Il existe aujourd’­hui en France, comme par­tout ailleurs, toutes sortes de poètes, comme il existe toutes sortes de gens. Les uns, qui s’ap­pa­rentent aux poli­ti­ciens, écrivent une poé­sie aux accents poé­tiques immé­dia­te­ment iden­ti­fiables. Parmi eux il en est de bons, de moins bons et de fran­che­ment détes­tables. Mais ils ont ceci en com­mun que la poé­sie semble être pour eux l’ex­pres­sion d’une essence trans­cen­dante, per­ma­nente et uni­ver­selle, comme me l’ex­pli­qua un jour, à Iowa City, un écri­vain hin­dou de trente-deux ans qui venait de publier son soixan­tième roman à suc­cès et qui célé­brait dans ses vers la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font pen­ser aux chiens chi­nois qui rongent de vieux os tout blancs sur les­quels il n’y a depuis long­temps plus rien à ron­ger. Mais à force de s’é­ner­ver les dents sur eux, ils se blessent les gen­cives et finissent ain­si par leur trou­ver du goût. Le goût de leur propre sang.

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« La biblio­thèque de Trieste » ma haie
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p. 25

Et, par l’ac­cu­mu­la­tion de tels matins inter­chan­geables, le cahier et la lampe tou­jours au même endroit, le jour venant tou­jours sem­bla­ble­ment diluer, trou­bler, emmê­ler, immer­ger le cercle d’i­so­le­ment où je fais effort, un peu plus tôt seule­ment chaque jour­née vers l’é­té, un peu plus tard ensuite jus­qu’à l’au­tomne, et l’hi­ver, et ain­si de suite, je conser­ve­rai aus­si intacte et inchan­gée que pos­sible l’im­pul­sion du moment ini­tial que je rap­porte ici pen­dant qu’il passe.

Une liste – une liste de courses, par exemple – a géné­ra­le­ment l’as­pect d’une bande ver­ti­cale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quel­conque. L’idée de bande est ins­crite dans le mot. Bande à part, pour­rait-on dire, la liste est en marge du lan­gage arti­cu­lé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conju­gués. Parfois des infi­ni­tifs (pas­ser chez le cor­don­nier), rare­ment des articles, peu d’ad­jec­tifs, pas de ponc­tua­tion, pas d’ad­verbes ni de prépositions.
Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle peut être le texte d’une chan­son, comme chez Nino Ferrer. Elle n’est pas un inven­taire parce qu’un inven­taire se veut exhaus­tif. Elle n’est ni une série ni une suite, ni une énu­mé­ra­tion. Quand on a fait le tour de ce qu’une liste n’est pas, on peut dire qu” une liste est une liste et pas autre chose. Toute liste est auto­nome et chaque élé­ment de la liste est auto­nome, de sorte qu’on peut per­mu­ter les élé­ments d’une liste sans que la liste en soit affec­tée, ce qui n’est pas le cas pour une suite ou une série.
Une liste est sans com­men­ce­ment ni fin : à tout moment, en fonc­tion des besoins, on peut l’al­lon­ger, la rac­cour­cir ou y injec­ter des élé­ments nou­veaux. une liste est dis­con­ti­nue mais les élé­ments qui la consti­tuent ne sont pas pour tant des frag­ments. Une liste peut se lire de haut en bas, de bas en haut ou dans la désordre. En fai­sant ses courses au super­mar­ché, on ne suit pas for­cé­ment l’ordre de la liste, sauf si on a pen­sé la liste en fonc­tion du par­cours à suivre.
Bien qu’é­crite par quel­qu’un, une liste est sans auteur. Elle est per­son­nelle. Je suis le seul à com­prendre la logique de ma liste et à pou­voir en faire quelque chose. Supposons que je trouve, aban­don­née dans un caddy(r), la liste des courses de quel­qu’un d’autre, je ne peux rien en faire. Une liste est un secret.
Quel est le temps d’une liste ? L’infinitif pré­sent. Celui qui fait des listes est un anna­liste, pas un his­to­rien. Il n’ex­plique pas l’en­chaî­ne­ment des évé­ne­ments. Il jux­ta­pose des don­nées, à plat, sans éta­blir de rela­tions de cause à effet entre elles. Telle année, on retien­dra : une éclipse, une inon­da­tion, une vic­toire miliaire, une disette, etc.
Mais le point le plus remar­quable, c’est qu’au fur et à mesure qu’on fait ses courses et qu’on rem­plit son caddy(r), on peut rayer les mots de la liste. Toute liste contient le pro­jet de son effa­ce­ment. Toute liste est utile, à un moment don­né. Mais elle est tou­jours éphémère.

