De prime abord, la notion d’embarcation insiste sur l’impureté de toute pen­sée et de toute action, et, dès lors, elle rap­pelle que l’écriture lit­té­raire, mal­gré sa ten­dance his­to­rique à refou­ler ses sou­bas­se­ments pra­tiques et maté­riels, n’a rien d’une pra­tique sacrée. Mais, plus qu’une piqûre de rap­pel, la notion ren­voie plus géné­ra­le­ment à ce qui serait la condi­tion par­ta­gée des militant⋅es, intellectuel⋅les et artistes : dans un monde deve­nu rétif à toute appré­hen­sion tota­li­sante et dans lequel l’autonomie de la sphère intel­lec­tuelle ne va plus de soi, « être embar­qué » dit à la fois la perte d’un magis­tère, la fra­gi­li­sa­tion d’une assise fixe et la puis­sance opé­ra­toire (tac­tiques, ruses, coups) ain­si libérée.

Doit-on admettre si faci­le­ment que la seule manière pour les textes lit­té­raires d’être en prise avec le réel serait d’adopter la réfé­ren­tia­li­té des témoi­gnages, études de cas, ana­lyses du quo­ti­dien et autres auto­bio­gra­phies ? N’y a‑t-il pas lieu de pen­ser que les signes dis­posent d’une pano­plie plus éten­due de manières de réfé­rer ? […] Cette foca­li­sa­tion est le fait ou d’un atta­che­ment à un modèle cor­res­pon­dan­tiste (il y aurait le lan­gage d’un côté, le réel de l’autre, et entre les deux des ponts jetés par la réfé­rence) ou, plus géné­ra­le­ment, d’une dif­fi­cul­té à recon­naître que la lit­té­ra­ture est autre chose qu’un simple dire ou mon­trer.

