De prime abord, la notion d’embarcation insiste sur l’impureté de toute pensée et de toute action, et, dès lors, elle rappelle que l’écriture littéraire, malgré sa tendance historique à refouler ses soubassements pratiques et matériels, n’a rien d’une pratique sacrée. Mais, plus qu’une piqûre de rappel, la notion renvoie plus généralement à ce qui serait la condition partagée des militant⋅es, intellectuel⋅les et artistes : dans un monde devenu rétif à toute appréhension totalisante et dans lequel l’autonomie de la sphère intellectuelle ne va plus de soi, « être embarqué » dit à la fois la perte d’un magistère, la fragilisation d’une assise fixe et la puissance opératoire (tactiques, ruses, coups) ainsi libérée.
Citations
Doit-on admettre si facilement que la seule manière pour les textes littéraires d’être en prise avec le réel serait d’adopter la référentialité des témoignages, études de cas, analyses du quotidien et autres autobiographies ? N’y a‑t-il pas lieu de penser que les signes disposent d’une panoplie plus étendue de manières de référer ? […] Cette focalisation est le fait ou d’un attachement à un modèle correspondantiste (il y aurait le langage d’un côté, le réel de l’autre, et entre les deux des ponts jetés par la référence) ou, plus généralement, d’une difficulté à reconnaître que la littérature est autre chose qu’un simple dire ou montrer.
Imaginez un prestidigitateur qui, las d’abuser de la crédulité de la foule qu’il a entretenue jusqu’ici dans une illusion mensongère, se propose un beau jour de substituer à son plaisir d’enchanter celui de désenchanter, à rebours de tout ce qui fait généralement l’objet de la vanité et quitte à perdre à jamais le bénéfice qu’il tirait de sa réputation de faiseur de miracles. Qu’on ne s’y trompe pas, ce n’est pas par un tardif mais louable souci d’honnêteté qu’il lui vient la fantaisie de livrer ses recettes une à une avec la froide minutie d’un horloger qui démonte une horloge, il n’a pas de ces scrupules, c’est tout simplement par volupté de détruire ce qu’il a créé et de flétrir l’enthousiasme qu’il a soulevé, il étale donc ses pièces sur la table, donnant ainsi un air de vulgarité à ses tours les plus subtils, se délectant à décevoir ceux qu’il avait émerveillés, descendant de son propre gré du pinacle où ses dupes l’avaient porté, guettant avidement dans leurs yeux qu’agrandissait hier encore un étonnement d’enfant la première ombre de la désillusion, et pour peu que subsiste sur leur masque triste, pincé par un sourire vide, la plus légère lueur de la foi, il se hâte de l’éteindre avec autant de soin qu’il avait pris la veille à l’entretenir. Suis-je cet homme cruel et fou ?
En tout cas, je ne me pose pas en victime, je suis prêt à reconnaître le bien-fondé de la plupart des charges retenues contre moi et, s’il est une accusation à laquelle j’avoue donner facilement prise, c’est bien celle de parler inconsidérément ; il est vrai que je n’ai cessé de pérorer à tort et à travers sans craindre d’entrer à mon sujet dans des détails oiseux qui n’intéressaient que moi-même, il est vrai que j’ai cherché maintes fois par instinct de comédien à me faire passer pour ce que je ne suis pas, à me prêter des sentiments que je n’ai jamais eu l’occasion d’éprouver ou encore à m’attribuer des actions que j’étais bien incapable d’accomplir pour donner de la saveur à une vie qui n’en avait aucune ; il est vrai aussi que j’ai eu le front de renier ce qui me tenait le plus à cœur et de louer ce que j’ai de tout temps fait profession de haïr. Certes, vous avez parfaitement raison de me trouver mal venu de parler sur un ton vertueux de sincérité quand mon principal souci était de donner une entorse à la vérité pour la rendre plus excitante ou plus vraisemblable ; enfin, je ne parle pas de mes roulades, de mes contorsions, de mes subterfuges, de mes grimaces. C’est entendu, je suis un bavard, un inoffensif et fâcheux bavard, comme vous l’êtes vous-mêmes, et par surcroît un menteur comme le sont tous les bavards, je veux dire les hommes. Mais en quoi cela vous autorise-t-il à me reprocher âprement le mal dont vous êtes vous-mêmes affectés ? On ne peut me demander de rester dans mon coin, silencieux et modeste, à écouter se payer de mots des gens dont j’ai bien le droit de penser qu’ils n’ont ni plus d’expérience ni plus de réflexion que moi-même. Lequel d’entre vous me jettera la pierre ?
