L’une des choses les plus irri­tantes à pro­pos du refrain rebat­tu sur les « mariages entre conjoints de même sexe » est que je connais peu – sinon aucun – queer qui conçoive son désir comme ayant la carac­té­ris­tique prin­ci­pale d’être des­ti­né au « même sexe ». C’est vrai que plu­sieurs textes fémi­nistes des années soixante-dix concer­naient la pos­si­bi­li­té d’être allu­mée, et même poli­ti­que­ment trans­for­mée, par la ren­contre du même. Cette ren­contre était, est, peut être impor­tante, car elle per­met de voir reflé­té ce qui a été déni­gré, de tro­quer l’aliénation ou la haine inter­na­li­sée pour le désir et l’attention. Se dévouer à la chatte d’une autre peut être une façon de se dévouer à sa propre chatte. Mais quelles que soient les res­sem­blances que j’ai pu remar­quer dans mes rela­tions avec des femmes, ce n’était pas une res­sem­blance avec la Femme, et cer­tai­ne­ment pas une res­sem­blance des mor­ceaux. C’était plu­tôt le par­tage d’une com­pré­hen­sion acca­blante de ce que signi­fie vivre dans une socié­té patriarcale.

One of the most annoying things about hea­ring the refrain “same-sex mar­riage” over and over again is that I don’t know many—if any—queers who think of their desire’s main fea­ture as being “same-sex.” It’s true that a lot of les­bian sex wri­ting from the ’70s was about being tur­ned on, and even poli­ti­cal­ly trans­for­med, by an encoun­ter with same­ness. This encoun­ter was, is, can be, impor­tant, as it has to do with seeing reflec­ted that which has been revi­led, with exchan­ging alie­na­tion or inter­na­li­zed revul­sion for desire and care. To devote your­self to someone else’s pus­sy can be a means of devo­ting your­self to your own. But wha­te­ver same­ness I’ve noted in my rela­tion­ships with women is not the same­ness of Woman, and cer­tain­ly not the same­ness of parts. Rather, it is the sha­red, cru­shing unders­tan­ding of what it means to live in a patriarchy.

, ,
trad.  Jean-Michel Théroux
, , ,
p. 39–40

Il y a en a qui sont aga­cés par l’histoire selon laquelle Djuna Barnes, plu­tôt que de s’identifier comme les­bienne, pré­fé­rait dire qu’elle « aimait sim­ple­ment Thelma ». Gertrude Stein aurait fait des décla­ra­tions simi­laires, mais pas exac­te­ment dans ces termes, à pro­pos d’Alice. Je com­prends pour­quoi c’est poli­ti­que­ment exas­pé­rant, mais j’ai aus­si tou­jours pen­sé que c’était quand même roman­tique – la romance de lais­ser une expé­rience indi­vi­duelle du désir prendre le pas sur une expé­rience catégorielle.

There are people out there who get annoyed at the sto­ry that Djuna Barnes, rather than iden­ti­fy as a les­bian, pre­fer­red to say that she “just loved Thelma.” Gertrude Stein repu­ted­ly made simi­lar claims, albeit not in those exact terms, about Alice. I get why it’s poli­ti­cal­ly mad­de­ning, but I’ve also always thought it a lit­tle romantic—the romance of let­ting an indi­vi­dual expe­rience of desire take pre­ce­dence over a cate­go­ri­cal one.

