Je ne puis ici qu’in­di­quer com­ment l’im­pres­sion d’in­quié­tante étran­ge­té pro­duite par la répé­ti­tion de l’i­den­tique dérive de la vie psy­chique infan­tile et je suis obli­gé de ren­voyer à un expo­sé plus détaillé de la ques­tion dans un contexte différent1. En effet, dans l’in­cons­cient psy­chique règne, ain­si qu’on peut le consta­ter, un « auto­ma­tisme de répé­ti­tion » qui émane des pul­sions ins­tinc­tives, auto­ma­tisme dépen­dant sans doute de la nature la plus intime des ins­tincts, et assez fort pour s’af­fir­mer par-delà le prin­cipe du plai­sir. Il prête à cer­tains côtés de la vie psy­chique un carac­tère démo­niaque, se mani­feste encore très net­te­ment dans les aspi­ra­tions du petit enfant et domine une par­tie du cours de la psy­cha­na­lyse du névro­sé. Nous sommes pré­pa­rés par tout ce qui pré­cède à ce que soit res­sen­ti comme étran­ge­ment inquié­tant tout ce qui peut nous rap­pe­ler cet auto­ma­tisme de répé­ti­tion rési­dant en nous-mêmes.

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« L’inquiétante étran­ge­té » [« Das Unheimliche », 1919]

Peut-être est-il vrai que l« Unheimlische » est le « Heimliche-Heimische », c’est-à-dire l”  »intime de la mai­son », après que celui-ci a subi le refoulement.

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« L’inquiétante étran­ge­té » [« Das Unheimliche », 1919]

Le cut-up comme tech­nique n’est qu’un moment (situable dans la moder­ni­té récente), un ava­tar for­mel ponc­tuel de cette prise de par­ti éthique fon­da­men­tale. Il est la solu­tion qu’a trou­vée cette prise de par­ti pour faire, dans les années 60, une lit­té­ra­ture roma­nesque vivante (l’es­sor des médias, les mani­pu­la­tions de l’in­for­ma­tion, les début de l’in­for­ma­tique, etc, ont quelque à dire, socio­lo­gi­que­ment, de ce qui a moti­vé cette trouvaille).

Car « dire » et « tout » sont anta­go­nistes. « Tout dire » est un oxy­more. Il faut alors faire ce pari : le bruis­se­ment du tout (du « réel ») ne s’en­tend que dans l’é­cho spec­tral qu’en enre­gistrent quelques fic­tions lit­té­raires. Et si le fait d’é­crire engage une dis­so­lu­tion de la trame ver­bale où s’en­ra­cine le des­tin tota­li­taire de toute socié­té, la fic­tion dis­pose d’une puis­sance d’a­na­lyse de tout discours.

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« Sade au naturel »
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La lit­té­ra­ture a aus­si ins­pi­ré la musique dans sa forme. Par exemple, les titres des Märchenbilder (« Images de contes ») pour alto et pia­no opus 113 (1851) et des Märchenerzählungen (Récits de contes) pour cla­ri­nette, alto et pia­no opus 132 de Schumann (1853) sont des réfé­rences expli­cites au Märchen, au conte. La notion de la Märchenerzählung montre que le texte musi­cal raconte à nou­veau ce que le conte dit à sa manière. La musique ne met donc pas en rythme et mélo­die un récit ; elle raconte dans son médium. Elle est récit au car­ré, ou sens au car­ré, et de façon très sin­gu­lière, car elle a besoin de se mul­ti­plier par la lit­té­ra­ture (ici la prose des Grimm). Schumann consi­dère d’ailleurs que la meilleure façon de lire les contes est la lec­ture à haute voix, qu’il pra­tique beau­coup auprès de ses enfants. Schumann a trans­po­sé en musique la « courbe into­na­tive du récit ». La poé­sie (qui hante les proses) devient le modèle de la musique.

Récitatif sobre et didac­tique, au mieux ou dans l’i­dée sen­tie. Il navigue entre deux vagues puis­santes et qua­si-régnantes. D’abord, la vague empha­tique ordi­naire et « per­sienne », aux nom­breuses varié­tés, aux plu­sieurs degrés de talents, qui fran­chissent le pas, et tendent à confondre chan­son et chant, ou plu­tôt chant poé­tique et chant musi­cal strict. Ensuite, la vague de prose, qui confond la sobrié­té et le carac­tère indif­fé­ren­cié et pédestre des varia de la prose du monde (nour­ri­ture de la prière laïque, matin, midi et soir).

Les com­bat­tants qui conti­nuent à libé­rer leur peuple font éga­le­ment voir les pay­sages. Nous sommes fami­liers des pay­sages d’Indochine depuis les guerres de libé­ra­tion du Viêtnam ; des pay­sages de l’Atlas, du Maghreb depuis la guerre d’in­dé­pen­dance algé­rienne, etc. Ce sont les tyrans qui enferment leur pays dans des limites et qui le rendent invisible.

