105. Il n’existe pas d’instrument pour mesu­rer la cou­leur ; il n’existe pas de « ther­mo­mètre de la cou­leur ». Comment pour­rait-il en être autre­ment puisque « la connais­sance de la cou­leur » dépend tou­jours de la per­cep­tion indi­vi­duelle ? Ce qui n’a tou­te­fois pas empê­ché un cer­tain Horace Bénédict de Saussure d’inventer en 1789 un appa­reil nom­mé « cya­no­mètre », avec lequel il espé­rait mesu­rer le bleu du ciel.

106. La pre­mière fois que j’ai enten­du par­ler du cya­no­mètre, je me suis figu­ré une machine com­pli­quée pour­vue de cadrans, de mani­velles et de bou­tons. Mais ce que Saussure a en fait « inven­té » était une charte en car­ton com­por­tant cin­quante-trois car­rés décou­pés le long de cin­quante-trois échan­tillons de bleu numé­ro­tés, ou « nuances », ain­si qu’il les appe­lait : il suf­fit de bran­dir le car­ton au ciel et de trou­ver, au mieux de ses capa­ci­tés, l’échantillon qui cor­res­pond. Comme dans le Voyage aux régions équi­noxiales du Nouveau Continent de Humboldt (1807–1834) : « Nous obser­vâmes avec admi­ra­tion l’azur du ciel. Son inten­si­té au zénith nous parut cor­res­pondre au 41e degré du cya­no­mètre. » Si cette phrase me pro­cure un grand plai­sir, elle ne nous avance en rien – qu’il s’agisse de connais­sance, ou de beauté.

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trad.  Céline Leroy
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p. 46–47

62. Ce qui est du puri­ta­nisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien pei­gné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois ori­fices com­blés par une grosse queue vei­née, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choi­si­rai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauf­fer tout de suite le tison et pré­pa­rer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.

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trad.  Céline Leroy
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p. 31

52. Si vous y arri­vez, essayez de ne pas par­ler comme si les cou­leurs éma­naient d’un seul phé­no­mène phy­sique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de sur­faces, de volumes, de sources de lumière, de pel­li­cules, d’étendues, de degrés de soli­di­té, de solu­bi­li­té, de tem­pé­ra­ture et d’élasticité ont sur la cou­leur. Pensez à la capa­ci­té qu’a un objet d’émettre, de reflé­ter, d’absorber. de trans­mettre ou de dif­fu­ser la lumière ; pen­sez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la cou­leur d’une flaque ? Votre cana­pé bleu est-il tou­jours bleu quand vous pas­sez devant d’un pas hési­tant au beau milieu de la nuit pour aller cher­cher de l’eau à la cui­sine ; est-il tou­jours bleu si vous ne vous levez pas et que per­sonne n’entre dans la pièce pour le voir ? Quinze jours après notre nais­sance, nous com­men­çons à dis­tin­guer les cou­leurs. Pour le res­tant de notre vie, sauf perte totale ou par­tielle de la vue, nous sommes confron­tés à tous ces phé­no­mènes d’un coup, et appe­lons ce fouillis cha­toyant « cou­leur ». On pour­rait aller jusqu’à dire qu’il revient à l’œil de dis­cer­ner ces formes colo­rées de ce tout qui, en fait, cha­toie. C’est ain­si que « nous cir­cu­lons » dans le monde. D’aucuns l’envisagent sans doute comme la source de nos souffrances.

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trad.  Céline Leroy
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p. 26–27

48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de pro­fes­sion­nel. Quelqu’un que tu ver­rais en train de te bai­ser, dans le miroir, tou­jours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appar­te­ment éclai­ré par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette per­sonne te baise tou­jours par-der­rière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absor­bés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que bai­ser et être bai­sé de cette manière, dans cette pénombre bleue, face à ce miroir. Quel nom donnes tu à quelqu’un qui baise de la sorte ?