Imaginez un pres­ti­di­gi­ta­teur qui, las d’abuser de la cré­du­li­té de la foule qu’il a entre­te­nue jusqu’ici dans une illu­sion men­son­gère, se pro­pose un beau jour de sub­sti­tuer à son plai­sir d’enchanter celui de désen­chan­ter, à rebours de tout ce qui fait géné­ra­le­ment l’objet de la vani­té et quitte à perdre à jamais le béné­fice qu’il tirait de sa répu­ta­tion de fai­seur de miracles. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas par un tar­dif mais louable sou­ci d’honnêteté qu’il lui vient la fan­tai­sie de livrer ses recettes une à une avec la froide minu­tie d’un hor­lo­ger qui démonte une hor­loge, il n’a pas de ces scru­pules, c’est tout sim­ple­ment par volup­té de détruire ce qu’il a créé et de flé­trir l’enthousiasme qu’il a sou­le­vé, il étale donc ses pièces sur la table, don­nant ain­si un air de vul­ga­ri­té à ses tours les plus sub­tils, se délec­tant à déce­voir ceux qu’il avait émer­veillés, des­cen­dant de son propre gré du pinacle où ses dupes l’avaient por­té, guet­tant avi­de­ment dans leurs yeux qu’agrandissait hier encore un éton­ne­ment d’enfant la pre­mière ombre de la dés­illu­sion, et pour peu que sub­siste sur leur masque triste, pin­cé par un sou­rire vide, la plus légère lueur de la foi, il se hâte de l’éteindre avec autant de soin qu’il avait pris la veille à l’entretenir. Suis-je cet homme cruel et fou ?
En tout cas, je ne me pose pas en vic­time, je suis prêt à recon­naître le bien-fon­dé de la plu­part des charges rete­nues contre moi et, s’il est une accu­sa­tion à laquelle j’avoue don­ner faci­le­ment prise, c’est bien celle de par­ler incon­si­dé­ré­ment ; il est vrai que je n’ai ces­sé de péro­rer à tort et à tra­vers sans craindre d’entrer à mon sujet dans des détails oiseux qui n’intéressaient que moi-même, il est vrai que j’ai cher­ché maintes fois par ins­tinct de comé­dien à me faire pas­ser pour ce que je ne suis pas, à me prê­ter des sen­ti­ments que je n’ai jamais eu l’occasion d’éprouver ou encore à m’attribuer des actions que j’étais bien inca­pable d’accomplir pour don­ner de la saveur à une vie qui n’en avait aucune ; il est vrai aus­si que j’ai eu le front de renier ce qui me tenait le plus à cœur et de louer ce que j’ai de tout temps fait pro­fes­sion de haïr. Certes, vous avez par­fai­te­ment rai­son de me trou­ver mal venu de par­ler sur un ton ver­tueux de sin­cé­ri­té quand mon prin­ci­pal sou­ci était de don­ner une entorse à la véri­té pour la rendre plus exci­tante ou plus vrai­sem­blable ; enfin, je ne parle pas de mes rou­lades, de mes contor­sions, de mes sub­ter­fuges, de mes gri­maces. C’est enten­du, je suis un bavard, un inof­fen­sif et fâcheux bavard, comme vous l’êtes vous-mêmes, et par sur­croît un men­teur comme le sont tous les bavards, je veux dire les hommes. Mais en quoi cela vous auto­rise-t-il à me repro­cher âpre­ment le mal dont vous êtes vous-mêmes affec­tés ? On ne peut me deman­der de res­ter dans mon coin, silen­cieux et modeste, à écou­ter se payer de mots des gens dont j’ai bien le droit de pen­ser qu’ils n’ont ni plus d’expérience ni plus de réflexion que moi-même. Lequel d’entre vous me jet­te­ra la pierre ?
Ce que moins que tout autre vous parais­sez dis­po­sés à me pas­ser, c’est une cer­taine mau­vaise conscience. Quand on a honte d’être un bavard, dites-vous, on com­mence par se taire. J’en conviens. Mais ce besoin fâcheux qui nous est com­mun consti­tue-t-il une tare sur laquelle ceux qui n’en rou­gissent pas ont le droit de me juger ? J’ai la fai­blesse de croire que mieux vaut ma conscience, fût-elle mau­vaise, que votre aveu­gle­ment. Est-il bien vrai qu’illuminé par la beau­té de cette musique j’ai pro­non­cé un vœu aux termes duquel j’étais tenu de gar­der désor­mais un silence décent ? Suis-je donc une sorte de vilain par­jure ? Et si vous ne me rap­pe­lez oppor­tu­né­ment la honte subie après ma grande crise que pour feindre ensuite de vous éton­ner qu’elle n’ait pas suf­fi à me cor­ri­ger de mon vice, je vous répon­drai… que vous répon­drai-je au fait ? Rien ne m’est plus facile que de vous cou­per vos pauvres effets. Ce n’est pas ma faute si vos chi­canes me font sou­rire. Reste à savoir si j’ai bien enten­du cette musique, si j’ai vrai­ment éprou­vé cette honte. Je vous répon­drai donc que ce n’est pas une rai­son parce que je me suis don­né la peine de décrire l’une et l’autre avec pré­ci­sion pour que leur authen­ti­ci­té ne puisse plus jamais être contes­tée par per­sonne, et en pre­mier lieu par moi. Est-ce que je n’aurais pas l’imagination un peu plus prompte que la mémoire ? Vous trou­vez que je vais quand même un peu fort : feindre de dou­ter de ses propres affir­ma­tions, c’est là le comble de l’impertinence ou de la mau­vaise foi. Et si je ne simu­lais pas le doute, et si je ne dou­tais pas, et si je savais par­fai­te­ment à quoi m’en tenir sur la véra­ci­té de mes pro­pos et si enfin tout mon bavar­dage n’était que men­songe ? Vous vous détour­nez avec colère : « Alors, allez au diable ! » Je ne sau­rais trop vous enga­ger à consi­dé­rer la situa­tion avec sang-froid, necrai­gnez pas d’avoir per­du votre temps à prê­ter l’oreille à des men­songes, puisque vous avez eu le pri­vi­lège d’assister à une crise de bavar­dage, ce qui était cer­tai­ne­ment plus ins­truc­tif que d’en lire un rap­port, fût-il pur de toute inten­tion lit­té­raire. Ayez