C’est dou­lou­reux pour moi d’avoir écrit tout un livre qui remet en ques­tion les poli­tiques iden­ti­taires pour me décou­vrir ins­ti­tuée comme sym­bole de l’identité les­bienne. Ou bien les gens n’ont pas vrai­ment lu le livre, ou la force gra­vi­ta­tion­nelle des poli­tiques iden­ti­taires est si puis­sante que peu importe ce que tu écris, même quand c’est expli­ci­te­ment oppo­sé aux poli­tiques iden­ti­taires, la machine le rattrape.

Je pense que Butler est géné­reuse lorsqu’elle désigne la dif­fuse « force gra­vi­ta­tion­nelle de l’identité » comme étant le pro­blème. De façon moins géné­reuse, je dirais que le simple fait qu’elle est une les­bienne est si aveu­glant pour cer­tains que peu importent les mots qui sortent de sa bouche – peu importent les mots qui sortent de la bouche de la les­bienne, peu importent les idées qui jaillissent de sa tête –, cer­tains audi­teurs n’entendent qu’une seule chose : les­bienne, les­bienne, les­bienne. Il n’y a qu’un pas de là à dis­qua­li­fier la les­bienne – ou, au fond, à dis­qua­li­fier n’importe qui, dès lors qu’il refuse de se glis­ser sans rechi­gner dans un futur « post­ra­cial » qui res­semble beau­coup trop au pas­sé raciste, au pré­sent raciste – comme iden­ti­ta­riste, quand c’est en fait l’auditeur qui n’arrive pas à sur­mon­ter l’identité qu’il a impu­tée au locu­teur. Traiter le locu­teur d’iden­ti­ta­riste devient alors une excuse suf­fi­sante pour ne pas l’écouter, auquel cas l’auditeur peut reprendre son rôle de locu­teur. Ne reste qu’à décam­per pour aller assis­ter à une énième confé­rence d’honneur de Jacques Rancière, d’Alain Badiou, de Slavoj Žižek, où l’on pour­ra médi­ter sur Soi et l’Autre, se débattre avec la dif­fé­rence radi­cale, exal­ter l’esprit de déci­sion du Deux et cou­vrir de honte les iden­ti­ta­ristes sans sophis­ti­ca­tion, réunis que nous serons tous, une fois encore, au pied d’un autre grand homme blanc pon­ti­fiant du haut de son podium, comme nous le fai­sons depuis des siècles.

It’s pain­ful for me that I wrote a whole book cal­ling into ques­tion iden­ti­ty poli­tics, only then to be consti­tu­ted as a token of les­bian iden­ti­ty. Either people didn’t real­ly read the book, or the com­mo­di­fi­ca­tion of iden­ti­ty poli­tics is so strong that wha­te­ver you write, even when it’s expli­cit­ly oppo­sed to that poli­tics, gets taken up by that machi­ne­ry. (Judith Butler)

I think Butler is gene­rous to name the dif­fuse “com­mo­di­fi­ca­tion of iden­ti­ty” as the pro­blem. Less gene­rous­ly, I’d say that the simple fact that she’s a les­bian is so blin­ding for some, that wha­te­ver words come out of her mouth—whatever words come out of the lesbian’s mouth, wha­te­ver ideas spout from her head—certain lis­te­ners hear only one thing : les­bian, les­bian, les­bian. It’s a quick step from there to dis­coun­ting the lesbian—or, for that mat­ter, anyone who refuses to slip quiet­ly into a “post­ra­cial” future that resembles all too clo­se­ly the racist past and present—as iden­ti­ta­rian, when it’s actual­ly the lis­te­ner who can­not get beyond the iden­ti­ty that he has impu­ted to the spea­ker. Calling the spea­ker iden­ti­ta­rian then serves as an effi­cient excuse not to lis­ten to her, in which case the lis­te­ner can resume his role as spea­ker. And then we can scam­per off to yet ano­ther confe­rence with a key­note by Jacques Rancière, Alain Badiou, Slavoj Žižek, at which we can medi­tate on Self and Other, grapple with radi­cal dif­fe­rence, exalt the deci­si­ve­ness of the Two, and shame the unso­phis­ti­ca­ted iden­ti­ta­rians, all at the feet of yet ano­ther great white man pon­ti­fi­ca­ting from the podium, just as we’ve done for centuries.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 80–81

Et main­te­nant, après avoir vécu près de toi toutes ces années, après avoir regar­dé le moteur qu’est ton esprit pro­duire un art de liber­té pure – pen­dant que je tra­vaille farou­che­ment sur ces phrases, inquiète tout du long que l’écriture ne soit au fond que les balises qui marquent la domes­ti­ca­tion de la liber­té (fidé­li­té à la pro­duc­tion de sens, à l’assertion, à l’argu­ment, même ouvert) –, je ne suis plus sûre duquel d’entre nous se sent le plus chez soi dans le monde, duquel est le plus libre.

