how are you fee­ling in ancient September
I am fee­ling like a truck on a wet high­way
how can you
you were made in the image of god
I was not
I was made in the image of a sis­sy truck-dri­ver
and Jean Dubuffet pain­ting his cows
« with a like­ness burst in the memo­ry« 
apart from love (don’t say it)
I am asha­med of my cen­tu­ry
for being so enter­tai­ning
but I have to smile

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« Napthe (1959) » Lunch Poems
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p. 31
, (extrait)

La fré­né­sie joyeuse était à son plus haut point ; on n’entendait plus que des sou­pirs convul­sifs, des glous­se­ments inar­ti­cu­lés. Le rire avait per­du son timbre et tour­nait au gro­gne­ment, le spasme suc­cé­dait au plai­sir ; le refrain de Daucus-Carota allait deve­nir vrai.

Déjà plu­sieurs haschi­schins anéan­tis avaient rou­lé à terre avec cette molle lour­deur de l’ivresse qui rend les chutes peu dan­ge­reuses ; des excla­ma­tions telles que celles-ci : « Mon Dieu, que je suis heu­reux ! quelle féli­ci­té ! je nage dans l’extase ! je suis en para­dis ! je plonge dans les abîmes de délices ! » se croi­saient, se confon­daient, se couvraient.

Des cris rauques jaillis­saient des poi­trines oppres­sées ; les bras se ten­daient éper­du­ment vers quelque vision fugi­tive ; les talons et les nuques tam­bou­ri­naient sur le plan­cher. Il était temps de jeter une goutte d’eau froide sur cette vapeur brû­lante, ou la chau­dière eût éclaté.

L’enveloppe humaine, qui a si peu de force pour le plai­sir, et qui en a tant pour la dou­leur, n’aurait pu sup­por­ter une plus haute pres­sion de bonheur.

Un des membres du club, qui n’avait pas pris part à la volup­tueuse intoxi­ca­tion afin de sur­veiller la fan­ta­sia et d’empêcher de pas­ser par les fenêtres ceux d’entre nous qui se seraient cru des ailes, se leva, ouvrit la caisse du pia­no et s’assit. Ses deux mains, tom­bant ensemble, s’enfoncèrent dans l’ivoire du cla­vier, et un glo­rieux accord réson­nant avec force fit taire toutes les rumeurs et chan­gea la direc­tion de l’ivresse.

Le thème atta­qué était, je crois, l’air d’Agathe dans le Freyschütz ; cette mélo­die céleste eut bien­tôt dis­si­pé, comme un souffle qui balaye des nuées dif­formes, les visions ridi­cules dont j’étais obsé­dé. Les larves gri­ma­çantes se reti­rèrent en ram­pant sous les fau­teuils où elles se cachèrent entre les plis des rideaux en pous­sant de petits sou­pirs étouf­fés, et de nou­veau il me sem­bla que j’étais seul dans le salon.

L’orgue colos­sal de Fribourg ne pro­duit pas, à coup sûr, une masse de sono­ri­té plus grande que le pia­no tou­ché par le voyant (on appelle ain­si l’adepte sobre). Les notes vibraient avec tant de puis­sance qu’elles m’entraient dans la poi­trine comme des flèches lumi­neuses ; bien­tôt l’air joué me parut sor­tir de moi-même ; mes doigts s’agitaient sur un cla­vier absent ; les sons en jaillis­saient bleus et rouges, en étin­celles élec­triques ; l’âme de Weber s’était incar­née en moi.

Le mor­ceau ache­vé, je conti­nuai par des impro­vi­sa­tions inté­rieures, dans le goût du maître alle­mand, qui me cau­saient des ravis­se­ments inef­fables ; quel dom­mage qu’une sté­no­gra­phie magique n’ait pu recueillir ces mélo­dies ins­pi­rées, enten­dues de moi seul, et que je n’hésite pas, c’est bien modeste de ma part, à mettre au-des­sus des chefs‑d’œuvre de Rossini, de Meyerbeer, de Félicien David.

Ô Pillet ! ô Vatel ! un des trente opé­ras que je fis en dix minutes vous enri­chi­rait en six mois.

À la gaie­té un peu convul­sive du com­men­ce­ment avait suc­cé­dé un bien-être indé­fi­nis­sable, un calme sans bornes.

