Vous m’avez fait venir pour que je vous raconte quelque chose sur un poète de ce temps ou bien encore sur quelques poètes ou sur la poé­sie en géné­ral. Vous aimez entendre, pense-t-on cer­tai­ne­ment, ce dont j’aime par­ler. Nous sommes tous jeunes et ain­si, rien ne sau­rait appa­rem­ment être plus com­mode et plus ano­din. Je crois réel­le­ment qu’il ne me serait pas très dif­fi­cile d’assembler quelques cen­taines d’adjectifs et de verbes de telle façon qu’ils nous feraient plai­sir un quart d’heure. En pre­mier lieu, je le crois pré­ci­sé­ment parce que je sais que nous sommes tous jeunes et que je peux à peu près m’imaginer par qui vous aimez être menés. Il est pas­sa­ble­ment facile d’entrer par la flat­te­rie dans les bonnes grâces de la géné­ra­tion à laquelle on appar­tient. « Nous » est une belle parole, les pays des contem­po­rains de notre vie se déroulent comme de grands arrière-plans jusqu’aux océans et même jusqu’aux étoiles et, sous nos pieds, reposent les pas­sés, allon­gés dans des abîmes trans­pa­rents comme des pri­son­niers. Et de par­ler de la lit­té­ra­ture de notre temps, il y a dif­fé­rentes façons qui sont plaisantes.

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trad.  Albert Kohn
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p. 21

L’adjonction de l’adjectif « vrai » à des opi­nions poli­tiques était d’ailleurs un des moyens qu’il avait de se recon­naître dans un monde qui, bien que créé par Dieu, ne le renie que trop sou­vent. Il était fer­me­ment convain­cu que le vrai socia­lisme était en har­mo­nie avec ses concep­tions ; son idée la plus per­son­nelle avait même tou­jours été, mais il n’osait encore se l’avouer tout entière à lui-même, de jeter un pont grâce auquel les socia­listes pour­raient pas­ser dans son propre camp. Il est bien clair qu’aider les pauvres est un devoir de che­va­le­rie, et qu’il ne peut y avoir une grande dif­fé­rence pour la vraie haute noblesse, entre un bour­geois direc­teur de fabrique et ses ouvriers ; « au fond, nous sommes tous inti­me­ment socia­listes » était une de ses phrases favo­rites, qui reve­nait à peu près à dire, ni plus ni moins, qu’il n’y a plus de dif­fé­rences sociales dans l’Au-delà. Dans le monde, en revanche, il les tenait pour des réa­li­tés néces­saires et atten­dait de la classe ouvrière qu’elle renon­çât, pour peu qu’on lui fît quelques avances sur le plan du bien-être maté­riel, aux slo­gans dérai­son­nables qu’on lui avait incul­qués, et recon­nût cet ordre natu­rel du monde dans lequel cha­cun trouve, à la place qui lui est des­ti­née, son devoir et ses chances de réus­site. C’est pour­quoi le vrai noble lui parais­sait aus­si impor­tant que le vrai ouvrier, et la solu­tion des pro­blèmes poli­tiques et éco­no­miques se rame­nait au fond pour lui à une vision har­mo­nieuse qu’il appe­lait « le Pays ».