, ,
trad.  Jean-Michel Théroux
, , ,
p. 15

Après le repas, mon amie, celle qui a sug­gé­ré le tat­too dans tes rêves, m’invite à son bureau où elle m’offre de te goo­gler pour moi. Elle pour­ra voir si Internet révèle quel pro­nom tu pré­fères, comme je n’arrive pas à te le deman­der, et ce, mal­gré ou à cause du fait que nous pas­sions chaque moment dis­po­nible au lit et que nous par­lions déjà d’emménager ensemble. En atten­dant, je suis deve­nue une pro du contour­ne­ment des pro­noms. La clef, c’est d’entraîner son oreille à ne pas craindre d’entendre répé­ter encore et encore le pré­nom de l’autre. Il faut apprendre à s’abriter dans les culs-de-sac gram­ma­ti­caux, à assu­mer une orgie de spé­ci­fi­ci­té. Il faut apprendre à consen­tir à une ins­tance au-delà du Deux, pré­ci­sé­ment au moment où on essaie de se repré­sen­ter une vie de couple, nup­tiale, même. Les noces, c’est le contraire d’un couple. Il n’y a plus de machines binaires : ques­tion-réponse, mas­cu­lin-fémi­nin, homme-ani­mal, etc. Ça pour­rait être ça, un entre­tien, sim­ple­ment le tra­cé d’un deve­nir. (Gilles Deleuze & Claire Parnet)

Aussi expert qu’on puisse deve­nir de ce genre de conver­sa­tion, à ce jour, c’est encore qua­si impos­sible pour moi de réser­ver des billets d’avion ou de négo­cier avec le dépar­te­ment des res­sources humaines en notre nom sans éclats de honte ou de confu­sion. Ce n’est pas vrai­ment ma honte ou ma confu­sion, c’est plu­tôt comme si j’avais honte pour (ou tout sim­ple­ment que j’étais éner­vée par) la per­sonne en face de moi qui ne cesse de faire de mau­vaises pré­somp­tions et qui doit être cor­ri­gée, mais qui ne peut pas l’être parce que les mots ne suf­fisent pas.

Comment les mots peuvent-ils ne pas suffire ?

Malade d’amour sur le plan­cher du bureau de mon amie, je lui jette un coup d’œil alors qu’elle fait défi­ler une ava­lanche d’informations en cris­taux liquides que je ne veux pas voir. Je veux le toi que per­sonne ne peut voir, le toi si proche que la troi­sième per­sonne du sin­gu­lier ne s’applique pas. « Regarde, une cita­tion de John Waters qui dit “Elle est magni­fique.” Alors peut-être que tu devrais uti­li­ser “elle”. Je veux dire, c’est John Waters. » Ça fait des années. Toujours sur le plan­cher, je lève les yeux au ciel. Les choses peuvent avoir changé.

Pour ton bud­dy movie butch, By Hook or By Crook, toi et ta cos­cé­na­riste, Silas Howard, avez déci­dé que les per­son­nages butchs s’appelleraient « il » et « lui » entre eux, mais que dans le monde exté­rieur des épi­ce­ries et des figures d’autorité, les gens les appel­le­raient « elles ». Le pro­pos n’était pas que tout devien­drait clair comme de l’eau de roche dans un monde exté­rieur édu­qué cor­rec­te­ment à uti­li­ser les pro­noms pré­fé­rés des per­son­nages. Si les gens à l’épicerie appe­laient les per­son­nages « ils », ce serait quand même une autre sorte de « il ». Les mots changent sui­vant qui les uti­lise ; on ne s’en sort pas. La solu­tion n’est pas d’introduire sim­ple­ment de nou­veaux mots (boi, cis­gen­ré, andro-fag) et puis d’entreprendre de réi­fier leur signi­fi­ca­tion (même s’il y aurait clai­re­ment là de la puis­sance et du prag­ma­tisme). Il faut éga­le­ment s’éveiller à la mul­ti­tude des usages pos­sibles, des contextes pos­sibles, des ailes avec les­quels chaque mot s’envole. Comme quand tu mur­mures : T’es qu’un trou, tu me laisses te rem­plir. Comme quand je dis mari.