Ce que moins que tout autre vous paraissez disposés à me passer, c’est une certaine mauvaise conscience. Quand on a honte d’être un bavard, dites-vous, on commence par se taire. J’en conviens. Mais ce besoin fâcheux qui nous est commun constitue-t-il une tare sur laquelle ceux qui n’en rougissent pas ont le droit de me juger ? J’ai la faiblesse de croire que mieux vaut ma conscience, fût-elle mauvaise, que votre aveuglement. Est-il bien vrai qu’illuminé par la beauté de cette musique j’ai prononcé un vœu aux termes duquel j’étais tenu de garder désormais un silence décent ? Suis-je donc une sorte de vilain parjure ? Et si vous ne me rappelez opportunément la honte subie après ma grande crise que pour feindre ensuite de vous étonner qu’elle n’ait pas suffi à me corriger de mon vice, je vous répondrai… que vous répondrai-je au fait ? Rien ne m’est plus facile que de vous couper vos pauvres effets. Ce n’est pas ma faute si vos chicanes me font sourire. Reste à savoir si j’ai bien entendu cette musique, si j’ai vraiment éprouvé cette honte. Je vous répondrai donc que ce n’est pas une raison parce que je me suis donné la peine de décrire l’une et l’autre avec précision pour que leur authenticité ne puisse plus jamais être contestée par personne, et en premier lieu par moi. Est-ce que je n’aurais pas l’imagination un peu plus prompte que la mémoire ? Vous trouvez que je vais quand même un peu fort : feindre de douter de ses propres affirmations, c’est là le comble de l’impertinence ou de la mauvaise foi. Et si je ne simulais pas le doute, et si je ne doutais pas, et si je savais parfaitement à quoi m’en tenir sur la véracité de mes propos et si enfin tout mon bavardage n’était que mensonge ? Vous vous détournez avec colère : « Alors, allez au diable ! » Je ne saurais trop vous engager à considérer la situation avec sang-froid, necraignez pas d’avoir perdu votre temps à prêter l’oreille à des mensonges, puisque vous avez eu le privilège d’assister à une crise de bavardage, ce qui était certainement plus instructif que d’en lire un rapport, fût-il pur de toute intention littéraire. Ayez le bon esprit de ne pas vous courroucer de l’abus que j’ai fait de votre crédulité, glissant à votre insu quelques vérités au milieu de tant de mensonges que je vous donnais pour des vérités, dans l’idée qui s’est vérifiée que les premières ne se distingueraient en rien des secondes. Je suis tout prêt à faire amende honorable à ceux que j’ai abusivement leurrés, je peux leur assurer qu’il m’importe très peu d’avoir le dernier mot, je demande simplement qu’il me soit permis de m’expliquer posément sur un cas qui peut être aussi bien celui de quelques-uns d’entre vous, je crois que nous allons nous entendre pour peu que vous me laissiez le temps de revenir en arrière et de tout reprendre depuis le commencement afin de dissiper définitivement ce trop long malentendu, montrant qu’il n’était fondé sur rien de si grave que nous avons pu croire. Qui n’a pas eu, au moins une fois, envie d’élever la voix, non pas dans l’intention raisonnable de charmer un auditoire ou avec la prétention de l’instruire, mais plus simplement pour satisfaire son propre caprice ? Encore faut-il, comme je l’ai dit en commençant, qu’il croie dur comme fer qu’il existe quelque part des oreilles pour l’entendre – et, comme je le montrerai plus loin, qu’il emploie beaucoup de ruse pour s’assurer la bienveillance de l’auditeur en lui donnant le désir d’apprendre ce qu’il va dire : il y a pour celui qui parle une étrange source d’encouragement dans le visage humain qui est en face de lui. Ce n’est pas qu’il soit indispensable que vous ayez grand-chose à dire, et même vous pouvez très bien n’avoir strictement rien à dire : je ne vois pas pourquoi l’on se récrierait en m’entendant soutenir que parler et s’exprimer font deux. Se trouverait-il