Überhaupt war der Zusatz »der wahre« zu poli­ti­schen Gesinnungen eine sei­ner Hilfen, um sich in einer von Gott ges­chaf­fe­nen, aber ihn zu oft ver­leu­gnen­den Welt zurecht­zu­fin­den. Er war fest über­zeugt, daß sogar der wahre Sozialismus mit sei­ner Auffassung übe­reins­timme ; ja es war von Anfang an seine persön­lichste Idee, die er sogar sich selbst noch teil­weise ver­barg, eine Brücke zu schla­gen, auf der die Sozialisten in sein Lager mar­schie­ren soll­ten. Es ist ja klar, daß den Armen zu hel­fen eine rit­ter­liche Aufgabe ist und daß für den wah­ren Hochadel eigent­lich kein so großer Unterschied zwi­schen einem bür­ger­li­chen Fabrikanten und sei­nem Arbeiter bes­te­hen kann ; »wir alle sind ja im Innersten Sozialisten« war ein Lieblingsausspruch von ihm und hieß ungefähr so viel und nicht mehr, wie daß es im Jenseits keine sozia­len Unterschiede gibt. In der Welt hielt er sie aber für not­wen­dige Tatsachen und erwar­tete von der Arbeiterschaft, wenn man ihr bloß in den Fragen des mate­riel­len Wohlbefindens ent­ge­gen­komme, daß sie von unvernünf­ti­gen, in sie hinein­ge­tra­ge­nen Schlagworten abs­tehn und die natür­liche Weltordnung ein­sehn werde, wo jeder in dem ihm bes­timm­ten Kreis Pflicht und Gedeihen fin­det. Der wahre Adelige erschien ihm darum so wich­tig wie der wahre Handwerker, und die Lösung der poli­ti­schen und wirt­schaft­li­chen Fragen lief für ihn eigent­lich auf eine har­mo­nische Vision hinaus, die er Vaterland nannte.

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chap. 21  : « La véri­table inven­tion, par le comte Leinsdorf, de l’Action parallèle »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 112

Ulrich, après son faux pas, avait per­du un ins­tant sa pré­sence d’esprit ; mais, chose curieuse, cette faute ne fit pas mau­vaise impres­sion sur Son Excellence. Certes, le comte Stallburg en éprou­va d’abord quelque stu­peur, comme si quelqu’un avait quit­té sa veste en sa pré­sence ; mais ensuite, cette spon­ta­néi­té lui parut, chez un homme aus­si bien recom­man­dé, pleine d’ardeur et d’énergie, et il fut heu­reux d’avoir trou­vé ces deux mots, car son désir était de se for­mer une bonne impres­sion d’Ulrich. Il les consi­gna donc aus­si­tôt (« Nous pou­vons espé­rer avoir trou­vé un col­la­bo­ra­teur plein d’ardeur et d’énergie ») dans le mot d’introduction qu’il com­po­sait à l’adresse du pre­mier rôle de la grande Action patriotique.

Ulrich war durch seine Entgleisung einen Augenblick geis­te­sun­ge­genwär­tig gewor­den, aber merkwür­di­ger­weise hatte die­ser Fehler auf Exzellenz kei­nen schlech­ten Eindruck gemacht. Graf Stallburg war zwar anfangs bei­nahe spra­chlos gewe­sen, so als ob man in sei­ner Gegenwart den Rock aus­ge­zo­gen hätte ; dann aber kam ihm diese Unmittelbarkeit an einem so gut emp­foh­le­nen Mann tat­kräf­tig und feu­rig vor, und er war froh, diese zwei Worte gefun­den zu haben, denn er war des Willens, sich einen guten Eindruck zu bil­den. Er schrieb sie (»Wir dür­fen hof­fen, einen tat­kräf­ti­gen und feu­ri­gen Helfer gefun­den zu haben«) sogleich in das Einführungsschreiben, das er an die Hauptperson der großen vaterlän­di­schen Aktion aufsetzte.

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chap. 20  : « Le contact de la réa­li­té. Nonobstant son manque de qua­li­tés, Ulrich se com­porte avec ardeur et énergie »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 107

Ce juge réunis­sait tous les élé­ments, à par­tir des rap­ports de police et de l’accusation de vaga­bon­dage, en un seul tout dont il char­geait l’inculpé ; mais pour Moosbrugger, ce n’était qu’une série d’incidents tout à fait dis­tincts qui n’avaient rien à voir les uns avec les autres et dépen­daient cha­cun d’une autre cause, laquelle était à cher­cher en dehors de lui, quelque part dans l’univers. Aux yeux du juge, ses actes pro­ve­naient de lui, mais aux yeux de Moosbrugger, ils étaient plu­tôt reve­nus sur lui comme des oiseaux reviennent de migra­tion. Pour le juge, Moosbrugger était un cas par­ti­cu­lier ; pour soi-même, il était un monde, et il est très dif­fi­cile de dire quelque chose de convain­cant sur un monde.

