« Tous les ani­maux, sui­vant l’o­pi­nion la
plus vrai­sem­blable et la plus reçue,
naissent dans les œufs,
et ils y demeurent enfer­més, en abrégé
jus­qu’à ce que la semence mâle ait pénétré
leur enve­loppe, et les ait étendus
suffisamment
pour les faire éclore ; alors il entre
dans leurs vais­seaux des sucs,
qui étant pous­sés par les esprits,
circulent,
par toute l’ha­bi­tude de ces petits corps,
les nour­rissent et les dilatent peu à peu ;
c’est ce qui fait leur accroissement.
Cette cir­cu­la­tion réité­rée par un grand nombre de
fois, rend ces sucs nour­ri­ciers tellement
raré­fiés et atténués,
qu’elle leur fait acquérir
une cou­leur rouge,
et les conver­tit en ce que l’on appelle le sang. »

LEMERY, de l’Académie Royale des Sciences, Docteur en médecine.
Dictionnaire uni­ver­sel des drogues Simples.
M.DCC.LX.

, , , ,
p. 192–193
, « roman »

Décrivant un de ces recueils de ques­tions dis­pu­tées à l’u­ni­ver­si­té de Paris à la fin du XIIIe siècle, B. Hauréau esti­mait (en 1896) qu’il ne pou­vait « énon­cer » le titre de cer­taines « même en latin » – P. Duhem ajou­tant : « Encore le titre de la ques­tion, bien sou­vent, donne-t-il à peine un avant-goût de la gros­sière obs­cé­ni­té avec laquelle elle est dis­cu­tée » (Le Système du monde [1re éd., 1913], Paris, Hermann, 1973, t. VI, p. 540). Il ne faut cepen­dant pas tout confondre. La ques­tion sur les limites de l’om­ni­science divine (Dieu pour­rait-il savoir plus de choses qu’il n’en sait ?) est une ques­tion de théo­lo­gie spé­cu­la­tive, issue des Sentences de Pierre Lombard, qui appelle un cer­tain nombre de déci­sions phi­lo­so­phiques sur l’in­fi­ni, la dif­fé­rence entre savoir et connaître, le sta­tut épis­té­mo­lo­gique de la pres­cience – toutes ques­tions aux­quelles les réponses d’un Ockham (Ordinatio, dis­tinc­tion 39) confèrent, à elles seules, une légi­ti­mi­té concep­tuelle. Ce que Duhem appelle une « phi­lo­so­phie de pour­ceaux » couvre, en revanche, un autre type de ques­tions : les ques­tions quo­dli­bé­tales consa­crées à des sujets « médi­caux » (géné­ra­le­ment tirés des écrits d’Aristote Sur les ani­maux) – autre domaine, autre légi­ti­mi­té. C’est le cas du ms. Paris, Nat. lat. 16089, dont parle Hauréau, ou du ms. Todi, Biblioteca com­mu­nale 54 : mal­gré la licence accor­dée au quo­dli­bet (ce qu’on appel­le­rait aujourd’­hui le « n’im­porte quoi »), ces ques­tions ont leur logique. Le ms. de Todi, f° 57va‑b, par exemple, contient deux séries de pro­blèmes : la pre­mière (A) com­man­dée par com­ment et d’où viennent les che­veux ?, la seconde (B) par pour­quoi les femmes n’ont-elles pas de barbe ? Cette logique du poil (où s’o­ri­gine peut-être l’ex­pres­sion « cou­per les che­veux en quatre ») est une logique du vivant qui suit un strict pro­gramme natu­ra­liste et aris­to­té­li­cien : (A) pour­quoi les che­veux sont-ils ronds ? Pourquoi les poils ne cessent-ils jamais de pous­ser ? pour­quoi poussent-ils droit ? Pourquoi ont-ils diverses cou­leurs ? Pourquoi devient-on chauve et pour­quoi davan­tage sur la par­tie anté­rieure du crâne ? Pourquoi les che­veux de cer­tains blan­chissent-ils avec l’âge ? Pourquoi cer­tains ont-ils les tempes gri­son­nantes dès l’a­do­les­cence ? Que signi­fie la quan­ti­té des poils for­mant les sour­cils ? et leur qua­li­té ? (B) Pourquoi les femmes ont-elles plus d’ap­pé­tit sexuel après une mater­ni­té qu’a­vant ? Pourquoi ont-elles des règles et pas les hommes ? Avec quoi nour­rissent-elles les enfants qu’elles portent dans l’u­té­rus ? Quels sont les moyens anti­con­cep­tion­nels ? sont-ils nom­breux ? Pourquoi un homme qui couche avec un lépreux attrape-t-il la lèpre mais pas une femme ? Pourquoi un enfant né au hui­tième mois ne peut-il vivre alors qu’un enfant né au sep­tième ou au neu­vième le peut ? Par quel ori­fice sortent les mens­trues ?… Le même inté­rêt pour les capa­ci­tés sexuelles des mères de famille, voire un inté­rêt pour la sexua­li­té tout court, se retrouve dans le ms. 16089 de Paris : Tous les spermes sont-ils blancs ? Une putain peut-elle deve­nir mère ? Les hommes roux sont-ils fidèles ? Les che­veux blancs sont-ils un signe de luxure ? Peut-on émettre du sperme en dor­mant ? Est-il oppor­tun qu’un idiot prenne femme ? Un homme au sexe bifide peut-il engen­drer ? Une femme enceinte prend-elle plus de plai­sir en fai­sant l’a­mour ? La pudeur est-elle indis­pen­sable à la repro­duc­tion ?… Vient enfin la vraie ques­tion, qui n’eût pas dépa­ré Le Nom de la rose et qui donne son plein éclai­rage à ce filet de curio­si­té : les sages doivent-ils rire davan­tage que les idiots ?