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trad.  Céline Leroy
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p. 25–26

Doibvent aus­si noter et entendre les scru­pu­leux, des­quelz enten­dions conso­ler la pusil­la­ni­mi­té, com­bien que soyons a aultres choses des­voyez, et soi­gneu­se­ment consi­dé­rer qu’il leur est moult expé­dient avec le conseil de ceulx qui ont charge de leur salut, faire et pro­cé­der contre leurs scru­pules ; affin que ain­si fai­sant, ilz puissent fina­ble­ment soy acous­tu­mer, ne les craindre point, ain­si que les char­pen­tiers acous­tu­mez, seu­re­ment et har­die­ment che­minent sur les toictz très haultz où les aultres non acous­tu­mez ad ce, seroint incon­ti­nent en péril de leur vie s’ilz atten­toint telle chose pré­su­mer. Aussi pensent et si consi­dèrent les pusil­la­nimes scru­pu­leux que aul­cu­ne­fois l’en­ne­my de gendre humain impugne l’homme par ordures de cogi­ta­tions, ain­si que a l’as­sault des villes et chas­teaulx est acous­tu­mé de faire avec ordures quel­conques l’on peult trou­ver. Aulcuneffois par tumulte soul­dain ou espou­van­te­ment incon­si­dé­ré et non pre­veu, ain­si que sem­bla­ble­ment, avec les ton­nerres des bom­bardes et aultres machines, ont cous­tume faire les impu­gna­teurs des for­tresses, et ain­si que les jocu­la­teurs et bour­de­reaux scaivent cau­ser paour et crainte es enfans non expers de ter­reur et hor­reur. Telz scru­pu­leux ne doibvent avoir cure ou soy eston­ner de telles choses, ne beau­coup liti­ger ou debatre avec elles ; ains plus tost si les vili­pendent et democquent, disant avec ung saint père : ton immon­dice soit sur toy, diable. Dieu est mon adiu­teur, ie ne crain­dray point car tu es immunde espe­rit ; ton œuvre est immun­dice. Je ne crain­dray point tes ter­reurs, assaultz et espouan­te­ment, car j’ay pour défen­seur cel­luy qui doibt venir toy iuger ensemble tous les vifz et mors.

Semblablement les pusil­la­nimes scru­pu­leux ont de sca­voir que si leurs confes­sions les inquiètent plus que ne appaisent et tran­quillisent, prou­veu tou­tef­fois qu’ilz n’ayent point iuge­ment en soy ferme et arres­té de péché mor­tel, ce que sou­vent ilz pour­roient congnoistre par ce que si en cas sem­blables eux mou­vans, ilz estoient requis et inter­ro­guez dos aultres ain­si tente, diroint telz cas n’estre point péchez mor­telz ; adoncques du conseil de leurs confes­seurs deb­vroint ces­ser de trop sou­vent s’en voul­loir confes­ser, et neant­moins confi­dem­ment célé­brer ou com­mu­nier en disant : sire Dieu, les prières que ie pros­terne devant ta face ne sont pas offertes en mes Justifications, car elles sont nulles, et si scay bien que quant mil fois ie me confes­se­rois, si tu me veulx estroi­te­ment dis­cu­ter ie ne seray pas munde devant toy ; ta seule misé­ri­corde me mun­de­ra. Et pour­tant en la mul­ti­tude de tes mise­ra­tions, ie entre­ray et appro­che­ray a ton sainct autel et sacre­ment avec ta crainte, crai­gnant de toy plus offen­ser si ie le lais­roye que si j’en approche, pour tant que tu l’as com­man­dé estre ain­si faict en mémoire de toy ; et ie suis deb­teur a plu­sieurs pour les­quelz suis tenu de prier.

Nul doibt doub­ter que telle humi­lia­tion ne soit plus accep­table a Dieu que la vaine pre­sump­tion d’aul­cuns les­quelz, après leur confes­sion et quelque petite dévo­tion, se réputent dignes et bien mundes, comme sans crainte de si grans mis­teres appro­chans. Mais serait aul­tre­ment de faire quant l’on auroit conscience arres­tée et qua­si cer­taine de péché mor­tel, car il le faul­droit confes­ser. Or n’est il pas ain­si de péché véniel, loquel iamais ne chiet soubz obli­ga­tion de confes­ser sacra­men­ta­le­ment en spé­cia­li­té, com­bien qu’il soit très utile aul­cu­nef­fois ; ains suf­fit de ce faire confes­sion en géné­ra­li­té, car les péchez vénielz sont diver­se­ment effa­cez, comme par confes­sion géné­rale, par l’o­rai­son domi­ni­cale, tun­sion de la poictrine.