After lunch, my friend who sug­ges­ted the HARD TO GET tat­too invites me to her office, where she offers to Google you on my behalf. She’s going to see if the Internet reveals a pre­fer­red pro­noun for you, since des­pite or due to the fact that we’re spen­ding eve­ry free moment in bed toge­ther and alrea­dy tal­king about moving in, I can’t bring myself to ask. Instead I’ve become a quick stu­dy in pro­noun avoi­dance. The key is trai­ning your ear not to mind hea­ring a person’s name over and over again. You must learn to take cover in gram­ma­ti­cal cul-de-sacs, relax into an orgy of spe­ci­fi­ci­ty. You must learn to tole­rate an ins­tance beyond the Two, pre­ci­se­ly at the moment of attemp­ting to represent a partnership—a nup­tial, even. Nuptials are the oppo­site of a couple. There are no lon­ger bina­ry machines : ques­tion-ans­wer, mas­cu­line-femi­nine, man-ani­mal, etc. This could be what a conver­sa­tion is—simply the out­line of a beco­ming.

Expert as one may become at such a conver­sa­tion, to this day it remains almost impos­sible for me to make an air­line reser­va­tion or nego­tiate with my human resources depart­ment on our behalf without flashes of shame or befudd­le­ment. It’s not real­ly my shame or befuddlement—it’s more like I’m asha­med for (or sim­ply pis­sed at) the per­son who keeps making all the wrong pre­sump­tions and has to be cor­rec­ted, but who can’t be cor­rec­ted because the words are not good enough.

How can the words not be good enough ?

Lovesick on the floor of my friend’s office, I squint up at her as she scrolls through an ons­laught of bright infor­ma­tion I don’t want to see. I want the you no one else can see, the you so close the third per­son never need apply. “Look, here’s a quote from John Waters, saying, ‘She’s very hand­some.’ So maybe you should use ‘she.’ I mean, it’s John Waters.” That was years ago, I roll my eyes from the floor. Things might have chan­ged.

When making your butch-bud­dy film, By Hook or By Crook, you and your cowri­ter, Silas Howard, deci­ded that the butch cha­rac­ters would call each other “he” and “him,” but in the outer world of gro­ce­ry stores and autho­ri­ty figures, people would call them “she” and “her.” The point wasn’t that if the outer world were schoo­led appro­pria­te­ly re : the cha­rac­ters’ pre­fer­red pro­nouns, eve­ry­thing would be right as rain. Because if the out­si­ders cal­led the cha­rac­ters “he,” it would be a dif­ferent kind of he. Words change depen­ding on who speaks them ; there is no cure. The ans­wer isn’t just to intro­duce new words (boi, cis­gen­de­red, andro-fag) and then set out to rei­fy their mea­nings (though obvious­ly there is power and prag­ma­tism here). One must also become alert to the mul­ti­tude of pos­sible uses, pos­sible contexts, the wings with which each word can fly. Like when you whis­per, You’re just a hole, let­ting me fill you up. Like when I say hus­band.

, ,
trad.  Jean-Michel Théroux
, , ,
p. 12–14

Un jour ou deux après ma décla­ra­tion d’amour, tran­sie tel­le­ment j’étais vul­né­rable, je t’ai envoyé le pas­sage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit com­ment celui qui pro­nonce la for­mule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renou­ve­lant son vais­seau pen­dant son voyage sans en chan­ger le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être rem­pla­cées à tra­vers le temps, alors que le bateau s’appelle tou­jours Argo, chaque fois que l’amoureux pro­nonce la for­mule « je t’aime », sa signi­fi­ca­tion doit être renou­ve­lée, comme « le tra­vail même de l’amour et du lan­gage est de don­ner à une même phrase des inflexions tou­jours nouvelles ».

Je trou­vais ce pas­sage roman­tique. Tu l’as inter­pré­té comme un poten­tiel désa­veu. Rétrospectivement, je crois que c’était les deux.

