Pour William James, au contraire : il n’est pas tou­jours mau­vais de croire sur la base d’évidences insuf­fi­santes. Il y a des cas où en sui­vant la voie selon laquelle on peut pré­fé­rer l’injonction « nous devons connaître la véri­té » et non l’autre « nous devons évi­ter l’erreur », il peut être bon (voire ration­nel) de croire des choses qu’on n’a pas de rai­sons bien assu­rées de croire et même, dans cer­tains cas, il peut être bon de croire à l’encontre des don­nées dont on dis­pose. Il faut dis­tin­guer, d’une part, entre jus­ti­fi­ca­tion épis­té­mique et jus­ti­fi­ca­tion éthique, d’autre part, ce qui peut valoir (et même être valo­ri­sé) au niveau de l’enquête de ce qui vaut au niveau de la jus­ti­fi­ca­tion épis­té­mique. On peut en tirer une double leçon. Il n’y a pas de paral­lèle strict entre la sphère pra­tique et la sphère épis­té­mique ; mais il y a bien rap­port. Sans cela se pro­dui­rait une cou­pure entre nos rai­sons ou ver­tus cog­ni­tives et épis­té­miques d’un côté, et nos rai­sons ou ver­tus pra­tiques, de l’autre.

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« Normes, valeurs et ver­tus épistémiques »
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La stra­té­gie contex­tua­liste, qu’il importe de dis­tin­guer de la posi­tion rela­ti­viste : « savoir » est un terme essen­tiel­le­ment rela­tif, dont les condi­tions d’application et le sens varient selon les contextes. Si « P est vrai pour moi » signi­fie « Je crois que P », on a sim­ple­ment un cas de désac­cord. Le contex­tua­liste dit qu’une phrase est vraie dans un contexte où elle est énon­cée par X, pas vraie dans un autre. Mais, dans le contexte C, la phrase énon­cée est abso­lu­ment vraie (bref, la véri­té elle-même n’est pas contex­tuelle, ce que conteste un rela­ti­viste pour qui 1) la véri­té change avec le temps, en fonc­tion du sujet, etc. ; 2) le contexte est uni­que­ment déter­mi­né par ce que le sujet ou la com­mu­nau­té juge qu’il est. Si nous nous trou­vons dans un contexte conver­sa­tion­nel scep­tique où les cri­tères sont éle­vés, on admet­tra avec le scep­tique que nous savons très peu de choses. À l’opposé, si nous nous trou­vons dans un contexte conver­sa­tion­nel non scep­tique, où les cri­tères sont rela­ti­ve­ment bas, nous en savons en fait plus que nous ne le pen­sons, même si ce n’est que rela­ti­ve­ment à ces cri­tères épis­té­miques peu éle­vés. Mais la stra­té­gie contex­tua­liste pré­sente elle aus­si des dif­fi­cul­tés. Comment de simples chan­ge­ments dans le contexte conver­sa­tion­nel peuvent-ils avoir une inci­dence sur le sta­tut épis­té­mique de l’agent ? Connaître sup­pose quelque chose d’universellement vrai (qui ne doit rien au contexte conver­sa­tion­nel où l’on se trouve (inva­rian­tisme). À rela­ti­vi­ser à ce point les cri­tères épis­té­miques, on court le risque de tenir pour vraie n’importe quelle pro­prié­té. Même si les cri­tères ont une éten­due assez large, est-ce aus­si aisé­ment trans­po­sable à des termes comme « connaître », « avoir une évi­dence adé­quate », être » jus­ti­fié » ? Le contex­tua­liste ne confond-il pas varia­bi­li­té prag­ma­tique et varia­bi­li­té séman­tique ? Du fait que « ici » désigne dif­fé­rentes choses selon les contextes, peut-on conclure que « ici » n’a pas de sens fixe ? Quelqu’un qui dit « je suis ici » ne sait-il pas où il est ? Une conces­sion majeure est faite au scep­tique : celle de la struc­ture « hié­rar­chique » de ses doutes.
Cela impose donc de cher­cher ailleurs d’autres parades qui soient plus « efficaces ».