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« Cette his­toire est la mienne (petit dic­tion­naire auto­bio­gra­phique de l’élégie) » ma haie
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p. 482

De mes lignes mati­nales j’ac­croche la lumière mon­tante, et les autres affrontent la lumière qui dimi­nue. Moi, je me sens sem­blable à l’er­mite de l’é­nigme : ima­gi­nez, dit l’é­nigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le che­min pous­sié­reux jus­qu’au som­met de la col­line. Il arrive en haut au soleil cou­chant. Il passe la nuit en prières et le len­de­main, avec le soleil nou­veau, il redes­cend pour arri­ver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’in­jonc­tion de l’é­nigme) qu’il y a un endroit sur son che­min où il est pas­sé à la même heure en mon­tant et en descendant.
La solu­tion, quand on y pense, est assez simple : inven­tez, nous dit-on, un ermite fan­tôme qui se lève à l’aube du second jour, en bas, au moment où l’er­mite (réel) com­mence sa des­cente : sup­po­sez que l’er­mite fan­tôme suit pas à pas, à la même allure exac­te­ment, l’er­mite mon­tant, le pre­mier jour, sur le che­min (c’est son double).
C’est le même che­min. L’ermite qui des­cend et l’er­mite ombre qui monte ne vont-ils pas se croi­ser ? N’est-ce pas là, en ce point de leur ren­contre, le lieu de la solution ?
Pensez, vous, que l’er­mite fan­tôme de l’é­nigme est un ermite de mémoire : que dans la lumière du soir, la lumière des­cen­dante, elle, Alix, ma femme, accom­pagne ma prose lente sur son che­min de papier. Pensez, si vous lisez, peut-être long­temps après la pre­mière, la der­nière branche de mon récit, que quelque part nos images coïncident.

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chap. 1  : « La lampe »
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p. 32

Le bilan sévère du pro­jet ne fait que faci­li­ter la recon­nais­sance de la solu­tion, qui m’a­veugle, comme étant l’u­nique pos­sible, et me force à en accep­ter les consé­quences pra­tiques, puis­qu’il n’y a rien d’autre à faire, puisque je ne peux pas conti­nuer comme avant, attendre que tout se mette en place de soi-même. Si je reviens, men­ta­le­ment, en arrière, si je me dis, dra­ma­ti­que­ment : « Je n’ai rien fait ! », c’est que je viens de décou­vrir ce qu’il faut faire pour faire, et ain­si je suis sûr de n’a­voir pas d’autres choix, à moins de renon­cer. Et renon­cer, c’est me retrou­ver au moment ini­tial, d’a­vant le Projet et le rêve, devant un juge­ment de nul­li­té de ma vie, de toute vie. J’anime, en somme, devant mes propres yeux, le spectre de la mélan­co­lie. Ce qui est tout autre chose, je le sais d’ex­pé­rience, qu’é­prou­ver la mélan­co­lie elle-même.

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chap. 2  : « La chaîne »
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p. 53

Pour échap­per à la moro­si­té ambiante, on va pui­ser, dans le voca­bu­laire, des mots-refuges pour dorer la pilule. À ce compte-là, pour­quoi ne pas dire onde pour eau, vais­seau pour bateau, cour­roux pour colère, nues pour nuages, flots pour mer, ondée pour averse, fra­grance pour odeur, des­trier pour che­val, orée pour bord, appas pour charme, des­sein pour pro­jet, etc. Bref, tout ce maquillage idéa­liste qui rend la cam­pagne si jolie aux yeux des bour­geois en mal de poé­sie. Toute cette hypo­cri­sie contre laquelle s’étaient déjà bat­tus les Baudelaire et Flaubert d’autrefois. Aujourd’hui, le recours à ces valeurs fan­tas­ma­tiques appa­raît clai­re­ment comme des impasses du lan­gage et une régres­sion de la pen­sée. Ce serait, en lit­té­ra­ture, l’équivalent de Philippe de Villiers en politique.