La situa­tion hégé­mo­nique des arma­teurs de Phocée les pous­sa à la déme­sure, tant qu’ils évo­luaient du médiocre com­merce inté­rieur vers l’ac­qui­si­tion de mar­chan­dises venues d’u­ni­vers nou­veaux, leur per­son­na­li­té s’é­tait modi­fiée, ils avaient entre leurs mains la chose la plus pré­cieuse, jadis mono­pole des rois, le métal, et celui qui le gérait avait les moyens de domi­ner l’État. Mais plus leurs sources s’a­vé­raient inépui­sables, plus il s’at­ta­chaient à sou­li­gner la grâce que leur réser­vaient les dieux. Eux qui ne fai­saient aucun cadeau se van­taient des dons que leur avaient faits les dieux. D’avoir pour guides les divi­ni­tés les encou­ra­gea peut-être au début, mais plus les richesses se concré­ti­saient, deve­naient chif­frables, plus ils sur­ent appré­cier maté­riel­le­ment les forces liées au pou­voir, le sublime fut subor­don­né à leur sens pra­tique, pour finir ils s’as­so­cièrent aux divi­ni­tés uni­que­ment sur les pièces de mon­naie sur les­quelles ils firent gra­ver leur por­trait. C’était l’a­bou­tis­se­ment par­fait de la para­bole sur la trans­mis­sion de la toute-puis­sance, celui qui pos­sé­dait les mon­naies était éga­le­ment le repré­sen­tant de la volon­té divine. On pou­vait désor­mais déter­mi­ner avec pré­ci­sion le niveau des faveurs accor­dées, la notion de divi­ni­té se conver­tis­sait en or, en argent, se pesait, ras­sem­blée dans des bourses, des sacs, des coffres-forts. Sachant que les biens ne reve­naient pas aux démons mais à ceux qui s’en étaient empa­rés par la force, en répan­dant la ter­reur, et sachant aus­si que la magie appar­te­nait encore au royaume des esprits, ils asso­cièrent le concret aux mys­tères de l’in­son­dable. Si bien qu’à la nais­sance de l’é­co­no­mie moné­taire res­tèrent liées la croyance au sacré, la véné­ra­tion des dona­teurs invi­sibles – détour­nant ain­si l’at­ten­tion du prin­cipe de l’ex­ploi­ta­tion et de l’op­pres­sion. Le capi­ta­lisme vint des temples, consa­cré par les for­mules magiques et les flammes des sacri­fices. Les plus célèbres repré­sen­ta­tions des créa­tures de l’Olympe ne furent réa­li­sées qu’a­près la créa­tion des banques, le début des spé­cu­la­tions mon­diales : jus­qu’à nos jours ce furent Athéna et Zeus qui pré­si­dèrent les conseils d’administration.

