Le choix faus­se­ment qua­li­ta­tif du conspi­ra­teur qui en pous­sant ce der­nier à « fuir » la condi­tion com­mune du non-vécu pour se construire une image fan­tas­ma­tique de « héros » d”« avant-gar­diste », de « nou­veau résis­tant » non seule­ment sur­gèle, en se cris­tal­li­sant, la pas­sion latente mais trans­forme reli­gieu­se­ment le sens vivant en un « signi­fié » litur­gique, en sym­bo­lo­gie. La vraie révo­lu­tion sera tou­jours pour après sa mort : salut chré­tien. Et les « masses » et le « peuple », les « majo­ri­tés » rêvées, aux­quelles la per­son­na­li­té du conspi­ra­teur (deve­nue de façon ambi­guë, d’au­tant plus clan­des­tine qu’elle est plus affi­chée) s’a­dresse en tant que mes­sage publi­ci­taire élec­tri­sant, devraient οu se mettre, fas­ci­nées, à suivre ses pas pour ten­ter l’ul­time auto-valo­ri­sa­tion pos­sible en s’é­va­dant à leur tour de la vraie guerre quo­ti­dienne contre l’intériorisation orga­ni­sée du fic­tif, οu, et pour la plus grande part, vivre en songe ses « aven­tures », en réité­rant la condi­tion d’im­puis­sance dont on aurait vou­lu les faire sor­tir, ain­si, à bon compte.

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« Chronique d’un bal masqué » Apocalypse et révolution [1974 (puis dans Invariance, série III, n°1, 1976)]
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trad.  Jacques Camatte
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p. 217

La par­ti­ci­pa­tion mili­tante au réfé­ren­dum trace la ligne de démar­ca­tion à l’in­té­rieur de « l’ex­trême-gauche ». C’est ici le lieu d’un pre­mier règle­ment de compte : tan­dis que Lotta conti­nua, Avanguardia Operaia et autres s’a­lignent sur la « poli­tique » ins­ti­tu­tion­nelle dans la mys­ti­fi­ca­tion de la mys­ti­fi­ca­tion et parlent de « vic­toire pro­lé­ta­rienne » cher­chant ain­si à occu­per le vide his­to­rique déjà occu­pé par le PCI (l’op­po­si­tion fic­tive) les Brigades rouges et autres font irrup­tion sur le mar­ché en tant qu’op­po­si­tion cré­di­trice de la future oppo­si­tion réelle, pour l”« alter­na­tive » dans la ges­tion de l’exis­tant au nom de l’i­déo­lo­gie du contre-pou­voir (pré­li­mi­naire à la « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat »). Les for­ma­tions mili­tantes se dis­tinguent des for­ma­tions « mili­taires » de l’ul­tra-gauche – pre­nant réci­pro­que­ment leurs dis­tances – sur­tout dans leur manière de se défi­nir face à la crise du sys­tème. Les pre­mières essen­tiel­le­ment social-démo­crates jouent le rôle immé­dia­tiste d’ins­tances ratio­na­li­sa­trices, mora­li­sa­trices et déma­go­gi­que­ment popu­listes, nient l’é­vi­dence consi­dé­rée de la crise struc­tu­relle, dénon­çant l’a­po­ca­lypse capi­ta­liste, comme une mise en scène sans vou­loir οu savoir y recon­naître le dégui­se­ment d’une réa­li­té socia­le­ment explo­sive ; les secondes, néo-léni­nistes voient dans la crise la désa­gré­ga­tion du sys­tème capi­ta­liste bour­geois, comme s’il s’a­gis­sait encore et seule­ment de ce der­nier, et en mettent en évi­dence les aspects les plus spec­ta­cu­lai­re­ment scan­da­leux par leurs actions d’ef­fi­ca­ci­té « mana­gé­riale », mais se pla­çant dans l’op­tique des « théo­ries révo­lu­tion­naires » tiers-mon­distes, anti­ci­pant, dans les méthodes et les ana­lyses sur le rôle qu’ils s’at­tri­buent d’héri­tiers du pou­voir, au nom d’une « dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat » paro­diée et de toute façon obli­ga­toire à toutes les idéo­lo­gies de la « tran­si­tion ». Leur retard théo­rique leur per­met de s’en­ti­cher de toute la fas­ci­na­tion roma­nesque éma­nant des idéo­lo­gies du pas­sé, vain­cues par la contre-révo­lu­tion et dépas­sées par le mou­ve­ment réel. Les dis­tances prises par les mili­tants par rap­port aux « mili­taires » tra­duit d’ailleurs, par­ti­cu­liè­re­ment dans leurs « dis­tinc­tions » cir­cons­pectes le secret d’une envie-crainte, haine-amour, qui pré­fi­gure un pos­sible trans­fert de forces, au fur et à mesure que la des­truc­tion pure­ment ver­bale lais­se­ra plus que jamais insa­tis­faites les nos­tal­gies « héroïques » des mili­tants, et que les rêves inter­dits d’une « osten­ta­tion » phal­lique (phal­lo­pho­ries) meur­trière pro­mettent d’é­chan­ger une mor­ti­fi­ca­tion de trap­piste contre un sacri­fice de kamikaze.