J’étais dans cette période bien­heu­reuse du haschisch que les Orientaux appellent le kief. Je ne sen­tais plus mon corps ; les liens de la matière et de l’esprit étaient déliés ; je me mou­vais par ma seule volon­té dans un milieu qui n’offrait pas de résistance.

C’est ain­si, je l’imagine, que doivent agir les âmes dans le monde aro­mal où nous irons après notre mort.

Une vapeur bleuâtre, un jour ély­séen, un reflet de grotte azu­rine, for­maient dans la chambre une atmo­sphère où je voyais vague­ment trem­bler des contours indé­cis ; cette atmo­sphère, à la fois fraîche et tiède, humide et par­fu­mée, m’enveloppait, comme l’eau d’un bain, dans un bai­ser d’une dou­ceur éner­vante ; si je vou­lais chan­ger de place, l’air cares­sant fai­sait autour de moi mille remous volup­tueux ; une lan­gueur déli­cieuse s’emparait de mes sens et me ren­ver­sait sur le sofa, où je m’affaissais comme un vête­ment qu’on abandonne.

Je com­pris alors le plai­sir qu’éprouvent, sui­vant leur degré de per­fec­tion, les esprits et les anges en tra­ver­sant les éthers et les cieux, et à quoi l’éternité vou­lait s’occuper dans les paradis.

Rien de maté­riel ne se mêlait à cette extase ; aucun désir ter­restre n’en alté­rait la pure­té. D’ailleurs, l’amour lui-même n’aurait pu l’augmenter, Roméo haschi­schin eût oublié Juliette. La pauvre enfant, se pen­chant dans les jas­mins, eût ten­du en vain du haut du bal­con, à tra­vers la nuit, ses beaux bras d’albâtre, Roméo serait res­té au bas de l’échelle de soie, et, quoique je sois éper­du­ment amou­reux de l’ange de jeu­nesse et de beau­té créé par Shakspeare, je dois conve­nir que la plus belle fille de Vérone, pour un haschi­schin, ne vaut pas la peine de se déranger.

Aussi je regar­dais d’un œil pai­sible, bien que char­mé, la guir­lande de femmes idéa­le­ment belles qui cou­ron­naient la frise de leur divine nudi­té ; je voyais luire des épaules de satin, étin­ce­ler des seins d’argent, pla­fon­ner de petits pieds à plantes roses, ondu­ler des hanches opu­lentes, sans éprou­ver la moindre ten­ta­tion. Les spectres char­mants qui trou­blaient saint Antoine n’eussent eu aucun pou­voir sur moi.

Par un pro­dige bizarre, au bout de quelques minutes de contem­pla­tion, je me fon­dais dans l’objet fixé et je deve­nais moi-même cet objet.

Ainsi je m’étais trans­for­mé en nymphe syrinx, parce que la fresque repré­sen­tait en effet la fille du Ladon pour­sui­vie par Pan.

J’éprouvais toutes les ter­reurs de la pauvre fugi­tive, et je cher­chais à me cacher der­rière des roseaux fan­tas­tiques pour évi­ter le monstre à pieds de bouc.

