Une lampe est sous doute un objet très utile et joli. On dis­tingue les lampes à pied et les sus­pen­sions, les lampes à alcool et les lampes à pétrole. Involontairement, qui dit lampe est for­cé de pen­ser abat-jour, c’est-à-dire qu’il n’y est nul­le­ment for­cé. Ce n’est pas vrai qu’on y soit for­cé. Personne ne nous y oblige. Libre à cha­cun de pen­ser ce qu’il veut, mais il semble néan­moins avé­ré que lampe et abat-jour se com­plètent le mieux du monde. Un abat-jour sans lampe nous paraî­trait inutile et dépour­vu de sens, et une lampe sans abat-jour nous paraî­trait laide et impar­faite. Une lampe est là pour dif­fu­ser de la lumière. Une lampe qui n’est pas allu­mée ne pro­duit pas une impres­sion par­ti­cu­liè­re­ment forte. Tant qu’elle n’est pas allu­mée, il lui manque sa nature propre, pour ain­si dire. C’est seule­ment lorsqu’elle est allu­mée que sa valeur appa­raît clai­re­ment et que le sens qui est le sien rayonne et brille de façon très convain­cante. C’est notre devoir de pro­di­guer à la lampe recon­nais­sance et applau­dis­se­ments, car que devien­drions-nous en pleine nuit, sans sa lumière ? À la douce clar­té de la lampe, nous pou­vons lire ou écrire, à notre guise, et puisque nous par­lons de lire et d’écrire, nous pen­sons, que nous le vou­lions ou non, à un lire ou à une lettre. Lives et lettres, à leur tour, nous ren­voient à quelque chose de nou­veau, à savoir au papier.
Le papier, on le sait, est fabri­qué avec du bois et sert de son côté à la pro­duc­tion de livres qui, pour cer­tains, sont lus rare­ment, ou pas du tout, et pour les autres, ne sont pas seule­ment lus, mais lit­té­ra­le­ment dévo­rés par tout un cha­cun. Le papier est si utile que l’on doit se sen­tir obli­gé ou for­cé de dire : il a pour l’homme contem­po­rain une impor­tance phé­no­mé­nale. On ne doit pas vrai­ment se trom­per beau­coup si l’on pré­tend que sans papier, il n’y a abso­lu­ment aucune civi­li­sa­tion humaine qui puisse exis­ter. Que pour­rait bien faire la part de l’humanité qui est, nous l’espérons, la plus valable, s’il était subi­te­ment impos­sible de se pro­cu­rer de papier et d’en dis­po­ser ? À n’en pas dou­ter, l’existence de beau­coup, ou plu­tôt, d’une majo­ri­té écra­sante d’êtres humains se rat­tache à l’existence du papier, avec une inten­si­té qui nous fait peur du fait qu’à y réflé­chir d’un peu plus près, nous ne sommes que dif­fi­ci­le­ment capables de nous débar­ras­ser de cer­taines inquié­tudes très faciles à com­prendre. En termes plus géné­raux, il y a du papier épais et fin, lisse et rugueux, gros­sier et élé­gant, bon mar­ché et coû­teux, et avec l’aimable auto­ri­sa­tion du lec­teur, on dis­tin­gue­ra par­mi diverses sortes et variantes de papier : le papier à écrire, le papier de verre, le papier anti-rouille, le papier à lettre, le papier jour­nal et le papier de soie. Les parents de l’auteur pos­sé­daient une mignonne petite pape­te­rie, voi­là bien pour­quoi celui-ci est capable d’énumérer sans reprendre haleine les diverses sortes de papier. Ne se pour­rait-il pas, d’ailleurs, qu’à une heure quel­conque, sur une mince bande de papier que nous avons peut-être vue posée, cachée dans un recoin pous­sié­reux du tiroir d’un écri­vain, une his­toire ait été consi­gnée qui disait à peu près ceci :