le bon esprit de ne pas vous cour­rou­cer de l’abus que j’ai fait de votre cré­du­li­té, glis­sant à votre insu quelques véri­tés au milieu de tant de men­songes que je vous don­nais pour des véri­tés, dans l’idée qui s’est véri­fiée que les pre­mières ne se dis­tin­gue­raient en rien des secondes. Je suis tout prêt à faire amende hono­rable à ceux que j’ai abu­si­ve­ment leur­rés, je peux leur assu­rer qu’il m’importe très peu d’avoir le der­nier mot, je demande sim­ple­ment qu’il me soit per­mis de m’expliquer posé­ment sur un cas qui peut être aus­si bien celui de quelques-uns d’entre vous, je crois que nous allons nous entendre pour peu que vous me lais­siez le temps de reve­nir en arrière et de tout reprendre depuis le com­men­ce­ment afin de dis­si­per défi­ni­ti­ve­ment ce trop long mal­en­ten­du, mon­trant qu’il n’était fon­dé sur rien de si grave que nous avons pu croire. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’élever la voix, non pas dans l’intention rai­son­nable de char­mer un audi­toire ou avec la pré­ten­tion de l’instruire, mais plus sim­ple­ment pour satis­faire son propre caprice ? Encore faut-il, comme je l’ai dit en com­men­çant, qu’il croie dur comme fer qu’il existe quelque part des oreilles pour l’entendre – et, comme je le mon­tre­rai plus loin, qu’il emploie beau­coup de ruse pour s’assurer la bien­veillance de l’auditeur en lui don­nant le désir d’apprendre ce qu’il va dire : il y a pour celui qui parle une étrange source d’encouragement dans le visage humain qui est en face de lui. Ce n’est pas qu’il soit indis­pen­sable que vous ayez grand-chose à dire, et même vous pou­vez très bien n’avoir stric­te­ment rien à dire : je ne vois pas pour­quoi l’on se récrie­rait en m’entendant sou­te­nir que par­ler et s’exprimer font deux. Se trou­ve­rait-il quelqu’un d’assez mal­hon­nête pour pré­tendre qu’il n’ouvre jamais la bouche que pour com­mu­ni­quer une pen­sée, que pour faire entendre le char­mant timbre de sa voix ? Le far­ceur ! En ouvrant la bouche, vous ne savez peut-être pas ce que vous direz, mais la convic­tion que vous trou­ve­rez l’abondance de mots néces­saire dans les cir­cons­tances et dans l’excitation qu’elles pro­voquent en vous, vous donne la har­diesse de com­men­cer au petit bon­heur ; l’important est que vous assou­vis­siez sur le champ votre besoin de bavar­der ; il arrive géné­ra­le­ment que les mots répondent avec promp­ti­tude à votre appel. Mais aus­si il peut arri­ver – et ici nous tou­chons à mon cas per­son­nel – que les mots demeurent rétifs et que vous éprou­viez alors une angoisse com­pa­rable à celle d’un para­ly­tique qui veut fuir devant un dan­ger pres­sant. Certains, je le sais bien, se résignent mal à l’incapacité de satis­faire leur besoin, d’autres se tiennent sur la réserve, comp­tant plus ou moins sin­cè­re­ment sur le hasard pour les déli­vrer, atten­dant d’une manière toute pas­sive la gué­ri­son de leur infir­mi­té, se fami­lia­ri­sant peu à peu avec elle quand ils ne cherchent pas à la faire pas­ser pour de la force d’âme, ils affectent alors de juger futile un désir que leur impuis­sance leur inter­dit de satisfaire.
Quand je brûle d’envie de par­ler, je ne songe pas à prendre sur moi de me taire et pour­tant, le moindre de mes sou­cis, je le dis sans affec­ta­tion, est de rendre publics mes épan­che­ments ou même de vider mon âme dans une oreille ami­cale. Rien ne m’est plus étran­ger que le soin pris par cer­tains hommes d’exposer leur science d’eux-mêmes aux regards de tous. Cependant, il est inutile d’espérer ouvrir la bouche si vous ne pou­vez vaincre votre aver­sion pro­fonde pour les feux de la rampe. Vous êtes condam­né à mon­ter sur les tré­teaux, il faut vous résoudre à y faire le char­la­tan. Pour ma part, je ne fais pas pro­fes­sion de modes­tie : il m’est aus­si indif­fé­rent de para­der que de res­ter à l’ombre, aucun scru­pule ne me retien­dra de tendre des pièges à la bonne foi de mes audi­teurs, si je juge que l’intérêt que mes men­songes ont éveillé chez eux m’aide à satis­faire mon vice.
Non, ce qui me pré­oc­cupe est d’un ordre moins rele­vé. Mon ima­gi­na­tion pour com­men­cer ne va-t-elle pas me faire défaut ? Ou trou­ve­rai-je matière à exer­cer ma verve ? Car tout le monde com­pren­dra que je ne puisse me bor­ner à ouvrir la bouche pour pro­duire des sons inar­ti­cu­lés ou pour ali­gner tout arbi­trai­re­ment des mots sans suite : j’ai déjà dit, et je n’y revien­drai plus, qu’un bavard ne parle jamais dans le vide ; il a besoin d’être sti­mu­lé par la convic­tion qu’on l’écoute, fût-ce machi­na­le­ment ; il n’exige pas la repar­tie, c’est à peine s’il cherche à éta­blir un rap­port vital entre son inter­lo­cu­teur et lui ; s’il est vrai que sa loqua­ci­té gran­dit jusqu’à l’exaltation la plus folle devant l’assentiment ou la contra­dic­tion, elle se main­tient en tout cas très hono­ra­ble­ment devant l’indifférence et l’ennui.