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« Le Club des Haschischins » Romans et Contes [1863]
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chap. 7
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Houses & buil­dings were not just left as they were : all doors are large, none are revol­ving, there are no cage­like places, ele­va­tors are trans­pa­rent, all win­dows can open, places open out onto other places, hall­ways are gene­rous, there is no rent, backyards behind city buil­dings are joi­ned without fences so you could ride a horse behind the streets, some pave­ments have tur­ned back to dirt, there isnt any money, money became so phy­si­cal­ly large that to accu­mu­late five dol­lars it would take a whole old-fashio­ned room full of these big metal things ellip­soid in shape, all the sewage of the world makes fuel plus a gene­rous contri­bu­tion from the stars, the ex-oil com­pa­nies take care of that, we clean the streets, the schools are an essay on schools, you can get what you need from the stores and sto­re­houses, if you act gree­dy no one will look at you, drugs are dis­pen­sed by old people, if you want dope you have to go to the museum, when you die there’s no hos­pi­tal, it’s safe to be born and safe to die at home, there’s no acci­dents, hideous things have cea­sed to befall you, various women and men come to your house when you need them to work against these things, often old people say, “I have never suf­fe­red pain,” old people run the news­pa­pers and sto­re­houses, they meet in conven­tions to plan the free tra­vel­ling all over the world of the 18–25 year-olds in place of the ancient col­leges, they run the nur­se­ry schools, it is to your grea­test disad­van­tage to live in a house without an old per­son, you have no influence then, the whales are far­mers for the humans, we cat their under­wa­ter pota­to baked with a steak of shark & sea­weed salad in America, poets and artists enter­tain the people in the neigh­bo­rhood, there are contests and exchanges with other parts of the world, neigh­bo­rhoods publish books, the prin­ting costs are paid by Ex-Landlords Inc. (Ex-Publishers Inc lost all their money inves­ting in solid-state com­pu­ter sys­tems and are see­king to re-invest in lite­ra­ture), there are still cockroaches in the cities, they live in a museum built on top of the Frick cal­led the Watt on Fifth Avenue (no chil­dren allo­wed) named after for­mer Secretary of the Interior James Watt who had an out-of-the-body expe­rience at the ope­ning and after that he was­ted away in a noi­sy wil­der­ness somew­here, there are no den­tists, den­tists had to admit at last there were herbs that cured too­thaches without any pain at all, for years the den­tists were held in the jails for sadists, now they are relea­sed and live among us, there are still doc­tors whom you never have to wait to see, when patients (the word patients was chan­ged to people, or, col­lo­quial­ly, leeks) go to a doctor’s office (the word office was chan­ged to house) they are given tea and per­haps les­sons and oint­ments, acu­punc­ture is prac­ti­ced to prevent diseases, ope­ra­tions are rare, they are per­for­med in ope­ra­tion cathe­drals, most diseases and chro­nic debi­li­ta­ting disor­ders disap­pea­red after people began to stop being paid sala­ries for their work and the medi­cal pro­fes­sion (the word pro­fes­sion has been chan­ged to chore or ins­pi­ra­tion) became so pre­do­mi­nant­ly female for a while, there was a come­dy show you could still go to for a long time where some man would stick his hand into some part of your body and say, “I’m the doc­tor, I know what’s best for you and my time is pre­cious,” all over the world it was good news to know at last that by gent­ly and aggres­si­ve­ly rub­bing the tip of the penis and the penis all over before what they used to call sexual inter­course with a great big hot sponge soa­ked in honey and kar­kade you have a 100% chance of avoi­ding get­ting pre­gnant, actual­ly the sponge doesnt even have to be hot and it doesnt have to be a sponge, you can do it any way, and when this method of birth control was first dis­co­ve­red it mar­ked the begin­ning of the death of both capi­ta­lism and armies : people all over the world fled from mis­pla­ced tasks, there is no use­less work, nobo­dy has a job contri­bu­ting to the making of money by some­bo­dy else jobs are either in the com­mu­ni­ty or in the world, nobo­dy works to sell things and it didnt take long to find out that with people wor­king at use­ful things all the time to pro­vide them­selves and other people with what they need, and with no mani­pu­la­tions of cur­ren­cies or power or land, there was enough food and shel­ter for eve­ry­bo­dy in the world, though some in the world wound up having fewer of the luxu­ries than they were used to having, crime is fading away, there are still courts and much of what the courts have to do has to do with the rest of crime and the rest of land there is still bad fee­ling about all this sha­ring of pro­per­ty and land, maps have become much more com­plex than they used to be, eve­ry­place is smal­ler and there are more places than before, there is at this moment no lon­ger such a thing (though it is being wor­ked on) as a map of the world, the air is clear, it is gol­den, in sum­mer it is iced, there is a lit­tle store on the ave­nue where you can stop if you want for a draft of elixir, it is gol­den, in sum­mer it is iced, reme­dies become opaque in moon­light if you’re ner­vous, have lost love, there are the mes­me­ric tobac­cos and the aphro­di­siac ones, there are the work tobac­cos, take this if you cant sleep, take this cure for the pains of child­birth, it’s a mix­ture that must be sto­len from a neigh­bor and stand in a glass in the room next to you emit­ting a light of all the colors, go to the store of help to get some, there are the his­to­ries of all the indi­vi­duals of the world, eve­ryone adds to this part of the book.