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« Les Dernières Nouvelles de la Cabane, bul­le­tin du 11 avril 1998 » ma haie
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p. 440–441

Étant fait de faire, Tancredi, tu aurais dû savoir que tu avais engen­dré une fille faite de chair et non de pierre ou de fer ; tout vieillard que tu es, tu aurais dû et tu dois te rap­pe­ler quelles sont les lois de la jeu­nesse, et la puis­sance de leur appel ; même si, viri­le­ment, tu as consa­cré à la pra­tique des armes les meilleures années de ta vie, tu n’au­rais pas dû igno­rer les consé­quences d’une vie oisive et raf­fi­née sur les vieillards et, par­tant, sur les jeunes gens. Engendrée par toi, je suis donc faite de chair, et j’ai si peu vécu que je suis jeune encore, deux bonnes rai­sons pour res­sen­tir la vio­lence de cet appé­tit char­nel dont un pre­mier mariage m’a déjà fait connaître le plai­sir qu’on trouve à l’as­sou­vir. Incapable de résis­ter à cette vio­lence, étant jeune et femme, j’ai déci­dé de me lais­ser entraî­ner par elle, et je suis tom­bée amou­reuse. J’ai fait tout ce que j’ai pu, dans la mesure de mes moyens, pour t’é­vi­ter et m’é­vi­ter d’a­voir à rou­gir d’une faute où m’en­traî­nait la nature. Amour com­pa­tis­sant et la Fortune bien­veillante m’a­vaient trou­vé et indi­qué un che­min très secret pour satis­faire mes dési­rs sans être remar­quée par per­sonne : cela, quel que soit ton infor­ma­teur ou quelle que soit la manière dont tu l’as appris, je ne le nie pas. Je n’ai pas pris Guiscardo au hasard, contrai­re­ment à beau­coup de femmes, mais je l’ai pré­fé­ré à tout autre après mûre réflexion ; je l’ai atti­ré à moi en connais­sance de cause, et grâce à notre sage per­sé­vé­rance, j’ai long­temps assou­vi mon désir. Plus que d’a­voir com­mis un pêché par amour, tu me reproches avec plus d’ai­greur, sui­vant en cela l’o­pi­nion la plus com­mune et non la véri­té, de m’être mise avec un homme de basse condi­tion, et tu laisses entendre que si j’a­vais choi­si un homme bien né pour amant, tu ne t’en serais pas offus­qué : tu ne t’a­per­çois donc pas que tu n’in­cri­mines pas ma faute, mais celle de la Fortune, qui bien sou­vent élève les hommes indignes, et abaisse les plus méri­tants. Mais lais­sons cela, et exa­mi­nons un peu le prin­cipe des choses : tu ver­ras tous les hommes for­més à par­tir d’une même chair et toutes les âmes créées par un même Créateur, dotées de forces égales, de capa­ci­tés égales, de ver­tus égales. Nous sommes nés et nais­sons égaux, et la ver­tu éta­blit entre nous les pre­mières dis­tinc­tions : ceux qui en étaient le mieux dotés et l’employaient au mieux furent appe­lés nobles, et les autres demeu­rèrent non nobles. Même si l’u­sage, ensuite, a contra­rié et mas­qué cette loi, celle-ci est demeu­rée intacte dans la nature et dans les bonnes mœurs : ain­si, celui qui agit ver­tueu­se­ment prouve à l’é­vi­dence qu’il est noble, et s’il est des gens pour l’ap­pe­ler autre­ment, ce sont eux qui se trompent, pas lui. Regard les gen­tils­hommes de ton entou­rage et exa­mine leur vie, leurs mœurs, leurs manières, et com­pare-les à celles de Guiscardo : si tu veux bien juger sans ani­mo­si­té, tu admet­tras que ce der­nier est d’une grande noblesse, et que tous tes nobles font figure de vilains. Mon opi­nion sur la ver­tu et la valeur de Guiscardo, je ne la dois pas à celle des autres, mais à tes propres paroles et au juge­ment de mes yeux. Qui l’a loué autant que toi pour toutes ces actions méri­tantes qu’on dois louer chez un homme valeu­reux ? Et tu ne te trom­pais pas, car, si mes yeux ne m’ont pas abu­sée, je l’ai vu mettre en pra­tique ces louables qua­li­tés dont tu fai­sais l’é­loge, et de manière plus admi­rable, que tes mots ne pou­vaient l’ex­pri­mer, et si j’a­vais com­mis quelques erreurs de juge­ment, tu en serais le res­pon­sable. Et tu me dis que je me suis mise avec un homme de basse condi­tion ? Tu ne dis pas la véri­té : si tu disais avec un homme pauvre, on pour­rait l’ad­mettre, à ta honte, toi qui as su pour­voir d’une si bonne situa­tion un homme de valeur, ton ser­vi­teur ! La pau­vre­té n’en­lève rien à la noblesse d’une per­sonne, la richesse si.