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« Chronique d’un bal masqué » Apocalypse et révolution [1974 (puis dans Invariance, série III, n°1, 1976)]
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trad.  Jacques Camatte
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p. 214–215

Le capi­tal par­ve­nu à la domi­na­tion réelle de toute forme de pro­duc­tion et de repro­duc­tion de l’exis­tant résume en lui l’his­toire entière des socié­tés de classe et, débor­dant la sphère spé­ci­fique de l’é­co­no­mie poli­tique, sou­met à sa propre valo­ri­sa­tion deve­nue auto­nome toutes les sphères autre­fois sépa­rées de l’être indi­vi­duel et social deve­nu en tota­li­té le pro­duit de son orga­ni­sa­tion. Le capi­tal aujourd’­hui domi­nant se défi­nit par son carac­tère fic­tif : l’es­sence vir­tuelle et cré­di­trice de toute « pro­prié­té ». « Dans le cré­dit, à la place du métal et du papier c’est l’homme lui-même qui devient l’in­ter­mé­diaire de l’é­change, non certes comme homme mais bien comme exis­tence d’un capi­tal et des inté­rêts… Dans le sys­tème du cré­dit ce n’est pas l’argent qui est abo­li, mais c’est l’homme lui-même qui se trans­forme en argent, en d’autres termes l’argent se per­son­ni­fie dans l’homme » (Marx). Le carac­tère fic­tif se géné­ra­li­sant, l’an­thro­po­mor­phose du capi­tal est un fait accom­pli. Ici, se révèle le mys­té­rieux sor­ti­lège grâce auquel le cré­dit géné­ra­li­sé, par lequel est atteint tout échange (qui est constam­ment échange d’ap­pa­rences dila­toires : du billet de banque à la traite, du contrat de tra­vail au contrat nup­tial, aux rap­ports « humains » et fami­liaux, aux études et aux divers diplômes et car­rières qui leur sont liés, aux pro­messes de toute idéo­lo­gie), imprime à l’i­mage de son vide uni­forme le « cœur de ténèbres » de toute « per­son­na­li­té » et de tout « caractère ».

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« Chronique d’un bal masqué » Apocalypse et révolution [1974 (puis dans Invariance, série III, n°1, 1976)]
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trad.  Jacques Camatte
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p. 207–208

La contra­dic­tion qui affecte beau­coup de ces rackets poli­tiques dérive du fait qu’ils théo­risent en même temps l’autonomie du pro­lé­ta­riat (vu, dans cer­tains cas, comme l’ouvrier col­lec­tif ). Or, récla­mer l’autonomie, c’est-à-dire la sépa­ra­tion vis-à-vis du capi­tal – sinon cela ne veut rien dire – c’est récla­mer une abs­trac­tion, puisque le pro­lé­ta­riat ne peut exis­ter que si le capi­tal est posé en même temps. L’autonomisation ne peut être envi­sa­gée qu’en tant que phase ini­tiale du pro­ces­sus de néga­tion du pro­lé­ta­riat, donc des­truc­tion du capi­tal. Constatant son rôle tou­jours moindre dans le pro­cès de valo­ri­sa­tion, le pro­lé­ta­riat en tire la conclu­sion de l’inutilité de son escla­vage sala­rié et brise les liens qui l’unissent au capi­tal. Il pousse sa propre néga­tion – déjà opé­rante sous le règne du capi­tal, mais sous forme mys­ti­fiée avec la géné­ra­li­sa­tion de la forme sala­riale – dans toute la réa­li­té sociale et sa dis­pa­ri­tion est la dis­pa­ri­tion des classes. La sépa­ra­tion d’avec le capi­tal implique que le pro­lé­ta­riat se consti­tue en par­ti per­son­ni­fiant sa propre néga­tion, car elle implique la for­ma­tion de la Gemeinwesen (com­mu­nau­té) qui domi­ne­ra l’ensemble auto­ma­ti­sé et le fera fonc­tion­ner pour la satis­fac­tion des besoins humains.