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« The Arrangement : of Houses & Buildings, Birth, Death, Money, Schools, Dentists, Birth Control, Work, Air, Remedies, and so on… » Utopia
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p. 27–28

I had been wan­ting to keep a jour­nal of one week of living in New York and eve­ry detail of eve­ry­thing that hap­pe­ned at work, home and in the com­mu­ni­ty, to see if recor­ding eve­ry­thing about living in the city would be illu­mi­na­ting fun­ny or use­ful because it would be about money, work, poli­tics and sex.

Everything you or I or any­bo­dy says always seems 100% wrong some­times, unless you keep for­cing it to be clo­ser to the truth, kids have shar­per memo­ries till they learn to use the lan­guage well and then there is always all that pre­va­ri­ca­ting and the lan­guage begins to lie loo­se­ly once more : can I say this ? I got very angry…

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« Introduction » Utopia
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p. 13–14

Certaine manière qua­si de délire et, en tout cas, de ridi­cule consiste en le déve­lop­pe­ment d’objections telles qu’elles ne vien­draient à l’esprit de per­sonne, du moins lisant (et écri­vant – per­sonne n’irait écrire cela), en telle sorte que l’on peut se per­mettre de pas­ser outre, et même qu’on le doit ; néan­moins l’objet de ces objec­tions est, c’est à savoir le plus sou­vent un illo­gisme dans l’énoncé, l’inaperçue capa­ci­té d’illogisme des énon­cés. En ce sens, mes objec­tions sont par­fai­te­ment sérieuses, elles sont même ter­ri­fiantes, et elles consti­tuent – en effet, elles se répètent – une large part de ma dif­fi­cul­té d’écrire.

Des auteurs, appa­rem­ment simples, disant com­bien écrire est dif­fi­cile me fai­saient dédai­gneu­se­ment sou­rire dans un moment où je me trou­vais moi-même aux prises (je ne sache pas avoir jamais écrit « aux prises » jusqu’à ce jour, ni je ne sache l’avoir jamais dit à voix haute) avec un texte à struc­ture dia­bo­li­que­ment com­plexe ; mais, en réa­li­té, ce n’est pas néces­sai­re­ment devant les textes spé­cia­le­ment com­plexes, si je puis dire, « en eux-mêmes » que je me heurte le plus à de telles difficultés.

Ce qui est un peu inté­res­sant, c’est que de telles objec­tions (j’emploie « objec­tion » pour faire court, il ne s’agit pas seule­ment d’objections, ou ce sont objec­tions à toutes sortes d’échelles), les mani­fes­ter, effec­ti­ve­ment les énon­cer et y répondre en cours de rédac­tion, donne, comme je l’ai dit ci-des­sus, à l’arrivée, un texte néces­sai­re­ment déli­rant et/ou ridi­cule, en telle sorte que, du point de vue du livre, je ne puis me le per­mettre que sous la pré­ten­due plume d’un per­son­nage lui-même ridi­cule, ou com­plè­te­ment fou, ou bien encore par­fai­te­ment idiot.

Nous qui écri­vons pour nos morts – et ceux-là sont comme les morts des rêves : ils ne doivent pas savoir qu’ils sont morts ; il ne convient pas de leur mon­trer un monde dont ils sachent trop qu’ils ne l’ont pas connu : pas de super­mar­chés, dans nos livres, de Réseau Express Régional, peu de tags sur le béton. Quoi de neuf ? Rien de neuf, ou guère, ou len­te­ment : que nos morts s’habituent.

Et le dîner, j’y pense ?