Comment expli­quer ? L’expression « trans » peut cer­tai­ne­ment ser­vir en atten­dant, mais le récit mains­tream cor­res­pon­dant, qui croît sans cesse en popu­la­ri­té (« né dans le mau­vais corps », et donc, néces­si­té d’un pèle­ri­nage ortho­pé­dique entre deux des­ti­na­tions bien fixes), est inutile pour plu­sieurs ; même s’il est par­tiel­le­ment ou même pro­fon­dé­ment utile à d’autres. Comment expli­quer que pour cer­tains, « tran­si­tion­ner » peut vou­loir dire aban­don­ner com­plè­te­ment un genre, alors que pour d’autres – comme Harry, qui est satis­fait de s’identifier comme une butch sur le T – ça ne colle pas ? Je suis pas en che­min vers quoi que ce soit, répond par­fois Harry aux curieux. Comment expli­quer, dans une culture déses­pé­ré­ment vouée à la réso­lu­tion, que par­fois la patente reste une patente ? Je ne veux pas du genre fémi­nin qui m’a été assi­gné à la nais­sance. Pas plus que je ne veux du genre mas­cu­lin que la méde­cine trans­sexuelle me pro­met et que l’État fini­ra par m’accorder si je me com­porte comme il faut. Je n’en ai rien à faire, de tout ça. (Beatriz Preciado) Comment expli­quer que pour cer­tains, ou pour cer­tains à cer­tains moments, l’irrésolution est cor­recte – dési­rable, même (exemple, pour les « hackers du genre ») – alors que pour d’autres, ou pour d’autres à cer­tains moments, ça demeure une source de conflit ou de peine ? Comment peut-on pas­ser par-des­sus le fait que la meilleure façon de com­prendre com­ment les gens se sentent à pro­pos de leur genre ou de leur sexua­li­té – ou de tout le reste, en fait – est d’écouter ce qu’ils ont à dire et d’essayer de les trai­ter en consé­quence, sans confondre leur vision de la réa­li­té et la sienne propre ?

La pré­ten­tion de tout ça. D’un côté, le besoin aris­to­té­li­cien, presque évo­lu­tion­niste, de tout pla­cer dans des caté­go­ries – pré­da­teur, déclin, comes­tible – et de l’autre, le besoin de rendre hom­mage au tran­si­tif, à la fuite, à la grande soupe de l’être dans laquelle on vit concrè­te­ment. Devenir, voi­là com­ment Deleuze et Guattari ont appe­lé cette fuite : deve­nir-ani­mal, deve­nir-femme, deve­nir-molé­cule. Un deve­nir au sein duquel on ne devient jamais, un deve­nir dont la règle n’est ni l’évolution ni l’asymptote mais un cer­tain tour, une cer­taine spi­rale, me rendre en moi / me rendre à / moi-même / enfin / me rendre hors de la / cage blanche, me rendre hors de la / cage de la femme / me rendre enfin. (Lucille Clifton)

And now, after living beside you all these years, and wat­ching your wheel of a mind bring forth an art of pure wildness—as I labor grim­ly on these sen­tences, won­de­ring all the while if prose is but the gra­ves­tone mar­king the for­sa­king of wild­ness (fide­li­ty to sense-making, to asser­tion, to argu­ment, howe­ver loose)—I’m no lon­ger sure which of us is more at home in the world, which of us more free.