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« De reme­diis contra pusillanimitatem » Œuvres com­plètes [1405]
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t. 9
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chap. 9
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p. 396–397

Et pour ce que devant avons tou­ché quelque chose des scru­pules es confes­sions, il nous semble bon y adious­ter encore ce que s’en­suyt. Il est expé­dient aux scru­pu­leux qu’ilz ne soient point de conscience trop estroicte a expo­ser les moindres péchez en confes­sion, mais leurs souf­fise brief­ment et suc­cinc­te­ment et qua­si en géné­ral, les explic­quer, et les plus grands esquelz y auroit péril d’âme, don­ne­ront a entendre spé­cia­le­ment le mieulx que pour­ront. Et est a noter que les gresves, ordes et sales cogi­ta­tions, soint de blas­phème ou de luxure, se doibvent dire en sorte et maniere que le confes­seur entende l’in­ten­tion du confitent, en gar­dant toute hon­nes­te­té de par­ler, autant que pos­sible sera, pour la révé­rence du sacre­ment et du confesseur.
Or est a sca­voir que telles exé­crables cogi­ta­tions ne doibvent per­sonne trou­bler, car cer­tai­ne­ment elles ne délectent pas les devotz, mais les cru­cient et affligent ; et aus­si elles ne sont pas de l’homme mais diable qui les sug­gère ; par quoy elles ne seront point impu­tées a l’homme a démé­rite, mais plus fort luy seront répu­tées a mérite ; et si purgent plus l’âme de cel­luy qui les souffre et porte, qu’il ne la macule et ce pour le labeur que l’homme endure en bataillant contre icelles ; car quel­conque chose afflige l’homme contre sa volun­té et ne luy plait point et ne le délecte point, le ten­ta­teur ne peut faci­le­ment nuyre en telles choses.
Quiconques doncques en telles ordes cogi­ta­tions voul­droit trop spe­ci­fic­que­ment des­cendre en les confes­sant, et estre trop scru­pu­leux entour elles, ces­tuy cy sans nulle doubte par ce ne recep­vra pas paix de cueur et conscience, mais plus tost oppo­sée et contraire plus fort, et si donne occa­sion a l’en­ne­my de le beau­coup plus inquié­ter et vexer, comme aul­cu­nef­fois il advient a ceulx qui s’ef­forcent appai­ser le cry et abay des chiens et leurs gectent du pain, affin que ain­si cessent crier et abayer ; mais sou­vent ilz infestent plus fort et assaillent plus dure­ment cel­luy qui leur a gec­té le pain.
Il convient et est néces­saire que en quel­conque par­tie quel­cun se sent plus prompt et enclin a mal et pouoir estre plus faci­le­ment ten­té, il doibt estre sol­li­ci­teur de y oppo­ser et appo­ser remède tout contraire. Si quel­qu’un est trop legie­re­ment scru­pu­leux en conscience, qu’il estu­die a liber­té et gaye­té de cueur. Si quel­qu’un est ira­cunde et véhé­ment et ost faci­le­ment esmeu, qu’il fuye occa­sion de ire et qua­si avec vio­lence entende a tran­quilli­té et man­sué­tude d’es­pe­rit. Si quel­qu’un est impa­tient es adver­si­tez, qu’il remé­more les exemples des pères, mesu­re­ment de Jhesus Christ et des mar­tirs. Qu’ainsi soit dit des aultres tentations.