Dernière en grec (sep­tième ex æquo). Devant ma honte, ma stu­peur. Je n’avais donc jamais eu honte ? J’avais vu la honte des autres, je les avais vus être en situa­tion hon­teuse. Et main­te­nant, mon tour était venu. La dou­leur, tou­te­fois – c’était la dou­leur qui m’étonnait : que ce fût une dou­leur, et qu’elle mon­tât en moi, fût en moi, fût moi, au lieu que je m’étais atten­due à por­ter ma honte comme un vête­ment peu seyant. L’expérience, disons, des chaus­settes hautes (beau­coup de jeunes filles, à l’âge que j’avais alors, por­taient des bas) : je réprou­vais qu’on condam­nât quelqu’un à por­ter des chaus­settes hautes quand ses jambes étaient deve­nues trop longues ; les regards iro­niques, tou­te­fois, d’ailleurs les chaus­settes elles-mêmes, encore que col­lant à la peau, tout cela, c’était du dehors. Voici que tout à coup quelque chose était dedans, quoique étran­ger, et dont je ne vou­lais pas. Ou plus jus­te­ment : je vou­lais bien avoir honte, je ne vou­lais pas être honte. Or je l’étais. J’avais même le sen­ti­ment de n’avoir jamais réel­le­ment été avant d’être honte : j’ai honte, donc je suis.
Essai de recons­ti­tu­tion : pour mes condis­ciples, il y a quelqu’un qui n’est aucune d’elles (hors l’ex æquo, mais c’est son habi­tude), et qui est der­nière en grec ; tout spé­cia­le­ment, il y a un corps qui n’est pas le leur qui est le corps de celle qui est der­nière en grec, et un nom n’est pas le leur qui est le nom qui va avec ce corps ; mais moi seule j’éprouve ce que c’est qu’être celle qui est celle-là (je ne dis pas seule­ment être celle-là ; ce que j’entends par être celle qui est celle-là, c’est n’avoir pas refuge hors d’elle ; c’est être celle qui est, quoique per­sis­tant à l’éprouver comme étran­gère, empri­son­née dans (celle qui est) cette honte).
Tout le monde sait que qui a mon corps et porte mon nom, celle-là est der­nière en grec, mais il n’y a que moi qui sache que c’est moi qui ai ce corps et qui porte ce nom (m’éprouve ayant l’un, por­tant l’autre). Qu’est-ce que cela pour­rait me faire de savoir que c’est qui a mon corps et qui porte mon nom qui est der­nière en grec, n’était qu’il n’y a per­sonne hors moi pour avoir ce corps et pour por­ter ce nom ? (Le rai­son­ne­ment que, qua­dra­gé­naire, j’essaie de recons­ti­tuer tant bien que mal, et qui avait pour fin de me dis­so­cier de ma honte, ce rai­son­ne­ment sem­blait impa­rable à mes qua­torze ans, bien que d’une totale inef­fi­ca­ci­té pratique.)
Et : ce n’est pas de chance, pen­saient à peu près mes qua­torze ans, moi qui, d’ordinaire, suis si peu qui porte mon nom, qu’il me faille jus­te­ment me trou­ver l’être plei­ne­ment (ou presque), lorsque por­ter mon nom n’est qu’être la honte de qui porte mon nom.