L’HOMME QUI NE REMARQUAIT RIEN
Jadis ou naguère vivait un homme qui ne remar­quait rien. Il ne fai­sait atten­tion à rien, pour lui, tout était pour ain­si dire du pareil au même. Avait-il peut-être la tête pleine de pen­sées impor­tantes ? Pas du tout ! Elle était tout à fait vide, sans idées. Un jour, il per­dit toute sa for­tune, mais il ne le sen­tit pas, il ne le remar­qua pas. Et puis, rien ne lui fai­sait mal, car qui ne s’aperçoit de rien n’a jamais mal. Oubliait-il quelque part son para­pluie, il le remar­quait seule­ment quand il pleu­vait et qu’il était mouillé. Oubliait-il son cha­peau, il le remar­quait seule­ment quand quelqu’un lui disait : « Où est votre cha­peau, mon­sieur Tartempion ? » Il s’appelait Tartempion, mais ce n’était pas sa faute, s’il por­tait ce nom. Il aurait aus­si bien pu s’appeler Léger. Un jour, ses semelles se déta­chèrent, il ne le remar­qua pas, mar­cha pieds nus jusqu’à ce que quelqu’un le rende atten­tif à cette par­ti­cu­la­ri­té remar­quable. On se moquait de lui tout le temps, mais il ne remar­quait rien. Sa femme allait avec qui lui chan­tait. Tartempion ne s’apercevait de rien. Il avait tou­jours la tête pen­chée, mais ce n’était pas qu’il réflé­chisse. On pou­vait lui prendre la bague au doigt, la nour­ri­ture de l’assiette, le cha­peau de la tête, les pan­ta­lons et les bottes des jambes, la veste du corps, le sol sous les pieds, le cigare de la bouche, ses propres enfants sous ses yeux et la chaise sur laquelle il était assis, sans qu’il ne remarque rien. Un beau jour qu’il allait son che­min, sa tête tom­ba. Elle ne devait pas avoir été fixée assez soli­de­ment sur son cou, pour pou­voir tom­ber ain­si sans crier gare. Tartempion ne remar­qua pas qu’il n’avait plus de tête ; sans tête, il conti­nua son che­min, jusqu’à ce que quelqu’un lui dise : « Mais il vous manque votre tête, mon­sieur Tartempion. » Mais mon­sieur Tartempion ne pou­vait pas entendre ce que l’autre lui disait, puisque sa tête était tom­bée, il n’avait plus d’oreilles. Alors mon­sieur Tartempion ne res­sen­tit plus rien du tout, il ne sen­tait rien, ne goû­tait rien, n’entendait, ne voyait rien et ne remar­quait rien. Tu crois ça ? Si tu le crois gen­ti­ment, tu auras quatre sous, et avec ça, tu pour­ras t’acheter quelque chose de beau, pas vrai.

À force de racon­ter des contes, il ne faut sur­tout pas que j’oublie une paire de gants que je vois pendre, élé­gants et alan­guis, au bord d’une table. Qui peut être la belle noble dame qui les a ain­si négli­gem­ment oubliés ? Ce sont des gants très chic, qui habillent presque tout le bras, cou­leur beurre-frais. Des gents aus­si beaux parlent avec insis­tance de leur pro­prié­taire, et leur lan­gage est aimable et déli­cat comme le mode de vie des femmes belles et bonnes. Comme ils pen­dillent bien, ces gants ! comme ils sentent bon ! j’aurais presque envie de les pres­ser contre mon visage, ce qui serait un peu bête, bien sûr. Mais quel plai­sir, par­fois, de com­mettre une bêtise.

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« Lampe, papier et gants » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 42–47