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« De reme­diis contra pusillanimitatem » Œuvres com­plètes [1405]
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t. 9
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chap. 7
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p. 395

Voici une rumi­na­tion de Ger…, une femme du peuple très peu ins­truite. Une après-midi de jeu­di, elle songe à pré­pa­rer le dîner et prend un pot afin d’al­ler chez la frui­tière ache­ter pour quelques sous de bouillon. Elle s’ar­rête sur l’es­ca­lier avec la pen­sée qu’il faut réflé­chir un moment s’il n’y a rien de répré­hen­sible à ache­ter du bouillon chez la frui­tière (manie de pré­ci­sion) : « en géné­ral non, mais c’est aujourd’­hui jeu­di, il faut faire atten­tion à ce détail : qu’est-ce que la frui­tière va pen­ser en lui voyant ache­ter du bouillon aujourd’­hui (manie de l’in­ter­ro­ga­tion) ? Si elle croit que c’est pour faire la soupe ce soir, il n’y a pas grand mal, mais on peut sup­po­ser que la frui­tière croi­ra autre chose (manie des sup­po­si­tions) ; elle croi­ra peut-être que je veux en faire une soupe pour demain ven­dre­di. Si elle sup­pose cela elle va être scan­da­li­sée à cause de moi : c’est bien ma nature de don­ner tou­jours aux autres le mau­vais exemple (obses­sion cri­mi­nelle) : si j’ai fait croire cela à la frui­tière j’ai com­mis un acte qui en lui-même ne paraît pas très grave mais qui est hor­rible par sa signi­fi­ca­tion ; cela signi­fie que je me moque du bon Dieu (manie du sym­bole). Toute la ques­tion revient à savoir si la frui­tière peut sup­po­ser que je man­ge­rai mon brouillon demain plu­tôt que ce soir. Comment fera-t-elle une pareille sup­po­si­tion ? En réflé­chis­sant à ce qui pour­ra me res­ter dans mon garde-man­ger pour la soupe de ce soir. La der­nière fois que je l’ai vue, c’est-à-dire hier matin, lui ai-je don­né à pen­ser qu’il me res­tait de la soupe pour jeu­di soir, quelle parole lui ai-je bien pu dire hier matin (manie des recherches dans le pas­sé et embran­che­ment d’i­dées). » La voi­ci main­te­nant qui tra­vaille à se remé­mo­rer tout ce qu’elle avait pu dire à la frui­tière, mal­heu­reu­se­ment le sou­ve­nir ne revient pas assez com­plet et elle finit par se dire « que si la frui­tière lui a fait un moment mau­vais visage, c’é­tait qu’elle lui avait dit quelque chose d’ex­tra­or­di­naire, mais voi­là, la frui­tière lui a‑t-elle fait un moment mau­vais visage, impos­sible de le savoir avec pré­ci­sion…, non, déci­dé­ment le mieux c’est de deman­der conseil au mari ; mais le mari va répondre, c’est sûr : tu m’embêtes avec ton ven­dre­di ; et le seul résul­tat, c’est qu’elle aura four­ni à son mari l’oc­ca­sion de dire de mal du bon Dieu, la voi­là bien qui scan­da­lise tout le monde ; quel hor­rible état cri­mi­nel est le sien. Vraiment tout vau­drait mieux que ce crime per­pé­tuel et si Dieu lui accor­dait de ne plus scan­da­li­ser tout le monde, elle lui pro­met­trait bien de faire n’im­porte quoi. Mais si Dieu lui demande de tuer sa petite-fille (manie des pactes), il peut le deman­der puisque c’est l’en­fant d’une mère cou­pable qui sera cou­pable comme elle. Vaut-il mieux conti­nuer à scan­da­li­ser tout le monde ou consen­tir à tuer sa petite fille avec un cou­teau de cui­sine…, etc. ? » Trois heures après le début de ces belles réflexions, le mari rentre chez lui et trouve Ger… sur le palier de l’es­ca­lier, son pot vide à la main : elle n’a­vait pas pu se déci­der ni à aller chez la frui­tière, ni à ren­trer chez elle en renon­çant à faire cette soupe