J’étais donc mû par l’angoisse où me tenait l’impossibilité de faire le pre­mier pas ; j’avais beau me recueillir et fer­mer les yeux – à la façon d’un pré­di­ca­teur qui s’apprête à enta­mer un long ser­mon – pour pui­ser dans le silence l’inspiration et gagner le temps néces­saire à la fabri­ca­tion d’un sou­ve­nir plau­sible et fer­tile en déve­lop­pe­ments, tous ces efforts n’aboutissaient qu’à me confir­mer dans l’opinion que mon ima­gi­na­tion était sèche et froide. Cependant, mon désir se fai­sait plus véhé­ment, l’ambition d’entrer en com­pé­ti­tion avec ceux dont j’enviais l’éloquence me brû­lait la gorge ; pas plus que par orgueil, je ne vou­lais renon­cer par impuis­sance à une acti­vi­té à laquelle j’avais une si furieuse envie de me livrer. C’est alors qu’il me vint cette illu­mi­na­tion que ce que je cher­chais si loin, je l’avais sous la main. Je par­le­rais de mon besoin de parler.
Mais com­ment me serais-je acquit­té de cette tâche d’un cœur léger ? Cela n’a jamais pas­sé pour très agréable de s’ouvrir à des gens mal inten­tion­nés et réso­lu­ment enclins à n’apercevoir autour d’eux que ce qu’il y a de plus vil et de plus cor­rom­pu, l’aveu d’un vice que per­sonne n’ose secrè­te­ment recon­naître pour sien ne peut prê­ter qu’à des com­men­taires iro­niques de la part des plus hypo­crites et sou­le­ver chez les plus méchants qu’un concert d’imprécations déchaî­nées. N’est-ce pas fou de ris­quer sa répu­ta­tion, de s’exposer aux sar­casmes pour la seule volup­té de bavar­der ? Aussi ne tenait-il qu’à moi de brouiller par moments la piste que j’avais soi­gneu­se­ment tra­cée. Qu’est-ce qui m’empêchait de don­ner quelques coups de pouce à une véri­té dont je redou­tais les ver­tus explo­sives ? Pourquoi me serais-je fait un scru­pule de ne des­si­ner de moi qu’une image res­sem­blante, donc mépri­sable, quand je pou­vais la rendre pitoyable en invo­quant habi­le­ment la mala­die comme pré­texte à l’irresponsabilité ? Mon plus grand sou­ci fut donc en pre­mier lieu de don­ner à la com­mu­ni­ca­tion de faits entiè­re­ment inven­tés une appa­rence de rigueur et de logique, telle qu’il puisse sem­bler à mon inter­lo­cu­teur qu’obéissant scru­pu­leu­se­ment aux don­nées sûres four­nies par ma mémoire, je n’ai jamais cédé aux ten­ta­tions de l’imagination ni consen­ti à mettre du jeu dans les rouages de mon récit ; en second lieu de douer d’une vie accep­table cer­taines figures pure­ment fic­tives (à com­men­cer par celle que je don­nais pour mienne) que je fai­sais acteurs ou figu­rants d’une aven­ture en réa­li­té construite de toutes pièces pour les besoins de ma cause, tout en pre­nant soin de ne lais­ser autour d’elles aucune ombre sus­pecte qui pût faire dou­ter en même temps de leur authen­ti­ci­té et de ma bonne foi. Pour mieux convaincre les plus exi­geantsde mes lec­teurs, j’affectais de renon­cer à cer­tains effets plu­tôt des­ti­nés à faire valoir l’habileté de l’auteur qu’à ser­rer la véri­té de plus près, aux beaux mou­ve­ments d’éloquence qui carac­té­risent en géné­ral les plai­doi­ries et les ser­mons, à mes recettes per­son­nelles dont j’aurais su, en d’autres occa­sions, tirer par­ti avec suc­cès. On se rap­pelle qu’avec une osten­ta­tion qui pou­vait aus­si bien pas­ser pour une modes­tie exces­sive, je ne me suis pas fait faute de sou­li­gner la nudi­té volon­taire de ma forme, dont j’étais le pre­mier à regret­ter hypo­cri­te­ment qu’une cer­taine mono­to­nie fût l’inévitable ran­çon de l’honnêteté. Mais feindre de renon­cer aux arti­fices, c’était aus­si un arti­fice, et autre­ment sour­nois. S’ilm’arrivait par­fois de men­tir, ce n’était que pour me per­mettre ensuite d’en faire hum­ble­ment l’aveu : bien sûr, j’avais une fâcheuse ten­dance à biai­ser, à racon­ter des sor­nettes pour cacher ou dif­fé­rer ce que je n’osais dire, mais, frap­pé de repen­tir, je me repre­nais aus­si­tôt, c’est donc que je n’étais pas ani­mé de mau­vaises inten­tions, on pou­vait faire confiance à un homme si visi­ble­ment sou­cieux de ne pas tom­ber dans le tra­vers que nous avons tous plus ou moins de dégui­ser la véri­té. (Permettez-moi de m’étonner en pas­sant qu’aucun d’entre vous ne se soit jamais inquié­té de sou­le­ver le voile dont j’ai la pudeur ou la lâche­té de m’envelopper. Savez-vous seule­ment qui vous tient ce lan­gage ? Pourtant, vous accueillez avec plus de bien­veillance et d’estime un homme qui se pré­sente modes­te­ment en disant son nom, il y a en effet une cer­taine noblesse à s’offrir à la cri­tique comme une vic­time rési­gnée. Suis-je un homme, une ombre, ou rien, abso­lu­ment rien ? Pour avoir lon­gue­ment bavar­dé avec vous, ai-je pris du volume ? M’imaginez-vous pour­vu d’autres organes que ma langue ? Peut-on m’identifîer avec le pro­prié­taire de la main droite qui forme les pré­sentes lettres ? Comment le savoir ? N’attendez pas qu’il se dénonce de lui-même. Qui ne pré­fé­re­rait à sa place gar­der l’anonymat ? Je suis sûr qu’il pro­tes­te­rait avec une sin­cère indi­gna­tion si j’entreprenais de le livrer en pâture à la colère des uns, au mépris des autres. Sait-il lui-même de quoi je suis fait, en admet­tant que je sois fait de quelque chose ? Il entend bien demeu­rer étran­ger à tout ce débat, il se lave les mains de mes écarts. Evertuez-vous à récla­mer sur l’air des lam­pions : « L’auteur ! L’auteur ! » je parie qu’il ne mon­tre­ra pas le bout de son nez ; on connaît la lâche­té de ces gens-là. Maintenant, je vous le demande : Que feriez vous d’une éti­quette qui couvre une mar­chan­dise dou­teuse ? A sup­po­ser que vous connais­siez enfin le nom, l’âge, les titres et qua­li­tés de celui qui n’a ces­sé de vous men­tir sur son propre compte, en quoi seriez-vous plus avan­cé ? Il n’a rien dit de lui-même qui fût vrai, concluez-en qu’il n’existe pas.)

