L’élan est venu, politiquement, en 1967, des langues du marxisme, de la langue de la psychanalyse en train de se publiciser, des langues d’un internationalisme en voie de développement qui se reliaient aux modes d’expression du cinéma et aux langues de la pop culture. Une nouvelle façon de parler d’une insolence sexualisée dans son ensemble en sortit, qui répliquait aux exigences de la « société dominante », à chaque argument ou non-argument adverse, que la vie était ici et maintenant, que le savoir était ce qu’on avait soi-même, et qu’on se fichait du reste.
De nombreuses autres langues se sont mélangées, de tous les coins et recoins imaginables, de 1967 à 1970 : avec des bouts scientifiques, actionnistes, performés, spontanéistes extraits de la langue du mouvement ouvrier, des langues et façons de parler pédagogiques, pédantes, virulentes, didactiques, euphoriques, cabotines, magouilleuses, impitoyablement ouvertes, autopromotionnelles, paranoïaques, narcissiques, relax, confuses, touchantes, revendicatives, alimentées par des notes d’amour. On peut étirer la série, dans plein de directions, et c’est justement là que ça se passe : dans ce brouhaha de tout ce qui avait, comme d’un coup d’un seul, réussi à devenir public, il y avait pour la première fois (et tel qu’il apparaissait, pas juste « pour moi ») quelque chose comme la possibilité d’une connexion de son propre parler avec un espace public, avec un nouveau type de réalité s’imposant publiquement, connexion auparavant seulement postulée, pressentie, voulue, laborieusement construite dans des discussions de bars.
Citations
La langue officielle allemande a tout fait pour souligner que tous ces registres vivifiants, les uns comme les autres, s’enracinaient dans la « non-Allemagne » ou la « délinquance » si souvent invoquées. Ce qui revenait à une expulsion officielle. La possibilité d’une parole publique à soi s’est faite dès le départ depuis cet exil imposé. On ne pouvait accéder à la vivacité et à une raison politique qu’à partir des innombrables positions du « pays dénommé Étranger ». L’écriture publique a commencé par une forme de transgression : sur tracts. Sur les tracts, je lisais les mots à « moi » qui passaient. Une langue écrite était venue à moi par les airs, encore lisible le lendemain, défendable, sans raison d’en rougir, à la différence des tentatives poétiques antérieures ou de la scientificité hésitante des bagages de séminaire.
Ma première citoyenneté allemande fut donc une citoyenneté universitaire non-universitaire, parce que le tout se développa dans l’université et n’aurait pu se déployer ailleurs, dans une université en plein épanouissement, en pleine ouverture (du côté estudiantin), à la fin des années 1960. Dans une conférence des années 1980, l’historien berlinois des religions Klaus Heinrich a qualifié les actions des étudiants de l’époque de « dernière déclaration d’amour d’une génération d’étudiants à l’institution universitaire ». C’est beau et ça vise juste. Infiniment grand et principalement désintéressé était l’espoir de pouvoir transformer l’université en un bout de pays où vivre. Tant de candeur pour un monde meilleur…
Mais plus tôt (et rattrapé par lui-même), le réveil des langues et « l’amour de l’institution universitaire » chez les étudiants se sont éteints. Au cours des années 1970, une partie de ceux qui avaient quitté les mille pôles entreprirent de ramener la diversité des langues à des règles langagières dogmatiques et à des plateformes partisanes (en musique, à l’uniformité un peu bébête de la rythmique new wave). L’université fut abandonnée pour établir des bases (la plupart du temps inexistantes) dans les usines ; quiconque se laissait rencontrer langagièrement en dehors de la « contradiction centrale » était « out » dans le cercle des athlètes ML (tous haltérophiles poids lourd et pleinement responsables des processus historiques).
Penser dans un autre pays. L’art dans la diaspora. On les trouve rarement chez ceux qui se disent « autochtones ». Produits d’expulsés. Ce qui veut dire que « penser » n’est pas normal. « L’art » ne pousse pas bien dans la terre natale.
Mais les deux peuvent être enfantins, même en exil. Adorno :
Depuis que je suis capable de penser, cette chanson a toujours fait mon bonheur : Entre les monts et la vallée profonde : c’est l’histoire de deux lièvres qui se régalaient d’herbe, ils furent abattus par le chasseur et, s’apercevant qu’ils étaient encore en vie, ils détalèrent. C’est plus tard seulement que je compris la leçon de cette histoire : la raison ne peut résister que dans le désespoir et l’excès ; il faut de l’impuissance pour être victime de la folie objective. On devrait faire comme les deux lièvres ; quand le coup part, tomber bêtement et filer. Si, reprenant ses esprits et, si l’on a encore du souffle, filer. L’aptitude à l’angoisse et l’aptitude au bonheur sont la même chose […].