Celui qui n’en croyait pas ses yeux regar­dait une porte pour voir si elle était fer­mée. Oui, elle était fer­mée, et même fer­mée comme il faut, c’é­tait indu­bi­table. La porte était fer­mée, c’est tout à fait sûr, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne le croyait pas, il flai­rait cette porte pour sen­tir si elle était fer­mée, oui ou non. Elle était vrai­ment et véri­ta­ble­ment fer­mée. Sans conteste, elle était fer­mée. Elle n’était pas ouverte, en tout cas. Elle était fer­mée, dans tous les cas. Sans aucun doute, cette porte était fer­mée. En aucun cas il n’y avait le moindre doute à craindre ; mais celui qui n’en croyait pas ses yeux dou­tait for­te­ment que la porte fût effec­ti­ve­ment fer­mée, même s’il voyait com­bien her­mé­ti­que­ment elle était fer­mée. Elle était fer­mée her­mé­ti­que­ment, aucune porte ne sau­rait être fer­mée plus her­mé­ti­que­ment, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux était encore loin d’être convain­cu. Il fixait la porte avec inten­si­té tout en se deman­dant si elle était fer­mée. « Dis-moi, porte, es-tu fer­mée ? » deman­da-t-il, mais la porte ne répon­dait pas. Ce n’était pas du tout néces­saire qu’elle répon­dît puisqu’elle était fer­mée. La porte était par­fai­te­ment comme il faut, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux ne se fiait pas à la porte, il ne croyait pas qu’elle fût comme il faut, il dou­tait tou­jours qu’elle fût fer­mée comme il faut. « Es-tu vrai­ment fer­mée ou n’es-tu pas fer­mée ? » deman­da-t-il encore, mais la porte, évi­dem­ment, ne répon­dait tou­jours pas. Peut-on exi­ger d’une porte qu’elle donne une réponse ? Encore une fois, la porte fut scru­tée avec méfiance pour véri­fier si vrai­ment, elle était fer­mée. Enfin, il com­prit qu’elle était fer­mée, enfin il en fut convain­cu. Alors il écla­ta de rire, tout heu­reux de pou­voir rire, et il dit à la porte : « Et toc ! Je te tiens », et sur ces belles paroles, il s’en fut tout content à son labeur quo­ti­dien. Un homme pareil n’est-il pas un fou ? Bien sûr que si ! Mais jus­te­ment, c’était quelqu’un qui dou­tait de tout.
Un jour, il écri­vit une lettre. Après l’avoir écrite jusqu’au bout, c’est-à-dire entiè­re­ment, il regar­da la lettre de tra­vers, car une fois de plus, il n’en croyait pas ses yeux et il était loin de croire qu’il avait écrit une lettre. La lettre, pour­tant, était écrite de bout en bout, c’était indu­bi­table, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux flai­ra de son nez, comme il l’avait fait avec la prote, le pour­tour de la lettre, au comble de la méfiance, tout en se deman­dant si la lettre était vrai­ment écrite, oui ou non. Sans aucun doute, elle était écrite, à coup sûr, elle était écrite, mais celui qui n’en croyait pas ses yeux n’en était nul­le­ment convain­cu, bien plu­tôt, il flai­rait, comme je l’ai dit, la lettre sous tous ses angles, et il l’apostropha à haute voix : « Lettre, dis-moi, es-tu écrite, ou non ? » La lettre, on la com­prend, ne don­na pas la moindre réponse. Depuis quand les lettres peuvent-elles tenir des dis­cours et don­ner des réponses ? La lettre était par­fai­te­ment comme il faut, de bout en bout, elle était bien lisible, mot après mot, phrase après phrase. Propres et magni­fiques, les carac­tères, les points, les vir­gules, les points-vir­gules, les points d’interrogation et d’exclamation et les gra­cieux guille­mets étaient à leur place. Il ne man­quait pas un point sur un i à cet ouvrage magis­tral ; mais celui qui avait écrit ce chef‑d’œuvre de lettre, et qui mal­heu­reu­se­ment n’en croyait pas ses yeux, n’était nul­le­ment convain­cu de tout cela, bien