Quelles qu’en soient les rai­sons, les bonnes, les mau­vaises, les gra­ve­ment soup­çon­nables, les hau­te­ment condam­nables, quoique ne par­lant que de moi ou, du moins, qu’à par­tir de moi, je n’ai pas envie de par­ler de moi.
J’ai, dès l’enfance, accor­dé une atten­tion déme­su­rée, moins tou­te­fois à ma per­sonne qu’à la ques­tion de savoir quelle atten­tion il conve­nait que j’accordasse à ma personne.
J’ai, conjoin­te­ment, accor­dé mon atten­tion moins à mes vête­ments qu’à la ques­tion de savoir quelle atten­tion il conve­nait que j’accordasse à mes vêtements.
J’ai, par la suite, réso­lu de la sorte, l’une et l’autre de ces ques­tions : il convient d’accorder et à sa per­sonne et à ses vête­ments exac­te­ment ce qu’il faut d’attention pour être en mesure de n’y plus penser.
J’ai fait un pas de plus : les vête­ments et la per­sonne sont une seule et même chose, ce que je peux choi­sir d’énoncer en latin : enim est unum ues­tis cum ues­ti­to ; « l’habit fait le moi », for­mule qu’on a pu lire ailleurs sous ma plume, n’exprime en revanche qu’une part d’une pen­sée plus soli­de­ment tenue sous la forme : la per­sonne, cette défroque.
Chacun est, ou peut être, sur la consi­dé­ra­tion de la per­sonne qu’il est à même de se savoir ne pas être, le cri­tère de la néga­tion de toute personne.
L’expérience, tou­te­fois, per­siste à démen­tir la presque cer­ti­tude, la forte pré­somp­tion intel­lec­tuelle : per­sonne n’est une personne.
De la non-per­sonne que l’on se mesure être – d’une incom­men­su­ra­bi­li­té à tout nom­mable –, ne devrait-il pas s’ensuivre le non-être per­sonne de tout autre ?
Je vous crois, je vais vous croire, ou, du moins, je vais faire comme si je vous croyais, lorsque vous croyez que je suis une per­sonne, puisque je vois bien que je crois que vous-mêmes êtes des per­sonnes, puisque je par­viens à le croire, et alors même que je crois que je ne fais que le croire, alors même que je sais, ou que je crois savoir, sur mon exemple, qu’une per­sonne, que ce qui paraît sous ce jour, est d’abord tout autre chose, est prin­ci­pa­le­ment tout autre chose.
C’est cela, une per­sonne. Ou : et moi aus­si, je suis une personne.
(L’excès logique des étapes est néces­saire à une adhé­sion qui demeure menacée.)
Quelle per­sonne, auprès, est une ques­tion très secondaire.
La honte est habile à faire son trou : quelqu’un que je vois, deve­nu une épave, et que j’ai connu dans sa digni­té, je ne suis pas abso­lu­ment cer­taine de ne pas devoir avoir honte de n’être pas moi-même deve­nue cette épave (ain­si, ici, tou­te­fois, essen­tia­li­ser la honte – ce qui me vient aisé­ment : la honte, je la vois volon­tiers figure, debout, solen­nelle, ecto­plas­mique, à la fois, avec d’amples gestes hagards, et insis­tante ; fai­sant son trou, cepen­dant, c’est lar­vaire, plu­tôt ; ou étant ce trou –, voi­là qui déborde et déforme ce qui accepte de se dire d’un devoir et de man­que­ments demeu­rés incer­tains y ayant eu à vivre, y ayant eu le fait de vivre ; ne peut, en effet, s’exclure la ques­tion : fal­lait-il vivre ?).
La troi­sième per­sonne pro­duit d’autres effets que d’illusoire dédoua­ne­ment. La troi­sième per­sonne se sert de moi pour pro­duire un per­son­nage. Elle ne vise pas à tant de pré­ci­sion que je n’en requiers ten­tant de poser pour moi un pro­blème non pas, au reste, exac­te­ment pri­vé, mais très lar­ge­ment impli­quant qui je suis. Encore ne me posé-je ce pro­blème qu’en vue, et plu­tôt que de le résoudre (comme je l’ai lais­sé entendre, je tiens de la vie, et de sa durée, que la durée de la vie le résout ; la vie est exem­plaire), de dis­tin­guer jusqu’où ce pro­blème est le mien, n’est que moi ; jusqu’où il me dépasse, et quels choix s’ensuivent.
La troi­sième per­sonne se satis­fait d’un pre­mier énon­cé sitôt que se donne plau­sible qui­conque (soit cette troi­sième per­sonne même) de qui il pour­rait appa­raître comme vrai. De ce que je suis, dit-elle par exemple, sous le seul cha­pitre de ma digni­té, je n’éprouve pas de honte. Elle n’ira pas jusqu’à pen­ser que celle-là, si digne, donc, et si satis­faite de soi, fasse un per­son­nage, sans doute, d’une belle por­tée roma­nesque, de quoi elle ne s’inquiète pas, tablant sur la fic­tion, et qu’elle vien­dra pour lui régler son compte (or la fic­tion, regret­ta­ble­ment, tarde).
N’ajouterait roma­nes­que­ment rien qu’elle croie devoir se deman­der en outre : non, vrai­ment ? jamais ? pas de honte ? Et cette ampleur, jadis, des ciels noc­turnes, quand tu croyais que tu ris­quais ta vie, que vivre était ris­quer, moins bra­vant la mort, encore que la bra­vant, que t’imaginant brû­ler tes vais­seaux, quoique ce fût ne brû­ler rien, brû­ler si peu, titres à peine de menue gloire, ni que ce ne fussent vais­seaux, som­brer t’imaginant, jadis, et te perdre (car c’est l’intention qui compte), et face à l’épave, aujourd’hui, au moins soup­çon­nant – pour, non moins, tôt, arguer, d’ailleurs pro­bables, conti­nuées, de quelque veu­le­rie, ou pas­si­vi­té de vic­time –, anté­rieure, l’héroïque.