Dieser Richter faßte alles in eins zusam­men, aus­ge­hend von den Polizeiberichten und der Landstreicherei, und gab es als Schuld Moosbrugger ; für den aber bes­tand es aus lau­ter ein­zel­nen Vorfällen, die nichts mitei­nan­der zu tun hat­ten und jeder eine andere Ursache besaßen, die auße­rhalb Moosbruggers und irgend­wo im Ganzen der Welt lag. In den Augen des Richters gin­gen seine Taten von ihm aus, in den sei­nen waren sie auf ihn zuge­kom­men wie Vögel, die her­bei­flie­gen. Für den Richter war Moosbrugger ein beson­de­rer Fall ; für sich war er eine Welt, und es ist sehr schwer, etwas Überzeugendes über eine Welt zu sagen.

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chap. 18  : « Moosbrugger »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 95

Moosbrugger avait été dans sa jeu­nesse un pauvre gars, un petit ber­ger vivant dans une com­mune si petite qu’elle n’avait même pas une rue de vil­lage, et il était si pauvre qu’il ne par­lait jamais aux filles. Il ne pou­vait jamais que les voir ; il en fut de même plus tard durant son temps d’apprentissage, et jusque dans ses tour­nées de jour­na­lier. Qu’on se repré­sente un peu ce que cela veut dire. Quelque chose qu’on convoite aus­si natu­rel­le­ment que le pain et l’eau, et qu’on a seule­ment le droit de voir. Au bout de quelque temps, la convoi­tise qui avait été natu­relle cesse de l’être. Ça vous passe devant, les jupes bougent sur les mol­lets. Ça grimpe sur une bar­rière, et on voit jusqu’aux genoux. On regarde ça dans les yeux, et ils deviennent opaques. On entend ça rire, vite on se retourne, et on voit un visage aus­si rond, aus­si muet qu’un trou dans la terre, quand une sou­ris vient de s’y engouffrer.

Moosbrugger war als Junge ein armer Teufel gewe­sen, ein Hüterbub in einer Gemeinde, die so klein war, daß sie nicht ein­mal eine Dorfstraße hatte, und er war so arm, daß er nie­mals mit einem Mädel sprach. Er konnte Mädels immer nur sehn ; auch spä­ter in der Lehre und dann gar auf den Wanderungen. Nun braucht man sich ja bloß vor­zus­tel­len, was das heißt. Etwas, wonach man so natür­lich begehrt wie nach Brot oder Wasser, darf man immer nur sehn. Man begehrt es nach eini­ger Zeit unnatür­lich. Es geht vorü­ber, die Röcke schwan­ken um seine Waden. Es steigt über einen Zaun und wird bis zum Knie sicht­bar. Man blickt ihm in die Augen, und sie wer­den undurch­sich­tig. Man hört es lachen, dreht sich rasch um und sieht in ein Gesicht, das so reglos rund wie ein Erdloch ist, in das eben eine Maus schlüpfte.

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chap. 18  : « Moosbrugger »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 88

À l’exception des membres de l’Église catho­lique romaine, plus per­sonne aujourd’hui n’a l’aspect qu’il devrait avoir, parce que nous fai­sons de notre tête un usage aus­si imper­son­nel que de nos mains ; mais le mathé­ma­ti­cien, c’est le comble de tout : un mathé­ma­ti­cien sait presque aus­si peu de choses sur lui-même que les gens n’en sau­ront sur les prai­ries, les poules, les jeunes veaux, quand les pilules vita­mi­nées auront rem­pla­cé pain et viande !