Par excep­tion, on ren­contre des scru­pu­leux bavards comme Jean ou qui écrivent beau­coup comme Nadia, mais l’es­poir de les entendre par­ler clai­re­ment de leur mala­die est bien­tôt déçu. C’est un flux inta­ris­sable de paroles, de plaintes, de gémis­se­ments, mais avec les mêmes contra­dic­tions, les mêmes obs­cu­ri­tés. Jean com­plique son lan­gage d’une grande quan­ti­té de néo­lo­gismes dont il a peu à peu pré­ci­sé le sens dans son esprit, mais qui sont loin de rendre son lan­gage plus clair. « Ah ! j’ai eu ma petite mesure depuis que je vous ai quit­té ; une petite échau­bouillai­son a fait que tout repi­geon­nait encore, et l’ob­ses­sion men­tale et le fou-rire céré­bral qui me labou­raient la tête. Je ne pou­vais plus résis­ter au besoin de me cris­per les organes, cric, crac, meurs donc en te don­nant des jouis­sances. Ce que j’ai dû sou­le­ver de poutres en nombre répé­té pour résis­ter. Vous ne vous figu­rez pas comme cela pro­duit un état fas­ti­dieux tout le long de la ligne des nerfs. » Et il conti­nue ain­si pen­dant des heures sans arri­ver à se faire com­prendre et sur­tout sans arri­ver à se satis­faire lui-même. Il sup­plie qu’on l’é­coute encore un quart d’heure, parce qu’il est si impor­tant qu’il ait tout dit. Il consent à s’ar­rê­ter avec la pro­messe que la pro­chaine fois il repren­dra le récit interrompu.

Il vient de perdre, il y a deux ans, son père et son oncle pour qui il avait la pus grande affec­tion et la plus grande véné­ra­tion : il les pleure, cela est natu­rel. Va-t-il être obsé­dé par l’image de leur figure comme une hys­té­rique pleu­rant son père ? Non. Il est obsé­dé par la pen­sée de l’âme de son oncle, mais ce qui est effroyable c’est que l’âme de son oncle est asso­ciée, jux­ta­po­sée ou confon­due (nous savons que ces malades s’expriment très mal) avec un objet répu­gnant, des excré­ments humains. « L’âme de mon oncle gît au fond des cabi­nets, elle sort du der­rière de mon­sieur un tel, etc. » II fait une foule de variantes sur ce joli thème et il pousse des cris d’horreur, se frappe la poi­trine. « Peut-on conce­voir abo­mi­na­tion pareille, pen­ser que l’âme de mon oncle c’est de la merde ! »