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« Métaphysique et phi­lo­so­phie de la connaissance » Annuaire du Collège de France 2010–2011
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Le rela­ti­visme est un terme qui recouvre toute une famille de doc­trines, selon le domaine auquel il s’applique (rela­ti­visme onto­lo­gique, lin­guis­tique, moral, esthé­tique, cultu­rel, social, etc.) et selon aus­si le degré que l’on est prêt à lui don­ner (rela­ti­visme des faits, de la jus­ti­fi­ca­tion de nos croyances, de nos rai­sons épis­té­miques, morales, esthé­tiques ?), ou selon encore que l’on estime ou non que l’ intro­duc­tion d’un para­mètre de rela­ti­vi­té, quel qu’il soit, engage ou non à une posi­tion rela­ti­viste. Selon les cas, le rela­ti­visme sera reçu comme une posi­tion soit inco­hé­rente, soit inévi­table sans être for­cé­ment hos­tile à l’idée de connais­sance, ni même à celle de valeur de la connais­sance. Il suf­fit en effet d’admettre que les valeurs esthé­tiques, morales ou épis­té­miques peuvent varier selon les cultures et les com­mu­nau­tés et n’ont de sens que rela­ti­ve­ment à elles. Cela ne revient pas à endos­ser le contex­tua­lisme épis­té­mique inté­gral que défend Rorty et encore moins des formes radi­cales de construc­ti­visme social. On peut encore par­ta­ger les thèses qui­niennes (rela­ti­vi­té de l’ontologie, ins­cru­ta­bi­li­té de la réfé­rence, indé­ter­mi­na­tion de la tra­duc­tion), celle de la rela­ti­vi­té lin­guis­tique de Whorf, ou encore l’argument de la rela­ti­vi­té concep­tuelle de Putnam (il ne peut y avoir d’engagements méta­phy­siques qui ne soient rela­tifs au lan­gage, ou la signi­fi­ca­tion et la réfé­rence sont rela­tifs à cer­tains schèmes concep­tuels ou lin­guis­tiques), ou encore la thèse de l’incommensurabilité des para­digmes de Kuhn, sans être obli­gé d’admettre que la seule option pos­sible soit alors de défendre une forme d’irréalisme plu­ra­liste dans le style que pro­pose Goodman. La dif­fi­cul­té est de se frayer un che­min entre ces pré­ci­pices sans jeter for­cé­ment le bébé avec l’eau du bain.

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« Métaphysique et phi­lo­so­phie de la connaissance » Annuaire du Collège de France 2010–2011
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Cette idée lyser­gique de la liber­té est assez éloi­gnée du trio dit « répu­bli­cain » et de son ori­gine révo­lu­tion­naire pour que l’au­teur bétonne concep­tuel­le­ment son écho prous­tien : « [S’emparer de la pers­pec­tive], c’est rompre le par­tage entre ceux qui sont sou­mis à la néces­si­té du tra­vail des bras et ceux qui dis­posent de la liber­té du regard. (…) [Cette appro­pria­tion esthé­tique] défi­nit la consti­tu­tion d’un autre corps qui n’est plus « adap­té » au par­tage poli­cier des places, des fonc­tions, et des com­pé­tences sociales. »

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« Le der­nier chorégraphe » Ultra-Proust
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Tant que les écri­vains fran­çais ne s’au­to-pro­vin­çia­li­se­ront pas, et tant que la France ne sera pas sa propre pro­vince et celle de tous les autres pays, nous ne pour­rons nous sau­ver de cette sorte par­ti­cu­lière de bêtise que nous nom­mons l’intelligence.

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« Le der­nier chorégraphe » Ultra-Proust
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L’importance des cor­rec­tions, chez Proust, ne tient pas seule­ment à son per­fec­tion­nisme, ou au fait que, « quelque part », il se sen­tait incor­rect, ou pas assez juste dans sa langue, mais révèle à mon sens un trait de la moder­ni­té dont sa syn­taxe se sai­sit dans cette façon d’ap­pro­cher en spi­rale, pro­gres­si­ve­ment, son objet, en recu­lant et en y reve­nant tour à tour, dans une épa­nor­those éten­due à tout un livre, et qui consiste à reprendre ce qu’on vient de poser pour le refor­mu­ler. Il y a aus­si comme un filet où se nouent, chez ce roi de la pun­chline, toutes les pointes (cf. les scènes de récep­tions et de salons, au début de Sodome et Gomorrhe, par exemple). La maî­trise prous­tienne est indis­so­ciable de la conscience constante que toute maî­trise est impos­sible, en lit­té­ra­ture, parce que ce n’est pas l’af­faire des maîtres, qui ont des choses bien plus impor­tantes à faire dans la vie que d’écrire.

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« Pain d’é­pice » Ultra-Proust
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Le « tra­vail de la langue » est une chose absurde quand on ne com­prend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’au­to-contem­pla­tion ; ou plu­tôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits Poèmes en Prose pour « révo­lu­tion­ner le lan­gage poé­tique » et coif­fer Gautier au poteau ; la rage conte­nue qu’il y met, y com­pris à l’é­gard de lui-même, prouve assez qu’il enten­dait lit­té­ra­le­ment faire déchan­ter le second Empire.