How to explain—“trans” may work well enough as shor­thand, but the qui­ck­ly deve­lo­ping mains­tream nar­ra­tive it evokes (“born in the wrong body,” neces­si­ta­ting an ortho­pe­dic pil­gri­mage bet­ween two fixed des­ti­na­tions) is use­less for some—but par­tial­ly, or even pro­found­ly, use­ful for others ? That for some, “tran­si­tio­ning” may mean lea­ving one gen­der enti­re­ly behind, while for others—like Harry, who is hap­py to iden­ti­fy as a butch on T—it doesn’t ? I’m not on my way anyw­here, Harry some­times tells inqui­rers. How to explain, in a culture fran­tic for reso­lu­tion, that some­times the shit stays mes­sy ? I do not want the female gen­der that has been assi­gned to me at birth. Neither do I want the male gen­der that trans­sexual medi­cine can fur­nish and that the state will award me if I behave in the right way. I don’t want any of it. (Preciado) How to explain that for some, or for some at some times, this irre­so­lu­tion is OK—desirable, even (e.g., “gen­der hackers”)—whereas for others, or for others at some times, it stays a source of conflict or grief ? How does one get across the fact that the best way to find out how people feel about their gen­der or their sexuality—or any­thing else, really—is to lis­ten to what they tell you, and to try to treat them accor­din­gly, without shel­la­cking over their ver­sion of rea­li­ty with yours ?

The pre­sump­tuous­ness of it all. On the one hand, the Aristotelian, per­haps evo­lu­tio­na­ry need to put eve­ry­thing into cate­go­ries—pre­da­tor, twi­light, edible—on the other, the need to pay homage to the tran­si­tive, the flight, the great soup of being in which we actual­ly live. Becoming, Deleuze and Guattari cal­led this flight : beco­ming-ani­mal, beco­ming-woman, beco­ming-mole­cu­lar. A beco­ming in which one never becomes, a beco­ming whose rule is nei­ther evo­lu­tion nor asymp­tote but a cer­tain tur­ning, a cer­tain tur­ning inward, tur­ning into my own / tur­ning on in / to my own self / at last / tur­ning out of the / white cage, tur­ning out of the / lady cage / tur­ning at last. (Lucille Clifton)

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 78–80

Un nœud de honte en moi : avoir été quelqu’un qui par­lait libre­ment, abon­dam­ment et pas­sion­né­ment à l’école secon­daire, puis arri­ver à l’université et réa­li­ser que j’étais en passe de deve­nir une de ces per­sonnes qui font lever les yeux au ciel : et la voi­là repar­tie. Ç’aura pris du temps et du trouble, mais fina­le­ment j’ai appris à arrê­ter de par­ler, à être une obser­va­trice (à jouer à l’être, en fait). Ce jeu m’a menée à écrire énor­mé­ment dans les marges de mes cahiers de notes ; du maté­riel que j’ai ensuite pillé pour faire des poèmes.

Me for­cer à me taire, déver­ser le lan­gage sur le papier à la place : c’est deve­nu une habi­tude. Mais main­te­nant je suis éga­le­ment reve­nue à une parole abon­dante, sous la forme de l’enseignement.

Parfois, quand j’enseigne, quand je glisse un com­men­taire sans que per­sonne ne m’en empêche, sans me pré­oc­cu­per du fait que j’ai déjà pris la parole il y a un ins­tant, ou quand j’interromps quelqu’un pour redi­ri­ger la conver­sa­tion loin d’une zone que je trouve per­son­nel­le­ment sté­rile, je suis gri­sée par la cer­ti­tude que je peux par­ler autant que je veux, aus­si rapi­de­ment que je le veux, dans tous les sens, sans que per­sonne ne puisse ouver­te­ment lever les yeux au ciel ou sug­gé­rer que j’aille en thé­ra­pie. Je ne dis pas que c’est de la bonne péda­go­gie. Je dis que la satis­fac­tion en est profonde.

Shame-spot : being someone who spoke free­ly, copious­ly, and pas­sio­na­te­ly in high school, then arri­ving in col­lege and rea­li­zing I was in dan­ger of beco­ming one of those people who makes eve­ryone else roll their eyes : there she goes again. It took some time and trouble, but even­tual­ly I lear­ned to stop tal­king, to be (imper­so­nate, real­ly) an obser­ver. This imper­so­na­tion led me to write an enor­mous amount in the mar­gins of my note­books— mar­gi­na­lia I would later mine to make poems.

Forcing myself to shut up, pou­ring lan­guage onto paper ins­tead : this became a habit. But now I’ve retur­ned to copious spea­king as well, in the form of teaching.