Den Reedern aus Phokaia wurde die gewon­nene Vormachtstellung bald zur Hybris, der Durchbruch vom klein­li­chen Binnenhandel zur Warengewinnung aus neuen Welten hatte ihre Persönlichkeit verän­dert, das Wertvollste, vor­mals Monopol der Könige, hat­ten sie in ihre Hände gebracht, das Metall, und wer dieses ver­wal­tete, war imstande, den Staat zu beherr­schen. Je uner­schöp­fli­cher aber ihre Quellen sich zeig­ten, des­to mehr waren sie drauf bedacht, ihre Begnadung durch die Götter zu unters­trei­chen. Sie, die nichts ver­schenk­ten, brüs­te­ten sich damit, von den Göttern bes­chenkt wor­den zu sein. Vielleicht ermu­tigte es sie anfangs tatsä­chlich, daß die Himmlischen sie führ­ten, doch je greif­ba­rer, erre­chen­ba­rer die Reichtümer wur­den, des­to sachli­cher wuß­ten sie auch die len­ken­den Kräfte zu bewer­ten, das Sublime wurde ihrem prak­ti­schen Sinn unter­wor­fen, schließ­lich ver­ban­den sie sich den Gottheiten nur noch in den Münzen, in die sie deren Angesicht präg­ten. Hier war auf vol­len­dete Weise ein Gleichnis voll­zo­gen wor­den von der Übertragung der Allmacht, wer die Münzen besaß, war auch Träger des göt­tli­chen Willens. Genau ließen die Grade der Bevorteilung sich nun bes­tim­men, der Götterbegriff wurde nutz­bar in Gold, in Silber, wurde aus­ge­wo­gen, gesam­melt in Beuteln, Säcken, Tresoren. Wissend, daß nicht Dämonen die Güter zus­tan­den, son­dern ihnen, die sie an sich ris­sen mit Gewalt, mit der Verbreitung von Schrecken, und wis­send auch von der Magie, die dem Reich der Geister noch angehörte, verein­ten sie das Faßbare mit dem Unergründlichen. So blieb mit der ents­te­hen­den Geldwirtschaft, als Ablenkung vom Prinzip der Ausbeutung und Unterdrückung, der Glaube ans Heilige, die Verehrung unsicht­ba­rer Spender verknüpft. Der Kapitalismus kam aus den Tempeln, geweiht von Zaubersprüchen und Opferfeuern. Die berühm­tes­ten Abbilder olym­pi­scher Wesen ents­tan­den erst nach der Gründung der Banken, dem Beginn der wei­träu­mi­gen Spekulationen, bis in die Gegenwart prä­si­dier­ten Athena und Zeus in den Aufsichtsräten.
,
L’Esthétique de la résistance [Die Ästhetik des Widerstands (1971–1981)]
,
trad.  Eliane Kaufholz-Messmer
, ,
p. 311–312

rol­ling in off the sea
for the first time
no kind of emotion
wai­ting around
des­pite tin­ted eyeglasses
his mus­cu­lar hindquarters
didn’t fit
the lea­ther seat
kee­ping him glowing
to heat the room
would acce­le­rate decay
wor­ship­ping the wrong god
when they started
dying wasn’t so much

