Il est clair que Koller n’avait pas pu faire autrement que de se sentir attiré surtout par Goldschmidt, qui, tout bien considéré en soi et pour soi, était au premier chef exactement comme lui, Koller, pour l’abolition de la société de classes et un être de l’esprit. À propos de la langue il aurait dit qu’elle se composait surtout de mots équivalant à des poids par lesquels les pensées sont constamment ramenées vers le bas et à terre, et par là ne peuvent en absolument aucun cas devenir manifestes dans toute leur signification et leur infini effectif. La langue pesait de la manière la plus malheureuse sur la pensée qu’il fallait retenir et la réduisait dans tous les cas à un état constant de faiblesse de l’esprit, dont celui qui pense devait cependant s’accommoder. Penser n’avait encore jamais été rendu dans sa perfection et son infini, avait dit Goldschmidt à Koller. Rien de cela, aussi longtemps que rendre la pensée devrait passer par la langue, ne changerait.
Citations
Il avait, dit-il maintenant, aménagé depuis le tout début sa Physiognomonie de manière qu’elle lui apparût aujourd’hui dans toutes ses parties comme entièrement relative aux Mange-pas-cher, de fait qu’elle soit relative aux Mange-pas-cher, donc à Einzig, Grill, Goldschmidt et Weninger, dont il devait donner, l’un après l’autre, un bref curriculum vitae, avant qu’il ne dût approfondir leurs autres points de référence particuliers. Il m’avait, toujours à partir d’une marque existentielle caractéristique de chacun des Mange-pas-cher, selon l’expression qu’il avait, lui Koller, employée, solide et probante, pour ainsi dire déchiffré les Mange-pas-cher l’un après l’autre. Pourquoi a‑t-il précisément commencé par le commerçant Weninger, je ne le sais pas, mais ce fait a assurément la signification qui lui revient, car après coup il avait été clair pour moi qu’il n’avait pas pu commencer par Grill ou Goldschmidt, ni non plus par Einzig, s’il ne voulait pas d’entrée de jeu échouer dans ses efforts pour tout au moins m’indiquer, sinon m’expliquer, les Mange-pas-cher.
Nous ne devons pas nous livrer totalement à l’infirme, capituler devant l’infirme, nous devons nous affirmer face à lui, même si nous devons nous réfugier dans l’abjection. Il avait ainsi, avant même que nous n’eussions mis le pied à l’Œil de Dieu, payé au moins son écot. Je lui avais, avec ma brutalité impitoyable, à savoir que je n’avais pas craint de me retourner vers lui, manifesté tout à fait clairement le fait que sa pensée avait un très haut prix, le prix le plus haut, je le crois. Mais il ne m’avait naturellement pas été permis d’espérer un équilibre, si bref qu’il pût être, cela aurait été trop absurde. L’instant de l’humiliation n’avait duré que quelques secondes, peut-être même seulement la fraction d’une seule seconde, et la juste répartition du poids était rétablie, lui, Koller, était simplement le supérieur. L’espace d’un instant il m’était apparu comme l’être le plus solitaire de tous et je lui avais au moins souhaité un chien, qui aurait bien convenu à toute l’arrogance de son esprit et à toute la misère de son corps, et j’avais pensé à Schopenhauer. Mais jamais un chien ne lui aurait été possible, pour de nombreuses raisons. Il n’aurait pas pu se payer le luxe d’un chien. Ni d’un être humain, ni d’un chien, m’avait-il dit une fois. Et en me payant le luxe de moi-même, j’existe de très loin au-dessus de mes moyens, une autre fois.