Les choses ont com­men­cé à mal tour­ner le jour de son ordi­na­tion. L’angoisse qui l’a sai­si à ce moment n’a plus vrai­ment ces­sé. Comment être cer­tain de l’efficacité des sacre­ments ? Comment, sur­tout, un chré­tien fidèle peut-il faire face à ce doute ? Sa foi n’a jamais vacillé. Son obéis­sance au pape est tou­jours demeu­rée loyale et indis­cu­table, même dans l’adversité. Pourtant, au moment pré­cis où il devient ministre de l’Église, la panique s’installe. Son trouble est com­pré­hen­sible. Il est lui-même pris comme objet d’un rite. Cette céré­mo­nie, si elle fonc­tionne, l’autorisera à célé­brer à son tour tous les rituels qu’un prêtre doit accom­plir. Les doutes se suc­cèdent en cas­cade : l’évêque a‑t-il pro­non­cé la bonne for­mule ? N’a‑t-il pas oublié quelques mots indis­pen­sables ? Dans ce cas, tous les actes sacer­do­taux qu’il accom­pli­ra, et ceux d’innombrables prêtres mal ordon­nés de la même manière, n’auront aucun effet sur les fidèles. Loin d’apporter un récon­fort, les pré­ci­sions four­nies par le droit cano­nique ne font qu’ajouter à la confu­sion. Cette panique ini­tiale nous offre la meilleure voie pour sai­sir la genèse des troubles d’Opicino. La col­la­tion des sacre­ments est la clé de voûte de la socié­té chré­tienne. Une fois le Dieu-Homme mort et res­sus­ci­té, ses vicaires, prêtres et évêques, le rem­placent sur terre. C’est à eux qu’est confiée la mis­sion de trans­mettre la grâce sacra­men­telle, du bap­tême qui fait entrer dans la com­mu­nau­té des fidèles au sacre­ment de l’autel qui fait par­ti­ci­per les croyants au sacri­fice du rédemp­teur. L’entreprise de conso­li­da­tion ins­ti­tu­tion­nelle et doc­tri­nale menée dans la seconde moi­tié du XIe siècle, que l’on désigne com­mu­né­ment du nom de « réforme gré­go­rienne », a défi­ni un point crucial.
La vali­di­té des sacre­ments est indif­fé­rente à la mora­li­té de l’officiant puisque ce der­nier agit, au nom du Christ, par la ver­tu du saint Esprit. Si tous les gestes et paroles du rituel sont cor­rec­te­ment accom­plis, les actes d’un prêtre indigne (ivre, bigame ou usu­rier) sont par­fai­te­ment effi­caces – lui seul por­te­ra la res­pon­sa­bi­li­té de ses crimes face à Dieu. Simple agent d’une ins­ti­tu­tion média­trice entre le ciel et la terre, le ministre du culte est l’instrument d’un pro­ces­sus qui ne dépend pas de lui. Cette défi­ni­tion, pour par­tie ins­pi­rée de saint Augustin mais neuve dans son exten­sion, était requise par la construc­tion d’une Église romaine cen­tra­li­sée qui ne pou­vait se per­mettre de faire dépendre sa puis­sance de la pure­té de ses des­ser­vants. Ce n’est pas sans rai­son que la rup­ture avec Rome de nom­breux groupes dis­si­dents, des Vaudois aux Hussites, s’est jouée sur cette ques­tion. Cette auto­ma­ti­ci­té n’avait rien pour ras­su­rer Opicino. Si l’action de Dieu sur terre doit dépendre de l’exactitude des paroles pro­non­cées, une erreur sur les termes peut avoir des consé­quences incalculables.
Il faut aus­si admettre que les cir­cons­tances n’étaient pas favo­rables. Frappée par une sen­tence col­lec­tive visant les villes alliées aux Visconti, Pavie était pla­cée sous inter­dit depuis plus de deux ans. Son évêque, Isnardo Tacconi, trop ouver­te­ment enga­gé dans la ligue gibe­line, venait d’être des­ti­tué et excom­mu­nié après s’être enfui d’Avignon pen­dant l’été 1319. La vie litur­gique, réduite aux célé­bra­tions majeures, entre­te­nait le jeune clerc dans une frus­tra­tion et une incer­ti­tude pro­lon­gées. Après une ten­ta­tive infruc­tueuse à Milan, il avait fal­lu recou­rir à un sub­ter­fuge pour qu’il puisse se faire ordon­ner à Parme, pen­dant le carême de 1320, par un évêque qu’il ne connais­sait pas, selon un rituel qu’il n’avait jamais vu s’accomplir. L’autobiographie paraît scan­der, comme autant d’exploits, cha­cune de ses pre­mières per­for­mances sacra­men­telles ; en réa­li­té, comme le montrent les textes pla­cés à l’extérieur des cercles, il tient sur­tout à confes­ser les mal­adresses et les erreurs com­mises par inex­pé­rience. Le séjour à Valenza lui a per­mis d’étendre son registre, au prix d’un nou­veau para­doxe. Pour dis­po­ser de la plé­ni­tude des attri­bu­tions d’un prêtre, il lui avait fal­lu aban­don­ner la res­pon­sa­bi­li­té de sa paroisse. Une fois ins­tal­lé à Avignon, il souffre encore du com­plexe d’une édu­ca­tion fruste et incom­plète. S’il s’accuse d’un manque de « dis­tinc­tion en toutes choses », c’est peut-être la trace d’un embar­ras per­sis­tant dans la pra­tique sacramentelle.