quelqu’un d’assez malhonnête pour prétendre qu’il n’ouvre jamais la bouche que pour communiquer une pensée, que pour faire entendre le charmant timbre de sa voix ? Le farceur ! En ouvrant la bouche, vous ne savez peut-être pas ce que vous direz, mais la conviction que vous trouverez l’abondance de mots nécessaire dans les circonstances et dans l’excitation qu’elles provoquent en vous, vous donne la hardiesse de commencer au petit bonheur ; l’important est que vous assouvissiez sur le champ votre besoin de bavarder ; il arrive généralement que les mots répondent avec promptitude à votre appel. Mais aussi il peut arriver – et ici nous touchons à mon cas personnel – que les mots demeurent rétifs et que vous éprouviez alors une angoisse comparable à celle d’un paralytique qui veut fuir devant un danger pressant. Certains, je le sais bien, se résignent mal à l’incapacité de satisfaire leur besoin, d’autres se tiennent sur la réserve, comptant plus ou moins sincèrement sur le hasard pour les délivrer, attendant d’une manière toute passive la guérison de leur infirmité, se familiarisant peu à peu avec elle quand ils ne cherchent pas à la faire passer pour de la force d’âme, ils affectent alors de juger futile un désir que leur impuissance leur interdit de satisfaire.
Quand je brûle d’envie de parler, je ne songe pas à prendre sur moi de me taire et pourtant, le moindre de mes soucis, je le dis sans affectation, est de rendre publics mes épanchements ou même de vider mon âme dans une oreille amicale. Rien ne m’est plus étranger que le soin pris par certains hommes d’exposer leur science d’eux-mêmes aux regards de tous. Cependant, il est inutile d’espérer ouvrir la bouche si vous ne pouvez vaincre votre aversion profonde pour les feux de la rampe. Vous êtes condamné à monter sur les tréteaux, il faut vous résoudre à y faire le charlatan. Pour ma part, je ne fais pas profession de modestie : il m’est aussi indifférent de parader que de rester à l’ombre, aucun scrupule ne me retiendra de tendre des pièges à la bonne foi de mes auditeurs, si je juge que l’intérêt que mes mensonges ont éveillé chez eux m’aide à satisfaire mon vice.
Non, ce qui me préoccupe est d’un ordre moins relevé. Mon imagination pour commencer ne va-t-elle pas me faire défaut ? Ou trouverai-je matière à exercer ma verve ? Car tout le monde comprendra que je ne puisse me borner à ouvrir la bouche pour produire des sons inarticulés ou pour aligner tout arbitrairement des mots sans suite : j’ai déjà dit, et je n’y reviendrai plus, qu’un bavard ne parle jamais dans le vide ; il a besoin d’être stimulé par la conviction qu’on l’écoute, fût-ce machinalement ; il n’exige pas la repartie, c’est à peine s’il cherche à établir un rapport vital entre son interlocuteur et lui ; s’il est vrai que sa loquacité grandit jusqu’à l’exaltation la plus folle devant l’assentiment ou la contradiction, elle se maintient en tout cas très honorablement devant l’indifférence et l’ennui.
J’étais donc mû par l’angoisse où me tenait l’impossibilité de faire le premier pas ; j’avais beau me recueillir et fermer les yeux – à la façon d’un prédicateur qui s’apprête à entamer un long sermon – pour puiser dans le silence l’inspiration et gagner le temps nécessaire à la fabrication d’un souvenir plausible et fertile en développements, tous ces efforts n’aboutissaient qu’à me confirmer dans l’opinion que mon imagination était sèche et froide. Cependant, mon désir se faisait plus véhément, l’ambition d’entrer en compétition avec ceux dont j’enviais l’éloquence me brûlait la gorge ; pas plus que par orgueil, je ne voulais renoncer par impuissance à une activité à laquelle j’avais une si furieuse envie de me livrer. C’est alors qu’il me vint cette illumination que ce que je cherchais si loin, je l’avais sous la main. Je parlerais de mon besoin de parler.