Mit Ausnahme der römisch-katho­li­schen Geistlichen sieht heute übe­rhaupt nie­mand mehr so aus, wie er sollte, weil wir unse­ren Kopf noch unpersön­li­cher gebrau­chen als unsere Hände ; aber Mathematik, das ist der Gipfel, das weiß bereits so wenig von sich selbst, wie die Menschen, wenn sie sich dereinst statt von Fleisch und Brot von Kraftpillen näh­ren wer­den, noch von Wiesen und jun­gen Kälbern und Hühnern wis­sen dürften !

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chap. 17  : « Influence d’un homme sans qua­li­tés sur un homme à qualités »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 81

Il lui sem­blait par­fois qu’il fût né avec des dons pour les­quels, pro­vi­soi­re­ment, il n’y avait pas d’emploi.

Es war ihm zuwei­len gera­de­so zumute, als wäre er mit einer Begabung gebo­ren, für die es gegenwär­tig kein Ziel gab.

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chap. 16  : « Une mys­té­rieuse mala­die de l’époque »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 75

Personne ne savait exac­te­ment ce qui était en train : per­sonne ne pou­vait dire si ce serait un art nou­veau, un homme nou­veau, une nou­velle morale, ou encore un reclas­se­ment de la socié­té. […] On ne for­ce­ra donc per­sonne à sur­es­ti­mer contre son gré ce « mou­ve­ment » pas­sé. Il ne se pro­dui­sit d’ailleurs que dans cette couche mince et instable de l’humanité que forment les intel­lec­tuels, mépri­sés d’un com­mun accord par les hommes dont la concep­tion du monde, en dépit de toutes les nuances, est garan­tie inusable, et qui ont aujourd’hui, grâce à Dieu, repris le des­sus ; il n’agit donc pas sur la masse. Néanmoins, même si ce ne fut pas un évé­ne­ment his­to­rique, ce fut tout de même un « petit évé­ne­ment ». Lorsqu’ils étaient jeunes, Walter et Ulrich, les deux amis, en avaient encore aper­çu le reflet. À tra­vers la confu­sion des croyances, quelque chose avait pas­sé, comme quand beau­coup d’arbres se courbent sous un seul et même coup de vent, un esprit de secte et de réfor­ma­tion, la conscience bien­heu­reuse d’une appa­ri­tion et d’une éclo­sion, une petite renais­sance, une petite réforme comme n’en connaissent que les meilleures époques ; et quand on entrait dans le monde, on sen­tait l’esprit, dès le pre­mier coin de rue, qui vous souf­flait sur les joues.

Niemand wußte genau, was im Werden war ; nie­mand ver­mochte zu sagen, ob es eine neue Kunst, ein neuer Mensch, eine neue Moral oder viel­leicht eine Umschichtung der Gesellschaft sein solle. […] Wenn man nicht will, braucht man also diese ver­gan­gene »Bewegung« nicht zu über­schät­zen. Sie voll­zog sich ohne­hin nur in jener dün­nen, unbestän­di­gen Menschenschicht der Intellektuellen, die von den heute Gott sei Dank wie­der obe­nauf gekom­me­nen Menschen mit unzer­reiß­ba­rer Weltanschauung, trotz aller Unterschiede die­ser Weltanschauung, einmü­tig verach­tet wird, und wirkte nicht in die Menge. Aber imme­rhin, wenn es auch kein ges­chicht­liches Ereignis gewor­den ist, ein Ereignislein war es doch, und die bei­den Freunde Walter und Ulrich hat­ten, als sie jung waren, gerade noch einen Schimmer davon erlebt. Durch das Gewirr von Glauben ging damals etwas hin­durch, wie wenn viele Bäume sich in einem Wind beu­gen, ein Sekten- und Besserergeist, das selige Gewissen eines Auf- und Anbruchs, eine kleine Wiedergeburt und Reformation, wie nur die bes­ten Zeiten es ken­nen, und wenn man damals in die Welt ein­trat, fühlte man schon an der ers­ten Ecke den Hauch des Geistes um die Wangen.