plu­tôt, il revint à sa ques­tion : « Es-tu comme il faut, lettre ? » Cette der­nière, évi­dem­ment, ne lui répon­dit pas. Ce qui lui valut d’être à nou­veau regar­dée de coin et exa­mi­née de tra­vers. Enfin, ce nigaud com­prit qu’il avait vrai­ment et véri­ta­ble­ment écrit cette lettre, ce qui le fit écla­ter d’un rire joyeux et sonore ; heu­reux comme un gamin, se frot­tant les mains de satis­fac­tion, il plia la lettre, le glis­sa en exul­tant dans une enve­loppe appro­priée et disant : « Et toc ! Je te tiens », et il éprou­va une joie incroyable à ces belles paroles. Là-des­sus, il s’en fut à son labeur quo­ti­dien. Est-ce qu’un tel homme n’est pas un fou ? Mais si, et c’était jus­te­ment quelqu’un qui ne croyait à rien, quelqu’un qui ne sor­tait jamais de ses sou­cis, de ses tour­ments et de ses doutes. Quelqu’un qui, on l’a dit, dou­tait de tout.
Une autre fois, il vou­lut boire un verre de vin rouge qui était posé devant lui, mais il n’osait pas le faire parce qu’à nou­veau, il n’en croyait pas ses yeux. Les verre de vin était indu­bi­table. Sans aucun doute, ce verre de vin était là, à tous égards, et la ques­tion de savoir s’il y était ou s’il n’y était pas était tota­le­ment ridi­cule et stu­pide. N’importe quel indi­vi­du moyen aurait immé­dia­te­ment pris le verre de vin, mais lui, celui qui n’en croyait pas ses yeux, ne le pre­nait pas, il n’y croyait pas, il regar­da le verre de vin pen­dant une bonne demi-heure, le flai­ra en pro­me­nant son nez de fou à un mètre tout autour, comme il l’avait fait avec la lettre, et deman­da : « Verre de vin, dis-moi, au fond, es-tu là, ou n’y es-tu pas ? » La ques­tion était super­flue, car le verre de vin était bien là, c’était un fait. Il n’y eut natu­rel­le­ment aucune réponse à la ques­tion stu­pide. Un verre de vin ne donne pas de réponse, il est sim­ple­ment là et il veut être bu, et c’est bien mieux que de faire des dis­cours et de don­ner des réponses. Notre brave verre de vin se vit flai­ré d’un nez méfiant, tout comme la lettre aupa­ra­vant, et scru­té du regard, comme tout à l’heure la porte. « Y es-t‑u, au fond, ou n’y es-tu pas ? » rede­man­da-t-on, et une fois de plus, pas de réponse. « Eh bien, bois-le donc, goûte-le donc, régale-toi donc, tu l’auras sen­ti et éprou­vé, et son exis­tence ne te paraî­tra plus dou­teuse », aurait-on pu cri­ser à celui qui n’en croyait pas ses yeux, qui regar­dait avec méfiance le verre de vin au lieu de le por­ter à ses lèvres. Longtemps encore, il ne fut pas convain­cu. Il fit encore beau­coup d’embarras longs et sub­tils et, enfin, il sem­bla qu’il avait com­pris, enfin, il fut vrai­ment convain­cu qu’il avait un verre de vin devant son nez. « Et toc ! Je te tiens », dit-il, et il écla­ta de rire comme un gamin, se frot­ta les mains encore une fois tout content, fit cla­quer sa langue, se don­na, dans sa joie folle et mali­cieuse, une bonne tape sur la tête, prit avec pré­cau­tion le verre de vin dans sa main et le vida, en fut content, et là-des­sus, il s’en fut à son labeur quo­ti­dien. Un tel per­son­nage n’est-il pas fou à lier ? À coup sûr, mais jus­te­ment, c’était quelqu’un qui n’en croyait pas ses yeux et ses oreilles, quelqu’un qui, à force de scru­pules déli­cats et archi­dé­li­cats, n’avait pas une minute de tran­quilli­té, quelqu’un qui était mal­heu­reux si les choses ne mar­chaient pas et ne s’emboîtaient pas jusqu’au der­nier détail, c’était un fou de l’ordre et de la ponc­tua­li­té, un fou de l’exactitude et de la pré­ci­sion, quelqu’un qu’on aurait pu envoyer et expé­dier à la grande école de « l’insouciance », quelqu’un, par­di, qui comme nous l’avons dit, dou­tait de tout.