Mais comment me serais-je acquitté de cette tâche d’un cœur léger ? Cela n’a jamais passé pour très agréable de s’ouvrir à des gens mal intentionnés et résolument enclins à n’apercevoir autour d’eux que ce qu’il y a de plus vil et de plus corrompu, l’aveu d’un vice que personne n’ose secrètement reconnaître pour sien ne peut prêter qu’à des commentaires ironiques de la part des plus hypocrites et soulever chez les plus méchants qu’un concert d’imprécations déchaînées. N’est-ce pas fou de risquer sa réputation, de s’exposer aux sarcasmes pour la seule volupté de bavarder ? Aussi ne tenait-il qu’à moi de brouiller par moments la piste que j’avais soigneusement tracée. Qu’est-ce qui m’empêchait de donner quelques coups de pouce à une vérité dont je redoutais les vertus explosives ? Pourquoi me serais-je fait un scrupule de ne dessiner de moi qu’une image ressemblante, donc méprisable, quand je pouvais la rendre pitoyable en invoquant habilement la maladie comme prétexte à l’irresponsabilité ? Mon plus grand souci fut donc en premier lieu de donner à la communication de faits entièrement inventés une apparence de rigueur et de logique, telle qu’il puisse sembler à mon interlocuteur qu’obéissant scrupuleusement aux données sûres fournies par ma mémoire, je n’ai jamais cédé aux tentations de l’imagination ni consenti à mettre du jeu dans les rouages de mon récit ; en second lieu de douer d’une vie acceptable certaines figures purement fictives (à commencer par celle que je donnais pour mienne) que je faisais acteurs ou figurants d’une aventure en réalité construite de toutes pièces pour les besoins de ma cause, tout en prenant soin de ne laisser autour d’elles aucune ombre suspecte qui pût faire douter en même temps de leur authenticité et de ma bonne foi. Pour mieux convaincre les plus exigeantsde mes lecteurs, j’affectais de renoncer à certains effets plutôt destinés à faire valoir l’habileté de l’auteur qu’à serrer la vérité de plus près, aux beaux mouvements d’éloquence qui caractérisent en général les plaidoiries et les sermons, à mes recettes personnelles dont j’aurais su, en d’autres occasions, tirer parti avec succès. On se rappelle qu’avec une ostentation qui pouvait aussi bien passer pour une modestie excessive, je ne me suis pas fait faute de souligner la nudité volontaire de ma forme, dont j’étais le premier à regretter hypocritement qu’une certaine monotonie fût l’inévitable rançon de l’honnêteté. Mais feindre de renoncer aux artifices, c’était aussi un artifice, et autrement sournois. S’ilm’arrivait parfois de mentir, ce n’était que pour me permettre ensuite d’en faire humblement l’aveu : bien sûr, j’avais une fâcheuse tendance à biaiser, à raconter des sornettes pour cacher ou différer ce que je n’osais dire, mais, frappé de repentir, je me reprenais aussitôt, c’est donc que je n’étais pas animé de mauvaises intentions, on pouvait faire confiance à un homme si visiblement soucieux de ne pas tomber dans le travers que nous avons tous plus ou moins de déguiser la vérité. (Permettez-moi de m’étonner en passant qu’aucun d’entre vous ne se soit jamais inquiété de soulever le voile dont j’ai la pudeur ou la lâcheté de m’envelopper. Savez-vous seulement qui vous tient ce langage ? Pourtant, vous accueillez avec plus de bienveillance et d’estime un homme qui se présente modestement en disant son nom, il y a en effet une certaine noblesse à s’offrir à la critique comme une victime résignée. Suis-je un homme, une ombre, ou rien, absolument