Parfois, il croyait avoir des che­veux d’or et une épée à la main. Il s’i­ma­gi­nait qu’il était un che­va­lier du Moyen Âge qui devait cou­rir le monde à l’a­ven­ture. Parfois, au contraire, il était comme un moine, comme dans une cel­lule, assis là à médi­ter sur l’é­nigme du monde. Tout lui était mys­tère, ce qui est clair et évident autant que tout le reste.

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« L’étudiant » Petite prose [1917]
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trad.  Marion Graf
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p. 124

71. Concentre-toi : tu seras la valeur. Après que, durant tout le temps néces­saire à vider les hommes d’eux-mêmes, le règne des choses s’est appro­prié leur essence, main­te­nant que le règne des choses se décom­pose et pour­rit, il ne reste plus qu’à rame­ner ce fumier dans l’enveloppe de la « per­sonne ». On ne deman­de­ra plus à per­sonne de se renier comme per­sonne pour se dépen­ser en tant que quan­ti­té d’énergie : au contraire, on deman­de­ra à cha­cun de se pro­duire éner­gi­que­ment comme quan­ti­té per­son­ni­fiée de valeur. Sobriété dans les choses exté­rieures, richesse dans l’intériorité faite chose. Mansholt signale l’habillement spar­tiate, mais colo­ré, des « jeunes » comme bon exemple d’une autre qua­li­té de la vie. L’apologie de l’esprit néo-chré­tien pré­lude la relance d’un arti­sa­nat de l’âme, mais selon le prin­cipe four­ni par la boîte de mon­tage. Fais de toi ce que tu veux, les mor­ceaux et modèles sont en cata­logue, la gamme des ver­nis a tout pris à la nature. Colore-toi, sois ima­gi­na­tif, pro­duis de l’imagination : il y a faim de sens. Fais ce que tu veux pour­vu que cela passe par la valo­ri­sa­tion socia­li­sée de toi-même. Concentre-toi : l’école obli­ga­toire te par­que­ra le plus long­temps pos­sible, encore plus long­temps si tu es un lea­der ; après, seule la car­rière d’une « per­sonne » t’attend. C’est seule­ment de per­sonnes concen­trées en elles-mêmes que peut être nour­rie la décom­po­si­tion orga­nique de la com­mu­nau­té appe­lée à s’autoréguler. L’arme ultime pour exor­ci­ser l’autogestion géné­ra­li­sée c’est l’égoarchie géné­ra­li­sée. Tous pour l’un qui est en tous, afin que sur­vive encore un peu l’Aucun.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 126–127 § 71

Il ne s’agit pas d’être d’impuissants paci­fistes ou des clowns, fils des fleurs, il s’agit de savoir où com­mence et où se pour­suit le véri­table com­bat. Exactement là où com­mence, et où s’achèvera la pro­duc­tion de soi comme figure, la ges­tion de soi comme enti­té auto­nome de valo­ri­sa­tion inté­rio­ri­sée, la mar­chan­di­sa­tion des rap­ports humains dans la col­lu­sion sanc­tion­née par l’échange inauthentique.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 125 § 69