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chap. 15  : « Révolution intel­lec­tuelle »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 69–70

L’exigence d’idéal pesait sur toutes les mani­fes­ta­tions de la vie comme une pré­fec­ture de police.

Die Forderung des Idealen wal­tete in der Art eines Polizeipräsidiums über allen Äußerungen des Lebens.

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chap. 15  : « Révolution intel­lec­tuelle »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 68

Qu’Ulrich pût pen­ser avoir obte­nu quelques résul­tats dans le domaine scien­ti­fique n’était pas abso­lu­ment sans impor­tance pour lui. Ses tra­vaux lui avaient même valu une cer­taine estime. De l’admiration eût été trop deman­der, car l’admiration, même au royaume de la véri­té, est réser­vée aux aînés dont il dépend que l’on obtienne ou non l’agrégation ou une chaire. À stric­te­ment par­ler, il était res­té ce qu’on appelle un espoir ; on nomme espoirs, dans la répu­blique des esprits, les répu­bli­cains pro­pre­ment dits, c’est-à-dire ceux qui s’imaginent qu’il faut consa­crer à son tra­vail la tota­li­té de ses forces, au lieu d’en gas­piller une grande part pour assu­rer son avan­ce­ment social ; ils oublient que les résul­tats de l’homme iso­lé sont peu de chose, alors que l’avancement est le rêve de tous, et négli­geant ce devoir social qu’est l’arrivisme, ils oublient que l’on doit com­men­cer par être un arri­viste pour pou­voir offrir à d’autres, dans les années du suc­cès, un appui à la faveur duquel ils puissent arri­ver à leur tour.

Or, un beau jour, Ulrich renon­ça même à vou­loir être un espoir. Alors déjà, l’époque avait com­men­cé où l’on se met­tait à par­ler des génies du foot­ball et de la boxe ; tou­te­fois, les pro­por­tions demeu­raient rai­son­nables : pour une dizaine, au moins, d’inventeurs, écri­vains et ténors de génie appa­rus dans les colonnes des jour­naux, on ne trou­vait encore, tout au plus, qu’un seul demi-centre génial, un seul grand tac­ti­cien du ten­nis. L’esprit nou­veau n’avait pas encore pris toute son assu­rance. Mais c’est pré­ci­sé­ment à cette époque-là qu’Ulrich put lire tout à coup quelque part (et ce fut comme un coup de vent flé­tris­sant un été trop pré­coce) ces mots : « un che­val de course génial ». Ils se trou­vaient dans le compte ren­du d’une sen­sa­tion­nelle vic­toire aux courses, et son auteur n’avait peut-être même pas eu conscience de la gran­deur de l’idée que l’esprit du temps lui avait glis­sée sous la plume. Ulrich com­prit dans l’instant quel irré­cu­sable rap­port il y avait entre toute sa car­rière et ce génie des che­vaux de course. Le che­val, en effet, a tou­jours été l’animal sacré de la cava­le­rie ; dans sa jeu­nesse enca­ser­née, Ulrich n’avait guère enten­du par­ler que de femmes et de che­vaux, il avait échap­pé à tout cela pour deve­nir un grand homme, et voi­là qu’au moment même où, après des efforts divers, il eût peut-être pu se sen­tir proche du but de ses aspi­ra­tions, le che­val, qui l’y avait pré­cé­dé, de là-bas le saluait…