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« Et toc ! Je te tiens » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 31–36

Une femme qui était juste un peu bizarre se ren­dit en ville pour ache­ter quelque chose de bon à dîner pour elle et son mari. Bien des femmes ont déjà fait leur mar­ché en étant juste un peu dis­traites. L’histoire n’a donc abso­lu­ment rien de nou­veau ; je pour­suis néan­moins et raconte que la femme qui vou­lait ache­ter quelque chose de bon pour elle et son mari et s’é­tait ren­du en ville dans ce but n’é­tait pas tout à fait à son affaire. Elle tour­nait dans tous les sens la ques­tion de savoir ce qu’elle pour­rait bien ache­ter de spé­cial et d’ex­quis pour elle et son mari, mais comme elle n’é­tait pas tout à fait à son affaire, je l’ai dit, et un peu bizarre, elle n’ar­ri­vait pas à prendre de déci­sion, et il sem­blait qu’elle ne savait pas vrai­ment ce qu’elle vou­lait. « Il fau­drait quelque chose qui soit vite prêt, car l’heure avance et je n’ai pas beau­coup de temps », son­geait-elle. Mon Dieu ! C’est qu’elle était juste un peu bizarre, et pas tout à fait à son affaire. Le sens des affaires et du concret est une fort belle chose. Mais cette femme-là n’é­tait pas par­ti­cu­liè­re­ment concrète, juste un peu  dis­traite et bizarre. Elle avait beau tour­ner la ques­tion dans tous les sens, elle n’ar­ri­vait pas, comme je l’ai dit, à prendre une déci­sion. La facul­té de prendre une déci­sion est fort belle. Mais cette femme-là n’a­vait pas cette facul­té. Elle vou­lait ache­ter quelque chose de bon et de beau à man­ger pour elle et pour son mari. C’était dans ce but louable qu’elle était allée en ville ; mais elle n’y arri­vait pas, elle n’y par­ve­nait tout sim­ple­ment pas. Elle tour­nait la ques­tion dans tous les sens. Elle ne man­quait pas de bonne volon­té, et n’é­taient sûre­ment pas les bonnes inten­tions qui lui man­quaient, non, mais elle était juste un peu bizarre, elle n’é­tait pas à son affaire, voi­là pour­quoi elle n’y arri­vait pas. Ce n’est pas bien, de ne pas être à son affaire, et pour tout dire, cette femme finit par en avoir assez, et elle ren­tra chez elle sans rien du tout.

« Qu’as-tu ache­té de beau et de bon, de spé­cial et d’ex­quis, de rai­son­nable et de judi­cieux pour le sou­per ? » lui deman­da son mari en voyant ren­trer sa jolie, gen­tille petite femme.

Elle répli­qua : « Je n’ai rien ache­té du tout. »

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » deman­da son mari.

Elle dit : « J’ai tour­né la ques­tion dans tous les sens et je n’ai pas réus­si à prendre de déci­sion parce qu’il était trop dif­fi­cile de choi­sir. Je ne man­quais ni de bonne volon­té ni de bonnes inten­tions, mais je n’é­tais pas vrai­ment à mon affaire. Je devais juste être un peu bizarre, et c’est pour cette rai­son que je n’ai pas réus­si. Je suis allée en ville, je vou­lais ache­ter quelque chose de beau et de bien pour toi et moi, je ne man­quais pas de bonne volon­té, j’ai tour­né la ques­tion dans tous les sens, mais le choix était dif­fi­cile et je n’é­tais pas à mon affaire, voi­là pour­quoi je n’ai pas pu, voi­là je n’ai rien ache­té du tout. Aujourd’hui, pour une fois, nous nous conten­te­rons de rien du tout, n’est-ce pas. Rien du tout, c’est ce qu’il y a de plus vite fait, et au moins ça ne pèse pas sur l’es­to­mac. Est-ce que tu m’en vou­dras ? Je ne peux pas le croire. »

Ce soir-là, excep­tion­nel­le­ment ou pour chan­ger, il n’y eut donc rien du tout pour le dîner, et le brave bon mari ne se fâcha pas du tout, il était trop che­va­le­resque, trop galant et trop poli pour cela. Jamais il n’au­rait osé faire grise mine, il était beau­coup trop bien éle­vé. Un bon mari ne fait pas une chose pareille. Ainsi donc, ils ne man­gèrent rien du tout, et tous les deux en furent ravis car pour une fois, ils se réga­lèrent. Le brave mari trou­vait excel­lente l’i­dée de sa femme de ne rien ser­vir du tout, pour une fois, et tout en se disant convain­cu qu’elle avait eu une idée ado­rable, il fit sem­blant d’être au comble de la joie, mais avec ça, il ne disait pas com­bien un dîner nour­ris­sant, sub­stan­tiel, aurait été le bien­ve­nu, une bonne purée de pommes bien épaisse, par exemple.