A day or two after my love pro­noun­ce­ment, now feral with vul­ne­ra­bi­li­ty, I sent you the pas­sage from Roland Barthes by Roland Barthes in which Barthes des­cribes how the sub­ject who utters the phrase “I love you” is like “the Argonaut rene­wing his ship during its voyage without chan­ging its name.” Just as the Argo’s parts may be repla­ced over time but the boat is still cal­led the Argo, whe­ne­ver the lover utters the phrase “I love you,” its mea­ning must be rene­wed by each use, as “the very task of love and of lan­guage is to give to one and the same phrase inflec­tions which will be fore­ver new.”

I thought the pas­sage was roman­tic. You read it as a pos­sible retrac­tion. In retros­pect, I guess it was both.

, ,
trad.  Jean-Michel Théroux
, , ,
p. 10

Avant notre ren­contre, j’avais consa­cré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est conte­nu – d’une manière inex­pres­sible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accor­der moins de temps d’antenne que le plus défé­rent Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus pro­fonde. Le para­doxe qu’elle désigne repré­sente lit­té­ra­le­ment ce pour­quoi j’écris, ou ce pour­quoi je me sens capable de conti­nuer à écrire.

Et ce, parce que ça ne nour­rit pas, parce que ça n’exalte pas le sen­ti­ment d’angoisse qu’on peut res­sen­tir devant l’incapacité à expri­mer, à l’aide des mots, ce qui leur échappe. Ça ne rejette pas ce qui est dit au nom de ce qui, par défi­ni­tion, ne peut pas l’être. Pas plus que ça ne se la joue, comme on pré­tex­te­rait, la gorge nouée : J’te dis pas tout ce que je dirais si les mots suf­fi­saient. Les mots suffisent.

Il est vain de blâ­mer le filet d’avoir des trous, note mon encyclopédie.

L’objectif est d’avoir et l’église vide avec un plan­cher de terre bat­tue, mais bien propre, et les vitraux spec­ta­cu­laires qui brillent sous le toit de la cathé­drale. Non, rien que tu puisses dire ne ­fucke­rait l’espace réser­vé à Dieu. J’ai déjà expli­qué ça ailleurs. Mais j’essaie de dire quelque chose de dif­fé­rent maintenant.

J’ai appris très vite que toi, tu avais pour ta part consa­cré ta vie à la convic­tion que les mots ne suf­fisent pas. Pas seule­ment qu’ils ne suf­fisent pas, mais qu’ils sont cor­ro­sifs pour tout ce qui est bon, tout ce qui est réel, tout ce qui par­ti­cipe au grand flux. Nous nous sommes dis­pu­tés sans fin à ce pro­pos, pleins de fièvre, sans malice. Une fois qu’une chose est nom­mée, as-tu dit, nous ne pou­vons plus la voir de la même façon. Tout ce qui n’en a pas été dit se fane, se perd, est assas­si­né. Tu appe­lais ça la fonc­tion emporte-pièce de nos esprits. Tu disais que tu savais ça non pas à force d’avoir fui le lan­gage, mais parce que tu t’y étais immer­gé, à l’écran, dans la conver­sa­tion, sur la scène, dans les livres. Je secon­dais la posi­tion de Thomas Jefferson sur les églises – pour la plé­thore, pour les tran­si­tions kaléi­do­sco­piques, pour l’excès. J’insistais : les mots font plus que nom­mer. Je t’ai lu tout haut l’ouverture des Recherches phi­lo­so­phiques. Je criais : Dalle, dalle !

Pendant un cer­tain temps, j’ai cru que j’avais gagné. Tu avais concé­dé qu’il y avait peut-être un humain cor­rect, un ani­mal humain cor­rect, même si l’animal humain uti­li­sait le lan­gage, même si son uti­li­sa­tion du lan­gage défi­nis­sait en par­tie son huma­ni­té – même si l’humanité en soi signi­fiait détruire et brû­ler toute notre pla­nète bigar­rée et pré­cieuse, avec son futur, notre futur.