Le fait a sans doute sa jus­ti­fi­ca­tion his­to­rique : il n’y a pas si long­temps encore, un homme digne d’admiration était un être dont le cou­rage est un cou­rage moral, la force une force de convic­tion, la fer­me­té celle du cœur et de la ver­tu, un être qui juge la rapi­di­té pué­rile, les feintes illi­cites, la mobi­li­té et l’élan contraires à la digni­té. Cet être, il est vrai, a fini par ne plus sub­sis­ter que dans le corps ensei­gnant secon­daire et dans toute espèce de décla­ra­tions pure­ment lit­té­raires ; c’était deve­nu un fan­tôme idéo­lo­gique, et la vie a dû se trou­ver un nou­veau type de viri­li­té. Comme elle le cher­chait des yeux autour d’elle, elle décou­vrit que les prises et les ruses dont se sert un esprit inven­tif pour résoudre un pro­blème logique ne dif­fèrent réel­le­ment pas beau­coup des prises d’un lut­teur bien entraî­né ; et il existe une com­ba­ti­vi­té psy­chique que les dif­fi­cul­tés et les impro­ba­bi­li­tés rendent froide et habile, qu’il s’agisse de devi­ner le point faible d’un pro­blème ou celui d’un enne­mi en chair et en os. Si l’on devait ana­ly­ser un grand esprit et un cham­pion natio­nal de boxe du point de vue psy­cho­tech­nique, il est pro­bable que leur astuce, leur cou­rage, leur pré­ci­sion, leur puis­sance com­bi­na­toire comme la rapi­di­té de leurs réac­tions sur le ter­rain qui leur importe, seraient en effet les mêmes ; bien plus, il est à pré­voir que les ver­tus et les capa­ci­tés qui font leur suc­cès à cha­cun ne les dis­tin­gue­raient pas beau­coup de tel célèbre steeple-cha­ser ; on ne doit pas sous-esti­mer les qua­li­tés consi­dé­rables qu’il faut mettre en jeu pour sau­ter une haie. Puis, un che­val et un cham­pion de boxe ont encore cet autre avan­tage sur un grand esprit, que leurs exploits et leur impor­tance peuvent se mesu­rer sans contes­ta­tion pos­sible et que le meilleur d’entre eux est véri­ta­ble­ment recon­nu comme tel ; ain­si donc, le sport et l’objectivité ont pu évin­cer à bon droit les idées démo­dées qu’on se fai­sait jusqu’à eux du génie et de la gran­deur humaine.

Es ist nicht unwe­sent­lich, daß sich Ulrich sagen durfte, in sei­ner Wissenschaft nicht wenig geleis­tet zu haben. Seine Arbeiten hat­ten ihm auch Anerkennung ein­ge­bracht. Bewunderung wäre zu viel ver­langt gewe­sen, denn selbst im Reiche der Wahrheit hegt man Bewunderung nur für ältere Gelehrte, von denen es abhängt, ob man die Habilitation und Professur erreicht oder nicht. Genau ges­pro­chen, er war das geblie­ben, was man eine Hoffnung nennt, und Hoffnungen nennt man in der Republik der Geister die Republikaner, das sind jene Menschen, die sich ein­bil­den, man dürfe seine ganze Kraft der Sache wid­men, statt einen großen Teil von ihr auf das äußere Vorwärtskommen zu ver­wen­den ; sie ver­ges­sen, daß die Leistung des Einzelnen gering, das Vorwärtskommen dage­gen ein Wunsch aller ist, und ver­na­chläs­si­gen die soziale Pflicht des Strebens, bei der man als ein Streber begin­nen muß, damit man in den Jahren des Erfolgs eine Stütze und Strebe abge­ben kann, an deren Gunst sich andere emporarbeiten.