La théo­rie du par­ti – théo­rie du pro­lé­ta­riat – ne peut être sai­sie uni­que­ment dans les textes dits poli­tiques de Marx et d’Engels, tel le Manifeste, les réso­lu­tions de l’A.I.T., etc., parce que ces œuvres consi­dèrent le pro­lé­ta­riat sur­tout dans se réa­li­té immé­diate et envi­sagent le par­ti for­mel, à l’époque, pos­sible. Alors, le pro­lé­ta­riat devait encore géné­ra­li­ser son exis­tence, pous­ser au déve­lop­pe­ment du capi­tal et, s’il pre­nait le pou­voir se consti­tuait en classe domi­nante, il avait à réa­li­ser des tâches qui le furent par la suite de la part du capi­tal. Aujourd’hui seul le par­ti his­to­rique est pos­sible. Tout par­ti for­mel n’est qu’une orga­ni­sa­tion rapi­de­ment résor­bée sous forme de racket ; il en est d’ailleurs de même pour tout groupe struc­tu­ré ou non qui pense œuvrer à la refor­ma­tion du par­ti ou à la créa­tion des conseils. Le par­ti his­to­rique ne peut être réa­li­sé que par le mou­ve­ment du pro­lé­ta­riat se consti­tuant en classe. On ne peut com­prendre un tel mou­ve­ment que par l’étude des œuvres de Marx (Le Capital, les Fondements) où celui-ci exa­mine de façon appro­fon­die le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. C’est là qu’est expli­qué inté­gra­le­ment ce qu’est le pro­lé­ta­riat et son deve­nir en liai­son avec celui du capital.

Toute autre concep­tion de la for­ma­tion du par­ti, telle celle fon­dée sur la théo­rie de la conscience venant de l’extérieur repose sur la néga­tion impli­cite de la pro­po­si­tion : le pro­lé­ta­riat sera le réa­li­sa­teur de la théorie.

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« Transition » Apocalypse et révolution [Invariance, série I, n°8, 1969]
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p. 204

Si le capi­tal domine tout au point de pou­voir s’identifier avec l’être social, il semble, sur cette base, dis­pa­raître. Tel est le féti­chisme le plus aveu­glant jamais pro­duit par la valeur d’échange dans l’histoire de sa propre auto­no­mi­sa­tion. Sur cette base en effet peut sur­gir une caté­go­rie « neutre » comme celle de socié­té indus­trielle, et son reje­ton la socié­té de consom­ma­tion. Alors peut dis­pa­raître et dis­pa­raît dans les faits toute dis­tinc­tion pos­sible entre le tra­vail abs­trait qui valo­rise le capi­tal (le pro­lé­ta­riat), ou qui rend pos­sible la vie totale de son être (nou­velles classes moyennes), et l’activité humaine en géné­ral telle qu’elle se dérou­lait aux époques pré-capitalistes.

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« Transition » Apocalypse et révolution [Invariance, série I, n°8, 1969]
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p. 202

Il n’existe pas de com­por­te­ment ou de ligne de conduite qui ne se défi­nissent comme révo­lu­tion­naires en soi. Dès que cette pure sty­li­sa­tion de la conflic­tua­li­té s’é­ta­blit et qu’elle devient donc « réa­li­sa­tion de l’art », tout com­por­te­ment, toute ligne de conduite va s’ar­ran­ger pour pré­sen­ter l’é­vé­ne­ment comme un de ses acci­dents particuliers.