A mesure que j’avançais dans la vie, mon indif­fé­rence allait s’accroissant, rien ne me sem­blait valoir la peine d’aucun effort, et il en résul­tait que mon avi­di­té n’était plus diri­gée comme autre­fois vers des idées de revanche ou de conquête : elle aspi­rait au contraire à ce qui sau­rait m’en déli­vrer. C’est qu’aujourd’hui le fra­cas des com­bats me répugne et me lasse, et j’en veux à mort à qui m’arrache de force à mon indif­fé­rence. Ne rien entre­prendre, veiller, attendre, veiller…

Ma peur d’être dupe tou­jours en éveil déjoue en moi ce com­plot d’hypocrisie et de vani­té qui mène à se croire quelqu’un d’aussi invrai­sem­blable qu’un héros. D’ailleurs recher­cher le récon­fort dans l’approbation de soi-même, méri­tée ou non, me semble vul­gaire, je ne le trouve légi­time dans aucun cas.

Je n’aperçois dans ce qu’on nomme noble­ment confes­sion que le très cou­pable et très coû­teux exer­cice d’une fai­blesse et per­sonne ne m’empêchera de tenir pour par­ti­cu­liè­re­ment sus­pecte une ami­tié où cha­cun s’applique sans cesse à pro­vo­quer chez l’autre de pré­cieuses confi­dences. Je ne me sou­viens pas d’avoir assis­té au spec­tacle trop fré­quent de deux hommes au teint conges­tion­né qui se penchent l’un vers l’autre avec des airs atten­tifs, émus et sou­riants par des­sus une table où refroi­dissent, par­mi un lot de bou­teilles vides, les reliefs d’un repas sub­stan­tiel, voyez vous-mêmes comme ils jouent à se sen­tir com­pris et, la tête échauf­fée par la nour­ri­ture et le bon vin, avec quelle impu­deur pleine d’ingénuité ils se livrent l’un à l’autre et ils s’en donnent à cœur joie et ils ont le cœur illu­mi­né ain­si qu’en témoignent leurs visages radieux comme une aurore ; je ne me sou­viens pas non plus d’être pas­sé par hasard auprès d’un confes­sion­nal où, dans une obs­cu­ri­té pro­pice, bour­don­naient tour à tour confes­seur et péni­tent, inter­mi­nable chu­cho­te­ment, ques­tions et réponses, sans avoir res­sen­ti comme une sorte de malaise quand ce n’était pas une for­mi­dable colère qui, aus­si rapide qu’un tour­billon, me mon­tait inex­pli­ca­ble­ment au cer­veau ; j’ai obser­vé qu’en moi la vue d’exercices aus­si bas, légi­ti­més pour­tant par l’approbation des uns et l’indifférence des autres, ne man­quait jamais de sus­ci­ter un violent dégoût auquel se sub­sti­tuait, si par mal­heur j’avais été moi-même en cause, le sen­ti­ment into­lé­rable de ma propre déchéance.

