourtant, promeut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a généralisé une pratique jusqu’alors imposée aux seuls moines, tout chrétien est astreint à confesser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de pénitence qui prépare Pâques. Or ce confesseur n’est pas tenu d’être moralement supérieur au pénitent.La prééminence cléricale est justifiée par la fonction médiatrice que remplit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divinité absente. L’inspection suspicieuse de ses propres actions et pensées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine fourni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du paradoxe fondateur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénuement que le Christ, Messie à l’envers, a démontré la nature spirituelle de sa royauté. Opicino n’a pas été le seul, ni le premier, à ressentir de telles difficultés. Comme il le répète souvent, il a été sauvé par sa foi qui ne l’a jamais quitté. Or c’est une foi qui porte aussi, sans distinction ni discussion, sur le pouvoir du pape et tous les enseignements de l’Église. La voie du désaccord doctrinal et de l’entrée en dissidence étant impraticable, il a dû trouver une solution au sein de l’institution. On comprend mieux qu’il ait cru pouvoir résoudre cette tension entre la vertu personnelle et la fonction sacerdotale en rejoignant la Pénitencerie, dans l’espoir illusoire d’occuper simultanément les positions du confesseur et du pénitent. Sur place, il n’y a ressenti que plus fortement encore la dissociation des registres – distribuant quotidiennement des grâces tout en faisant lui-même l’objet d’accusations.
S’annuleront subitement les milliers de mots qui ont servi à nommer les choses, les visages des gens, les actes et les sentiments, ordonné le monde, fait battre le cœur et mouiller le sexe.
les slogans, les graffitis sur les murs des rues et des vécés, les poèmes et les histoires sales, les titres
anamnèse, épigone, noème, théorétique, les termes notés sur un carnet avec leur définition pour ne pas consulter à chaque fois le dictionnaire
les tournures que d’autres utilisaient avec naturel et dont on doutait d’en être capable aussi un jour, il est indéniable que, force est de constater
les phrases terribles qu’il aurait fallu oublier, plus tenaces que d’autres en raison même de l’effort pour les refouler, tu ressembles à une putain décatie
les phrases des hommes dans le lit la nuit, Fais de moi ce que tu veux, je suis ton objet
exister c’est se boire sans soif
que faisiez-vous le 11 septembre 2001 ?
in illo tempore le dimanche à la messe
vieux kroumir, faire du chambard, ça valait mille ! tu es un petit ballot ! les expressions hors d’usage, réentendues par hasard, brusquement précieuses comme des objets perdus et retrouvés, dont on se demande comment elles se sont conservées
les paroles attachées pour toujours à des individus comme une devise — à un endroit précis de la nationale 14, parce qu’un passager les a dites juste quand on y passait en voiture et on ne peut pas y repasser sans que ces mêmes paroles sautent de nouveau à la figure, comme les jets d’eau enterrés du palais d’Été de Pierre le Grand qui jaillissent quand on pose le pied dessus
les exemples de grammaire, les citations, les insultes, les chansons, les phrases recopiées sur des carnets à l’adolescence
l’abbé Trublet compilait, compilait, compilait
la gloire pour une femme est le deuil éclatant du bonheur
notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux du temps
le comble de la religieuse est de vivre en vierge et de mourir en sainte
l’explorateur mit le contenu de ses fouilles dans des caisses
c’était un porte-bonheur un petit cochon avec un cœur / qu’elle avait acheté au marché pour cent sous / pour cent sous c’est pas cher entre nous
mon histoire c’est l’histoire d’un amour
est-ce qu’on peut tirlipoter avec une fourchette ? Est-ce qu’on peut mettre le schmilblick dans le biberon des enfants ?
(je suis le meilleur, qu’est-ce qui dit que je ne suis pas le meilleur, si tu es gai ris donc, ça se corse, chef lieu Ajaccio, bref, comme disait Pépin, sauvé ! disait Jonas en sortant du ventre de la baleine, c’est assez je cache à l’eau mon dauphin, ces jeux de mots entendus mille fois, ni étonnants ni drôles depuis longtemps, irritants de platitude, qui ne servaient plus qu’à assurer la complicité familiale et qui avaient disparu dans l’éclatement du couple mais revenaient parfois aux lèvres, déplacés, incongrus hors de la tribu ancienne, après des années de séparation c’était au fond tout ce qu’il restait de lui)
les mots dont on s’étonne qu’ils aient existé déjà autrefois, mastoc (lettre de Flaubert à Louise Colet), pioncer (George Sand au même)
le latin, l’anglais, le russe appris en six mois pour un Soviétique et il n’en restait que da svidania, ya tebia lioubliou karacho
qu’est-ce que le mariage ? Un con promis
les métaphores si usées qu’on s’étonnait que d’autres osent les dire, la cerise sur le gâteau
ô Mère ensevelie hors du premier jardin
pédaler à côté du vélo devenu pédaler dans la choucroute puis dans la semoule puis rien, les expressions datées
les mots d’homme qu’on n’aimait pas, jouir, branler
ceux appris durant les études, qui donnaient la sensation de triompher de la complexité du monde.
L’examen passé, ils partaient de soi plus vite qu’ils n’y étaient entrés
les phrases répétées, énervantes, des grands-parents, des parents, après leur mort elles étaient plus vivantes que leur visage, t’occupe pas du chapeau de la gamine
les marques de produits anciens, de durée brève, dont le souvenir ravissait plus que celui d’une marque connue, le shampoing Dulsol, le chocolat Cardon, le café Nadi, comme un souvenir intime, impossible à partager
Quand passent les cigognes
Marianne de ma jeunesse
Madame Soleil est encore parmi nous
le monde manque de foi dans une vérité transcendante
Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde. Dans les conversations autour d’une table de fête on ne sera qu’un prénom, de plus en plus sans visage, jusqu’à disparaître dans la masse anonyme d’une lointaine génération.