Créer est une chose facile, on le fait quand et com­ment on veut. Mais quand je fais quelque chose, je le fais moi-même, en moi, et avec ce que je suis moi-même et je lui donne l’empreinte de ma propre image. […] Seul Dieu fait quelque chose ; la divi­ni­té ne fait rien, elle n’a rien à faire : en elle il n’y a rien à faire, et elle n’a jamais non plus regar­dé autour de soi. Dieu et la divi­ni­té sont dis­tincts comme l’a­gir et le non-agir !

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« De la sor­tie de l’es­prit et de son retour chez lui » Sermons et traités
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p. 116–118

Un saint dit : Tout ce qu’on peut dire de Dieu, Dieu ne l’est pas. Un autre dit : Tout ce qu’on ne peut dire que de Dieu, Dieu l’est aus­si. Sur quoi un grand maître décide qu’ils ont tous deux raison !

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« De la per­fec­tion de l’âme » Sermons et traités
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p. 71

L’inégale dif­fi­cul­té à aper­ce­voir les évé­ne­ments tient, si je compte bien, à sept rai­sons au moins. L’événement est dif­fé­rence, or l’histoire s’écrit au moyen de sources dont les rédac­teurs trouvent si natu­rel, leur propre socié­té qu’ils ne la thé­ma­tisent pas. Ensuite les « valeurs ne se trouvent pas dans ce que les gens disent, mais dans ce qu ’ils font et les inti­tu­lés offi­ciels sont le plus sou­vent trom­peurs ; les men­ta­li­tés ne sont pas men­tales. Troisièmement, les concepts sont une source per­pé­tuelle de contre­sens parce qu’ils bana­lisent et qu’ils ne peuvent pas trans­por­ter sans pré­cau­tion d’une période à l’autre. Quatrièmement l’historien a ten­dance à arrê­ter l’explicitation des causes sur la pre­mière liber­té, la pre­mière cause maté­rielle et le pre­mier hasard venus. Quinto, le réel offre une cer­taine résis­tance à l’innovation ; qu’elle soit entre­prise poli­tique ou com­po­si­tion d’un poème, une œuvre a plus vite fait de suivre les vieilles ornières d’une tra­di­tion qui semble si natu­relle qu’elle n’est pas consciente. Sexto, l’explication his­to­rique est régres­sion à l’infini ; quand nous abou­tis­sons à de la tra­di­tion, à de la rou­tine, à de l’inertie, il est dif­fi­cile de dire si c’est une réa­li­té ou une appa­rence dont la véri­té se cache plus pro­fon­dé­ment dais l’ombre non-évé­ne­men­tielle. Enfin les faits his­to­riques sont sou­vent sociaux, col­lec­tifs, sta­tis­tiques : démo­gra­phie, éco­no­mie, cou­tumes ; on ne les aper­çoit qu’au bas d’une colonne d’ad­di­tion ; sinon, on ne les voit pas ou on com­met les erreurs les plus étranges sur leur compte.
On voit le carac­tère hété­ro­clite de cette liste, que cha­cun peut com­plé­ter à sa guise. Ce pana­chage suf­fi­rait à nous aver­tir que l’inégale dif­fi­cul­té à voir les évé­ne­ments est une par­ti­cu­la­ri­té du connaître et non pas de l’être ; il n’existe pas de sous-sol de l’histoire qui exi­ge­rait des fouilles pour être décou­vert. Disons plus pré­ci­sé­ment que notre petite liste est comme l’envers de la trame d’une étude sur la Critique his­to­rique, qui serait à notre avis le vrai sujet d’une étude sur la connais­sance his­to­rique (le reste, dont il est ques­tion dans ce livre, n’est que la par­tie émer­gée de l’iceberg). Du moins notre liste peut-elle avoir quelque usage heu­ris­tique. L’histoire a besoin d’une heu­ris­tique, parce qu’elle ignore ses igno­rances : un his­to­rien doit com­men­cer par apprendre à voir ce qu’il a sous les yeux, dans les docu­ments. L’ignorance his­to­rique ne se dénonce pas d ’elle-même et la vision naïve de l’événementiel paraît à elle-même aus­si pleine et entière que la vision la plus fouillée. En effet, là où elle ne dis­cerne pas l’originalité des choses, la pen­sée his­to­rique met à la place de la bana­li­té ana­chro­nique, de l’homme éter­nel. Lisons-nous chez Rabelais des plai­san­te­ries sur le compte des moines que, jugeant de son siècle d’après le nôtre, nous sup­po­sons, avec Abel Lefranc et Michelet, que Rabelais était un libre-pen­seur et il faut que Gilson nous enseigne que « la règle de ce qui était alors auto­ri­sé ou exces­sif en matière de plai­san­te­ries, même reli­gieuses, nous échappe et cette règle ne peut plus être déter­mi­née d’après les impres­sions qu’éprouve un pro­fes­seur en l’an de Grâce 1924, lorsqu’il lit le texte de Rabelais ». L’histoire a la pro­prié­té de nous dépay­ser ; elle nous confronte sans cesse avec des étran­ge­tés devant les­quelles notre réac­tion la plus natu­relle est de ne pas voir ; loin de consta­ter que nous n’avons pas la bonne clé, nous n’apercevons même pas qu’il y a une ser­rure à ouvrir.