Quoi qu’il en soit, il y avait ceci de bien clair : tan­dis qu’en péné­trant dans ce dan­cing, je n’étais qu’un per­son­nage obs­cur et négli­geable, je jouis­sais main­te­nant d’une cer­taine consi­dé­ra­tion de la part de gens qui géné­ra­le­ment ne res­pectent et n’admirent que plus puis­sant qu’eux, et je tirais de cette consta­ta­tion un sen­ti­ment d’orgueil déme­su­ré qui n’est sans doute pas étran­ger au fait que ma crise, à l’encontre des pré­cé­dentes, revê­tait un carac­tère d’ostentation d’autant plus sur­pre­nant que j’ai tou­jours jugé insou­te­nable l’exhibitionnisme chez autrui. Mais en socié­té, quand je ne m’inquiète pas de pas­ser inaper­çu et de voir sans être vu, il m’arrive presque tou­jours de pré­tendre à jouer un rôle ; le plus sou­vent, il me plai­rait qu’on me crût de cette espèce d’hommes dont nul ne peut jamais pré­voir ce qu’il sor­ti­ra (réac­tions, œuvres, atti­tudes devant une situa­tion don­née, etc.), de sorte que chaque nou­veau rap­port avec eux implique un chan­ge­ment total de pers­pec­tive ; mon admi­ra­tion allant aux êtres dont je dois sans cesse retar­der le clas­se­ment, il est natu­rel que je sois dési­reux de les prendre pour modèles. Au sein d’un groupe, et mieux encore s’il est com­po­sé de quelques femmes, j’éprouve une joie aiguë à jouer mon rôle, non pas dans un but concer­té d’hypocrisie, mais par besoin ins­tinc­tif de prendre du volume et de me cou­vrir d’une ombre flat­teuse ; d’ailleurs, en pareil cas, ce qui me grise n’est pas tant le par­fum de roue­rie né de cette comé­die qu’une étrange sen­sa­tion de libé­ra­tion : il me semble qu’après une longue pri­va­tion, les cir­cons­tances me per­mettent enfin de reprendre pos­ses­sion de ce qui m’est dû, d’incarner mon propre per­son­nage. De là, qu’en dépit du sou­ve­nir hor­ri­fié que je garde de la vie de col­lège et de régi­ment, je m’y reporte quel­que­fois avec un sen­ti­ment de nos­tal­gie ana­logue à celui d’une vieille actrice évo­quant l’immense théâtre crou­lant sous les applau­dis­se­ments où elle connut ses plus grands succès.