Une rai­son sup­plé­men­taire peut avoir aggra­vé son appré­hen­sion de l’ordination. Parmi les dif­fé­rentes signi­fi­ca­tions qu’il attri­bue à son nom, l’une d’elles s’inspire du verbe grec opi­zein, pas­sé en latin au sens de « bal­bu­tier ». Il se pré­sente ain­si comme celui qui broie ou qui abrège les mots (fren­dens nomine), sans pré­ci­ser depuis com­bien de temps ce défaut d’élocution l’afflige. Si le bégaie­ment n’a pas été l’une des causes de sa panique sacra­men­telle, il a pu en être une consé­quence. La peur de pro­non­cer les paroles rituelles peut suf­fire à faire tré­bu­cher l’officiant. Un pas­sage du Journal, dix-huit ans plus tard, montre que la situa­tion s’est sta­bi­li­sée, sans être tota­le­ment réso­lue. Les mots le font bégayer uni­que­ment lorsque son inten­tion se concentre sur le sens des paroles, alors qu’une reci­ta­tion auto­ma­tique de la litur­gie ne lui pose aucune dif­fi­cul­tés. Il en parle dans les termes clas­siques de l’opposition pau­li­nienne entre l’homme inté­rieur et l’homme exté­rieur. L’étrangeté, ici, tient à la nature de la dis­jonc­tion : face à l’intériorité du croyant, c’est l’activité sacer­do­tale appa­rente qui est dépré­ciée. L’homme exté­rieur, lors du sacre­ment de l’autel, ne recon­naît que le pain et le vin, alors que son maître spi­ri­tuel inté­rieur est seul capable d’y goû­ter le corps et le sang du Christ. Il est frap­pant que la conjonc­tion des deux faces pro­duise un trouble de lan­gage. Le prêtre doit spi­ri­tuel­le­ment s’absenter des gestes de la célé­bra­tion pour que celle-ci s’accomplisse dans les règles. La genèse d’une telle dis­so­cia­tion inté­rieure peut se com­prendre en regard des dif­fi­cul­tés ini­tiales ren­con­trées au moment de son ordi­na­tion. S’il a eu du mal à endos­ser l’habit de prêtre pour assu­mer le rôle d’instrument de l’institution, c’est qu’Opicino res­sen­tait for­te­ment la scis­sion entre l’état de chré­tien et celui de prêtre.
Son incom­pré­hen­sion face au droit peut être située dans le même cadre. Comme il le recon­naît, lorsqu’il ten­ta de suivre des cours, les abs­trac­tions juri­diques lui demeu­raient fer­mées. À quoi cor­res­pondent ces évé­ne­ments de lan­gage dotés d’une forme effi­cace ? De la même façon que pour les for­mules sacra­men­telles, l’arbitraire des énon­cés per­for­ma­tifs l’inquiète. Opicino s’alarme d’un ordre de réa­li­té instable et incer­tain où les ambi­guï­tés de la juris­pru­dence ne pro­posent pas des solu­tions uni­voques mais des argu­men­ta­tions contra­dic­toires, où la parole men­son­gère peut avoir des effets réels. Cette angoisse juri­dique trans­pa­raît quand il évoque la résur­gence d’un ancien motif d’irrégularité. Opicino a long­temps été tor­tu­ré par le fait d’avoir oublié, à l’époque de son ordi­na­tion, les coups qu’il avait por­tés sur des clercs gibe­lins durant les vio­lences de 1314, et de s’en être sou­ve­nu plus tard, une fois deve­nu curé de Santa Maria Capella. Dans le for de la confes­sion, il a été absous et plu­tôt deux fois qu’une, aus­si bien des faits eux-mêmes que de sa négli­gence à les avouer. Il demeure pour­tant dans la crainte d’un juge­ment qui pour­rait remettre en cause la régu­la­ri­té de l’attribution de sa cure. Cette requa­li­fi­ca­tion serait pro­fon­dé­ment injuste, tant au regard du pas­sé (lorsque per­sonne n’avait conscience d’un empê­che­ment), que du pré­sent (où sa bonne renom­mée actuelle serait remise en cause en rai­son de faits anciens et déjà absous). La vie sociale et reli­gieuse, telle que la conçoit Opicino, est régu­lée par les inten­tions et la répu­ta­tion, la grâce et le par­don. L’ordre du droit lui est tel­le­ment exté­rieur qu’il en devient incompréhensible.