L’histoire a une cri­tique, mais elle n’a pas de méthode, car il n’y a pas de méthode pour com­prendre. Chacun peut donc s’im­pro­vi­ser his­to­rien ou plu­tôt le pour­rait, si, à défaut de méthode, l’his­toire ne sup­po­sait qu’on ait une culture. Cette culture his­to­rique (on pour­rait l’ap­pe­ler aus­si bien socio­lo­gique ou eth­no­gra­phique) n’a ces­sé de se déve­lop­per et est deve­nue consi­dé­rable depuis un siècle ou deux : notre connais­sance de l’homo his­to­ri­cus est plus riche que celle de Thucydide ou de Voltaire. Mais elle est une culture, pas un savoir ; elle consiste à dis­po­ser d’une topique, à pou­voir se poser sur l’homme de plus en plus de ques­tions, mais non à savoir y répondre. Comme l’é­crit Croce, la for­ma­tion de la pen­sée his­to­rique consiste en ceci : l’in­tel­li­gence de l’his­toire s’est enri­chie des Grecs à nous ; ce n’est pas que nous connais­sions les prin­cipes ou les fins des évé­ne­ments humains ; mais nous avons acquis de ces évé­ne­ments une casuis­tique beau­coup plus riche. Tel est le seul pro­grès dont l’his­to­rio­gra­phie soit susceptible.

[…] on est condi­tion­né à se déro­ber avec mau­vaise conscience ; c’est à quoi on recon­naît une institution.
Une ins­ti­tu­tion est une situa­tion où les gens, à par­tir de mobiles qui ne sont pas néces­sai­re­ment idéa­listes – faire car­rière, ne pas se brouiller avec le milieu, ne pas vivre en état de déchi­re­ment –, sont ame­nés à rem­plir des fins idéales, aus­si scru­pu­leu­se­ment que s’ils s’in­té­res­saient à ces fins par goût per­son­nel ; on voit donc que les valeurs qui sont à l’o­ri­gine et à la fin d’une ins­ti­tu­tion ne sont pas celles qui la font durer. D’où une ten­sion per­pé­tuelle entre le dés­in­té­res­se­ment que sup­posent les fins de l’ins­ti­tu­tion et l’é­goïsme natu­rel de ses membres ; par­mi les éver­gètes, les uns ren­ché­rissent de géné­ro­si­té, car noblesse oblige, d’autres essaient de se déro­ber et de fuir à la cam­pagne, non sans mau­vaise conscience, d’autres s’exé­cutent avec la san­té morale des ambi­tions, d’autres enfin échappent au déchi­re­ment et deviennent un exemple pour tous en jouant le rôle de « grandes consciences », qui ne font rien de plus que les autres, mais le font par pur res­pect, par une sorte de conscience pro­fes­sion­nelle d’é­ver­gètes. L’origine de ces déchi­re­ments est la dia­lec­tique du « tous » et du « cha­cun », si fré­quente en his­toire : s’il était de l’in­té­rêt de tous les notables que l’ins­ti­tu­tion éver­gé­tique fonc­tion­nât bien et conten­tât la plèbe, il était aus­si de l’in­té­rêt de cha­cun d’eux de ne pas s’im­mo­ler à l’i­déal ; ils échap­pèrent à ce déchi­re­ment en sécré­tant une morale de classe, l’i­déal éver­gé­tique, pour échap­per à ce dilemme que les théo­ri­ciens des jeux de stra­té­gie ont ren­du célèbre sous le nom de dilemme des deux pri­son­niers : cha­cun a inté­rêt à ce que les autres fassent leur devoir, mais ne consent à faire le sien que s’il est sûr que les autres le feront effectivement.