rien ? Pour avoir longuement bavardé avec vous, ai-je pris du volume ? M’imaginez-vous pourvu d’autres organes que ma langue ? Peut-on m’identifîer avec le propriétaire de la main droite qui forme les présentes lettres ? Comment le savoir ? N’attendez pas qu’il se dénonce de lui-même. Qui ne préférerait à sa place garder l’anonymat ? Je suis sûr qu’il protesterait avec une sincère indignation si j’entreprenais de le livrer en pâture à la colère des uns, au mépris des autres. Sait-il lui-même de quoi je suis fait, en admettant que je sois fait de quelque chose ? Il entend bien demeurer étranger à tout ce débat, il se lave les mains de mes écarts. Evertuez-vous à réclamer sur l’air des lampions : « L’auteur ! L’auteur ! » je parie qu’il ne montrera pas le bout de son nez ; on connaît la lâcheté de ces gens-là. Maintenant, je vous le demande : Que feriez vous d’une étiquette qui couvre une marchandise douteuse ? A supposer que vous connaissiez enfin le nom, l’âge, les titres et qualités de celui qui n’a cessé de vous mentir sur son propre compte, en quoi seriez-vous plus avancé ? Il n’a rien dit de lui-même qui fût vrai, concluez-en qu’il n’existe pas.)
A mesure que j’avançais dans la vie, mon indifférence allait s’accroissant, rien ne me semblait valoir la peine d’aucun effort, et il en résultait que mon avidité n’était plus dirigée comme autrefois vers des idées de revanche ou de conquête : elle aspirait au contraire à ce qui saurait m’en délivrer. C’est qu’aujourd’hui le fracas des combats me répugne et me lasse, et j’en veux à mort à qui m’arrache de force à mon indifférence. Ne rien entreprendre, veiller, attendre, veiller…
Ma peur d’être dupe toujours en éveil déjoue en moi ce complot d’hypocrisie et de vanité qui mène à se croire quelqu’un d’aussi invraisemblable qu’un héros. D’ailleurs rechercher le réconfort dans l’approbation de soi-même, méritée ou non, me semble vulgaire, je ne le trouve légitime dans aucun cas.
Je n’aperçois dans ce qu’on nomme noblement confession que le très coupable et très coûteux exercice d’une faiblesse et personne ne m’empêchera de tenir pour particulièrement suspecte une amitié où chacun s’applique sans cesse à provoquer chez l’autre de précieuses confidences. Je ne me souviens pas d’avoir assisté au spectacle trop fréquent de deux hommes au teint congestionné qui se penchent l’un vers l’autre avec des airs attentifs, émus et souriants par dessus une table où refroidissent, parmi un lot de bouteilles vides, les reliefs d’un repas substantiel, voyez vous-mêmes comme ils jouent à se sentir compris et, la tête échauffée par la nourriture et le bon vin, avec quelle impudeur pleine d’ingénuité ils se livrent l’un à l’autre et ils s’en donnent à cœur joie et ils ont le cœur illuminé ainsi qu’en témoignent leurs visages radieux comme une aurore ; je ne me souviens pas non plus d’être passé par hasard auprès d’un confessionnal où, dans une obscurité propice, bourdonnaient tour à tour confesseur et pénitent, interminable chuchotement, questions et réponses, sans avoir ressenti comme une sorte de malaise quand ce n’était pas une formidable colère qui, aussi rapide qu’un tourbillon, me montait inexplicablement au cerveau ; j’ai observé qu’en moi la vue d’exercices aussi bas, légitimés pourtant par l’approbation des uns et l’indifférence des autres, ne manquait jamais de susciter un violent dégoût auquel se substituait, si par malheur j’avais été moi-même en cause, le sentiment intolérable de ma propre déchéance.