65. L’anthropomorphose du capi­tal déplace l’axe de la valo­ri­sa­tion de la pro­duc­tion quan­ti­fiée de mar­chan­dises à la pro­duc­tion quan­ti­fiée de valeur-homme. L’équilibre valorisation/dévalorisation, et l’équilibre espèce/ pla­nète, peut être com­pris comme un but que seul peut atteindre un capi­tal-homme qui, tan­dis qu’il a fait de cha­cun l’entrepreneur de sa propre valo­ri­sa­tion, efface fic­ti­ve­ment de son mode d’être la quan­ti­fi­ca­tion exté­rio­ri­sée pour la repro­duire, à un niveau supé­rieur de mys­ti­fi­ca­tion, à l’intérieur de la valo­ri­sa­tion de l’Ego. Ce ne sont pas tant les quan­ti­tés de « biens » de consom­ma­tion et de « sta­tuts-sym­bo­liques » dans les­quels cha­cun a été sol­li­ci­té jusqu’ici à se déva­lo­ri­ser qui doivent comp­ter que, dans une civi­li­sa­tion néo-chré­tienne d’égalitarisme bureau­cra­tique, les quan­ti­tés de soi, réa­li­sées comme valeurs dans la cir­cu­la­tion res­treinte, mais mul­ti­pliées en infi­ni­té d’identiques, des rap­ports d’échange entre « per­son­na­li­tés » entre­pre­neuses. Ainsi, tout comme le capi­tal pro­duc­teur d’objets récla­mait ces « condi­tions et pré­sup­po­si­tions déter­mi­nées pour sa propre valo­ri­sa­tion : 1/ une socié­té dont les membres concur­rents s’affrontaient comme per­sonnes qui ne sont en pré­sence que comme pos­ses­seurs de mar­chan­dises, et seule­ment comme telles entrent en contact réci­proque (chose qui exclut l’esclavage, etc.) et 2/ que le pro­duit social soit pro­duit comme mar­chan­dise (ce qui exclut toutes les formes dans les­quelles, pour les pro­duc­teurs immé­diats, la valeur d’usage est le but prin­ci­pal et où, au maxi­mum, l’excédent du pro­duit se trans­forme en mar­chan­dise, etc.) » 4 , le capi­tal pro­duc­teur d’hommes-valeurs demande, comme condi­tions et pré­sup­po­si­tions déter­mi­nées : 1/ une socié­té dont les membres concur­rents s’affrontent comme per­sonnes qui ne sont en pré­sence que comme pos­ses­seurs de « per­son­na­li­té » et seule­ment comme telles entrent en contact réci­proque (chose qui exclut l’aliénation aux « choses », comme sym­boles de valeur et d’autoréalisation) et 2/ que le pro­duit social soit pro­duit comme valeur de la mar­chan­dise « per­sonne » (ce qui exclut toutes les formes dans les­quelles, pour les pro­duc­teurs immé­diats, la valeur d’échange des « choses » est le but prin­ci­pal et où au maxi­mum, l’excédent du pro­duit se trans­forme en dévalorisation).

66. C’est seule­ment si l’on a bien com­pris com­ment la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises est dans le pro­cès de valo­ri­sa­tion un lieu seule­ment de com­mu­ni­ca­tions grâce auquel A se trans­forme en A’, qu’on peut consi­dé­rer sans scan­dale, du point de vue de la ratio­na­li­té capi­ta­liste, le pro­jet de l’économie auto­cri­tique. Les com­men­ta­teurs pro­gres­sistes du rap­port du MIT et des pro­po­si­tions de Mansholt ont tort quand ils affirment que le capi­tal ne peut sub­sis­ter sans accroître conti­nuel­le­ment la pro­duc­tion de mar­chan­dises, sub­strat de sa valo­ri­sa­tion, s’ils entendent par mar­chan­dises uni­que­ment les « choses ». Peu importe la nature de la mar­chan­dise, si elle est « chose » plu­tôt que « per­sonne ». Pour que le capi­tal puisse conti­nuer à s’accroître en tant que tel, il suf­fit que, au sein de la cir­cu­la­tion, sub­siste un moment où une mar­chan­dise quel­conque assume la tâche de s’échanger contre A pour s’échanger ensuite contre A’. Ceci est, en théo­rie, par­fai­te­ment pos­sible, pour­vu que le capi­tal constant, au lieu d’être inves­ti en majo­ri­té dans les implan­ta­tions aptes à pro­duire exclu­si­ve­ment des objets, le soit dans les implan­ta­tions aptes à pro­duire des « per­sonnes sociales » (ser­vices sociaux et « ser­vices personnels »).

67. Le capi­tal a dès le début trans­for­mé les hommes en mar­chan­dises, en les pro­dui­sant comme forces de tra­vail incor­po­rées aux choses. L’aliénation consis­tait en ceci : être cha­cun un attri­but de la mar­chan­dise, vivre sa propre sub­jec­ti­vi­té niée et se voir agré­gé, comme chose au pro­cès de crois­sance sur soi-même d’une sub­jec­ti­vi­té imper­son­nelle et alié­née, qui s’en appro­prie la force en en reje­tant comme sco­rie inutile la sub­stance humaine. En inver­sant la ten­dance, le capi­tal ne fait que réin­ves­tir dans la sub­jec­ti­vi­té de cha­cun, subor­don­nant la pro­duc­tion de mar­chan­dises-choses à sa propre sur­vie, au lieu de subor­don­ner la vie de cha­cun à la pro­duc­tion des mar­chan­dises. C’est ain­si qu’il peut ten­ter, en gref­fant sur cha­cun un répé­ti­teur de sa propre volon­té, de dépas­ser le point cri­tique où pro­duc­tion de mar­chan­dises-choses et sur­vie deviennent incon­ci­liables, où réduc­tion du tra­vail vivant et incré­ment de popu­la­tion inutile forment un mélange déton­nant, où pol­lu­tion et décrois­sance des res­sources éner­gé­tiques minent la sur­vie de son régime.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 121–123 § 65–67