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chap. 8  : « La dia­lec­tique réelle »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 190 § 121

Personne n’a l’exclusivité du mal­heur ; aucun hasard cau­sal n’est à la racine d’une péri­pé­tie sin­gu­lière. C’est au contraire, la pri­va­tion, orga­ni­sée sur une échelle sociale, de toute aven­ture concrète et sub­jec­tive qui déter­mi­né a prio­ri les mal­chances de cha­cun. Les infor­tunes de la pas­sion ne prennent pas leur source ailleurs que dans l’impossibilité uni­ver­sel­le­ment sanc­tion­née, de vivre la qua­li­té de se pas­sion­ner. Le poi­son qui intoxique toute volon­té de s’affirmer, de s’affirmer comme qua­li­té en être vis-à-vis de la quan­ti­té en pro­cès – et qui la fait res­sem­bler à un rêve déme­su­ré, des­ti­né par force à se ren­ver­ser en un cau­che­mar mesu­ré par la quan­ti­té de vivant qui meurt – ce poi­son c’est la volon­té imper­son­nelle du pou­voir qui le dis­tille. Cette volon­té imper­son­nelle véné­neuse est l’ennemi intime de tout vou­loir-être iso­lé ; c’est l’universalité du non-être, qui, dans l’enceinte close du des­tin pri­vé, prend l’apparence d’une par­ti­cu­la­ri­té sin­gu­lière. En iso­lant en cha­cun la qua­li­té qui est latente en tous, la quan­ti­té fait en sorte que cha­cun déses­père de soi.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 7  : « Les infor­tunes de la passion »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 180–181 § 112

Tout rap­port humain est donc une par­tie jouée « pour l’argent » (en vue d’obtenir valeur sym­bo­lique) et, comme toute par­tie, ou bien sur­vient concrè­te­ment dans un tri­pot, un cercle, une secte, une ini­tia­tion, une ambiance de conju­rés, une mafia, une maçon­ne­rie, ou en évoque for­te­ment l’image. La force de la par­tie est dans la règle qui la régit. Pour cette rai­son, sur tout jeu règne, comme étant son sens, la règle qui le régit, et pour cette rai­son tout rap­port humain est non seule­ment une repré­sen­ta­tion, c’est-à-dire une trans­crip­tion de sym­boles, non seule­ment il com­porte un appât sym­bo­lique et une litur­gie sub­sti­tuée aux actes réels, mais il est sur­tout un acte public, duquel les par­ti­ci­pants « en per­sonne » ne sont que les spec­ta­teurs les plus proches.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 6  : « Contra « Christianos » »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 160 § 100

Démasqué comme ges­tion­naire de la mort, le capi­tal répond en se confes­sant ; mais immé­dia­te­ment avare de tout geste et de tout être, il s’affirme comme mort repen­tie, il se désigne comme unique force capable de se dépas­ser ; ini­tié à la dia­lec­tique, il domes­tique le règne de la logique, ne crai­gnant pas de se poser comme ce para­doxe : être le défen­seur d’autant plus réso­lu de la sur­vie qu’il a plus puis­sam­ment pro­duit la des­truc­tion ; être recon­nu le ges­tion­naire le plus accré­di­té du sau­ve­tage qu’il a été l’artisan le plus dénon­cé du désastre.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 6  : « Contra « Christianos » »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 149 § 93

Why was it impor­tant that the modern indi­vi­dual be concep­tua­li­zed in terms of this inter­nal struggle bet­ween passion/sentiments and rea­son ? Timothy Mitchell’s dis­cus­sion of Durkheim in Colonising Egypt offers a sug­ges­tive ans­wer. The very concep­tion of modern indi­vi­dual, Mitchell says in dis­cus­sing Durkheim’s texts, poses a threat to the concep­tion of the social and the gene­ral, for if indi­vi­duals are endo­wed with infi­nite indi­vi­dua­li­ty (which is what the dra­ma of pas­sions is sup­po­sed to reveal—each per­son his or her own nove­list and ana­ly­sand at the same time), what is there to gua­ran­tee the uni­ty of the social ? What would prevent the social realm, made up of such indi­vi­duals (that is, people not sim­ply sub­ject to social prac­tice, as they were sup­po­sed to be in pri­mi­tive socie­ties), from col­lap­sing into the night­mare of ano­mie ? The ans­wer, at the level of the indi­vi­dual, would be : rea­son. Reason, by focu­sing the mind on the gene­ral and the uni­ver­sal, would guide the individual’s pas­sion into its right­ful place in the social realm. This thought, taken by itself, was not neces­sa­ri­ly modern, but its gene­ra­li­za­tion through socie­ty, one could argue, marks the coming of modernity.