Mais j’ai chan­gé aus­si. Je me suis trou­vé un nou­veau point de vue sur les choses indi­cibles, ou au moins sur les choses dont l’essence est oscil­la­tion, flux. J’ai admis à nou­veau la tris­tesse de notre extinc­tion iné­luc­table et l’injustice de l’extinction for­cée des autres. J’ai arrê­té de répé­ter avec suf­fi­sance : Absolument tout ce qui peut être pen­sé peut être expri­mé clai­re­ment, et j’ai recom­men­cé à me deman­der, est-ce que tout peut être pensé ?

Before we met, I had spent a life­time devo­ted to Wittgenstein’s idea that the inex­pres­sible is contained—inexpressibly!—in the expres­sed. This idea gets less air time than his more reve­ren­tial Whereof one can­not speak the­reof one must be silent, but it is, I think, the dee­per idea. Its para­dox is, quite lite­ral­ly, why I write, or how I feel able to keep writing.
For it doesn’t feed or exalt any ang­st one may feel about the inca­pa­ci­ty to express, in words, that which eludes them. It doesn’t punish what can be said for what, by defi­ni­tion, it can­not be. Nor does it ham it up by miming a constric­ted throat : Lo, what I would say, were words good enough. Words are good enough.It is idle to fault a net for having holes, my ency­clo­pe­dia notes.
In this way you can have your emp­ty church with a dirt floor swept clean of dirt and your spec­ta­cu­lar stai­ned glass glea­ming by the cathe­dral raf­ters, both. Because nothing you say can fuck up the space for God.
I’ve explai­ned this elsew­here. But I’m trying to say some­thing dif­ferent now.
Before long I lear­ned that you had spent a life­time equal­ly devo­ted to the convic­tion that words are not good enough. Not only not good enough, but cor­ro­sive to all that is good, all that is real, all that is flow. We argued and argued on this account, full of fever, not malice. Once we name some­thing, you said, we can never see it the same way again. All that is unna­meable falls away, gets lost, is mur­de­red. You cal­led this the cookie-cut­ter func­tion of our minds. You said that you knew this not from shun­ning lan­guage but from immer­sion in it, on the screen, in conver­sa­tion, ons­tage, on the page. I argued along the lines of Thomas Jefferson and the churches—for ple­tho­ra, for kalei­do­sco­pic shif­ting, for excess. I insis­ted that words did more than nomi­nate. I read aloud to you the ope­ning of Philosophical Investigations. Slab, I shou­ted, slab !
For a time, I thought I had won. You conce­ded there might be an OK human, an OK human ani­mal, even if that human ani­mal used lan­guage, even if its use of lan­guage were some­how defi­ning of its humanness—even if human­ness itself meant tra­shing and tor­ching the whole mot­ley, pre­cious pla­net, along with its, our, future.
But I chan­ged too. I loo­ked anew at unna­meable things, or at least things whose essence is fli­cker, flow. I read­mit­ted the sad­ness of our even­tual extinc­tion, and the injus­tice of our extinc­tion of others. I stop­ped smu­gly repea­ting Everything that can be thought at all can be thought clear­ly and won­de­red anew, can eve­ry­thing be thought.
, ,
trad.  Jean-Michel Théroux
, , ,
p. 8–9

Se taire, non, il n’en avait plus les moyens, même s’il connut un trem­ble­ment de haine et d’effroi à entendre sa voix remon­ter de l’abîme où il croyait l’avoir à tout jamais pré­ci­pi­tée et per­due. Non, il n’était déjà plus de force à lui résis­ter : éva­nouie seule­ment, voi­lée peut-être, mais encore là, insis­tante, inébran­lable, comme pour le prendre en défaut de vigi­lance et le reje­ter dans un nou­veau tourment.

Avoir faim et froid pour s’être cou­pé de ses res­sources, un moyen comme un autre, et moins bru­tal, à condi­tion de ne pas tirer orgueil de ce dénue­ment vou­lu qui n’est en véri­té qu’un piètre compromis.