Sometimes, when I’m tea­ching, when I inter­ject a com­ment without anyone cal­ling on me, without caring that I just spoke a moment before, or when I inter­rupt someone to redi­rect the conver­sa­tion away from an eddy I per­so­nal­ly find fruit­less, I feel high on the know­ledge that I can talk as much as I want to, as qui­ck­ly as I want to, in any direc­tion that I want to, without anyone overt­ly rol­ling her eyes at me or sug­ges­ting I go to speech the­ra­py. I’m not saying this is good peda­go­gy. I am saying that its plea­sures are deep.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 71–72

Quand j’étais jeune, ma mère me deman­dait par­fois de chan­ger le poste de télé­vi­sion pour en trou­ver un avec un météo­ro­logue mas­cu­lin. D’habitude ils ont des pré­vi­sions plus justes, disait-elle.

Les météo­ro­logues lisent un texte, que je disais, levant les yeux au ciel.

C’est par­tout les mêmes prévisions.

Haussement d’épaules : C’est juste une impression.

Hélas, ce n’est pas qu’une impres­sion. Même si les femmes consultent les mêmes satel­lites ou lisent les mêmes textes : leurs rap­ports sont sus­pects ; c’est comme ça. Autrement dit, l’articulation de la réa­li­té de mon sexe est impos­sible dans le dis­cours et pour une rai­son de struc­ture, éidé­tique. Mon sexe est sous­trait, en tout cas comme une pro­prié­té d’un sujet, au fonc­tion­ne­ment de la pré­di­ca­tion qui assure la cohé­rence dis­cur­sive. (Luce Irigaray)

La réponse d’Irigaray à cette énigme : détruire, mais […] avec des outils nup­tiaux. […] Dit autre­ment, écrit-elle, il me res­tait à faire la noce avec les philosophes.

When I was gro­wing up, my mother would some­times tell me to switch the TV chan­nel to a sta­tion with a male wea­ther­man. They usual­ly have the more accu­rate fore­cast, she’d say.

The wea­ther people are rea­ding a script, I would say, rol­ling my eyes. It’s all the same fore­cast.

It’s just a fee­ling, she would shrug.

Alas, it isn’t just a fee­ling. Even if women are consul­ting the same satel­lites, or rea­ding from the same script : their reports are sus­pect ; the jig is up. In other words, the arti­cu­la­tion of the rea­li­ty of my sex is impos­sible in dis­course, and for a struc­tu­ral, eide­tic rea­son. My sex is remo­ved, at least as the pro­per­ty of a sub­ject, from the pre­di­ca­tive mecha­nism that assures dis­cur­sive cohe­rence. (Luce Irigaray)

Irigaray’s ans­wer to this conun­drum?: to des­troy … [but] with nup­tial tools…. The option left to me, she writes, was to have a fling with the phi­lo­so­phers.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 57–58
[J]e ne suis jamais arri­vée à me sen­tir inter­pe­lée par cama­rade, ni à embar­quer dans tout le fan­tasme guer­rier. En fait, j’en suis venue à com­prendre le lan­gage révo­lu­tion­naire comme une sorte de fétiche – auquel cas, une réponse au texte ci-des­sus pour­rait être : Notre diag­nos­tic est simi­laire, mais nos per­ver­sions ne sont pas compatibles.

I’ve never been able to ans­wer to com­rade, nor share in this fan­ta­sy of attack. In fact I have come to unders­tand revo­lu­tio­na­ry lan­guage as a sort of fetish—in which case, one res­ponse to the above might be, Our diag­no­sis is simi­lar, but our per­ver­si­ties are not com­pa­tible.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 42

L’une des choses les plus irri­tantes à pro­pos du refrain rebat­tu sur les « mariages entre conjoints de même sexe » est que je connais peu – sinon aucun – queer qui conçoive son désir comme ayant la carac­té­ris­tique prin­ci­pale d’être des­ti­né au « même sexe ». C’est vrai que plu­sieurs textes fémi­nistes des années soixante-dix concer­naient la pos­si­bi­li­té d’être allu­mée, et même poli­ti­que­ment trans­for­mée, par la ren­contre du même. Cette ren­contre était, est, peut être impor­tante, car elle per­met de voir reflé­té ce qui a été déni­gré, de tro­quer l’aliénation ou la haine inter­na­li­sée pour le désir et l’attention. Se dévouer à la chatte d’une autre peut être une façon de se dévouer à sa propre chatte. Mais quelles que soient les res­sem­blances que j’ai pu remar­quer dans mes rela­tions avec des femmes, ce n’était pas une res­sem­blance avec la Femme, et cer­tai­ne­ment pas une res­sem­blance des mor­ceaux. C’était plu­tôt le par­tage d’une com­pré­hen­sion acca­blante de ce que signi­fie vivre dans une socié­té patriarcale.