La crainte évo­quée dans ce cas doit se com­prendre en écho à la contes­ta­tion judi­ciaire de l’entrée en pos­ses­sion de son église, qui fai­sait alors l’objet d’un pro­cès bien réel. Il pré­sente ailleurs l’objet du litige, de façon contour­née. Adaptée à la situa­tion d’un curé face à sa paroisse, la méta­phore du mariage mys­tique unis­sant l’évêque à son dio­cèse est filée très lit­té­ra­le­ment. Alors que l’union était légi­time, un obs­tacle (une somme d’argent qu’il fut contraint de ver­ser) l’a obli­gé à prendre pos­ses­sion de son épouse avec vio­lence, pour pou­voir la fécon­der de ses œuvres de jus­tice et de pié­té. Cette faute de pro­cé­dure, dont il était plus la vic­time que le cou­pable, se retour­na contre lui dix ans plus tard. Malgré les coûts et les désa­gré­ments de cette affaire, Opicino pou­vait espé­rer une issue favo­rable. Au nombre des témoins qu’il avait pu réunir en sa faveur figurent des per­son­na­li­tés majeures de la curie, dont les deux Fieschi – Luca, le car­di­nal, et Manuele, le notaire du papes.La ques­tion qui le tour­mente véri­ta­ble­ment se situe sur le plan des prin­cipes. Sa fonc­tion ins­ti­tu­tion­nelle consiste à accor­der, par la grâce, au nom d’une auto­ri­té délé­guée par le pape, des déro­ga­tions au droit com­mun de l’Église. Dans le même temps, sa capa­ci­té à occu­per cette charge est contes­tée en rai­son d’une brou­tille vieille de dix ans, au moyen d’arguments juri­diques face aux­quels la péni­tence et l’absolution per­son­nelle ne peuvent rien.
Gregory Bateson peut nous aider à démê­ler les contra­dic­tions dans les­quelles Opicino se débat. Elles ne cor­res­pondent sans doute pas à la défi­ni­tion la plus rigou­reuse de ses « injonc­tions contra­dic­toires ». On y retrouve néan­moins ce qui fait le cœur de notion : un conflit non réso­lu entre dif­fé­rents niveaux de nor­ma­ti­vi­té. L’ordre des digni­tés ecclé­sias­tiques, qui défi­nit la struc­ture du pou­voir dans l’Église, n’est pas celui de la per­fec­tion de vie chré­tienne que cette Église, pour­tant, pro­meut. Depuis que le Concile de Latran IV (1215) a géné­ra­li­sé une pra­tique jusqu’alors impo­sée aux seuls moines, tout chré­tien est astreint à confes­ser l’ensemble de ses péchés à un prêtre une fois par an, durant la période de jeûne et de péni­tence qui pré­pare Pâques. Or ce confes­seur n’est pas tenu d’être mora­le­ment supé­rieur au pénitent.La pré­émi­nence clé­ri­cale est jus­ti­fiée par la fonc­tion média­trice que rem­plit l’Église, tenant lieu sur terre d’une divi­ni­té absente. L’inspection sus­pi­cieuse de ses propres actions et pen­sées qu’impose l’examen de conscience prend sens au regard du modèle de vie humaine four­ni par Jésus. Ces deux plans, qu’Opicino a du mal à faire tenir ensemble, découlent tous deux du para­doxe fon­da­teur du dogme de l’Incarnation : c’est par son dénue­ment que le Christ, Messie à l’envers, a démon­tré la nature spi­ri­tuelle de sa royau­té. Opicino n’a pas été le seul, ni le pre­mier, à res­sen­tir de telles dif­fi­cul­tés. Comme il le répète sou­vent, il a été sau­vé par sa foi qui ne l’a jamais quit­té. Or c’est une foi qui porte aus­si, sans dis­tinc­tion ni dis­cus­sion, sur le pou­voir du pape et tous les ensei­gne­ments de l’Église. La voie du désac­cord doc­tri­nal et de l’entrée en dis­si­dence étant impra­ti­cable, il a dû trou­ver une solu­tion au sein de l’institution. On com­prend mieux qu’il ait cru pou­voir résoudre cette ten­sion entre la ver­tu per­son­nelle et la fonc­tion sacer­do­tale en rejoi­gnant la Pénitencerie, dans l’espoir illu­soire d’occuper simul­ta­né­ment les posi­tions du confes­seur et du péni­tent. Sur place, il n’y a res­sen­ti que plus for­te­ment encore la dis­so­cia­tion des registres – dis­tri­buant quo­ti­dien­ne­ment des grâces tout en fai­sant lui-même l’objet d’accusations.