Rien de com­mun avec la neu­tra­li­sa­tion du joueur mis sur la touche : refu­ser de jouer, c’est encore jouer – jouer à ne plus jouer, et de ce renon­ce­ment même faire la règle d’un nou­veau jeu auquel nul ne gagne qu’en rési­gnant ses chances.

Viennent après s’être long­temps fait attendre les accal­mies plus mal endu­rées que la souf­france dont elles sont de sour­noises alliées.

Il reste que cette volon­té de renon­ce­ment, pour être le contraire d’un jeu, se lie à l’espoir inavoué de sau­ver la mise. Tant d’énergie dépen­sée à se muti­ler évite de tom­ber dans l’hébétude, de même que le déses­poir le plus insou­te­nable s’ouvre au rêve apai­sant d’une échéance anti­ci­pée de la mort, et c’est l’échappatoire, la remise à plus tard où s’alimente cette incu­rable mau­vaise foi sans laquelle il n’y aurait pas de vie respirable.

,
« Au plus loin de la question » Ostinato
, , ,
p. 95

Le brouillard était de plus en plus pesant et, même si rien ne rete­nait nos pas, c’était pénible d’y aller coûte que coûte, de for­cer sa marche et ses yeux, à ten­ter d’y voir quelque chose alors que, si on nous avait posé un ban­deau, il n’y aurait pas eu grande dif­fé­rence. Bref, on était fati­guées. Je me sou­viens qu’un ami cher m’avait par­lé, une fois, de la grande fatigue qu’on éprouve à l’approche de la mort ou quand on devient très vieux, puis il m’avait repar­lé de cette grande fatigue, plus grande encore que la pre­mière fois. En même temps que j’essayais de me figu­rer, je savais qu’elle m’était infi­gu­rable tant que moi, à mon tour, je ne serais pas deve­nue très vieille ou malade ou proche de ma mort. Ce n’était pas pour main­te­nant. Et puis j’avais pour me rele­ver une amie de deux cent qua­rante-deux ans. Assise au bord d’un trot­toir de la rue de la Tour, les pieds dans le cani­veau, elle sui­vait les traî­nées de brume lentes qui pous­saient du bitume. Tu crois qu’elles vont où ? je lui demande. Tu crois qu’elles s’arrêtent pile aux portes de Paris ? je lui demande. Tu crois qu’en ban­lieue il fait jour ? je lui demande. Et pour­quoi qu’en chan­geant France en Belgique ça ne s’est pas levé ? je lui demande. Tu crois qu’on aurait dû vider une Orval sur deux ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème sani­taire ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème urba­nis­tique ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème envi­ron­ne­men­tal ? je lui demande. Tu crois que c’est un pro­blème socié­tal ? je lui demande. Sociétal ou social ? Social ou éco­no­mique ? Économico-social ou socio­po­li­tique ? Et est-ce que tu crois que c’est parce qu’on sait pas s’organiser ? je lui demande. Ou alors est-ce que c’est parce qu’on veut tou­jours d’abord s’organiser ? Tu crois que c’est parce qu’on passe pas à l’action ? je lui demande. Ou tu crois qu’on passe trop à l’action ? je lui demande. Tu crois que c’est parce qu’on fait tou­jours les mêmes actions ? je lui demande. Ou que c’est jus­te­ment parce qu’on cherche tou­jours à en faire de nou­velles ? je lui demande. Tu crois qu’on veut trop inven­ter ou pas assez inven­ter ? Tu crois que c’est parce qu’on n’a pas les bonnes émo­tions, je lui demande, que c’est ça qui nous freine ? Tu crois qu’on est trop tristes ? Pas assez contents ? Et qui n’est pas content ? je lui demande. Qui ou qu’est-ce qui n’est pas content ? je lui demande. Tu crois que ça vient de bien plus loin ? je lui demande. De bien plus loin ou de bien plus avant ? De France ou d’Allemagne ? De Norvège ou de Portugal ? Du Pakistan ou bien d’Afghanistan ? De l’Alabama ou bien du Kamtchatka ? Du Bénin ? Du XVIII e siècle ou de Babylone ? De 1926 ou bien des âges farouches ? Du paléo­li­thique ou de Napoléon III ?