Il aurait naturellement, dit-il, pu aller aussi avec moi au Wertheimsteinpark et m’expliquer là-bas les Mange-pas-cher, mais sur le chemin du Wertheimsteinpark déjà l’intensité nécessaire à son exposé se serait probablement perdue, rien n’était, comme je le savais, plus fragile qu’un sujet scientifique complexe comme les Mange-pas-cher, il était déjà de la plus grande difficulté de retenir assez longtemps pour soi dans sa tête un pareil sujet, à plus forte raison un pareil sujet pour quelqu’un d’autre encore, et ainsi, comme il était naturel, il avait été obligé de se décider à me prier d’aller à l’Œil de Dieu, de fait il avait dit et pas seulement une fois, mais plusieurs fois prier d’aller à l’Œil de Dieu, il avait été obligé de s’abaisser jusqu’à une telle déclaration, effectivement pour lui, je le sais, indigne, pour m’expliquer les Mange-pas-cher, car pour aller au Wertheimsteinpark il nous aurait fallu deux fois plus de chemin que pour aller à l’Œil de Dieu, un instant l’idée lui était passée par la tête d’aller au Casino Zögernitz qui nous était bien connu et familier à tous les deux, mais il avait peur, au Casino Zögernitz, dont moi surtout j’avais été l’hôte tous les jours pendant de nombreuses années, toujours avec une tasse de café et avec les tout derniers journaux, plus ou moins heureux dans la société de ceux que j’appelais les Zögernitziens, qui étaient eux aussi un groupe humain en soi et, comme les gens de la CPV et les gens de l’Œil de Dieu, le sont encore aujourd’hui, c’était par lui d’abord qu’avait été faite la proposition d’aller au Zögernitz, où j’ai toujours eu plus d’avantages que dans tous les autres établissements du dix-neuvième arrondissement et où, quand j’y vais, je les ai encore, pour ne rien dire du magnifique jardin et de l’air de la Forêt Viennoise toujours frais dans ce jardin du Zögernitz, mais lui, Koller, avait eu soudain peur alors de rencontrer au Zögernitz précisément les gens qui avaient été les plus répugnants pour lui les derniers temps, à savoir ceux qu’il appelait les vieux du Zögernitz, lesquels sont assis jour après jour au Zögernitz depuis des dizaines d’années et étaient devenus avec le temps une catégorie humaine en soi qui lui répugnait plus encore que les gens de l’Œil de Dieu, parce que, comme il l’avait exprimé plusieurs fois, d’abord à cause de ses opinions politiques, mais ensuite au fil du temps à cause de son travail scientifique où il avançait avec cohérence, que les gens du Zögernitz, selon lui, avaient pris l’habitude de ne désigner toujours face à lui que comme une lubie de fou, il éprouvait depuis des années contre les gens du Zögernitz précisément la haine la plus grande, une haine ininterrompue née pendant les trois, quatre dernières années d’une aversion, croyait-il, ignoble à son endroit, une haine qu’il appelait une haine ininterrompue de l’esprit, parce qu’ils lui enviaient, ne cessait-il de dire, son existence, à savoir le fait qu’il possédait une pension qui lui était effectivement assurée à perpétuité et devait être au surplus tous les mois exactement ajustée à ce qu’on appelle le coût de la vie et donc toujours d’une valeur de la plus grande stabilité permanente, et aussi en raison du fait que c’était précisément, de fait, directement et non pas indirectement, une pension de l’industriel verrier Weller, et même les gens du Zögernitz étaient allés, selon lui, jusqu’à lui envier la morsure du chien de Weller, car eux, lui avaient-ils prétendument représenté à chaque instant, avaient toujours été obligés dans leur vie de travailler dur et maintenant encore, dans leur âge avancé, travaillaient dur, étaient donc obligés jusqu’à aujourd’hui de gagner leur pain par plus ou moins de dur travail, quel qu’il soit, tandis que lui pour ainsi dire grâce au hasard de la morsure du chien de Weller était dispensé de tout travail alimentaire et pour ainsi dire grâce à la circonstance que le jour en question il était allé au Türkenschanzpark et non au Wertheimsteinpark, était tombé sur ce qu’on appelle le côté beurré de la vie et pouvait s’adonner à sa folie, sans souci aucun.