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« Pain d’é­pice » Ultra-Proust
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Slide De Libera (26 03 2018 – non prononcé)
1.— Foucault recon­duit l’éloge de la « manière de vivre » comme spé­ci­fi­ci­té de la phi­lo­so­phie antique et le dis­cré­dit rela­tif du chris­tia­nisme médié­val dans le sché­ma phi­lo­so­phique et his­to­rio­gra­phique de P. Hadot, mar­qué notam­ment par la dis­so­cia­tion entre théo­lo­gie sco­las­tique et vie spi­ri­tuelle – qui pro­jette sur le monde uni­ver­si­taire cer­taine vision de la dif­fé­rence entre l’école et le cloître dans les siècles pré-universitaires.
2. — On peut, on doit révi­ser cette vision de l’université, qui exclut l’êthos aca­dé­mique (il y en a pour­tant un, tout comme il y a une vie à l’université), et qui dis­so­cie sagesse et par­rê­sia dans l’institution, mais qui, sur­tout, faute d’un « dire-vrai phi­lo­so­phique » conforme au sché­ma « antique » ne voit pas la réa­li­té, la por­tée, la signi­fi­ca­tion du dire-vrai théo­lo­gique ; du dire-vrai phi­lo­so­phique du théo­lo­gien ; du dire-vrai du juriste.
Concernant l’Université : il faut mettre en relief le sta­tut de la dis­pu­ta­tio, au-delà de la simple tekh­nê, comme une « forme de vie » et une moda­li­té ori­gi­nale du « dire-vrai » philosophique.
Concernant la Prédication : il faut sou­li­gner le rôle des « pré­di­ca­teurs » dans la cura ani­ma­rum .
La pré­di­ca­tion de Meister Eckhart relie les quatre som­mets du qua­drangle fou­cal­dien, au croi­se­ment des deux dia­go­nales, qui marque la place d’une autre moda­li­té ori­gi­nale du « dire-vrai ». Le Lesemeister est Lebemeister : le maître à lire est maître à vivre.
Il faut reve­nir sur le bios theo­re­ti­kos liqui­dé en même temps que le désir natu­rel de savoir. Ce n’est pas que l’apophansis qui est neu­tra­li­sée dans l’intrigue fou­cal­dienne, c’est aus­si, la bios theo­re­ti­kos, le « bon­heur théo­rique », la fina­li­té même de l’existence humaine – voire de la socié­té humaine – la « féli­ci­té men­tale », reprise chez Dante, la « fidu­cia phi­lo­so­phan­tium » péri­pa­té­ti­cienne, aver­roïste, bref l’articulation gré­co-ara­bo-latine de la phi­lo­so­phie de l’esprit, de l’éthique et de la méta­phy­sique. Dans l’intrigue fou­cal­dienne, l’aristotélisme médié­val est néces­sai­re­ment mis à l’écart.

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« Cours du 26 mars 2018 »
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(Fiche De Libera 26 03 2018) :
Foucault, Courage de la véri­té, p. 310 : les deux moda­li­tés du « dire-vrai » phi­lo­so­phique (post-socra­tique)
1) la moda­li­té pla­to­ni­cienne : elle accen­tue de façon très signi­fi­ca­tive l’importance et l’ampleur des mathê­ma­ta, qui donne à la connais­sance de soi la forme de la contem­pla­tion de soi par soi et de la recon­nais­sance onto­lo­gique de ce qui est l’âme en son être propre ; elle tend à éta­blir un double cli­vage : de l’âme et du corps ; du monde vrai et du monde des apparences.
2) la moda­li­té cynique : elle « réduit de façon aus­si stricte que pos­sible le domaine des mathê­ma­ta », elle « donne à la connais­sance de soi la forme pri­vi­lé­giée de l’exercice, de l’épreuve, des pra­tiques d’endurance » ; elle cherche à mani­fes­ter l’être humain dans le dépouille­ment de sa véri­té ani­male », « et si elle est res­tée en retrait par apport à la méta­phy­sique, si elle est demeu­rée étran­gère à sa grande pos­té­ri­té his­to­rique, elle a lais­sé dans l’histoire de l’Occident un cer­tain mode de vie, un cer­tain bios, qui a joué sous dif­fé­rentes moda­li­tés un rôle essentiel »

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« Cours du 26 mars 2018 »
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Disons, très sché­ma­ti­que­ment, que le rhé­teur est, ou en tout cas peut par­fai­te­ment être un men­teur effi­cace qui contraint les autres. Le par­rè­siaste, au contraire, sera le diseur cou­ra­geux d’une véri­té où il risque lui-même et sa rela­tion avec l’autre. (…) La par­rê­sia est tout de même autre chose qu’une tech­nique ou un métier, (…) c’est une atti­tude, une manière d’être qui s’apparente à la ver­tu, une manière de faire. »