Il s’é­cria :
« Ce n’est pas ça la vie, tu t’é­loignes, tout ça n’a plus rien à voir avec la réalité.
— C’est de la poé­sie, répondit-il.
— Précisément, rétor­qua-t-il, le poète c’est le rythme, c’est Solar, c’est le rythme de la vie. Tu sais les emmer­de­ments arrivent à tout ins­tant, se réper­cutent, il faut gar­der le tem­po. Le poème ne te plaît pas ? deman­da-t-il. – Non, ça ne va pas, ça ne va pas, y entend-on les bruits de la rue, non, on n’y voit rien de vrai, c’est de la lit­té­ra­ture ! s’ex­cla­ma-t-il. La poé­sie, pour­tant, est dans la vie… s’excusa-t-il.
— Et, là, il y a une sépa­ra­tion monu­men­tale entre l’é­par­pille­ment des sen­sa­tions de la vie et ce que tu mets là de faible, on dirait un filet de voix mala­dif, c’est plus dur que ça, ton tem­po est trop mou, on n’y croit pas, ça ne donne pas envie de vivre, ça ne donne pas le rythme, fran­che­ment, un texte comme ça ne donne pas de plai­sir à l’en­tendre ou à le lire, on se demande même pour­quoi il existe, c’est rien et c’est loin de ce qui fait notre réa­li­té, notre réa­li­té crisse, expliqua-t-il.
— Crisse ? s’é­ton­na-t-il. ‑Oui, elle grince, elle est cha­hu­tée, elle est cabos­sée, ça vient de par­tout et ça ne laisse pas tran­quille un ins­tant, il faut tenir, et ne pas perdre de temps, tu vois encore une his­toire de tem­po et de force de convic­tion, il faut pou­voir te faire entendre, avec des mots plus rudes, pré­ci­sa-t-il. C’est le bruit, main­te­nant, affirma-t-il.
— Comme une chan­son, comme un rag­ga­muf­fin, comme un chant de com­bat, comme une affiche déchi­rée ? suggéra-t-il.
— Je ne sais pas, mais tu écoutes le texte et ça se voit tout de suite si c’est du vrai. Tu me montres là une chose qui ne sert à rien et qui n’exprime rien de la vie, ça me dégoûte, je ne le sup­porte plus, excuse-moi, ça suf­fit ces conne­ries », avoua-t-il.

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« A nice reality » Le Kilo et autres inédits
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p. 519–520

Les trente ans com­mencent à cou­rir dans les ser­vi­tudes le jour où l’on cesse d’en jouir les diverses espèces de ser­vi­tude sont éta­blies pen­dant trente ans la pos­ses­sion de la ser­vi­tude est le droit abso­lu d’en jouir et d’en dis­po­ser de la manière la plus abso­lue l’o­bli­ga­tion doit être accom­plie exac­te­ment de la manière que le pos­ses­seur a vou­lu et enten­du qu’elle le fût doit accor­der tout ce qui lui est néces­saire pour en user et nul ne peut le contraindre de se déta­cher de sa ser­vi­tude même si elle est non appa­rente même si elle est conti­nue il conti­nue d’en jouir tant qu’il n’y renonce pas il est de bonne foi tant qu’il en ignore les vices nul ne peut lui enle­ver la ser­vi­tude pour vio­lence faite sur l’ob­jet quand depuis que la vio­lence a ces­sé elle a été approu­vée taci­te­ment ou expres­sé­ment ou en lais­sant pas­ser le temps sans rien avoir deman­dé nul ne peut le des­ti­tuer pour une erreur une erreur est cause de nul­li­té que si elle tombe sur la sub­stance même de la matière qui est l’ob­jet de ser­vi­tude sa ser­vi­tude ne sera pas annu­lée même si elle demande de faire une chose impos­sible ou si elle demande de ne pas faire une chose impos­sible jus­qu’à un évé­ne­ment futur incer­tain ou un évé­ne­ment arri­vé mais incon­nu ou un évé­ne­ment qui arri­ve­ra à une date fixe ou à une date incer­taine s’il n’y a pas de date fixe elle n’est pas défaillie la condi­tion peut encore être accom­plie tant qu’il reste une chance que l’é­vé­ne­ment s’ac­com­plisse elle n’est défaillie que s’il est deve­nu cer­tain que l’é­vé­ne­ment n’ar­ri­ve­ra jamais pen­dant trente ans tout ce qui s’u­nit s’in­cor­pore à la chose lui appar­tient en tout quand le fonds à qui elle est due et le fonds qui la doit sont réunis dans la même main devient sa par­tie prin­ci­pale celle à laquelle l’autre par­tie n’a été unie que pour son usage même si la chose unie est de beau­coup plus pré­cieuse que la chose prin­ci­pale même si elle a été employée à son insu il demande que la chose unie soit sépa­rée pour lui être ren­due même s’il en résulte une dégra­da­tion de la chose à laquelle elle a été jointe avant de lui être enle­vée avant de lui être ren­due même si les matières ne peuvent pas être sépa­rées de la chose unie par leur mélange sans pro­vo­quer des dégra­da­tions même si sa matière est de beau­coup plus pré­cieuse que la matière qui a été unie il demande la res­ti­tu­tion de toute la chose for­mée par le mélange il demande la res­ti­tu­tion de sa matière en même nature en même valeur en même quan­ti­té en même bon­té à ceux qui auront employé sa matière à son insu à ceux qui emploient de la matière d’au­trui à leur insu la simple pos­ses­sion le simple usage éta­blit l’o­bli­ga­tion abso­lue de ser­vi­tude sur la chose qu’une per­sonne s’o­blige à don­ner ou qu’une per­sonne s’o­blige à faire ou qu’une per­sonne s’o­blige à ne pas faire la per­sonne s’en­gage à don­ner et à faire est une chose regar­dée comme nor­male équi­va­lente à ce qu’on lui a don­né ou à ce qu’on a fait pour elle même si la chose est incer­taine sans cause l’o­bli­ga­tion abso­lue de don­ner l’emporte sur l’o­bli­ga­tion de déte­nir ou de gar­der est l’ob­jet même de la ser­vi­tude est par­faite par le consen­te­ment tacite d’un pre­mier accord a pour seule condi­tion le hasard du gain ou de la perte de l’é­vé­ne­ment incer­tain qui l’é­teint et qui annule tous les autres contrats aléa­toire éta­blis pen­dant ces trente ans la course à pied la course de cha­riot la course àche­val et les jeux qui tiennent de l’a­dresse et de l’exer­cice du corps.