On trouvera difficilement un enfant grandissant avec la langue allemande qui ne soit pas accompagné par le bonheur de ces « deux lièvres ». Mais quelques-uns seulement ont réalisé la simultanéité du « désespoir et de l’excès » comme fondements de la « raison » ; et qu’elle a besoin de « l’absurde » « pour ne pas être victime de la folie objective ».
« Nous » déclarions « les adultes » comme manifestement fous ; nous étions des étrangers dans notre propre pays, dans notre propre « culture », comme l’appelaient les fous (et le reste du monde était censé ne pas avoir cette « culture », les Russes et moins encore les « nègres » dont nous écoutions constamment l’impropre par suite de « judaïsation »).
Ils ne voulaient néanmoins rien reconnaître de l’ampleur du meurtre systématique. « Un peu trop d’assassinés, concédait un peu plus notre père, fonctionnaire des chemins de fer prussiens de catégorie intermédiaire du côté du bien éternel. »
Tout « notre » parler était passé du côté des gens du même tage. Là, j’ai eu de la « chance » ; il y avait toujours des amis avec qui jouer, discuter, boire et lire qui pensaient réellement. « On n’a pas de chance, on est dans la chance », ai-je lu plus tard chez Adorno. D’accord, il avait raison, comme presque toujours, le type.
Freud était tombé dans les mains de beaucoup d’entre « nous ». Nous étions des lecteurs : la littérature des exilés, Thomas Mann, Brecht bien sûr, alors very busy à conquérir les scènes du théâtre ouest-allemand. À 19 ans : l’Interprétation du rêve de Freud ; au lycée, le Petit organon de Brecht ; un jeune professeur d’histoire est un jour arrivé avec le Manifeste du parti communiste, auteur : Karl Marx. Les livres de Tucholsky dans la collection rororo étaient dans toutes les poches. Ainsi que – en dehors de l’école – Henry Miller.
L’attestation des droits au chômage, le numéro d’immatriculation, les justificatifs, etc., créent une appartenance à un corps social maintenu en vie et régulé par des institutions étatiques, par des administrations qui la financent et produisent ainsi des signes dans lesquels les chômeurs se reconnaissent et acceptent leur condition. En d’autres termes : tout se passe comme si des personnes licenciées devenaient des éléments enregistrés d’une tribu d’humains particuliers, certes exclus de l’emploi, mais dotés de normes d’appartenance précisément définies : A tribe called « chômeurs » – une tribu à part entière. Selon McLuhan, la tendance générale des médias électroniques est de créer des tribus ; des fans de jazz, des porteurs de baskets Nike, etc. Le numéro de tribu confère aux membres de la tribu des chômeurs une sorte de stabilité inattendue – comme s’ils avaient reçu un nouveau corps institutionnel sériel dont la forme peut être aisément « avalée » par le pays, même quand on a 5 ou 6 millions de personnes « sans travail », dans des proportions qui avaient, un demi-siècle plus tôt, précipité ce pays dans l’abîme et dans la folie, et conduit d’autres pays au bord.
Les formes de survie à nous concédées s’épuisent souvent dans le plaisir de faire marcher la machine, de s’y enclencher comme rouage, etc. Mais cela aussi se passe de plus en plus dans l’isolement, celui des logements ou des bureaux, la masse ameutée est elle aussi en train d’être annexée par les foules rivées aux médias et contrôlées par les médias, que l’on pourrait épingler avec le terme improbable de masses invisibles. Elle n’a pas pour seul statut celui de « foule ameutée planquée », elle a aussi d’autres plaisirs, change d’état, vit des sauvetages, a des révélations, a aussi ses propres angoisses. Les différentes « masses invisibles » devant l’écran changent de forme et de composition, tout comme d’affects, en quelques secondes. Mais cette masse ne devient ouverte qu’exceptionnellement ; c’est un indice significatif de l’accroissement des foules médiatement organisées.
La participation à cette masse invisible peut aussi se faire en déposant un bulletin de vote lors d’une élection ; le bulletin de vote en guise de linceul ou de signe de bienvenue aux quelques milliers de demandeurs d’asile.
De même que la masse invisible des bacilles/virus a hérité des diables au début de ce siècle (quantité infinie rassemblée dans un espace minimal), les médias ont eux-mêmes hérité de la masse des bacilles/virus. Mais hériter n’est pas le bon mot (les virus ne disparaissent justement pas, au contraire : ils débordent sur les technologies) ; il serait plus exact de parler d’alimentation réciproque. Les virus arrivent inéluctablement comme l’image hertzienne, l’image hertzienne survient inéluctablement comme virus. Les masses invisibles se servent de plus en plus de la vitesse de la lumière, les infections produites par lles (re)transmissions ont pour ainsi dire détrôné les anciens fantômes pour ensuite les ressusciter médiatiquement, sous forme cinématographique de Poltergeist & Alien, n°1 à n‑ième.