Plus grise, plus misé­rable, plus répé­ti­tive, plus dégra­dante, plus vide était la vie de cha­cun et plus le film de l’aventure était ruti­lant de sens séques­tré, exclu­sif, subli­mant, débor­dant. Il suf­fit de cir­cons­crire les frag­ments d’une vie quel­conque, dans la mosaïque qui en expurge la tris­tesse d’être authen­ti­que­ment non vécue, pour sai­sir d’un seul coup toutes les qua­li­fi­ca­tions avec l’absence des­quelles elle est consti­tuée. Ceci est la leçon que le capi­tal à visage humain veut apprendre de l’art, pour la trans­fu­ser immé­dia­te­ment dans le corps empri­son­né der­rière ce visage. Que cha­cun soit l’entrepreneur d’une trans­cen­dance géné­ra­li­sée. Que cha­cun sai­sisse son sens valo­ri­sé dans les divi­dendes des Actions Imaginaires. Un petit effort et tu ne seras plus le toi qui se connaît comme pauvre de tout et sou­mis à tout, mais seras le héros des aven­tures du sens cen­tra­li­sé, duquel tes sens sont en per­ma­nence cré­di­teurs. Tu seras l’amant magni­fique d’une amante magni­fique et vice-ver­sa, à condi­tion que tu ne croies plus un mot de ce que tes sens savent. Discrédite tes cau­che­mars d’esclave et tu seras le roi des cau­che­mars, fina­le­ment supé­rieur à tous les autres, enfer­més cha­cun dans leur supé­rio­ri­té. Tu seras le puis­sant pro­duc­teur du film de ta vie, à condi­tion d’oublier que c’est toi qui ne vis pas. Tu seras le spec­ta­teur enthou­siaste de toi-même, il suf­fit que tu ne pré­tendes pas t’élever. Tu seras la banque cen­trale du sens du tout, à condi­tion de ne jamais te regar­der dans le miroir de la véri­té : en toi-même qui te ren­voie l’image d’un men­diant pour un mor­ceau de sens avec lequel sur­vivre. Tu seras tout, à condi­tion de ne pas voir que tu es un sol­dat du Rien.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 5  : « L’art de vivre »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 119–120 § 63

À bas la pro­duc­tion de mar­chan­dises inutiles et trop rapi­de­ment péris­sables, à bas la crois­sance incon­trô­lée de nou­velles entre­prises, à bas la déva­lo­ri­sa­tion accé­lé­rée, à bas l’extraction insen­sée d’énergie natu­relle en voie d’épuisement, à bas l’industrialisation concen­trée en quelques nations, à bas la pro­duc­tion pol­luante, à bas l’exploitation dés­équi­li­brée de la terre ; mais sur­tout il faut expul­ser de la vie de l’homme-capital le tra­vail pro­duc­teur seule­ment de mar­chan­dise. Ceci est la quin­tes­sence des recom­man­da­tions qui concluent le rap­port du MIT, et ceci est le sens expli­cite des sug­ges­tions de Mansholt. Mais si le capi­tal renonce à se sur­pro­duire, s’il décon­sacre l’eucharistie des consom­ma­tions, à quel nou­veau saint va-t-il se vouer ? C’est facile à pré­voir : le règne de l’abondance maté­rielle pour quelques-uns est révo­lu, vive le règne de l’ascèse spi­ri­tuelle pour tous. Qu’on abaisse les heures de tra­vail à la machine de qua­rante à vingt par semaines, qu’on soit davan­tage au ser­vice des « ser­vices per­son­nels » ; qu’on aug­mente le temps libre, que « fleu­rissent » dans ce nou­veau temps libre (de la liber­té d’être inutiles) la culture et la poé­sie, qu’on se socia­lise au plus vite, en fai­sant de la vie une école du devoir per­ma­nent, esthé­tique et phi­lo­so­phique ; qu’apparaisse chez tout homme le poète de sa sur­vie. Le capi­tal à visage humain a besoin d’un peuple plus policé.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Ch »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 111 § 57