Une tra­di­tion, peut-être apo­cryphe (les « der­nières paroles » sont un domaine de pré­di­lec­tion des apo­cryphes) veut qu’Alice Toklas, ren­dant visite à Gertrude Stein à l’Hôpital amé­ri­cain de Neuilly, juste avant l’opération dont elle ne devait pas se réveiller, se soit enten­du deman­der : « What is the ans­wer ? » ; puis, après un silence : « Then, what is the ques­tion ? »
Il est vrai que vivre nous pré­sente les réponses long­temps avant les questions.
Le monde est devant nous, char­gé de réponses, et nous res­tons muets. Dans la « lande » ou « chambre » du temps dévas­té nous errons, non à la recherche des réponses, mais dans la quête des ques­tions. Mais à la dif­fé­rence de Perceval le Gallois, si jamais nous les trou­vons, il est trop tard pour res­ti­tuer à la pros­pé­ri­té la « Terre Gaste », la « Waste Land » de nos vies. Je ne crois même pas que le nœud se tranche au moment der­nier, celui de notre mort. L’énigme reste énigme, jusque dans les yeux troués du cadavre. Qui résoud les énigmes perd la lumière du jour. La véri­té creuse les orbites du vivant.

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chap. 5  : « Rêve, déci­sion, « projet » »
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p. 186–187

Une cer­ti­tude à la fois dis­tante, vague, mais intime et forte, donne une uni­té à un labeur conti­nu, s’oublie dans l’enthousiasme local des décou­vertes, mais revient à point nom­mé dès que les obs­tacles, les échecs, les décou­ra­ge­ments s’accumulent.
Il était enten­du, c’est-à-dire que je m’étais enten­du avec moi-même pour recon­naître que rien ne pou­vait être pré­texte à ces­ser. « À quoi bon ? », me disait le démon noc­turne, ou son double fra­ter­nel et sour­nois, le démon méri­dien : « À cela », répon­dais-je ; cela, le double futur du roman et du pro­jet, qui est beau­coup plus que la thèse de mathé­ma­tique (quand elle n’avance pas), (et plus tard quand elle est ache­vée, ce qui n’est pas mieux), beau­coup plus que le livre de poèmes (un écha­fau­dage de sonnets).
Car cela, ma réponse aux démons, mon style pour les domp­ter (le « style », dit rak­ki tai), est plus, plus ambi­tieux, plus immense ; et sur­tout, tou­jours futur, tou­jours à faire. De la même étoffe (c’est le même tour de passe-passe) est ce qui est nom­mé « ins­tinct de vie ».
Pendant les neuf pre­mières années (comme il est dit au cha­pitre 2, « La chaîne »), je n’ai pas remis en cause la déci­sion. Je n’étais pas oublieux de son contraire (car le démon noc­turne et son frère de midi, le soleil double et noir au méri­dien de midi, emplis­sant le ciel vide de la perte de temps, me le pré­sen­taient à l’occasion), mais j’avais ma réponse toute prête : j’ai cela à faire, qui condui­ra au roman, au pro­jet, qui en fera plus tard par­tie. J’en étais sûr.
De quoi pou­vait bien me venir une telle cer­ti­tude, qui n’était guère appuyée sur un avan­ce­ment effec­tif de l’un ou de l’autre ? (Et il a suf­fi de regar­der enfin cette véri­té en face pour que tout s’écroule, un ins­tant, avant de se rebâ­tir encore, mais autre, pour encore neuf années.)
Du rêve. Il n’y a pas d’autre possibilité.
La pré­sence du rêve, en arrière-plan de ma vie, s’apparentait à une sorte d’édredon, ou d’oreiller de plume (un entas­se­ment d’oreillers plu­tôt, car il y avait plu­sieurs couches super­po­sées de cer­ti­tudes apai­santes), sur, ou sous lequel (les­quels) on voit, s’éveillant avec un inat­ten­du sen­ti­ment de vacance, s’étendre devant soi une inter­mi­nable jour­née lumi­neuse, faite de jar­dins, de pro­me­nade, d’amour, de lec­ture, de décou­verte. Sans bou­ger encore, on s’imagine. Il y aura du ciel, un ciel de bleu léger, des nuages tendres, une lune de jour peut-être, petite, prête à fondre, nuage elle-même. Il y aura une eau bou­geante, entre des herbes.
De loin en loin, pour­tant, j’entrevoyais un fond noir.
Comme par­fois on s’imagine, en telle rêve­rie oiseuse, l’au-delà du visible du ciel, le fond de ciel comme on dit un « fond d’œil », le des­sus-des­sous de ce bleu qui vous trouble quand on y laisse s’immobiliser son regard ; plus loin que le ciel, on voit noir. L’entre-les-étoiles, le vide inter­stel­laire des « space-ope­ras », on le sent noir. Peut-être faut-il regret­ter l’imagerie encore si vivace à la Renaissance, l’emboîtement de sphères jusqu’à l’ultime, l’englobante du tout, la Sphère Céleste, ce grand et scin­tillant com­po­tier d’astres, sans au-delà, ou un au-delà qui n’était que l’habitacle vapo­reux, un rien-tout, demeure d’une pas trop pen­sable divi­ni­té (je parle d’une vision naïve, semi-culti­vée, comme aurait pu être la mienne, disons, vers 1600).
Poursuivant cette com­pa­rai­son (« j’aime cette com­pa­rai­son »), je dirais que ces pre­mières années après le rêve était dans ma vie une Renaissance sous le signe d’une cos­mo­lo­gie lumi­neuse et peu­plée d’innombrables cor­res­pon­dances entre macro­cosme et micro­cosme. Quelque effer­ves­cence de « pour­suites » intel­lec­tuelles se mani­fes­tait sous la cou­ver­ture des astres : la mathé­ma­tique, la poé­sie, le sol solide, soli­daires. Ce qui veut dire que tout cela était d’une fra­gi­li­té abso­lue. J’étais por­teur d’une cer­ti­tude à l’avance rui­née, mais je ne le savais pas. Je ne le savais pas et de ne pas le savoir je pou­vais avan­cer vers la révé­la­tion de la ruine en m’imaginant me rap­pro­cher du com­men­ce­ment de la connais­sance, insé­pa­rable du début de l’accomplissement. On a dit que toute vie bonne est une pré­pa­ra­tion à mou­rir. Cette par­tie de ma vie, ces neuf années, était plu­tôt une pré­pa­ra­tion à vivre : vivre serait le Projet.