Les meilleures preuves de la domination établie des fantômes (re)transmis se trouvent dans le livre Hystories d’Elaine Showalter : le « i » de history est remplacé par le « y » de hysteria, un mélange entre hystérie et history, un mot hermaphrodite pour la réalité d’(es) histoire(s) (non) advenue(s).
Showalter a identifié, surtout aux États-Unis, six grands syndromes psychogènes qui appartiennent aux années 1990 comme la Love Parade ou le Tamagotchi : le syndrome de la guerre du Golfe, la personnalité multiple, la mémoire retrouvée (surtout d’abus sexuels) (« Recovered Memory Syndrome »), l’abus au cours de rituels sataniques, l’enlèvement par des extraterrestres et la fatigue chronique. Pour tous ces syndromes, des groupes d’entraide ont depuis longtemps poussé comme des champignons ; on trouve des médecins, des thérapeutes et des cliniques spécialisés dans leur traitement, et des journalistes qui se sont fait connaître avec des reportages sur le sujet. Et on ne parle pas ici d’une vingtaine de personnes : sur les 697 000 soldats américains déployés dans le Golfe, 60 000 ont déclaré souffrir de troubles inexpliqués qu’ils attribuent à des expériences secrètes menées par le gouvernement avec des gaz neurotoxiques et autres produits chimiques. David Finkelhor, un thérapeute qui écrit sur les abus sexuels, estime que 62 % des personnes concernées sont des femmes. Le Times rapportait récemment qu’en Angleterre 24 000 enfants avaient souffert d’un syndrome de fatigue chronique, et que ce n’était là que « la pointe de l’iceberg ».
– pour citer Mariam Lau dans un article sur Hystories de Showalter (« Der Wille zum Wahn », taz, 13 septembre 1997). Les chiffres et pourcentages scintillent tels d’impudentes pointes d’icebergs de phénomènes fantomatiques, sur lesquels le paquebot des cliniques privées et les colosses radiotélévisés ont mis le cap pour déployer leur flotte titanique. Au tohu-bohu de la glace qui se brise, au bruit des hélices et aux couinements affolés des souris de l’entrepont se mêle le mot discret et néanmoins grave de « psychogène ». Qu’est-ce qu’il fait là ?
Les soldats chez qui le syndrome de la guerre du Golfe est une conséquence réelle d’intoxications ou de traumas subis existent ; de même que nombre de viols « remémorés après coup » ont dû avoir lieu. Et le syndrome de fatigue chronique touche des adolescents sans le moindre signe qui rendrait vraisemblable l’hypothèse d’une origine psychogène ; de jeunes gens tout ce qu’il y a de plus reliés au réel qui ont manifestement été touchés par une épidémie inconnue.
La phrase dite en passant par Freud, selon laquelle « il n’y a pas de signe de réalité dans l’inconscient » – produit de vingt ans de travail acharné dans l’iceberg de la psyché humaine (ou viennoise) – s’applique précisément ici : le fait que des milliers de soldats revenant de la guerre du Golfe souffrent d’empoisonnements réels (et non d’une puce électronique secrètement greffée dans le cul), le fait que des milliers d’ados britanniques souffrent d’une fatigue qui présente tous les signes d’une infection ou d’un empoisonnement inexpliqué (et non d’une imagination hystérique) – au même titre que les viols avérés – ne changent rien au fait que les deux voies – les malades « avérés » comme les « non-avérés » – sont également justifiés dans leur prétention à être reconnus comme « réels ». Réels, aussi bien qu’ir-réels, ils le sont l’un comme l’autre. Seul le terme « psychogène » n’a rien à faire là pour désigner la lignée la plus « imaginaire ». Pourquoi devrait-on considérer comme « psychogène » ce qui est sur toutes les lèvres et dans toutes les oreilles, parce que cela sort, à haute fréquence et intensité, de tous les canaux médiatiques ? Ce sont, du moins sous forme de manifestation médiale-sérielle, des syndromes du broadcasting, ni psychogènes (= individuels), ni épidémiques (= causés par un virus inconnu).