Il y avait pro­ba­ble­ment bien d’autres choses encore qu’il aurait mieux aimées que rien du tout.

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« Rien du tout » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 27–30

« Maintenant, je suis un cos­taud. Maintenant, quelque épreuve que le sort me réserve, je l’af­fron­te­rai, je me mesu­re­rai à elle, et j’i­rai à sa ren­contre avec confiance et impé­tuo­si­té. J’ai l’im­pres­sion de pou­voir en découdre avec le monde entier, ou avec la moi­tié du monde au moins. Imagination, illu­sion, constel­la­tion mer­veilleuse ! Mon humeur est gran­diose. J’ai l’en­vie et la force de vivre, main­te­nant, vrai­ment, c’est à écla­ter de rire. Je m’emballe ! J’aimerais par-des­sus tout être un che­val sau­vage et filer au galop dans les pays radieux. C’est qu’il est divi­ne­ment beau, le monde, céles­te­ment beau. Quelle jubi­la­tion ! Je ne com­prends plus les angoisses, plus les craintes. La vie est une rose, et je veux me van­ter et croire que je réus­si­rai à la cueillir, cette rose. Dans mon rou­le­ment de ton­nerre, la terre se jette à mes pieds. Le ciel, çà et là, montre un timide petit coin de bleu. Je veux prendre cela comme un signe pro­pice. Monde : à nous deux. Je sors d’une expé­rience, et main­te­nant je voyage, je galope, je roule et me pro­mène vers d’autres expé­riences, plus loin­taines. Vie intense et expé­rience intense, je vous sou­haite la meilleure des bien­ve­nues. Voilà ce qui est beau : sup­por­ter, souf­frir quelque chose. Pour qui l’en­dure avec sin­cé­ri­té, avec fer­me­té, la vie devient un jeu d’en­fant. Jetons-nous dans les vagues comme un bon nageur intré­pide. Il me semble que je viens de sur­mon­ter un cer­tain nombre d’é­preuves et qu’à pré­sent, à grandes enjam­bées, le regard assu­ré, je peux aller de l’avant. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 192–193

« Me voi­ci, homme mau­vais et sans valeur, heu­reux pour­tant, sinon bien­heu­reux, d’a­voir été envoyé par Monsieur le secré­taire, lui aus­si à l’heure qu’il est cer­tai­ne­ment heu­reux, voire bien­heu­reux, auprès de Madame la baronne avec ce verre de limo­nade, dans le but d’ap­por­ter à la plus belle femme du monde ce que cette der­nière a dai­gné com­man­der. Monsieur le secré­taire m’a ordon­né de dire à Madame la baronne qu’il sol­li­ci­tait la per­mis­sion de pou­voir mille mille fois pré­sen­ter ses com­pli­ments et recom­man­der ses ser­vices à Madame. Je ne sais pas où Monsieur le secré­taire se trouve en ce moment ; mais ce que je sais et ce que je peux dire, c’est qu’à cette heure ou à cette minute, où qu’il puisse être, et quelle que soit l’af­faire impor­tante qui puisse l’oc­cu­pée, en pen­sée, il baise la main de Madame la baronne, et même sans doute avec plus de fougue qu’il n’est de mise, peut-être, selon les lois sévères de la bien­séance aris­to­cra­tique, parce qu’il se sent à tout ins­tant le che­va­lier, le satel­lite et le ser­vi­teur dévoué, prêt à tout, de Madame. Les yeux les plus beaux et les plus aimables que l’on puisse aper­ce­voir se posent, à ce qu’il voit, avec stu­pé­fac­tion et avec quelque éton­ne­ment sur l’humble ambas­sa­deur et insi­gni­fiant com­mis­sion­naire qui parle la langue de ceux qui sont ivres de bon­heur parce qu’il leur a été don­né d’être admis à se mettre au ser­vice de la bon­té, de la grâce et de la beau­té en per­sonne. Madame la Baronne fait véri­ta­ble­ment la joie de qui­conque a le pri­vi­lège de se pré­sen­ter devant elle, et cette cir­cons­tance peut un peu excu­ser, à la rigueur, le dis­cours que nous avons osé tenir, et la tona­li­té dans laquelle nous sommes tombé. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 172–174