Je me regarde sou­vent dans la glace. Mon plus grand désir a tou­jours été de me décou­vrir quelque chose de pathé­tique dans le regard. Je crois que je n’ai jamais ces­sé de pré­fé­rer aux femmes qui, soit par aveu­gle­ment amou­reux, soit pour me rete­nir près d’elles, inven­taient que j’étais un vrai­ment bel homme ou que j’avais des traits éner­giques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de rete­nue crain­tive, que je n’étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis long­temps per­sua­dé que ce qu’il devait y avoir en moi de plus atti­rant, c’était la sin­gu­la­ri­té. C’est dans le sen­ti­ment de ma dif­fé­rence que j’ai trou­vé mes prin­ci­paux sujets d’exaltation. Mais aujourd’hui où j’ai per­du quelque peu de ma suf­fi­sance, com­ment me cacher que je ne me dis­tingue en rien ? Je fais la gri­mace en écri­vant ceci. Que je connaisse enfin une aus­si into­lé­rable véri­té, passe encore, mais vous autres ! A vrai dire, il se glisse dans ma gêne ce léger sen­ti­ment de plai­sir acide qu’on éprouve à pro­cla­mer une de ses tares, même si celle-ci n’a pas la moindre chance d’intéresser le public. On me deman­de­ra peut-être si j’ai entre­pris de me confes­ser pour éprou­ver cette sorte de plai­sir un peu mor­bide dont je parle et que je com­pa­re­rais volon­tiers à celui que recherchent quelques per­sonnes raf­fi­nées qui, avec une len­teur étu­diée, caressent du bout de l’index une légère égra­ti­gnure qu’elles se sont faite sciem­ment à la lèvre infé­rieure ou qui piquent de la pointe de la langue la pulpe d’un citron à peine mûr. A cela je suis obli­gé de sou­rire et c’est en sou­riant que je vous réponds que je me flatte d’avoir peu de goût pour les aveux ; mes amis disent que je suis le silence même, ils ne nie­ront pas qu’en dépit de leur extrême habi­le­té, ils n’ont jamais su me tirer ce que j’avais à cœur de tenir secret. On a même conve­nu de voir dans cette impos­si­bi­li­té à me livrer une insuf­fi­sance assez grave qui exci­tait la pitié et je ne résiste pas au plai­sir, iden­tique à celui décrit plus haut, d’ajouter qu’une vani­té sour­noise me pous­sait à tirer pro­fit de cette croyance en simu­lant ou seule­ment en exa­gé­rant la souf­france que me cau­sait cette infir­mi­té déplo­rable, comme si j’avais eu quelque grand secret que j’eusse été sou­la­gé de confier si je ne l’avais tenu, à cause de son carac­tère à la fois excep­tion­nel et intime, pour abso­lu­ment inavouable.

Parmi les façades, en taches alter­nées d’ombre et de lumière — ou plu­tôt, de lumière et de moindre lumière — le matin se déverse sur la ville. Il semble qu’il ne jaillisse pas du soleil, mais de la ville elle-même, et que ce soit des murs et des toits que la lumière déferle — non pas d’eux phy­si­que­ment, mais plu­tôt de leur pré­sence en cet endroit.

J’éprouve, à la voir, comme une grande espé­rance : mais je recon­nais que cette espé­rance est toute lit­té­raire. Matin, prin­temps, espoir — ils se trouvent liés musi­ca­le­ment par une même inten­tion mélo­dique ; ils se trouvent liés dans mon âme par le même sou­ve­nir d’une même inten­tion. Non pas : si je m’observe moi-même comme j’observe la ville, je recon­nais que tout ce que je peux espé­rer, c’est que ce jour prenne fin, comme tous les autres jours. La rai­son voit elle aus­si l’aurore. Si j’ai pla­cé en elle quelque espoir, ce n’était pas le mien, mais celui des hommes vivant sim­ple­ment l’heure qui passe, et dont j’ai incar­né, sans le vou­loir, la façon tout exté­rieure dont ils com­prennent cet instant.