Il se peut que même le livre de Showalter oublie partiellement son propre sous-titre : Hysterical Epidemics and Modern Media. Sous-titre soulignant que ce sont toujours des épidémies transmises, des épidémies électroniquement diffusées, médiatiquement organisées qui conduisent à certains symptômes « hystoriques ». Le caractère commun du devenir-transmis est son signe de réalité – un grand avantage. Les gens « simplement intoxiqués » ne disposent pas d’un tel signe de réalité ou seulement dans une bien plus faible mesure. La série transmise n’en apparaît que plus forte.
Le fait de passer en permanence sur les ondes peut certes d’une part renforcer l’apparition de paniques hystériques mais fournit de l’autre un effet fondamental de stabilisation. Le certificat : je fais partie d’une série mystérieuse publiquement reconnue, partie de la série-fatigue chronique, je n’ai pas besoin de le cacher, au contraire, « je sommes nombreux », « je » est un objet exposé de la série, je est une pièce d’exposition ambulante, délesté en donnant au phénomène de défaillance une touche de normalité au quotidien, et en l’extirpant de la normalité : le mal de tête n’est plus du tout le même quand soixante mille autres le partagent ; soixante mille personnes avec les mêmes symptômes, toutes confirmées par le centre émetteur comme faisant partie du post-Gulf-War-syndrom. Le signe de réalité souhaité de sa pathologie est donc le signe de série (re)transmis. Les personnes souffrant de l’étiologie des ondes participent ainsi au caractère de réalité de la douleur « plus réelle » des intoxiqués.
L’amalgamation des syndromes (re)transmis avec certains genres littéraires, musicaux ou cinématographiques que constate Showalter n’a donc rien de surprenant, elle est de rigueur. Nombre d’« épidémies hystériques » « sont aujourd’hui précisément imbriquées dans un genre littéraire particulier : la personnalité multiple avec la confession, l’abus au cours de rituels sataniques avec l’histoire d’horreur, l’enlèvement par des extraterrestres avec la science-fiction », écrit la chercheuse en littérature.
Les membres des séries syndromiques telles que décrites par Showalter n’ont pas besoin de se rassembler pour être reconnus comme des parties de séries ; ils n’ont pas besoin de se connaître entre eux, de se matérialiser en une masse concrète dans une rue ou une place quelconque pour être valables ; c’est ce qui distingue fondamentalement leur mode de constitution de toute formation de masse. Mais ils peuvent devenir des masses sous certaines conditions.
Showalter rapporte que les femmes américaines qui font partie de la série des victimes d’abus sexuels dans la petite enfance tiennent régulièrement des survival meetings, des réunions de survivantes. Avec deux effets : l’un interne, qui est un effet de masse – nous formons un seul grand corps de femmes qui ont été violées –, et l’autre externe, qui a à voir avec le fait de devenir visibles – nous sommes encore là, nous avons survécu ! L’outing télévisé, le fait d’être enregistrées et diffusées est promu au rang de preuve ultime et valable d’existence. Le statut de série est plus important qu’une « guérison » : le moi (seul) n’est rien, mais 5 millions de femmes violées ne peuvent pas se tromper (= mentir).
À partir de là, on peut peut-être retourner la phrase de Marshall McLuhan selon laquelle chaque nouveau médium technique est un prolongement du corps humain : les corps humains, dans leur forme d’existence sérielle, sont des appendices et des prolongements des médias techniques. Et la forme d’existence sérielle croît par rapport à celle de l’humain comme partie de la masse.
L’écriture de Canetti sur la violence traite de la manière de se défaire des Befehlsstachel, des « aiguillons laissés par les ordres » que tous les humains ont reçus de l’extérieur dans leur corporéité (et qui hantent ensuite leurs / nos rêves). Chaque cri, chaque coup du père, de l’officier ou d’un quelconque suppliciateur, chaque offense ou dépréciation verbale, chaque regard de travers entre dans le corps tel un aiguillon et y reste. Le corps ne se débarrasse de ces blessures et cicatrices qu’en transmettant ces aiguillons à quelqu’un d’autre – ce qui signifie que le supplicié devient lui-même un suppliciateur ; la violence est alors déplacée. À moins qu’il ne s’en débarrasse dans la masse humaine. La masse, chez Canetti, n’est pas celle de la philosophie européenne bourgeoise (élitaire), pour laquelle elle est le terme négatif par excellence : les débiles, le prolétariat, les ignares, les gogols ; « l’homme de la masse », qui, en politique, court derrière n’importe quel gros con, adore les figures de chef. Canetti voit dans la masse le potentiel de l’exact opposé. Celui ou celle qui s’ouvre à elle se façonne un nouveau corps. Dans ce nouveau corps, l’individu peut se métamorphoser, prendre conscience de ses sentiments, les porter au-dehors sans transmettre violemment l’aiguillon aux autres : fantastique processus corporel. Hauntology potentialisée.