One of the most annoying things about hea­ring the refrain “same-sex mar­riage” over and over again is that I don’t know many—if any—queers who think of their desire’s main fea­ture as being “same-sex.” It’s true that a lot of les­bian sex wri­ting from the ’70s was about being tur­ned on, and even poli­ti­cal­ly trans­for­med, by an encoun­ter with same­ness. This encoun­ter was, is, can be, impor­tant, as it has to do with seeing reflec­ted that which has been revi­led, with exchan­ging alie­na­tion or inter­na­li­zed revul­sion for desire and care. To devote your­self to someone else’s pus­sy can be a means of devo­ting your­self to your own. But wha­te­ver same­ness I’ve noted in my rela­tion­ships with women is not the same­ness of Woman, and cer­tain­ly not the same­ness of parts. Rather, it is the sha­red, cru­shing unders­tan­ding of what it means to live in a patriarchy.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 39–40

Il y a en a qui sont aga­cés par l’histoire selon laquelle Djuna Barnes, plu­tôt que de s’identifier comme les­bienne, pré­fé­rait dire qu’elle « aimait sim­ple­ment Thelma ». Gertrude Stein aurait fait des décla­ra­tions simi­laires, mais pas exac­te­ment dans ces termes, à pro­pos d’Alice. Je com­prends pour­quoi c’est poli­ti­que­ment exas­pé­rant, mais j’ai aus­si tou­jours pen­sé que c’était quand même roman­tique – la romance de lais­ser une expé­rience indi­vi­duelle du désir prendre le pas sur une expé­rience catégorielle.

There are people out there who get annoyed at the sto­ry that Djuna Barnes, rather than iden­ti­fy as a les­bian, pre­fer­red to say that she “just loved Thelma.” Gertrude Stein repu­ted­ly made simi­lar claims, albeit not in those exact terms, about Alice. I get why it’s poli­ti­cal­ly mad­de­ning, but I’ve also always thought it a lit­tle romantic—the romance of let­ting an indi­vi­dual expe­rience of desire take pre­ce­dence over a cate­go­ri­cal one.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 15

Après le repas, mon amie, celle qui a sug­gé­ré le tat­too dans tes rêves, m’invite à son bureau où elle m’offre de te goo­gler pour moi. Elle pour­ra voir si Internet révèle quel pro­nom tu pré­fères, comme je n’arrive pas à te le deman­der, et ce, mal­gré ou à cause du fait que nous pas­sions chaque moment dis­po­nible au lit et que nous par­lions déjà d’emménager ensemble. En atten­dant, je suis deve­nue une pro du contour­ne­ment des pro­noms. La clef, c’est d’entraîner son oreille à ne pas craindre d’entendre répé­ter encore et encore le pré­nom de l’autre. Il faut apprendre à s’abriter dans les culs-de-sac gram­ma­ti­caux, à assu­mer une orgie de spé­ci­fi­ci­té. Il faut apprendre à consen­tir à une ins­tance au-delà du Deux, pré­ci­sé­ment au moment où on essaie de se repré­sen­ter une vie de couple, nup­tiale, même. Les noces, c’est le contraire d’un couple. Il n’y a plus de machines binaires : ques­tion-réponse, mas­cu­lin-fémi­nin, homme-ani­mal, etc. Ça pour­rait être ça, un entre­tien, sim­ple­ment le tra­cé d’un deve­nir. (Gilles Deleuze & Claire Parnet)

Aussi expert qu’on puisse deve­nir de ce genre de conver­sa­tion, à ce jour, c’est encore qua­si impos­sible pour moi de réser­ver des billets d’avion ou de négo­cier avec le dépar­te­ment des res­sources humaines en notre nom sans éclats de honte ou de confu­sion. Ce n’est pas vrai­ment ma honte ou ma confu­sion, c’est plu­tôt comme si j’avais honte pour (ou tout sim­ple­ment que j’étais éner­vée par) la per­sonne en face de moi qui ne cesse de faire de mau­vaises pré­somp­tions et qui doit être cor­ri­gée, mais qui ne peut pas l’être parce que les mots ne suf­fisent pas.