Les modes selon les­quels se pro­duisent, dans l’histoire, les com­mu­nau­tés sociales ont fait fonc­tion­ner l’économie poli­tique de la « per­sonne » dans des connexions de subor­di­na­tion pseu­do-natu­relle avec l’économie glo­bale chaque fois en vigueur. Le pou­voir poli­tique, le pou­voir reli­gieux, le pou­voir cultu­rel ont enrô­lé la per­sonne à leur ser­vice pour ce qu’elle était : la repré­sen­tante « offi­cielle » d’une cor­po­réi­té dont la force était néces­saire au pou­voir, mais « natu­rel­le­ment » média­ti­sée par la liber­té d’apparaître sous le masque d’un rôle social. Il suf­fi­sait aux pou­voirs de s’assurer l’intégration à la com­mu­nau­té de l’énergie vitale des corps, et il leur était facile de l’assurer au moyen des rôles pro­duc­tifs que les « per­sonnes » pou­vaient s’imaginer assu­mer ou subir selon que domi­nait en elles-mêmes (au niveau de la hié­rar­chie sociale dans laquelle elles se trou­vaient) et dans la com­mu­nau­té cor­po­rée, l’idéologie des libres chances ou, plus antique et plus humi­liante, la reli­gion du fait impé­né­trable. Dans les divers modes, le méca­nisme d’autorégulation qui gou­ver­nait la com­mu­nau­té comme sys­tème en pro­cès se pla­çait encore à l’extérieur de l’être indi­vi­duel. Le mou­ve­ment de colo­ni­sa­tion de l’existant conser­vait une direc­tion extro­jec­tive, qui allait de l’intérieur vers l’extérieur de la cor­po­réi­té de l’espèce ; la conquête était encore celle de la « nature », et pour la sur­vie de l’espèce contre la « nature ». Ce que l’intériorisation auto­ma­tique de la nature com­por­tait d’aliénation et de réi­fi­ca­tion à l’intérieur de la cor­po­réi­té, se cachait encore dans l’obscurité de l’intériorité non-vio­lée, d’où l’art seule­ment, dans sa clair­voyance aveu­glée, pou­vait tirer le timbre dont vibraient drames et tra­gé­dies. Les artistes étaient les seuls « spé­cia­listes », dis­cré­di­tés par le cou­ron­ne­ment poé­tique, de l’intériorité. En éter­ni­sant l’art, qui était la voix bou­le­ver­sée du corps empri­son­né, ils en fai­saient pas­ser les mes­sages au-des­sus des têtes captives.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Chirurgie esthé­tique »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 106 § 50

Défonçant le mur d’une sub­jec­ti­vi­té déjà empri­son­née par l’histoire, l’économie poli­tique déborde à l’intérieur de chaque être ; rapi­de­ment elle comble tout vide, en le cachant tout sim­ple­ment. Au moment où l’identique se repro­duit de façon homo­gène, il perd les traits de la pri­son qu’il a tou­jours été, et prends les traits de l’entreprise capi­ta­liste. Chaque entre­prise pro­duc­tive est un hôtel des mon­naies depuis que l’argent s’est trans­sub­stan­tia­li­sé en cré­dit, et le capi­tal fic­tif valo­ri­sé grâce au « bon » renom de l’entreprise. Chaque entre­prise frappe sa mon­naie inexis­tante ; on lit par trans­pa­rence, au-delà de la façade, l’addition tru­quée de son châ­teau d’escompte. De la même façon en cha­cun le capi­tal crée un entre­pre­neur de lui-même : en fon­dant toute « per­son­na­li­té » à l’image d’une entre­prise, la lan­çant dans la cir­cu­la­tion apo­plec­tique du cré­dit, là où il n’y a pour cir­cu­ler que la géné­ra­li­té du non avoir. Le capi­tal qui se fait homme fait de chaque homme le capi­tal, de toute vie l’entreprise de la valeur, de chaque « per­sonne » une firme débi­trice en per­ma­nence de son sens, cré­di­trice en per­ma­nence du non-sens généralisé.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 4  : « Chirurgie esthé­tique »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 102 § 47

La quan­ti­té est le règne exclu­sif de la valo­ri­sa­tion qui consiste en ceci : la pro­duc­tion de qua­li­tés appa­rentes au som­met des­quelles gît tou­jours une quan­ti­té de tra­vail don­née. Depuis que le capi­tal se limi­tait à van­ter la qua­li­té de ses mar­chan­dises, il est pas­sé tout le temps néces­saire pour empri­son­ner tota­le­ment chaque forme de vie dans la forme mar­chan­dise, de telle sorte qu’aujourd’hui on peut dis­cu­ter de la « qua­li­té de la vie » après que der­rière toute « vie » pro­duite gise une quan­ti­té de tra­vail don­née, de vie déva­lo­ri­sée. Ceci est la nou­velle conquête du capi­tal anthro­po­morphe : avoir colo­ni­sé pour la valeur chaque trait de la vie en socié­té, s’être lui-même recom­po­sé au-delà du seuil d’explosion de ses vices orga­niques dans la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal-vie, avoir réa­li­sé sa trans­crois­sance du règne de l’intoxication des mar­chan­dises-rebuts de l’extériorité au règne sur­vi­vant de l’intériorité d’autant plus dégra­dée qu’elle a été déter­rée et mise au rang de nou­velle aire du mar­ché. Une archéo­lo­gie macabre est sol­li­ci­tée pour res­sus­ci­ter, dans les morts-vivants, l’âme phé­ni­cienne des com­merces aven­tu­reux, mais sous les constel­la­tions du déluge les âmes mortes ne peuvent tra­fi­quer que de reliques : la mort des dési­rs est l’équivalent géné­ral qui informe de sa valeur toutes les mon­naies de la « per­son­na­li­té » dépres­sive. Laissons les morts enter­rer leur « vie ».

