Lorsque j’é­voque la liber­té réflexive dis­tin­guant un enra­ci­ne­ment illu­soire et un déra­ci­ne­ment rela­tif, j’op­pose un monde struc­tu­ré par la figure du père, qui dicte l’i­den­ti­té et a voca­tion à l’in­car­ner exem­plai­re­ment, à un uni­vers de frères. La liber­té, au sens éty­mo­lo­gique, par­ti­cipe en fran­çais de la rela­tion du pater fami­lias à ses fils ; on n’est libre que dans la mesure où le père nous pro­tège. Le terme alle­mand de Freiheit pro­vient du lien d’a­mi­tié noué entre frères qui, en cas de guerre, s’en­chaî­naient et se ruaient ain­si sur les légions romaines. Chacun était le garant de l’autre, mais tous signi­fiaient aus­si par cet enchaî­ne­ment leur refus de l’es­cla­vage auquel les aurait voués inévi­ta­ble­ment leur défaite. L’univers pater­nel, ver­ti­cal, est sécu­ri­sant au prix d’une dépos­ses­sion, sauf à admettre la réus­site de l’in­sur­rec­tion débou­chant sur un ren­ver­se­ment de l’i­mage pater­nelle. L’univers des frères ren­voie quant à lui à la notion grecque d’é­leu­thé­ria (qui contient la racine alle­mande du mot Leute) ; il est donc plus démo­cra­tique, hori­zon­tal. Le mode de consti­tu­tion de la confré­rie qui n’est pas native implique la pos­si­bi­li­té d’une autre voie que celles offertes par l’al­ter­na­tive sui­vante : soit être père soi-même (inves­ti de l’au­to­ri­té), soit res­ter enfant (sou­mis à l’au­to­ri­té). Au sein de cette confré­rie, la recon­nais­sance est fonc­tion de la per­cep­tion d’une ana­lo­gie de liber­té ; le ciment de cette com­mu­nau­té n’est pas four­ni par l’é­vi­dence d’une ori­gine par­ta­gée, mais par l’a­na­lo­gie du geste. Et c’est cela qui, pour moi, consti­tue l’ob­jec­tif même de l’en­sei­gne­ment. Sa fina­li­té est la Freiheit ; il ne s’a­git pas de for­mer des dis­ciples appe­lés à rem­pla­cer la figure pater­nelle de l’en­sei­gnant ou à res­ter dis­ciples, mais des frères qui agi­ront dans d’autres domaines, tra­vaille­ront d’autres maté­riaux, mais se recon­naî­tront dans cette ana­lo­gie du geste.

La pous­sière, dit-il, lui était beau­coup plus fami­lière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui parais­sait plus insup­por­table qu’une mai­son où l’on fait la pous­sière, et nulle part il ne se trou­vait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de res­ter où elles sont, sans qu’on les dérange, adou­cies par la sco­rie noire et velou­tée qui se dépose quand la matière, par touches imper­cep­tibles, se décom­pose pour retour­ner au néant.

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Les émi­grants [Die Ausgewanderten, 1992]
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trad.  Patrick Charbonneau
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La plu­part des appar­te­ments sont depuis long­temps déser­tés et leurs pro­prié­taires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indes­truc­tibles reviennent été après été han­ter la gigan­tesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immo­biles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges cou­loirs, tra­versent les immenses salles, montent et des­cendent, en posant pré­cau­tion­neu­se­ment un sou­lier devant l’autre, les esca­liers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs péki­nois ron­gés par les ulcères.

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Les émi­grants [Die Ausgewanderten, 1992]
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trad.  Patrick Charbonneau
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Voilà donc com­ment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décen­nies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaus­sures cloutées.