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« [Les trente ans] » Le Kilo et autres inédits
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p. 442–443

1. Les gens sont cons
D’abord mes amis, parce qu’ils ont pour ami moi, faut être con,plus parce qu’ils sont mes amis et ne com­prennent rien.
Puis les gens en géné­ral sont cons. Non dans leur comportement,comme un pro­vin­cial sur un pont sur­plom­bant le péri­phé­rique évi­dem­ment satu­ré de dizaines de mil­liers de véhi­cules immo­biles dirait au sujet des gens venus se faire engluer là comme chaque jour : qu’ils sont cons.
Non, dans un autre sens. Les gens sont cons. Quand ils se mettent à par­ler c’est pas comme si c’é­tait un homme qui par­lait mais un symp­tôme grotesque.
C’est une his­toire d’o­deur de famille probablement.
Mais pour­quoi, à chaque fois qu’ils parlent, c’est pour dire une connerie ?
Une erreur logique ?
2. Plus cons que les gens, ma famille.
Car en plus de dire des erreurs, ce sont des cri­mi­nels salauds pervers.
3. Comme toute famille, mais on ne peut pas être de toutes les familles.
4. Parmi les gens les cons sont hié­rar­chi­sés : d’a­bord, au sommet,les pari­siens, puis la jeune, puis les doctes.
5. Nous ne par­le­rons pas des flics. Ils sont à part. Ils ne font pas parti[e] des cons. C’est à part.
6. Comment édu­quer la jeu­nesse pour qu’elle se venge des flics ?
Je ne sais pas. Il fau­drait des clubs anti-flic à la base qui s’or­ga­nisent en une hié­rar­chie puis­sante et non détec­tée bien sûr par les rats.
7. Un flic mort est-il un bon flic. Je ne crois pas, car il a été flic. On ne sup­pose pas qu’il va faire des bêtises, il a déjà fait des bêtises ayant été flic.
8. Autant les gens sont conformes à la logique des choses quand ils sont acteurs, autant sont-ils inépui­sa­ble­ment idiots quand ils se mettent à par­ler – penser.
À parler.
Car à pen­ser : cela nous ferait entrer dans une telle quan­ti­té de mons­truo­si­tés nau­séa­bondes qu’on en res­sor­ti­rait aussitôt.
[…]

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« Les gens sont cons » Le Kilo et autres inédits
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p. 543–644