,
« Eternal Sections » Collected Poems [1993]
, , ,
p. 412

after a lit­tle combing
and the max ration
there were no abstentions
from dark­ness to darkness
against the rec­tan­gu­lar opening
in the deser­ted street a
slip of paper
grip­ped my hand
but the wide swathe around it
could only come from a wet brain
pun­ched into the snow
as conscious­ness came back
there was a couch
a sub­sti­tute body of mine

,
« Eternal Sections » Collected Poems [1993]
, , ,
p. 410

Des pan­ta­lons de yoga en plas­tique recy­clé, Tik Tok, et le com­plexe mili­ta­ro-indus­triel ; on en était là, c’est-à-dire nulle part, même pas en nous-mêmes. On s’était mépris quant au com­men­ce­ment du monde. L’Éden n’était pas sur terre mais dans les plaines célestes, et bien qu’effectivement tenté⋅e⋅s par le fruit défen­du, Adam et Ève s’étaient aus­si mépris sur la nature du fruit. La pomme ne confé­rait pas la sagesse. C’était le seul fruit du para­dis qui, une fois dégus­té, ne se dis­sol­vait pas. Pourtant, chez ce pre­mier couple humain, la faim et les intes­tins étaient illi­cites dans un para­dis dépour­vu de toi­lettes. Un ange leur dési­gna ce qu’il pré­ten­dait être les latrines de l’univers et leur pro­mit, une fois la pomme ingé­rée, de les y emme­ner. Adam et Ève man­gèrent, puis che­vau­chèrent les ailes de l’ange jusqu’aux chiottes pro­mises. Plus tard, alors que nos deux ancêtres fai­saient leurs besoins, l’ange s’envola, les aban­don­nant à leur sort loin du para­dis. Les toi­lettes, c’était la terre. Et c’est de ce pre­mier couple – les excré­men­ta­listes – que, sans excep­tion, nous descendons.

Une fois le fruit défen­du absor­bé, tout ce que les pre­miers humains seraient ame­nés à consom­mer se trans­for­me­rait en merde : les entrailles tendres des mol­lusques, la chair san­glante du san­glier, les céréales réduites en bouillie, le lait des ongu­lés, les baies de ron­ciers. Les pre­miers enfants, Caïn et Abel, furent à leur nais­sance plon­gés dans un liquide tein­té de leurs propres déjec­tions. Ces déjec­tions, appe­lées meco­nium, se for­maient dans chaque fœtus humain à par­tir de la dou­zième semaine de ges­ta­tion, au moment où le lit des ongles se couvre d’ongles et où émergent les organes sexuels. Le trium­vi­rat de la folie humaine – chier, bai­ser, se battre – par­ve­nait ain­si à son stade embryon­naire dans chaque fœtus au même ins­tant, et c’est tou­jours le cas aujourd’hui. Pleins de merde, en ingé­rant par­fois avant même de prendre leur pre­mier souffle, tous les reje­tons de cette pre­mière paire naquirent, eux aus­si, mêlés aux déjec­tions de leur mère – la vie humaine émer­geant tou­jours du même endroit que la merde.

Sans sur­prise, enco­mium – terme ancien dési­gnant un dis­cours flat­teur – est une ana­gramme de meco­nium – le tas de merde dont nous sommes chargé⋅e⋅s à la nais­sance. Les plus illustres de notre espèce furent excré­men­ta­listes. Lao Tseu, Socrate, Gertrude Stein ; com­mis aux étrons ! Les saints et les saintes sans nom, et les rebelles ? Des com­plices et aco­lytes de la merde ! Les plus nobles d’entre ne furent jamais que des tas de merde, naquirent par­mi la merde, et chient la plu­part des jours de leur vie. Les misé­rables et les médiocres éga­le­ment. Il y en a peu dans l’histoire qui jamais ne chièrent, sub­sis­tant tem­po­rai­re­ment, comme les Anciens Israélites, sur ce pain des anges qu’on appelle la « manne » ; consom­mant uni­que­ment de l’opium ; ou refu­sant tout sim­ple­ment, par las­si­tude devant ce monde de merde, de s’alimenter. Il n’y a guère que les héré­tiques pour croire que Jésus lui-même – avant ou après la résur­rec­tion – fut capable de sau­ver l’humanité sans s’accroupir une seule fois. Il n’est pas jusqu’à la Sainte-Cène qui, pro­ba­ble­ment, ne voya­gea par quelque intes­tin. Qui croit Dieu et la merde incom­pa­tibles n’a qu’une maigre com­pré­hen­sion des deux.