Une jambe. C’est le pied qui bouge d’une jambe. Et là-bas, der­rière, une autre jambe. Des formes. C’est comme des col­lines, un relief de mon­tagnes moyennes vertes, vio­lettes, puis rousses et sans neige jusqu’en avril, quand la der­nière pous­sée d’hiver sau­poudre les som­mets. Des creux, des val­lons d’où l’eau sourd, lapée par les langues des daims, de leurs mères et de leurs pères. Les lichens secs se gorgent le matin pour prendre leur tex­ture caou­tchou­teuse, céla­don à l’intérieur, et noirs. Derrière ce mas­sif rocheux, ces schistes, il y a le sque­lette d’un ich­tyo­saure, l’un de ces dau­phins pré­his­to­riques qui ne chan­taient pas la même chan­son, ne souf­flaient pas d’une même puis­sance par leur évent. Leur évent. Le sol est dur, mais si tu frappes d’un coup et que tu as des bottes, il marque. D’anciennes vagues aus­si, en vague­lettes sont ins­crites sur le rocher ; ce fut une mer calme, sans doute pro­té­gée, où vivaient par mil­liers, cen­taines de mil­liers, mil­lions, les ammo­nites. Ammonites phal­loïdes, ammo­nites cir­cu­laires, sortes de pneus ou de ser­pents cran­tés enrou­lés sur eux-mêmes, gros escar­gots de la taille d’un tapir ou demi-tapir. L’antique crus­ta­cé à la coque molle a pour­ri dans le sable, enri­chi le sable qui ne se mange pas, et les algues salées, qui font des mou­ve­ments de bras incer­tains dans une ambiance de fin du monde ou de début de ciné­ma­to­graphe, et des cham­pi­gnons dont 95 % ont dis­pa­ru. Les oiseaux bien sûr, des oiseaux den­tés déjà bavards d’un chant plus com­plexe aux plumes colo­rées déco­lo­rées, colo­rées puis déco­lo­rées, aux grands corps cou­verts de la pous­sière qu’on appelle terre, c’est-à-dire de la terre. Des cor­pus­cules, des cor­pus­cules sans nombre lévitent ou volettent ou s’enfoncent dans la brume unique de ce plan de mer, planent dans les gout­te­lettes de vapeur, trans­por­tés de pays à pays, route invi­sible à route invi­sible, col­line à pla­teau et retour, dans le vent, un vent autre, qui ne passe jamais par où il passe aujourd’hui ou en 1300. Des vers aèrent la terre et le sable dans la mer ; les vers sont les plus utiles plus beaux de tous les ani­maux, régu­liers, auto­mates faus­se­ment, tor­dus, droits et souples, lui­sants et velou­tés. Ils font des trous. L’ensemble de la faune et de la flore font des trous dans le sol, dans le ciel et dans l’eau, qui se referme volup­tueu­se­ment à la suite, l’eau s’ouvre et épouse l’animal en sus­ci­tant ses bulles, qui éclatent ou seule­ment s’effacent avec dis­cré­tion. Une forte odeur de puis­sante pour­ri­ture et de cha­leur humi­di­fiée baigne le tout à moins que six mois plus tard tout soit conge­lé. À ce moment, des sil­houettes vaquent sous la glace, conti­nuent leur manège. Un ours au prin­temps te péte­rait ça d’une patte sauf qu’il n’y a pas d’ours. De l’ambre aus­si, à cette époque sans ambre, des arbres à cette époque sans arbre, har­na­chés, empê­chés, empê­trés dans d’autres, avec des lianes et racines aériennes qui trem­paient plus bas, nour­ris­saient les pois­sons d’une époque sans pois­sons jusqu’à ce que je dise pois­son, et liane, et tapir, et gris et plomb.