Comment les mots peuvent-ils ne pas suffire ?

Malade d’amour sur le plan­cher du bureau de mon amie, je lui jette un coup d’œil alors qu’elle fait défi­ler une ava­lanche d’informations en cris­taux liquides que je ne veux pas voir. Je veux le toi que per­sonne ne peut voir, le toi si proche que la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier ne s’applique pas. « Regarde, une cita­tion de John Waters qui dit “Elle est magni­fique.” Alors peut-être que tu devrais uti­li­ser “elle”. Je veux dire, c’est John Waters. » Ça fait des années. Toujours sur le plan­cher, je lève les yeux au ciel. Les choses peuvent avoir changé.

Pour ton bud­dy movie butch, By Hook or By Crook, toi et ta cos­cé­na­riste, Silas Howard, avez déci­dé que les per­son­nages butchs s’appelleraient « il » et « lui » entre eux, mais que dans le monde exté­rieur des épi­ce­ries et des figures d’autorité, les gens les appel­le­raient « elles ». Le pro­pos n’était pas que tout devien­drait clair comme de l’eau de roche dans un monde exté­rieur édu­qué cor­rec­te­ment à uti­li­ser les pro­noms pré­fé­rés des per­son­nages. Si les gens à l’épicerie appe­laient les per­son­nages « ils », ce serait quand même une autre sorte de « il ». Les mots changent sui­vant qui les uti­lise ; on ne s’en sort pas. La solu­tion n’est pas d’introduire sim­ple­ment de nou­veaux mots (boi, cis­gen­ré, andro-fag) et puis d’entreprendre de réi­fier leur signi­fi­ca­tion (même s’il y aurait clai­re­ment là de la puis­sance et du prag­ma­tisme). Il faut éga­le­ment s’éveiller à la mul­ti­tude des usages pos­sibles, des contextes pos­sibles, des ailes avec les­quels chaque mot s’envole. Comme quand tu mur­mures : T’es qu’un trou, tu me laisses te rem­plir. Comme quand je dis mari.

After lunch, my friend who sug­ges­ted the HARD TO GET tat­too invites me to her office, where she offers to Google you on my behalf. She’s going to see if the Internet reveals a pre­fer­red pro­noun for you, since des­pite or due to the fact that we’re spen­ding eve­ry free moment in bed toge­ther and alrea­dy tal­king about moving in, I can’t bring myself to ask. Instead I’ve become a quick stu­dy in pro­noun avoi­dance. The key is trai­ning your ear not to mind hea­ring a person’s name over and over again. You must learn to take cover in gram­ma­ti­cal cul-de-sacs, relax into an orgy of spe­ci­fi­ci­ty. You must learn to tole­rate an ins­tance beyond the Two, pre­ci­se­ly at the moment of attemp­ting to represent a partnership—a nup­tial, even. Nuptials are the oppo­site of a couple. There are no lon­ger bina­ry machines : ques­tion-ans­wer, mas­cu­line-femi­nine, man-ani­mal, etc. This could be what a conver­sa­tion is—simply the out­line of a beco­ming.

Expert as one may become at such a conver­sa­tion, to this day it remains almost impos­sible for me to make an air­line reser­va­tion or nego­tiate with my human resources depart­ment on our behalf without flashes of shame or befudd­le­ment. It’s not real­ly my shame or befuddlement—it’s more like I’m asha­med for (or sim­ply pis­sed at) the per­son who keeps making all the wrong pre­sump­tions and has to be cor­rec­ted, but who can’t be cor­rec­ted because the words are not good enough.

How can the words not be good enough ?

Lovesick on the floor of my friend’s office, I squint up at her as she scrolls through an ons­laught of bright infor­ma­tion I don’t want to see. I want the you no one else can see, the you so close the third per­son never need apply. “Look, here’s a quote from John Waters, saying, ‘She’s very hand­some.’ So maybe you should use ‘she.’ I mean, it’s John Waters.” That was years ago, I roll my eyes from the floor. Things might have chan­ged.