Truelles, trous, hygiène des mains : le trai­te­ment de nos déjec­tions a ses tech­no­lo­gies. Certains de nos décrets les ont prises pour objet. Merdes de la haute, merdes de la basse socié­té ; toutes se confondent dans les cani­veaux et les sta­tions d’épuration, les décharges et les tas d’ordures, les cours d’eau prin­ci­paux comme secon­daires. Nous avons construit des bains-douches pour nous net­toyer, dont l’eau était par­fois chauf­fée avec des pages arra­chées aux livres de nos grandes biblio­thèques. Il y a eu les bidets, les toi­lettes exté­rieures, les toi­lettes sèches, les toi­lettes à chasse d’eau, les WC, les uri­noirs et les trous creu­sés à la bêche. Je ne sais pas de livre, quels que soient les ful­gu­rants éclai­rages qu’il ren­ferme, qui soit à l’abri d’un des­tin de papier toilette.

Une fois chez nous dans notre mai­son ter­rienne – ce trône ter­restre, les toi­lettes du méga­cosme – ce n’est pas seule­ment la nour­ri­ture que notre espèce man­geait qui se trans­for­mait en déchets : tout ce que nous tou­chions sem­blait faire de même. Nous naquîmes si vul­né­rables, si capables et dignes d’adoration, et nous le res­tâmes si sou­vent tout au long de notre vie, que nous com­pen­sâmes notre fai­blesse consti­tu­tive en acqué­rant pour nous et pour qui nous aimions les sub­stances de la terre, non seule­ment à sa sur­face, mais au plus pro­fond de ses ravines. Nos indus­tries ont digé­ré toute la terre comme nous avons digé­ré notre nour­ri­ture. Nous avons extrait, foré, récol­té, abat­tu et confec­tion­né, jusqu’à pou­voir rebou­cher com­plè­te­ment, avec les déchets pro­duits par le pro­duit de nos trous, les trous que nous avions creu­sés. Aujourd’hui encore, ce pro­jet – qui consiste à ne rien lais­ser pas­ser sans être tou­ché par les mains humaines, sans être vu par les yeux humains, ou sans être dévo­ré et digé­ré par la cupi­di­té gar­gan­tuesque du pre­mier couple déchu débar­qué dans ses toi­lettes ter­restres – se poursuit.

Les reje­tons mau­dits des pre­miers excré­men­ta­listes ont tou­jours dési­ré, comme un papillon de nuit désire une étoile, sou­mettre la terre à la manu­fac­ture. Dans les mains de notre espèce, la neige devient bon­homme de neige. Les fleurs deviennent cou­ronnes. Le mou­ton devient peau de mou­ton. Les filons d’or de la pla­nète finissent en chaîne autour du cou d’un riche. Et puis, l’un d’entre nous a signé un uri­noir – l’apogée de nos arts. Nous avons plus sou­vent don­né les formes du déchet à notre art que nous ne lui avons don­né les formes de la vie, qui ne sem­blait elle-même, pour l’essentiel, qu’un déchet en attente. Avant la concep­tion, c’était l’heure de la pré-chiure, et après la mort, le post-cré­pus­cule de l’ordure.