Est his­to­rique ce qui n’est pas uni­ver­sel et ce qui n’est pas sin­gu­lier. Pour que ce ne soit pas uni­ver­sel, il faut qu’il y ait dif­fé­rence ; pour que ce ne soit pas sin­gu­lier, il faut que ce soit spé­ci­fique, que ce soit com­pris, que cela ren­voie à une intrigue. L’historien est le natu­ra­liste des évé­ne­ments ; il veut connaître pour connaître, or il n’y a pas de science de la sin­gu­la­ri­té. Savoir qu’il a exis­té un être sin­gu­lier dénom­mé Georges Pompidou n’est pas de l’his­toire, tant qu’on ne peut pas dire, selon les mots d’Aristote, « ce qu’il a fait et ce qui lui est arri­vé », et, si on peut le dire, on s’é­lève par la même à la spécificité.

Trois consé­quences peuvent être uti­le­ment tirées du nomi­na­lisme his­to­rique. D’abord, toute his­toire est de quelque manière une his­toire com­pa­rée. Car les traits, rete­nus comme per­ti­nents, par rap­port aux­quels on décrit un fait indi­vi­duel, sont des uni­ver­saux ; par là, quand on trouve per­ti­nente et inté­res­sante l’exis­tence de sectes dans la reli­gion romaine, on est à même de dire si n’im­porte quelle autre reli­gion pré­sente ou non le même trait ; et, inver­se­ment, consta­ter qu’une autre reli­gion com­porte une théo­lo­gie amène à prendre conscience que la reli­gion romaine n’en com­porte pas et à s’é­ton­ner qu’elle soit ce qu’elle est. Ensuite, tout « fait » est entou­ré d’une marge de non-évé­ne­men­tiel impli­cite et c’est cette marge qui laisse la place de le consti­tuer autre­ment qu’on ne le fait tra­di­tion­nel­le­ment. Enfin, puisque le « fait » est ce qu’on le fait être si l’on a la sou­plesse exi­gée, la dis­ci­pline à laquelle l’his­toire pour­ra être com­pa­rée est la cri­tique lit­té­raire ; car on sait bien que ce que les manuels disent sur Racine est la moindre par­tie de ce qu’on pour­rait dire sur cet auteur ; cent cri­tiques qui écri­raient cent livres sur Racine les écri­raient tous plus dif­fé­rents, plus vrais et plus sub­tils les uns que les autres ; seuls les cri­tiques peu doués en res­te­raient à la vul­gate sco­laire, aux « faits ».