When making your butch-bud­dy film, By Hook or By Crook, you and your cowri­ter, Silas Howard, deci­ded that the butch cha­rac­ters would call each other “he” and “him,” but in the outer world of gro­ce­ry stores and autho­ri­ty figures, people would call them “she” and “her.” The point wasn’t that if the outer world were schoo­led appro­pria­te­ly re : the cha­rac­ters’ pre­fer­red pro­nouns, eve­ry­thing would be right as rain. Because if the out­si­ders cal­led the cha­rac­ters “he,” it would be a dif­ferent kind of he. Words change depen­ding on who speaks them ; there is no cure. The ans­wer isn’t just to intro­duce new words (boi, cis­gen­de­red, andro-fag) and then set out to rei­fy their mea­nings (though obvious­ly there is power and prag­ma­tism here). One must also become alert to the mul­ti­tude of pos­sible uses, pos­sible contexts, the wings with which each word can fly. Like when you whis­per, You’re just a hole, let­ting me fill you up. Like when I say hus­band.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 12–14

Un jour ou deux après ma décla­ra­tion d’amour, tran­sie tel­le­ment j’étais vul­né­rable, je t’ai envoyé le pas­sage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit com­ment celui qui pro­nonce la for­mule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renou­ve­lant son vais­seau pen­dant son voyage sans en chan­ger le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être rem­pla­cées à tra­vers le temps, alors que le bateau s’appelle tou­jours Argo, chaque fois que l’amoureux pro­nonce la for­mule « je t’aime », sa signi­fi­ca­tion doit être renou­ve­lée, comme « le tra­vail même de l’amour et du lan­gage est de don­ner à une même phrase des inflexions tou­jours nouvelles ».

Je trou­vais ce pas­sage roman­tique. Tu l’as inter­pré­té comme un poten­tiel désa­veu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pro­noun­ce­ment, now feral with vul­ne­ra­bi­li­ty, I sent you the pas­sage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes des­cribes how the sub­ject who utters the phrase “I love you” is like “the Argonaut rene­wing his ship during its voyage without chan­ging its name.” Just as the Argo’s parts may be repla­ced over time but the boat is still cal­led the Argo, whe­ne­ver the lover utters the phrase “I love you,” its mea­ning must be rene­wed by each use, as “the very task of love and of lan­guage is to give to one and the same phrase inflec­tions which will be fore­ver new.”

I thought the pas­sage was roman­tic. You read it as a pos­sible retrac­tion. In retros­pect, I guess it was both.

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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 10

Avant notre ren­contre, j’avais consa­cré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est conte­nu – d’une manière inex­pres­sible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accor­der moins de temps d’antenne que le plus défé­rent Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus pro­fonde. Le para­doxe qu’elle désigne repré­sente lit­té­ra­le­ment ce pour­quoi j’écris, ou ce pour­quoi je me sens capable de conti­nuer à écrire.

Et ce, parce que ça ne nour­rit pas, parce que ça n’exalte pas le sen­ti­ment d’angoisse qu’on peut res­sen­tir devant l’incapacité à expri­mer, à l’aide des mots, ce qui leur échappe. Ça ne rejette pas ce qui est dit au nom de ce qui, par défi­ni­tion, ne peut pas l’être. Pas plus que ça ne se la joue, comme on pré­tex­te­rait, la gorge nouée : J’te dis pas tout ce que je dirais si les mots suf­fi­saient. Les mots suffisent.

Il est vain de blâ­mer le filet d’avoir des trous, note mon encyclopédie.

L’objectif est d’avoir et l’église vide avec un plan­cher de terre bat­tue, mais bien propre, et les vitraux spec­ta­cu­laires qui brillent sous le toit de la cathé­drale. Non, rien que tu puisses dire ne ­fucke­rait l’espace réser­vé à Dieu. J’ai déjà expli­qué ça ailleurs. Mais j’essaie de dire quelque chose de dif­fé­rent maintenant.

J’ai appris très vite que toi, tu avais pour ta part consa­cré ta vie à la convic­tion que les mots ne suf­fisent pas. Pas seule­ment qu’ils ne suf­fisent pas, mais qu’ils sont cor­ro­sifs pour tout ce qui est bon, tout ce qui est réel, tout ce qui par­ti­cipe au grand flux. Nous nous sommes dis­pu­tés sans fin à ce pro­pos, pleins de fièvre, sans malice. Une fois qu’une chose est nom­mée, as-tu dit, nous ne pou­vons plus la voir de la même façon. Tout ce qui n’en a pas été dit se fane, se perd, est assas­si­né. Tu appe­lais ça la fonc­tion emporte-pièce de nos esprits. Tu disais que tu savais ça non pas à force d’avoir fui le lan­gage, mais parce que tu t’y étais immer­gé, à l’écran, dans la conver­sa­tion, sur la scène, dans les livres. Je secon­dais la posi­tion de Thomas Jefferson sur les églises – pour la plé­thore, pour les tran­si­tions kaléi­do­sco­piques, pour l’excès. J’insistais : les mots font plus que nom­mer. Je t’ai lu tout haut l’ouverture des Recherches phi­lo­so­phiques. Je criais : Dalle, dalle !