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 1  : « Saut périlleux »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 68 § 17

Dans la phase de tran­si­tion de la domi­na­tion for­melle à la domi­na­tion réelle du capi­tal, on dis­tin­gue­ra deux séries de média­tions, entre­croi­sées mais dis­tinctes. Dans le pre­mier ordre, exclu­si­ve­ment éco­no­mi­co-poli­tique, du capi­tal (domi­na­tion for­melle), il ne pou­vait être ques­tion de contre-révo­lu­tion : le pro­lé­ta­riat, en tant que classe, incu­bait la crois­sance d’un élan direc­te­ment diri­gé vers la néga­tion des condi­tions maté­rielles de son exis­tence, donc immé­dia­te­ment révo­lu­tion­naire. Le pro­lé­ta­riat comme masse, et une élite d’intellectuels déser­teurs de la bour­geoise domi­nante (mais non, comme on le ver­ra, de sa culture illu­mi­niste) concour­raient à faire mûrir une conscience de classe des­ti­née à expri­mer dans l’insurrection armée la pro­tes­ta­tion contre l’exploitation fron­tale de la force de tra­vail, pro­duite et trai­tée comme mar­chan­dise, et la pro­tes­ta­tion du pro­lé­ta­riat contre son exclu­sion fron­tale de la jouis­sance des richesses dont il était le pro­duc­teur conscient. C’est dans cette phase que le pro­lé­ta­riat vit l’extranéisation for­cée à l’égard d’un monde de « valeurs » trans­mises par la révo­lu­tion bour­geoise (richesse comme liber­té par rap­port au besoin, éga­li­té comme par­tage de l’opulence, fra­ter­ni­té comme éman­ci­pa­tion de la misère géné­ra­trice de haine) qui lui appa­raissent réa­li­sées par la seule classe diri­geante, c’est-à-dire objets de jouis­sance pour elle au prix into­lé­rable de son propre tra­vail. Le sujet de la valo­ri­sa­tion, le pro­lé­ta­riat, se repré­sente à lui-même comme exclu de la jouis­sance des valeurs : sans les cri­ti­quer, il les reven­dique, se pro­po­sant lui-même comme étant la force his­to­rique des­ti­née à en recueillir l’héritage, en l’universalisant. C’est aus­si dans cette phase que la poli­tique a déjà alté­ré la vision de la dia­lec­tique radi­cale, en lui cachant la véri­té mil­lé­naire de l’identité entre culture et modes d’oppression, en lui niant le droit de voir, de recon­naître, dans le pro­ces­sus de valo­ri­sa­tion de la culture, non pas le « patri­moine » du genre humain, mais le plus antique, le plus ances­tral mode « géné­tique » de pro­duc­tion de la com­mu­nau­té humaine comme machine sociale où la vie orga­nique est asser­vie à la conser­va­tion et au déve­lop­pe­ment de la valeur inor­ga­nique ; où l’inorganique est le métal dans le timbre duquel vibre la voix du pou­voir ; où la vie est asser­vie au labeur « ration­nel » de se poser soi-même comme éner­gie. La tâche his­to­rique de la dia­lec­tique radi­cale, celle de libé­rer l’espèce du tra­vail, ne pour­ra être réa­li­sée que le jour où devien­dra clair à l’esprit de tous ce qui, depuis tou­jours, est déjà dans la cor­po­réi­té orga­nique, niée, de tous : la des­truc­tion néces­saire de la domi­na­tion de l’idéologie, la libé­ra­tion néces­saire à l’égard du pre­mier et du moins natu­rel des tra­vaux : le sacri­fice de la libre expres­si­vi­té orga­nique à la langue du devoir-être, à la cap­ture de la « rai­son » natu­relle mise au ser­vice de la « ratio » alié­née, à la vente du sens vivant au pro­fit de l’éternisation du sens mort.

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Apocalypse et révolution [Invariance, année IX, série III, n°2 et 3, 1976–1977]
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chap. 1  : « Saut périlleux »
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trad.  Lucien Laugier
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p. 61 § 10