Que faire ? À peu près tous les salons servent pour le Conseil depuis que le PR a décla­ré que puisque tous les salons à peu près avaient ser­vi pour le Conseil depuis qu’il y a Conseil, il ne voyait pas pour­quoi faire le Conseil tou­jours dans le même salon et puisque c’était comme ça, c’était la tra­di­tion, il chan­ge­rait de salon chaque semaine afin qu’on ne s’habitue pas, voi­là, c’était impor­tant qu’on ne s’habitue pas sinon dans un même envi­ron­ne­ment, en l’occurrence dans un même salon, on avait ten­dance à prendre les mêmes déci­sions, ou plu­tôt à avoir les mêmes dis­cus­sions puisque les déci­sions étaient prises avant, avant le Conseil depuis Mitterrand au moins, qui avait décla­ré, à l’époque, qu’ils n’auraient qu’à, tous, ame­ner leurs dos­siers, poser des­sus leurs deux mains bien à plat et ces­ser de bavar­der, l’ancien PR ne sup­por­tait pas les bavar­dages, mais lui n’était pas si sévère, lui n’était pas si IIIe République, non, il tolé­rait les bavar­dages et même les appe­lait dis­cus­sions, mais sup­por­ter les mêmes sem­pi­ter­nelles dis­cus­sions toute une mati­née ou à peu près fal­lait pas rêver et comme, il en était per­sua­dé et la preuve, c’est le décor qui sus­cite et même modèle les dis­cus­sions, voire les déci­sions, qu’à force d’ailleurs de sié­ger dans des décors Napoléon III, on avait fina­le­ment enchaî­né les déci­sions Second Empire à peu près à la façon dont Edmond Rostand avait pon­du neu­ras­thé­nique ses pièces Second Empire en pleine République, oui, il y avait vrai­ment dequoi deve­nir neu­ras­thé­nique à force d’être toi­sé par ces dorures, à force d’être enca­dré par ces médaillons, à force d’être dépas­sé par ces feuilles d’acanthe, ces rin­ceaux, ces bibe­lots, absor­bé par ces tapis, tapis­se­ries, leurs Dianes, leurs che­vreuils, leurs bou­vreuils, leurs cer­cueils, péné­tré par ces zébrures, ces rayures, ces mou­che­tures, qui n’étaient elles-mêmes, zébrures, rayures, pana­chures impor­tées d’une moder­ni­té ima­gi­naire, qu’un détail Napoléon III, c’est comme ça, à force de voi­si­ner et de frayer avec du Napoléon III elles avaient fini par deve­nir un acces­soire Second Empire, la pein­ture abs­traite ne l’était plus, ni pein­ture, ni abs­traite, c’était juste un élé­ment de décor Second Empire décli­né en tapis, tapis­se­ries, bibe­lots, cou­teaux, et alors on allait sié­ger dans ce même décor cer­tai­ne­ment non, on navi­gue­rait de salon en salon, on sur­fe­rait certes dans le même type de madrure mais on bou­ge­rait d’un cran, qui ceci, qui cela, qui un bou­lier doré, qui un bou­clier doré, qui un cer­cueil, qui un bou­vreuil, qui un Vasarely, qui un Signorelli, et la semaine d’après qui Pompadour, qui Montmajour, qui une sou­pière, qui une guer­rière, Pentecôte, voi­là, peut-être qu’une effu­sion, une effu­sion d’Esprit ou l’effusion d’un Esprit vien­drait à peu près, des­cen­drait au Palais, délie­rait des langues qui causent habi­tuel­le­ment Rostand, se dit le garde en dépo­sant le corps devant la biblio­thèque, en ras­sem­blant les deux pieds l’un contre l’autre, face à l’arc de la Napoléon III biblio­thèque, ayant lui-même au col­lège appris par cœur la tirade des nez.