Voir un comte prendre son petit déjeu­ner est affli­geant et conster­nant, et pour cette rai­son, mieux vaut s’abs­te­nir d’a­voir l’im­pu­dence de déran­ger un comte qui daigne prendre son petit déjeu­ner. De quoi l’a­ris­to­cra­tie aime-t-elle se nour­rir, en géné­ral ? À mon avis, la réponse la plus juste et la plus simple à cette ques­tion dif­fi­cile et déli­cate est la sui­vante : l’a­ris­to­cra­tie aime sur­tout les œufs au bacon. En outre, elle dévore et absorbe toutes sortes de confi­tures exquises. Si à pré­sent, nous sou­le­vons la ques­tion un peu inquié­tante, peut-être, parce que sans doute par­fai­te­ment incon­grue, de savoir ce que lit l’a­ris­to­cra­tie, nous espé­rons don­ner dans le mille en répon­dant allè­gre­ment : À part les lettres qu’elle n’a jamais reçues, elle ne lit vrai­ment pas grand-chose. – Quelle sorte de musique lui plaît et l’en­chante le plus, pour autant qu’il lui convienne de dai­gner nous don­ner ce ren­sei­gne­ment ? – Le ren­sei­gne­ment est tout simple : Wagner, voyons. – Que fait et qu’en­tre­prend, et à quoi s’oc­cupe l’a­ris­to­cra­tie toute la jour­née ? En réponse à cette ques­tion appa­rem­ment aus­si inso­lite que par­fai­te­ment natu­relle, bien sûr, et de ce fait, dif­fi­ci­le­ment offen­sante, nous sommes dans l’o­bli­ga­tion de dire : elle va à la chasse. – Et les épouses de l’a­ris­to­cra­tie, com­ment peuvent-elles se dis­tin­guer et paraître à leur avan­tage, par exemple ? Vite, la femme de chambre gra­cieuse et délu­rée passe en coup de vent et déclare : Je ne peux pas dire grand-chose à ce sujet. Pourtant, je peux dire tout de même que les duchesses, en géné­ral, se carac­té­risent par une cor­pu­lence impo­sante et que les baronnes sont presque tou­jours belles comme des nuits de lune, douces et capi­teuses. Les prin­cesses sont presque tou­jours maigres comme des clous, frêles et minces plu­tôt que larges et robustes. On voit les com­tesses fumer des ciga­rettes et elles passent pour domi­na­trices. Les prin­cesses, en revanche, sont aimables et modestes.

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 168

« Vous êtes Tobold, n’est-ce pas, et à par­tir d’au­jourd’­hui, vous entrez au ser­vice de Monsieur le comte comme domes­tique com­tal. On espère que chez nous, ici, donc, vous serez zélé, loyal, ponc­tuel, poli, cour­tois, hon­nête, tra­vailleur, conscien­cieux, et docile en tout temps. Votre aspect est satis­fai­sant, espé­rons que votre conduite don­ne­ra éga­le­ment satis­fac­tion. Dès main­te­nant, vous devez essayer d’at­té­nuer et de raf­fi­ner tous vos mou­ve­ments. Les natures car­rées et bruyantes ne sont pas appré­ciées, ici au châ­teau, et elles ne le seront jamais. Veuillez en prendre note une fois pour toutes. Vous devez abso­lu­ment savoir qu’i­ci, on parle à voix basse, et que chaque geste doit être en tout temps élé­gant et pon­dé­ré. Polissez au plus vite tout ce que votre com­por­te­ment pour­rait encore avoir de rude et de gros­sier. Essayez dès le pre­mier jour, si c’est en votre pou­voir, de poser le pied sur le par­quet avec une extrême cir­cons­pec­tion. Monsieur le comte est par­ti­cu­liè­re­ment sen­sible sur ce point. Soyez rapide, vif, pré­cis, atten­tif et silen­cieux. Pour le reste, je vous recom­mande d’af­fi­cher un air froid et impas­sible. Vous allez apprendre tout cela très vite, car par chance, vous n’a­vez pas du tout l’air inin­tel­li­gence. Vous pou­vez disposer. »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 155