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trad.  Patrick Charbonneau
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Quand Philippe roy de Macedonie entre­print assie­ger & rui­ner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions adver­tiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exer­cice nume­reux, tous feurent non à tort espo­ven­tez, & ne feurent negli­gens soy soi­gneu­se­ment mettre chas­cun en office & deb­voir, pour à son hos­tile venue, resis­ter, & leur ville defendre.
Les uns des champs & for­te­resses reti­roient meubles, bes­tail, grains, vins, fruictz, vic­tuailles, & muni­tions neces­saires. Les autres rem­pa­roient murailles, dres­soient bas­tions, esquar­roient rave­lins, cavoient fos­sez, escu­roient contre­mines, gabion­noient defenses, ordon­noient plates formes, vui­doient chas­mates, rem­bar­roient faulses brayes, eri­geoient caval­liers, res­sa­poient contre­scarpes, endui­soient cour­tines, taluoient para­petes, encla­voient bar­ba­canes, asse­roient machi­cou­lis, reno­voient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sen­ti­nelles, foris­soient patrouilles. Chascun estoit au guet, chas­cun por­toit la hotte. Les uns polis­soient cor­se­letz, ver­nis­soient ale­cretz, net­toyoient bardes, chan­frains, auber­geons, bri­guan­dines, salades, bavieres, cap­pe­lines, gui­sarmes, armetz, mou­rions, mailles, iaze­rans, bras­salz, tas­settes, gouf­fetz, guor­ge­riz, hoguines, plas­trons, lamines, aubers, pavoys, bou­cliers, caliges, greues, fole­retz, esprons.
Les autres appres­toient arcs, frondes, arba­lestes, glands, cata­pultes, pha­la­rices, micraines, potz, cercles, & lances à feu : balistes, scor­pions, & autres machines bel­licques repu­gna­toires & des­truc­tives des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, ran­cons, hale­bardes, hani­croches, volains, lan­cers, azes guayes, fourches fières, par­thi­sanes, mas­sues, hasches, dards, dar­delles, iave­lines, iave­lotz, espieux. Affiloient cime­terres, brands d’as­sier, bade­laires, pas­suz, espées, ver­duns, estocz, pis­to­letz, viro­letz, dagues, man­dou­sianes, poi­gnars, cous­teaulx, allu­melles, raillons.
Chascun exer­ceoit son penard : chas­cun des­rouilloit son bra­que­mard. […] Diogenes les voyant en telle fer­veur mes­naige remuer, & n’es­tant par les magis­tratz enployé à chose aul­cune faire, contem­pla par quelques iours leur conte­nence sans mot dire : puys comme exci­té d’es­prit Martial, cei­gnit son palle en escharpe, recour­sa ses manches iusques es coubtes, se trous­sa en cueilleur de pommes, bailla à un sien com­pai­gnon vieulx sa bezasse, ses livres, & opis­to­graphes, feit hors la ville tirant vers la Cranie (qui est une col­line & pro­mon­toire lez Corinthe) une belle espla­nade : y roul­la le ton­neau fic­til, qui pour mai­son luy estoit contre les miures du ciel, & en grande vehe­mence d’es­prit des­ployant ses braz le tour­noit, viroit, brouilloit, bar­bouilloit, her­soit, ver­soit, ren­ver­soit, grat­toit, flat­toit, barat­toit, bas­toit, bou­toit, butoit, tabus­toit, culle­bu­toit, tre­poit, trem­poit, tapoit, tim­poit, estoup­poit, des­toup­poit, detra­quoit, tri­quo­toit, cha­po­toit, croul­loit, elan­çoit, cha­mailloit, brans­loit, esbran­loit, levoit, lavoit, cla­voit, entra­voit, brac­quoit, bric­quoit, bloc­quoit, tra­cas­soit, ramas­soit, cla­bos­soit, afes­toit, bas­souoit, enclouoit, ama­douoit, goil­dron­noit, mit­ton­noit, tas­ton­noit, bim­be­lo­toit, cla­bos­soit, ter­ras­soit, bis­to­rioit, vre­lop­poit, cha­lup­poit, char­moit, armoit, gizar­moit, enhar­na­choit, empen­na­choit, cara­pas­son­noit, le deval­loit de mont à val, & prae­ci­pi­toit par le Cranie : puys de val en mont le rap­por­toit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s’en faillit, qu’il ne le defon­çast. Ce voyant quel­qu’un de ses amis, luy deman­da, quelle cause le mou­voit, à son corps, son esprit, son ton­neau ain­si tor­men­ter ? Auquel respon­dit le phi­lo­sophe, qu’à autre office n’es­tant pour la repu­blicque employé, il en ceste façon son ton­neau tem­pes­toit, pour entre ce peuple tant fervent & occu­pé, n’este veu seul ces­sa­teur & ocieux.