Quoi qu’il en soit, il y avait ceci de bien clair : tandis qu’en pénétrant dans ce dancing, je n’étais qu’un personnage obscur et négligeable, je jouissais maintenant d’une certaine considération de la part de gens qui généralement ne respectent et n’admirent que plus puissant qu’eux, et je tirais de cette constatation un sentiment d’orgueil démesuré qui n’est sans doute pas étranger au fait que ma crise, à l’encontre des précédentes, revêtait un caractère d’ostentation d’autant plus surprenant que j’ai toujours jugé insoutenable l’exhibitionnisme chez autrui. Mais en société, quand je ne m’inquiète pas de passer inaperçu et de voir sans être vu, il m’arrive presque toujours de prétendre à jouer un rôle ; le plus souvent, il me plairait qu’on me crût de cette espèce d’hommes dont nul ne peut jamais prévoir ce qu’il sortira (réactions, œuvres, attitudes devant une situation donnée, etc.), de sorte que chaque nouveau rapport avec eux implique un changement total de perspective ; mon admiration allant aux êtres dont je dois sans cesse retarder le classement, il est naturel que je sois désireux de les prendre pour modèles. Au sein d’un groupe, et mieux encore s’il est composé de quelques femmes, j’éprouve une joie aiguë à jouer mon rôle, non pas dans un but concerté d’hypocrisie, mais par besoin instinctif de prendre du volume et de me couvrir d’une ombre flatteuse ; d’ailleurs, en pareil cas, ce qui me grise n’est pas tant le parfum de rouerie né de cette comédie qu’une étrange sensation de libération : il me semble qu’après une longue privation, les circonstances me permettent enfin de reprendre possession de ce qui m’est dû, d’incarner mon propre personnage. De là, qu’en dépit du souvenir horrifié que je garde de la vie de collège et de régiment, je m’y reporte quelquefois avec un sentiment de nostalgie analogue à celui d’une vieille actrice évoquant l’immense théâtre croulant sous les applaudissements où elle connut ses plus grands succès.
Je me regarde souvent dans la glace. Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. Je crois que je n’ai jamais cessé de préférer aux femmes qui, soit par aveuglement amoureux, soit pour me retenir près d’elles, inventaient que j’étais un vraiment bel homme ou que j’avais des traits énergiques, celles qui me disaient presque tout bas, avec une sorte de retenue craintive, que je n’étais pas tout à fait comme les autres. En effet, je me suis longtemps persuadé que ce qu’il devait y avoir en moi de plus attirant, c’était la singularité. C’est dans le sentiment de ma différence que j’ai trouvé mes principaux sujets d’exaltation. Mais aujourd’hui où j’ai perdu quelque peu de ma suffisance, comment me cacher que je ne me distingue en rien ? Je fais la grimace en écrivant ceci. Que je connaisse enfin une aussi intolérable vérité, passe encore, mais vous autres ! A vrai dire, il se glisse dans ma gêne ce léger sentiment de plaisir acide qu’on éprouve à proclamer une de ses tares, même si celle-ci n’a pas la moindre chance d’intéresser le public. On me demandera peut-être si j’ai entrepris de me confesser pour éprouver cette sorte de plaisir un peu morbide dont je parle et que je comparerais volontiers à celui que recherchent quelques personnes raffinées qui, avec une lenteur étudiée, caressent du bout de l’index une légère égratignure qu’elles se sont faite sciemment à la lèvre inférieure ou qui piquent de la pointe de la langue la pulpe d’un citron à peine mûr. A cela je suis obligé de sourire et c’est en souriant que je vous réponds que je me flatte d’avoir peu de goût pour les aveux ; mes amis disent que je suis le silence même, ils ne nieront pas qu’en dépit de leur extrême habileté, ils n’ont jamais su me tirer ce que j’avais à cœur de tenir secret. On a même convenu de voir dans cette impossibilité à me livrer une insuffisance assez grave qui excitait la pitié et je ne résiste pas au plaisir, identique à celui décrit plus haut, d’ajouter qu’une vanité sournoise me poussait à tirer profit de cette croyance en simulant ou seulement en exagérant la souffrance que me causait cette infirmité déplorable, comme si j’avais eu quelque grand secret que j’eusse été soulagé de confier si je ne l’avais tenu, à cause de son caractère à la fois exceptionnel et intime, pour absolument inavouable.