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« Solitaire et soli­daire (entre­tien) »
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La vraie vie est d’avoir une voi­ture amie vivre est vivre avec une voi­ture amie il est vrai que la vraie vie est d’avoir avec soi une voi­ture une voi­ture amie que c’est vivre en vie avec une voi­ture amie de vivre avec avec une voi­ture à soi avec une voi­ture amie avec une vraie voi­ture à soi voi­là la vraie vie est d’avoir une voi­ture avec soi une belle voi­ture une voi­ture qui soit une amie la vraie vie est d’avoir une amie une voi­ture d’avoir comme amie une voi­ture amie de vivre avec d’aller avec une belle voi­ture amie une vraie voi­ture voi­là la vraie vie est de vivre avec avec une vraie voi­ture à soi la vraie est vie est là avec cette belle voi­ture qui est une amie voi­là la vie vivre avec une voi­ture amie qui est belle qui est là qui est à soi voi­là la belle voi­ture qui est une amie avec laquelle vivre toute la vraie vie vivre une voi­ture vivre une voi­ture à soi vivre avec une belle amie vivre une vraie vie une vraie vie qui est une vraie voi­ture avec à soi une vraie vie de voi­ture amie à soi avec une vraie belle voi­ture qui va partout.

nous for­mons le monde
nous for­mons un monde magique
nous nous goûtons
nous fai­sons de la magie
nous sommes en conver­sa­tion avec le démon
le fait d’être avec le démon
nous savons
nous avons le ce que nous avons pour avoir conscience
assez de cœur
nous avons assez de cœur
nous avons pour avoir conscience assez de cœur pour savoir
le démon pour être en train de conver­ser avec le assez de
cœur de le démon
nous avons faim
nous avons la ten­ta­tion de faire l’amour
nous sommes heureux
nous sommes heu­reux de faire l’amour
nous avons autant de cœur
nous avons tout autant de cœur
nous avons tout ce que le ce cœur nous avons fait un monde avec un démon
nous avalons
nous ravalons
nous avons autant le cœur de le savoir
nous avons une vie
nous avons autant la vie
nous avons autant de vie
nous avons un v vivant dans vou­lu dans vivant dans vie
le démon vient dans le, dans le cœur assez grand
et assez vivant pour qui le savent
nous avons le cœur assez grand pour le savoir
nous avons le tout ce que nous avons pour avoir conscience
nous avons conscience nous avons faim
nous goûtons
nous avons su valoir nous avons vou­lu savoir
nous avons su avant de commencer
nous avons un grand cœur qui va vou­loir qui veut
tou­jours s’étaler dans la posi­tion d’en venir à revou­loir savoir
tou­jours dans la posi­tion d’être conscient le vou­loir savoir
le démon goûte le cœur
nous avons for­mé le monde avec un démon
le démon goûte le cœur et le cœur demande au démon
le cœur et le démon sont de la même sorte
le cœur et le démon ils font de la magie
nous avons for­mé un monde magique
d’où le fait que nous sommes dans un monde magique
la vie n’est pas à un autre endroit que la vie au cœur
où nous avons assez à boire
d’où le fait que nous sommes dans un monde magique
parce qu’il vogue
parce qu’il n’a pas de volonté
ni d’avant ni d’avalanche
parce qu’il est avant tout inventé
et ivre
et avant tout il est inven­té il est inver­sé et il est ivre
soulevons
soulevons-le
nous avons assez de cœur pour sou­le­ver avec le cœur
et le démon et la conver­sa­tion avec le démon et le monde magique
car nous avons for­mé le monde
et le monde est magique
nous produisons
nous nous produisons
nous pro­cé­dons à notre destruction
com­ment nous nous procédons ?
nous nous produisons
nous pro­cé­dons à notre destruction
où nous nous détrui­sons se produit
la des­truc­tion mas­sive se produit
avec quoi nous ensevelissons-nous ?
nous nous ense­ve­lis­sons dans la destruction
com­ment elle se produit ?
nous nous produisons
nous nous sommes faits de la des­truc­tion par ensevelissons-nous
où nous nous sommes mis à nous ensevelir
exac­te­ment où nous nous sommes mis à nous ensevelir
nous n’y cou­pons pas
nous avons autant le cœur de le savoir et assez de cœur
pour en avoir conscience
nous qui nous for­mons la destruction
nous nous met­tons dedans
ce qui nous procède
nous nous met­tons à procéder
à nous pro­cé­der à la destruction
nous nous pro­dui­sons et nous for­mons le monde
le monde est magique
et dans quatre mois c’est l’été
mars avril mai juin
un deux trois quatre
quatre mois à tenir avant que ça soit l’été
quatre mois c’est pas long
ça passe assez vite
en atten­dant quatre mois ça passe assez vite et on est
d’un coup
dans l’été chaud
en pleine chaleur
en plein mois de juin
quand il fait très chaud en plein milieu de la journée
dans quatre mois et on est dedans

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« Le monde magique » L’enregistré [1998]
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p. 297–303

Précisément, les pos­si­bi­li­tés du lan­gage s’arrêtent aux limites du monde, et inver­se­ment ; l’appréhension du monde comme tota­li­té limi­tée coïn­cide pure­ment et sim­ple­ment avec la recon­nais­sance des limites du lan­gage : elle consiste à se rendre compte à « sen­tir » que, d’une cer­taine manière, le der­nier mot n’est pas dit par ce que le lan­gage per­met de dire, bien que l’on ne puisse rien dire de plus que ce que le lan­gage per­met de dire. Toute limite expri­mable est néces­sai­re­ment une limite fac­tuelle, c’est-à-dire intra­mon­daine (…) Les limites du monde ne sont donc pas les limites d’une tota­li­té consi­dé­rée en exten­sion, ce sont les limites de la fac­tua­li­té ; et ce qui est à l’extérieur de ces limites est, comme l’indiquent clai­re­ment cer­taines remarques des Carnets, le « sens » ou la « valeur ».