Je fis la connais­sance de toutes sortes de per­sonnes aimables et impor­tantes dont la vue et la fré­quen­ta­tion, tou­te­fois, eurent sur­tout pour résul­tat de me rap­pe­ler que je devais me dépê­cher le plus pos­sible d’ac­cé­der moi-même à une impor­tance quelconque.

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 153

J’avais eu à l’oc­ca­sion, j’en ai le sou­ve­nir très net, une conver­sa­tion ani­mée sur cette ques­tion avec un mon­sieur très élé­gant, intel­li­gent et consi­dé­rable. L’idée, aus­si insen­sée qu’elle pût paraître ou être en réa­li­té, était enfon­cée dans ma tête et ne me lais­sait pas en paix. Les idées aspirent à se réa­li­ser, à s’in­car­ner ; une pen­sée vivante veut tôt ou tard se trans­for­mer en réa­li­té vivante, elle veut prendre corps. « Mais à ce qu’il me semble, vous n’êtes pas vrai­ment homme à faire un bon domes­tique », me décla­ra le mon­sieur très intel­li­gent, très élé­gant que j’ai dit, et je crus pou­voir rétor­quer : « Doit-on néces­sai­re­ment être apte ? Je crois comme vous que je suis abso­lu­ment inapte. Néanmoins, je veux et je dois tra­vailler à mettre à exé­cu­tion cette idée sin­gu­lière, car cha­cun a son hon­neur inté­rieur, et il s’a­git de don­ner entière satis­fac­tion à cet hon­neur inté­rieur. Ce que je désire mettre en œuvre depuis long­temps peut et doit être réa­li­sé un jour. Apte ou inapte, la ques­tion me semble secon­daire. Que la chose doit idiote ou rai­son­nable, c’est une alter­na­tive qui me semble aus­si oiseuse que la pre­mière. Des mil­liers, des dizaines de mil­liers de per­sonnes, peut-être, ont une idée qui leur passe par la tête, et puis elles y renoncent, car sa réa­li­sa­tion leur paraît trop com­pli­quée, trop mal­com­mode, trop folle, trop stu­pide, trop ardue ou trop vaine. Un pro­jet, à mon avis, est déjà, du simple fait qu’il exige du cou­rage, un bon pro­jet, et de ce fait, quelque chose de salubre et d’ho­no­rable. La ques­tion de savoir si ce pro­jet a des chances d’a­bou­tir me semble éga­le­ment secon­daire. Ce qui est déter­mi­nant et ce qui a du poids et de l’im­por­tance, c’est de mon­trer du cou­rage et de la volon­té, et de se lan­cer un jour dans l’en­tre­prise pré­vue. Voilà pour­quoi je veux à pré­sent réa­li­ser mon idée, car seule sa réa­li­sa­tion me satis­fe­ra. L’intelligence, en tout cas, ne fait pas du tout mon bon­heur, pour l’ins­tant du moins. […] »

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« Tobold » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 150–151

La forme qu’il allait prendre, ce qu’il allait faire de lui et ce qu’il allait adve­nir de lui, tout cela n’é­tait pas très clair à ses yeux. Il était de ceux qui ont la ferme volon­té de se déve­lop­per, qui pré­fèrent n’être rien que quelque chose de par­tiel, de faux, ou de flasque, en un mot, il était de ceux qui cherchent.

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« L’étudiant » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 129