Parmi les façades, en taches alternées d’ombre et de lumière — ou plutôt, de lumière et de moindre lumière — le matin se déverse sur la ville. Il semble qu’il ne jaillisse pas du soleil, mais de la ville elle-même, et que ce soit des murs et des toits que la lumière déferle — non pas d’eux physiquement, mais plutôt de leur présence en cet endroit.
J’éprouve, à la voir, comme une grande espérance : mais je reconnais que cette espérance est toute littéraire. Matin, printemps, espoir — ils se trouvent liés musicalement par une même intention mélodique ; ils se trouvent liés dans mon âme par le même souvenir d’une même intention. Non pas : si je m’observe moi-même comme j’observe la ville, je reconnais que tout ce que je peux espérer, c’est que ce jour prenne fin, comme tous les autres jours. La raison voit elle aussi l’aurore. Si j’ai placé en elle quelque espoir, ce n’était pas le mien, mais celui des hommes vivant simplement l’heure qui passe, et dont j’ai incarné, sans le vouloir, la façon tout extérieure dont ils comprennent cet instant.
Espérer ? Qu’ai-je donc à espérer ? Le jour ne me promet rien d’autre que lui-même, et je sais bien qu’il aura un cours et une fin. La lumière me ranime sans me faire aucun bien, car je quitterai cette journée tel que je l’ai trouvée, plus vieux de quelques heures, plus gai d’une sensation, plus triste d’une pensée. Dans tout ce qui naît, nous pouvons aussi bien sentir ce qui naît que songer à ce qui va mourir. Maintenant, sous la lumière haute et vaste, le panorama de la ville est semblable à un champ de maisons — c’est une chose naturelle, étendue et calculée. Mais, même au centre de cette vision, comment oublier que j’existe ? Cette conscience que j’ai de la ville est, au-dedans, la conscience que j’ai de moi-même.
Por entre a casaria, em intercalações de luz e sombra — ou, antes, de luz e de menos luz — a manhã desata-se sobre a cidade. Parece que não vem do sol mas da cidade, e que é dos muros e dos telhados que a luz do alto se desprende — não deles fisicamente, mas deles por estarem ali.
Sinto, ao senti-la, uma grande esperança ; mas reconheço que a esperança é literária. Manhã, primavera, esperança — estão ligados em música pela mesma intenção melódica ; estão ligados na alma pela mesma memória de uma igual intenção. Não : se a mim mesmo observo, como observo à cidade, reconheço que o que tenho que esperar é que este dia acabe, como todos os dias. A razão também vê a aurora. A esperança que pus nela, se a houve não foi minha : foi a dos homens que vivem a hora que passa, e a quem encarnei sem querer, o entendimento exterior neste momento.
Esperar ? Que tenho eu que espere ? O dia não me promete mais que o dia, e eu sei que ele tem decurso e fim. A luz anima-me mas não me melhora, pois [?] sairei de aqui como para aqui vim — mais velho em horas, mais alegre uma sensação, mais triste um pensamento. No que nasce tanto podemos sentir o que nasce como pensar o que há de morrer. Agora, à luz ampla e alta, a paisagem da cidade é como de um campo de casas — é natural, é extensa, é combinada. Mas, ainda no ver disto tudo, poderei eu esquecer que existo ? A minha consciência da cidade é, por dentro, a minha consciência de mim.
Tout le mal du romantisme provient de la confusion entre ce qui nous est nécessaire et ce que nous désirons. Nous avons tous besoin de choses indispensables à la vie, à son maintien et à sa continuité ; et nous désirons tous une vie plus parfaite, un bonheur total, la réalisation de nos rêves […]
Il est humain de vouloir ce qui nous est nécessaire, et il est humain aussi de désirer, non ce qui nous est nécessaire, mais ce que nous trouvons désirable. Ce qui est maladif, c’est de désirer avec la même intensité le nécessaire et le désirable, et de souffrir de notre manque de perfection comme on souffrirait du manque de pain. Le mal romantique, le voilà : c’est vouloir la lune tout comme s’il existait un moyen de l’obtenir.