La ligne qui m’était tracée par nature, il l’avait toujours qualifiée de ligne simple, la sienne, qu’il s’était tracée lui-même, contre la et en fin de compte sa nature, comme il l’avait déclaré une fois, de compliquée. D’entrée de jeu le patrimoine de son esprit, hérité ou non, disait il, avait été plus important que le mien et il avait pu au fil du temps faire fructifier ce patrimoine de l’esprit d’une manière correspondante, en ne travaillant jamais à autre chose qu’à augmenter ce patrimoine de l’esprit qui était le sien, en s’appropriant peu à peu l’art d’augmenter le patrimoine de l’esprit et en s’étant à la fin perfectionné dans cet art, et de fait il avait une fois fait la remarque, face à moi, que pour prévenir ce qu’il appelait les dévaluations de l’esprit et donc les époques de pénurie de l’esprit, toutes, il avait placé son patrimoine de l’esprit à tous les points possibles (de sa tête), qu’il avait effectivement très tôt déjà tout fait pour prévenir une indigence intellectuelle involontaire, qu’il pouvait à tout instant recourir à ce patrimoine intellectuel bien placé et donc était dans une parfaite indépendance d’esprit. Il avait toujours été effrayé par le fait, disait-il, que la plupart des gens ont très tôt déjà consumé le patrimoine de leur esprit et tout à coup et le plus soudainement du monde se retrouvent devant le néant et végètent ensuite pour le restant de leur vie avec ce qu’il appelait le minimum vital de l’esprit. Comme les marchands pour l’argent, l’être de l’esprit devait suivre le cours de la pensée, le marchand suivait la Bourse des actions, disait Koller, l’être de l’esprit la Bourse des pensées. Le penseur devait agir à cet égard comme le marchand, et plus il était habile, mieux c’était naturellement, et ni le marchand, ni le penseur ne devaient avoir honte de cette manière d’agir qui était la leur. Mais de même, comme on sait, qu’il y a peu de marchands de premier rang, il y a aussi peu de penseurs de premier rang.
Tu penses au Brésil, tu vis ici, tu ne peux pas faire autrement que penser au Brésil, mais tu n’as pas besoin de penser le Brésil (c’est toujours ceux qui pensent que le Brésil leur appartient qui se mettent à « le penser », c’est-à-dire à inventer de nouvelles manières d’assujettir ceux qui n’ont ni le temps ni les moyens de penser), penser au Brésil, ça suffit, c’est très bien comme ça.
Les énoncés sur l’indianité sont des énoncés performatifs, non des énoncés constatifs ; de ce fait, ils dépendent de conditions de félicité et non de conditions de vérité (dans le sens d’une correspondance avec un état de choses). Mais, et c’est là le point important, les conditions anthropologiques de félicité d’un tel énoncé ne sont pas données par des tiers. Surtout, elles ne sont pas ni ne peuvent être données par l’État, le tiers par excellence. L’indianité est tautégorique ; elle crée sa propre référence.
[À propos de la mobilisation, par l’État brésilien, d’anthropologues au service d’une enquête ayant pour but de déterminer qui peut prétendre au statut d’« Indien ».]
Cette discussion – qui est indien ?, comment définit-on son appartenance ? etc. – possède une dimension un peu délirante ou hallucinatoire, comme d’ailleurs toute discussion où l’ontologique et le juridique entrent dans un processus d’accouplement. Des monstres naissent souvent de ce processus. Ce sont des monstres pittoresques et relativement inoffensifs tant que les gens ne se mettent pas à croire en eux. Mais dans le cas contraire, ils nous dévorent. […] Qui est indien ? [Il ne s’agissait pas de] répondre à cette question, mais de répondre contre cette question, puisqu’il ne s’agissait pas d’une question mais d’une réponse, une réponse qu’il fallait « remettre en question », autrement dit, récuser, renverser. […] Comment répondre à la réponse que l’État tenait pour indiscutable dans sa question, à savoir que « indien » était un attribut déterminable par inspection et nommable par ostentation, une substance douée de propriétés caractéristiques, quelque chose dont on serait capable de dire ce que c’est, et de dire qui satisfait aux exigences d’une telle quiddité.