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chap. 5  : « Rêve, déci­sion, « projet » »
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p. 161–163

Je devais pour­suivre ailleurs ma pré­pa­ra­tion au pro­jet : dans la mathé­ma­tique, dans la poé­sie, dans une grande sévé­ri­té d’existence. L’austérité par­fois éré­mi­tique qui se mon­trait néces­saire était comme fonc­tion­nel­le­ment impo­sée par une recherche simul­ta­née de voies dans les deux direc­tions, duales et anta­go­nistes en appa­rence, de la mathé­ma­tique et de la poé­sie. En ces années, je vivais sous la contrainte : contrainte d’apprentissage du cal­cul, des formes poé­tiques, de leur mise en pra­tique simul­ta­née. Mais aus­si contraintes de la vie même : la règle de Paul Klee, « nul­la dies sine linea », pas de jour sans avan­cer d’une ligne, sus­ci­tait simul­ta­né­ment de sévères exi­gences d’horaires, où se jouait sans cesse ma pas­sion du dénom­bre­ment. La sou­plesse men­tale indis­pen­sable pour les sauts per­pé­tuels de la lec­ture à l’absorption des concepts de la théo­rie des caté­go­ries ou de l’algèbre com­mu­ta­tive, l’effort d’immersion dans les langues loin­taines des tra­di­tions poé­tiques vou­lues par le pro­jet, n’étaient pas ima­gi­nables sans une rigi­di­té conco­mi­tante de l’emploi de mon temps. Je me suis fait un devoir de soli­tude. De loin en loin je reve­nais à l’imagination du projet.
Je vivais dans un sys­tème de règles. Les règles de l’écriture poé­tique, les règles de la démons­tra­tion mathé­ma­tique, les règles de vie consti­tuaient trois sys­tèmes qui se res­sem­blaient pour moi, qui avaient des che­mins paral­lèles. Chaque règle, chaque acte selon les règles, était pen­sé comme préparatoire.

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chap. 5  : « Rêve, déci­sion, « projet » »
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p. 160