Und eines Tages hörte Ulrich auch auf, eine Hoffnung sein zu wol­len. Es hatte damals schon die Zeit begon­nen, wo man von Genies des Fußballrasens oder des Boxrings zu spre­chen anhub, aber auf min­des­tens zehn geniale Entdecker, Tenöre oder Schriftsteller ent­fiel in den Zeitungsberichten noch nicht mehr als höchs­tens ein genia­ler Centrehalf oder großer Taktiker des Tennissports. Der neue Geist fühlte sich noch nicht ganz sicher. Aber gerade da las Ulrich irgend­wo, wie eine vor­ver­wehte Sommerreife, plötz­lich das Wort »das geniale Rennpferd«. Es stand in einem Bericht über einen auf­se­he­ner­re­gen­den Rennbahnerfolg, und der Schreiber war sich der gan­zen Größe des Einfalls viel­leicht gar nicht bewußt gewe­sen, den ihm der Geist der Gemeinschaft in die Feder ges­cho­ben hatte. Ulrich aber begriff mit einem­mal, in wel­chem unen­trinn­ba­ren Zusammenhang seine ganze Laufbahn mit die­sem Genie der Rennpferde stehe. Denn das Pferd ist seit je das hei­lige Tier der Kavallerie gewe­sen, und in sei­ner Kasernenjugend hatte Ulrich kaum von ande­rem spre­chen hören als von Pferden und Weibern und war dem ent­flohn, um ein bedeu­ten­der Mensch zu wer­den, und als er sich nun nach wech­sel­vol­len Anstrengungen der Höhe sei­ner Bestrebungen viel­leicht hätte nahefüh­len kön­nen, begrüßte ihn von dort das Pferd, das ihm zuvor­ge­kom­men war.

Das hat wohl gewiß zeit­lich seine Berechtigung, denn es ist noch gar nicht lange her, daß man sich unter einem bewun­de­rung­swür­di­gen männ­li­chen Geist ein Wesen vor­ges­tellt hat, des­sen Mut sit­tli­cher Mut, des­sen Kraft die Kraft einer Überzeugung, des­sen Festigkeit die des Herzens und der Tugend gewe­sen ist, das Schnelligkeit für etwas Knabenhaftes, Finten für etwas Unerlaubtes, Beweglichkeit und Schwung für etwas der Würde Zuwiderlaufendes gehal­ten hat. Zum Schluß ist dieses Wesen aller­dings nicht mehr leben­dig, son­dern nur noch in den Lehrkörpern von Gymnasien und in alle­rhand schrift­li­chen Äußerungen vor­ge­kom­men, es war zu einem ideo­lo­gi­schen Gespenst gewor­den, und das Leben mußte sich ein neues Bild der Männlichkeit suchen. Da es sich danach umsah, machte es aber die Entdeckung, daß die Griffe und Listen, die ein erfin­de­ri­scher Kopf in einem logi­schen Kalkül anwen­det, wirk­lich nicht sehr ver­schie­den von den Kampfgriffen eines hart ges­chul­ten Körpers sind, und es gibt eine all­ge­meine see­lische Kampfkraft, die von Schwierigkeiten und Unwahrscheinlichkeiten kalt und klug gemacht wird, ob sie nun die dem Angriff zugän­gliche Seite einer Aufgabe oder eines kör­per­li­chen Feindes zu erra­ten gewohnt ist. Sollte man einen großen Geist und einen Boxlandesmeister psy­cho­tech­nisch ana­ly­sie­ren, so wür­den in der Tat ihre Schlauheit, ihr Mut, ihre Genauigkeit und Kombinatorik sowie die Geschwindigkeit der Reaktionen auf dem Gebiet, das ihnen wich­tig ist, wahr­schein­lich die glei­chen sein, ja sie wür­den sich in den Tugenden und Fähigkeiten, die ihren beson­de­ren Erfolg aus­ma­chen, voraus­sicht­lich auch von einem berühm­ten Hürdenpferd nicht unter­schei­den, denn man darf nicht unter­schät­zen, wie­viele bedeu­tende Eigenschaften ins Spiel gesetzt wer­den, wenn man über eine Hecke springt. Nun haben aber noch dazu ein Pferd und ein Boxmeister vor einem großen Geist voraus, daß sich ihre Leistung und Bedeutung ein­wand­frei mes­sen läßt und der Beste unter ihnen auch wirk­lich als der Beste erkannt wird, und auf diese Weise sind der Sport und die Sachlichkeit ver­dien­ter­maßen an die Reihe gekom­men, die veral­te­ten Begriffe von Genie und men­schli­cher Größe zu verdrängen.

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chap. 13  : « Un che­val de course génial confirme en Ulrich le sen­ti­ment d’être un homme sans qualités »
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trad.  Philippe Jaccottet
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p. 55–57