[…] En fait, plus (ou moins) qu’une manière d’être, l’indianité désignait à nos yeux une certaine manière de devenir, quelque chose d’essentiellement invisible mais non moins efficient : un mouvement infinitésimal incessante de différenciation, et non pas un état massif de « différence » antériorisée et stabilisée, à savoir une identité. […]La Constitution de 1988 a juridiquement (idéologiquement) mis un terme à un projet séculier de désindianisation, en reconnaissant qu’il n’avait pas été atteint. Et c’est ainsi que les communautés engagées dans un processus de distanciation par rapport à la référence indigène commencèrent par se rendre compte qu’« être » à nouveau indien – c’est-à-dire devenir à nouveau indien, reprendre le processus incessant qui consiste à devenir indien – pouvait être une chose intéressante. Convertir, revêtir, pervertir ou subvertir (comme on voudra) le dispositif de sujétion activé depuis la Conquista de manière à en faire un dispositif de subjectivation ; arrêter de vivre l’indianité dans la souffrance et commencer à s’en réjouir. Une gigantesque catharsis collective, pour reprendre un vieux terme psychanalytique. Une carnavalisation ethnique. Le retour du refoulé national.
Quel est le problème aujourd’hui ? Autrement dit, comment le problème se présente-t-il aujourd’hui ? Il semble qu’il s’agisse d’éviter la banalisation de l’idée et de l’étiquette d’« Indien ». L’inquiétude est claire et nette : bon, si vous « tout le monde » ou « n’importe qui » (n’importe quel collectif) se met à se dire indien, cela pourrait nuire aux propres « Indiens ». La condition d’indigène, condition juridique et idéologique, pourrait « ne plus avoir de sens ». C’est là une crainte parfaitement légitime. je ne la partage pas, mais je la trouve parfaitement légitime, naturelle, compréhensible, etc. La crainte de disparaître. Quoi qu’il en soit… Le raisonnement est le suivant : si, tout à coup, on devait « reconnaître comme telle » toute communauté qui se revendique comme indigène auprès des distributeurs autorisés d’identité (avant tout l’État). alors ce sont les Yanomami, les Tucano, les Xavante, tous les « vrais indiens » qui, en définitive, seraient mis en échec. Il existe un risque de dévalorisation de la notion d’Indien, d’une identité au rabais. Si, avant, cela coûtait cher d’être indien, aujourd’hui, c’est vraiment devenu trop bon marché. Rien de plus facile d’être indien aujourd’hui ; il suffit de le proclamer… Alors personne, principalement l’État, ne voudra plus en acheter.
Mais je n’y crois pas. En faisant une très mauvaise comparaison – je dis mauvaise car la comparaison risque de raviver de vieux et grotesques stéréotypes – on pourrait dire qu’être indien c’est comme ce que disait Lacan sur le fait d’être fou : ne devient pas fou qui veut. Ni celui qui le dit. Car seul est indien celui qui s’en porte garant. […]
Et c’est justement ce que souhaitaient faire les anthropologues, garantir cette identité indigène. Sauf qu’ils ne la garantissent pas ; seul l’Indien en est le garant. Sur cette question, le rôle des anthropologues est un peu confus. […] L’anthropologue s’est vu conférer une attribution qui, à mon sens, s’avère compliquée. Il a fini par détenir le pouvoir de discriminer qui est indien et qui ne l’est pas, ou plutôt, la prérogative de se prononcer avec autorité en la matière, afin d’instruire l’instance qui détient réellement ce pouvoir de discrimination, le pouvoir judiciaire. Même si l’anthropologue dit toujours, ou presque, qu’untel est indien […], peu importe. Le problème n’en réside pas moins dans le fait que l’anthropologue est « en position de » dire qui n’est pas indien, de dire que quelqu’un n’est pas indien. Et il peut le faire.
Quoi qu’il en soit, le fait de se sentir autorisé à répondre situe déjà, dès le départ, l’anthropologue quelque part entre le juge […] et l’avocat de la défense […]. C’est comme si un procureur se mettait à dire […] : « l’accusé n’est pas indien, sa prétendue identité indigène est une fausse identité » ; et puis vous, vous avancez comme le ferait l’avocat de la défense en disant « non, il est vraiment indien, son identité est authentique et légitime ».