Espérer ? Qu’ai-je donc à espé­rer ? Le jour ne me pro­met rien d’autre que lui-même, et je sais bien qu’il aura un cours et une fin. La lumière me ranime sans me faire aucun bien, car je quit­te­rai cette jour­née tel que je l’ai trou­vée, plus vieux de quelques heures, plus gai d’une sen­sa­tion, plus triste d’une pen­sée. Dans tout ce qui naît, nous pou­vons aus­si bien sen­tir ce qui naît que son­ger à ce qui va mou­rir. Maintenant, sous la lumière haute et vaste, le pano­ra­ma de la ville est sem­blable à un champ de mai­sons — c’est une chose natu­relle, éten­due et cal­cu­lée. Mais, même au centre de cette vision, com­ment oublier que j’existe ? Cette conscience que j’ai de la ville est, au-dedans, la conscience que j’ai de moi-même.

Por entre a casa­ria, em inter­ca­la­ções de luz e som­bra — ou, antes, de luz e de menos luz — a manhã desa­ta-se sobre a cidade. Parece que não vem do sol mas da cidade, e que é dos muros e dos tel­ha­dos que a luz do alto se des­prende — não deles fisi­ca­mente, mas deles por esta­rem ali.

Sinto, ao sen­ti-la, uma grande espe­ran­ça ; mas recon­he­ço que a espe­ran­ça é literá­ria. Manhã, pri­ma­ve­ra, espe­ran­ça — estão liga­dos em músi­ca pela mes­ma inten­ção meló­di­ca ; estão liga­dos na alma pela mes­ma memó­ria de uma igual inten­ção. Não : se a mim mes­mo obser­vo, como obser­vo à cidade, recon­he­ço que o que ten­ho que espe­rar é que este dia acabe, como todos os dias. A razão tam­bém vê a auro­ra. A espe­ran­ça que pus nela, se a houve não foi min­ha : foi a dos homens que vivem a hora que pas­sa, e a quem encar­nei sem que­rer, o enten­di­men­to exte­rior neste momento.

Esperar ? Que ten­ho eu que espere ? O dia não me pro­mete mais que o dia, e eu sei que ele tem decur­so e fim. A luz ani­ma-me mas não me mel­ho­ra, pois [?] sai­rei de aqui como para aqui vim — mais vel­ho em horas, mais alegre uma sen­sa­ção, mais triste um pen­sa­men­to. No que nasce tan­to pode­mos sen­tir o que nasce como pen­sar o que há de mor­rer. Agora, à luz ampla e alta, a pai­sa­gem da cidade é como de um cam­po de casas — é natu­ral, é exten­sa, é com­bi­na­da. Mas, ain­da no ver dis­to tudo, pode­rei eu esque­cer que exis­to ? A min­ha consciên­cia da cidade é, por den­tro, a min­ha consciên­cia de mim.

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Le Livre de l’intranquillité [Livro do Desassossego com­pos­to por Bernardo Soares, aju­dante de guar­da-livros na cidade de Lisboa, 1982]
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trad.  Françoise Laye

Tout le mal du roman­tisme pro­vient de la confu­sion entre ce qui nous est néces­saire et ce que nous dési­rons. Nous avons tous besoin de choses indis­pen­sables à la vie, à son main­tien et à sa conti­nui­té ; et nous dési­rons tous une vie plus par­faite, un bon­heur total, la réa­li­sa­tion de nos rêves […] 

Il est humain de vou­loir ce qui nous est néces­saire, et il est humain aus­si de dési­rer, non ce qui nous est néces­saire, mais ce que nous trou­vons dési­rable. Ce qui est mala­dif, c’est de dési­rer avec la même inten­si­té le néces­saire et le dési­rable, et de souf­frir de notre manque de per­fec­tion comme on souf­fri­rait du manque de pain. Le mal roman­tique, le voi­là : c’est vou­loir la lune tout comme s’il exis­tait un moyen de l’obtenir.

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Le livre de l’intranquillité [Livro do Desassossego com­pos­to por Bernardo Soares, aju­dante de guar­da-livros na cidade de Lisboa, 1982]
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trad.  Françoise Laye
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p. 86