Les faits n’existent pas iso­lé­ment, en ce sens que le tis­su de l’his­toire est ce que nous appel­le­rons une intrigue, un mélange très humain et très peu « scien­ti­fique » de causes maté­rielles, de fins et de hasards ; une tranche de vie, en un mot, que l’his­to­rien découpe à son gré et où les faits ont leurs liai­sons objec­tives et leur impor­tance rela­tive […]. Une intrigue n’est pas un déter­mi­nisme où des atomes appe­lés armée prus­sienne culbu­te­raient des atomes appe­lés armée autri­chienne ; les détails y prennent donc l’im­por­tance rela­tive qu’exige la bonne marche de l’in­trigue. Si les intrigues étaient de petits déter­mi­nismes, alors, quand Bismarck expé­die la dépêche d’Ems, le fonc­tion­ne­ment du télé­graphe serait détaillé avec la même objec­ti­vi­té que la déci­sion du chan­ce­lier et l’his­to­rien aurait com­men­cé par nous expli­quer quels pro­ces­sus bio­lo­giques avaient ame­né la venue au monde du même Bismarck. […] Quels sont les faits qui sont dignes de sus­ci­ter l’in­té­rêt de l’his­to­rien ? Tout dépend de l’in­trigue choi­sie ; en lui-même, un fait n’est ni inté­res­sant, ni le contraire. Est-il inté­res­sant pour un archéo­logue d’al­ler comp­ter le nombre de plumes qu’il y a sur les ailes de la Victoire de Samothrace ? Fera-t-il preuve, ce fai­sant, d’une louable rigueur ou d’une super­fé­ta­toire acri­bie ? Impossible de répondre, car le fait n’est rien sans son intrigue ; il devient quelque chose si l’on en fait le héros ou le figu­rant d’un drame d’his­toire de l’art où l’on fera se suc­cé­der la ten­dance clas­sique à ne pas mettre trop de plumes et à ne pas figno­ler le ren­du, la ten­dance baroque à sur­char­ger et à fouiller le détail et le goût qu’on les arts bar­bares de rem­plir le champ avec des élé­ments déco­ra­tifs. […] Un évé­ne­ment, quel qu’il soit, implique un contexte, puis­qu’il a un sens ; il ren­voie à une intrigue dont il est un épi­sode, ou plu­tôt à un nombre indé­fi­ni d’in­trigues […]. Il est impos­sible de décrire une tota­li­té et toute des­crip­tion est sélec­tive ; l’his­to­rien ne lève jamais la carte de l’é­vé­ne­men­tiel, il peut tout au plus mul­ti­plier les iti­né­raires qui le tra­versent. Comme l’é­crit à peu près F. von Hayek, le lan­gage nous abuse qui parle de la Révolution fran­çaise ou de la guerre de Cent Ans comme d’u­ni­tés natu­relles, ce qui nous porte à croire que le pre­mier pas dans l’é­tude de ces évé­ne­ments doit être d’al­ler voir à quoi ils res­semblent, comme on fait quand on entend par­ler d’une pierre ou d’un ani­mal ; l’ob­jet de l’é­tude n’est jamais la tota­li­té de tous les phé­no­mènes obser­vables en un temps et en un lieu don­nés, mais tou­jours cer­tains aspects seule­ment qui en sont choi­sis ; selon la ques­tion que nous posons, la même situa­tion spa­tio­tem­po­relle peut conte­nir un cer­tain nombre d’ob­jets dif­fé­rents d’é­tude […]. Les his­to­riens racontent des intrigues, qui sont comme autant d’i­ti­né­raires qu’ils tracent à leur guise à tra­vers le très objec­tif champ évé­ne­men­tiel (lequel est divi­sible à l’in­fi­ni et n’est pas com­po­sé d’a­tomes évé­ne­men­tiels) […]. Les évé­ne­ments ne sont pas des choses, des objets consis­tants, des sub­stances ; ils sont un décou­page que nous opé­rons libre­ment dans la réa­li­té, un agré­gat de pro­ces­sus où agissent et pâtissent des sub­stances en inter­ac­tion, hommes et choses. […] Les évé­ne­ments n’existent donc pas avec la consis­tance d’une gui­tare ou d’une soupière.

La véri­table dif­fé­rence ne passe pas entre les faits his­to­riques et les faits phy­siques, mais entre l’his­to­rio­gra­phie et la science phy­sique. La phy­sique est un corps de lois et l’his­toire est un corps de faits. La phy­sique n’est pas un corps de faits phy­siques racon­tés et expli­qués, elle est le cor­pus des lois qui ser­vi­ront à expli­quer ces faits.

Il est poé­tique d’op­po­ser le carac­tère his­to­rique de l’homme aux répé­ti­tions de la nature, mais c’est une idée non moins confuse que poé­tique. La nature aus­si est his­to­rique, elle a son his­toire, sa cos­mo­lo­gie ; la nature est non moins concrète que l’homme et tout ce qui est concret est dans le temps.