Tout va bien, tout est normal et démocratique. Mais la question continue toujours de se poser dans les mêmes termes : la question demeure de savoir qui est quoi. De toute évidence, il est difficile d’ignorer la question une fois que l’État et son cadre juridico-légal fonctionnent comme des moulins producteurs de substances, de catégories, de rôles, de fonctions, de sujets, de titulaires de tel ou tel droit, etc. Ce qui n’a pas été estampillé par les autorités compétentes n’existe pas – cela n’existe pas car cela a été produit en dehors des normes et des standards, cela n’a pas reçu le label de qualité. Ce qui ne figure pas dans le dossier, etc. La loi c’est la loi, etc. et après tout, il faut administrer la nation ; il faut gérer la population et le territoire. Comme on dit.
« Tout », dans la pensée indigène telle que je l’imagine, ne désigne pas une totalité actuelle. Il n’y a pas de collection finie, fermée et énumérable de sujets, à côté d’une autre, également finie et énumérable, de non-sujets, comme deux classes mutuellement exclusives et exhaustives, constitutives d’un « tout » comme horizon ontologique. Il ne s’agit pas d’un système de la nature, d’une taxinomie ou d’une classification fixe figurant dans des listes officielles. Le perspectivisme amérindien n’est pas une sorte de typologie ; ce n’est pas une « forme primitive de classification ». Tout dans la pensée indigène peut être sujet ; mais il est impossible de savoir si tout (dans le sens : tout et n’importe quel existant) est sujet. En réalité, cela n’a aucun sens de se demander si tout est sujet, ou combien d’existants sont sujets, etc. Car il s’agit plus d’une virtualité que d’une actualité. Tout (à noter qu’il ne s’agit pas du même « type » de « tout » dont je parlais jusqu’à présent) est ici éminemment contingent : quels rêves rêvés par quelles personnes, quelles visions éprouvées par quels chamanes, quels mythes racontés par quels anciens sont évoqués par quelle communauté indigène particulière à tel moment donné. Tout peut être sujet ; mais seul compte ce qui intéresse et a intéressé historiquement (micro-historiquement) un collectif indigène spécifique.
Les peuples du Haut-Xingu affirment qu’il y a des marmites-esprits qui sont des personnes ; que les marmites-esprits remontent à des temps mythiques ; que les chamanes d’aujourd’hui peuvent interagir avec de telles marmites-personnes sous certaines conditions ; et que ces marmites-là peuvent provoquer des maladies chez les êtres humains. Les Araweté avec qui j’ai vécu, et qui habitent loin du Haut-Xingu, trouveraient quelque peu absurde une telle idée. Comment une marmite peut-elle être une personne ?! Mais si un chaman araweté avait rêvé qu’il parlait avec un pichet de bière de maïs, et que ce dernier lui avait répondu… je suis presque sûr que les pichets, pour une période (de manière contingente) plus ou moins longue, seraient évoqués dans les spéculations sur les esprits susceptibles d’être la cause de tel ou tel événement marquant. Le contexte et l’expérience personnelle (singulière ou collective) sont décisifs ici. Toute pensée n’est pas scolastique. Et celle des peuples indigènes l’est rarement.
Si Descartes nous a appris, à nous Modernes, à dire « je pense donc je suis » – à dire, donc, que la seule vie ou existence que je suis capable de penser comme étant indubitable est la mienne propre –, le perspectivisme amérindien, lui, commence par l’affirmation doublement inverse : « l’autre existe, donc je pense ». Et si celui qui existe est autre alors sa pensée est nécessairement autre que la mienne. Peut-être devrais-je conclure que si je pense, alors moi aussi je suis un autre. Car seul l’autre pense, seule la pensée comme puissance d’altérité est intéressante. Ce qui serait une bonne définition de l’anthropologie. […] Et il suffit d’exister afin de pouvoir être pensé comme sujet, et donc se penser comme sujet, c’est-à-dire comme sujet d’une perspective. Mais attention à ce « de » : c’est le sujet qui appartient à une perspective et pas le contraire. La perspective est moins quelque chose que l’on tient, que l’on possède, et bien plus quelque chose qui tient le sujet, qui le possède et qui le porte, c’est–à‑dire qui le constitue comme sujet. « Le point de vue crée le sujet » – telle est la proposition perspectiviste par excellence, celle qui distingue le perspectivisme du relativisme ou du constructionnisme occidentaux, qui avancent, au contraire, que « le point de vue crée l’objet ».