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« Prologue » Tiers-Livre [1546]

Je pense qu’un modèle his­to­rique et social sou­cieux de faire vivre les hommes plus vieux grâce à l’aide de la méde­cine, mais indif­fé­rent au fait qu’ils vivent plus mal à cause de ses valeurs, est régres­sif. Ce sont les modèles les plus tena­ce­ment conser­va­teurs qui se drapent inlas­sa­ble­ment dans le man­teau de gloire pro­gres­siste. Qu’ils le fassent armés de la science est le signe d’une forme super­sti­tieuse de rap­port à la quid­di­té : les radi­ca­li­sa­tions nor­ma­tives, com­pu­ta­tives, du lan­gage visent à le consi­dé­rer comme com­mu­ni­ca­tion, comme les radi­ca­li­sa­tions com­por­te­men­ta­listes de la psy­cho­lo­gie visent à consi­dé­rer l’homme comme une machine poi­lue. Le terme même de com­mu­ni­ca­tion pour par­ler de lan­gage humain brouille l’esprit de telle manière que le poème pas­se­rait pour une com­mu­ni­ca­tion ratée. Mais c’est la com­mu­ni­ca­tion qui est du lan­gage raté. La com­mu­ni­ca­tion est une petite affaire de dau­phins ou de four­mis qui, effec­ti­ve­ment, se pense dans un dis­po­si­tif « fonc­tion­nel ». Le lan­gage humain est bien autre chose qu’un dis­po­si­tif fonc­tion­nel. C’est une condi­tion d’apparition à la vie.

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« Conversation à tra­vers Docilités (entre­tien) »
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Mais si je peux, avec d’aus­si bonnes rai­sons, affir­mer d’une chose qui ne s’est pas pro­duite qu’elle aurait dû se pro­duire, tout comme je peux le dire de celle qui s’est effec­ti­ve­ment pro­duite, fina­le­ment, qu’ai-je vrai­ment démon­tré, ai-je éclai­ré l’é­nigme ? Effacement des fron­tières, incer­ti­tude, hési­ta­tion et doute, ici aus­si. Position de Montaigne : Que sais-je ? Position de Renan : le point d’in­ter­ro­ga­tion, le plus impor­tant de tous les signes de ponc­tua­tion. Position aux anti­podes de l’en­tê­te­ment et de l’as­su­rance des nazis.
Le pen­dule de l’hu­ma­ni­té oscille entre ces deux extrêmes, cher­chant la posi­tion médiane. On a pré­ten­du à satié­té, avant Hitler puis pen­dant l’é­poque hit­lé­rienne, que tout pro­grès était dû aux entê­tés, et tous les blo­cages uni­que­ment aux par­ti­sans du point d’in­ter­ro­ga­tion. Ce n’est pas tout à fait sûr, mais il est une chose qui est tout à fait sûre : le sang est tou­jours sur les mains des obstinés.

Des œufs et des baguels aux œufs, nour­ri­tures rondes, sans com­men­ce­ment et sans fin, rondes comme les sept jours du deuil.
Eier und Eierbeugel für Mendel Singer, runde Speisen, ohne Anfang und ohne Ende, rund wie die sie­ben Tage der Trauer.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

Il croyait ses enfants sur parole : l’Amérique était la terre de Dieu, New York la ville des miracles et l’an­glais la plus belle langue. Les Américains étaient sains, les Américaines belles, les sport impor­tant, le temps pré­cieux, la pau­vre­té un vice, la richesse un mérite, la ver­tu la moi­tié de la réus­site, la foi en soi-même une réus­site totale, la danse hygié­nique, le pati­nage à rou­lette un devoir, la bien­fai­sance un inves­tis­se­ment, l’a­nar­chisme un crime, les gré­vistes les enne­mis de l’hu­ma­ni­té, les agi­ta­teurs les alliés du diable, les machines modernes une béné­dic­tion du Ciel, Edison le plus grand génie. Bientôt les hommes vole­ront comme des oiseaux, nage­ront comme des pois­sons, ver­ront l’a­ve­nir comme des pro­phètes, vivront dans une paix éter­nelle et bâti­ront dans une har­mo­nie par­faite des gratte-ciel jus­qu’aux étoiles.
Er glaubte sei­nen Kindern aufs Wort, daß Amerika das Land Gottes war, New York die Stadt der Wunder und Englisch die schönste Sprache. Die Amerikaner waren gesund, die Amerikanerinnen schön, der Sport wich­tig, die Zeit kost­bar, die Armut ein Laster, der Reichtum ein Verdienst, die Tugend der halbe Erfolg, der Glaube an sich selbst ein gan­zer, der Tanz hygie­nisch, Rollschuhlaufen eine Pflicht, Wohltätigkeit eine Kapitalanlage, Anarchismus ein Verbrechen, Streikende die Feinde der Menschheit, Aufwiegler Verbündete des Teufels, moderne Maschinen Segen des Himmels, Edison das größte Genie. Bald wer­den die Menschen flie­gen wie Vögel, schwim­men wie Fische, die Zukunft sehn wie Propheten, im ewi­gen Frieden leben und in voll­kom­me­ner Eintracht bis zu den Sternen Wolkenkratzer bauen.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]