Pendant un cer­tain temps, j’ai cru que j’avais gagné. Tu avais concé­dé qu’il y avait peut-être un humain cor­rect, un ani­mal humain cor­rect, même si l’animal humain uti­li­sait le lan­gage, même si son uti­li­sa­tion du lan­gage défi­nis­sait en par­tie son huma­ni­té – même si l’humanité en soi signi­fiait détruire et brû­ler toute notre pla­nète bigar­rée et pré­cieuse, avec son futur, notre futur.

Mais j’ai chan­gé aus­si. Je me suis trou­vé un nou­veau point de vue sur les choses indi­cibles, ou au moins sur les choses dont l’essence est oscil­la­tion, flux. J’ai admis à nou­veau la tris­tesse de notre extinc­tion iné­luc­table et l’injustice de l’extinction for­cée des autres. J’ai arrê­té de répé­ter avec suf­fi­sance : Absolument tout ce qui peut être pen­sé peut être expri­mé clai­re­ment, et j’ai recom­men­cé à me deman­der, est-ce que tout peut être pensé ?

Before we met, I had spent a life­time devo­ted to Wittgenstein’s idea that the inex­pres­sible is contained—inexpressibly!—in the expres­sed. This idea gets less air time than his more reve­ren­tial Whereof one can­not speak the­reof one must be silent, but it is, I think, the dee­per idea. Its para­dox is, quite lite­ral­ly, why I write, or how I feel able to keep writing.
For it doesn’t feed or exalt any ang­st one may feel about the inca­pa­ci­ty to express, in words, that which eludes them. It doesn’t punish what can be said for what, by defi­ni­tion, it can­not be. Nor does it ham it up by miming a constric­ted throat : Lo, what I would say, were words good enough. Words are good enough.It is idle to fault a net for having holes, my ency­clo­pe­dia notes.
In this way you can have your emp­ty church with a dirt floor swept clean of dirt and your spec­ta­cu­lar stai­ned glass glea­ming by the cathe­dral raf­ters, both. Because nothing you say can fuck up the space for God.
I’ve explai­ned this elsew­here. But I’m trying to say some­thing dif­ferent now.
Before long I lear­ned that you had spent a life­time equal­ly devo­ted to the convic­tion that words are not good enough. Not only not good enough, but cor­ro­sive to all that is good, all that is real, all that is flow. We argued and argued on this account, full of fever, not malice. Once we name some­thing, you said, we can never see it the same way again. All that is unna­meable falls away, gets lost, is mur­de­red. You cal­led this the cookie-cut­ter func­tion of our minds. You said that you knew this not from shun­ning lan­guage but from immer­sion in it, on the screen, in conver­sa­tion, ons­tage, on the page. I argued along the lines of Thomas Jefferson and the churches—for ple­tho­ra, for kalei­do­sco­pic shif­ting, for excess. I insis­ted that words did more than nomi­nate. I read aloud to you the ope­ning of Philosophical Investigations. Slab, I shou­ted, slab !
For a time, I thought I had won. You conce­ded there might be an OK human, an OK human ani­mal, even if that human ani­mal used lan­guage, even if its use of lan­guage were some­how defi­ning of its humanness—even if human­ness itself meant tra­shing and tor­ching the whole mot­ley, pre­cious pla­net, along with its, our, future.
But I chan­ged too. I loo­ked anew at unna­meable things, or at least things whose essence is fli­cker, flow. I read­mit­ted the sad­ness of our even­tual extinc­tion, and the injus­tice of our extinc­tion of others. I stop­ped smu­gly repea­ting Everything that can be thought at all can be thought clear­ly and won­de­red anew, can eve­ry­thing be thought.
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trad.  Jean-Michel Théroux
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p. 8–9