À mesure que notre espèce pro­gres­sait en nombre et en sophis­ti­ca­tion, nos déchets devinrent plus nocifs que des excré­ments, et plus durables – barres de com­bus­tible usa­gé, pou­belles à couches-culottes, émis­sions de car­bone, gly­pho­sates, nano-par­ti­cules de plas­tique. Nous avons créé des ruines et édi­fié sur ces ruines des ruines à venir, et sur celles-ci encore d’autres ruines à venir. Les oiseaux chan­teurs vinrent s’écraser contre les fenêtres de nos tours. Les biches s’explosèrent le cou contre le capot de nos voi­tures. Et les autres ani­maux s’étranglèrent avec nos lan­guettes d’aluminium, s’étouffèrent dans nos embal­lages en plas­tique, se retrou­vant sans res­sources et sans repères tan­dis que leurs habi­tats se chan­geaient en mines et par­kings à ciel ouvert. Il n’était de cruau­té qu’on ne sache façon­ner dans le maté­riel ter­restre:– notre merde était mor­telle et complexe.

Le phi­lo­sophe antique Héraclite, qui savait qu’il ne pou­vait pas se bai­gner deux fois dans le même fleuve, est mort à la manière de celui qui avait man­gé le vrai fruit de la sagesse, par la faute duquel nous chu­tâmes dans cette fosse d’aisance qu’est la terre :

« …il était allé se cou­cher au soleil et avait ordon­né à des enfants de le cou­vrir de fiente de bœuf ; le len­de­main on le trou­va mort dans cette posi­tion et on l’enterra sur la place publique. Néanthe de Cyzique rap­porte qu’il ne put se débar­ras­ser du fumier et que, ren­du mécon­nais­sable par les ordures qui le cou­vraient, il fut dévo­ré par des chiens. »

« Ô plante sacrée, sage et qui pro­digue la sagesse », mur­mu­ra le pre­mier ten­ta­teur devant l’Ève de Milton, et notre propre Ève – n’ayant besoin d’aucun ser­pent – a pro­ba­ble­ment mur­mu­ré la même chose à l’arbre de la cor­po­réi­té. Les vers à soie font de la soie avec de la salive ; c’est de la même manière, décla­ra Karl Marx, que Milton a fait le Paradis per­du. Chaque épo­pée de la chute – aus­si étrange et éblouis­sante soit-elle – témoigne de l’excrétion sans fin de notre espèce, car ce n’est pas seule­ment de la merde que nous avons appris à excré­ter en man­geant notre fruit défen­du, ce sont tous nos ori­fices – pores, narines, yeux, organes géni­taux – qui sont deve­nus des réser­voirs de déchets, cha­cun ayant une vis­co­si­té et une fina­li­té distinctes.

Ayant été condamné⋅e⋅s à vivre dans les toi­lettes du cos­mos, « merde » ou ses variantes est un mot qui tombe faci­le­ment de nos bouches. Lorsqu’on nous attrape en fla­grant délit, lorsque nous nous cas­sons une che­ville, lorsque nous déclen­chons une mine, ou lorsque nous plan­tons la camion­nette, nous lâchons un « merde ! » et sa myriade de syno­nymes mul­ti­lingues. Il est pos­sible que « merde » soit l’une des der­nières paroles les plus popu­laires par­mi notre espèce, se dis­pu­tant la pre­mière place avec « dieu ».

Comme nous nais­sons, nous mou­rons, et bien que le sort de nos âmes demeure incer­tain, nos cadavres finissent par deve­nir – comme le Paradis per­du lui-même, et aus­si le Paradis retrou­vé – une excré­tion véreuse de plus. Et lorsque nous avons trop de quoi que ce soit – trop de pro­blèmes, trop de cou­vercles en plas­tique, trop de cha­grins, trop de longues heures au comp­teur et de jour­nées dif­fi­ciles au calen­drier – nous contem­plons ce trop, vexé⋅e⋅s et fourbu⋅e⋅s, et nous nous disons à nous-mêmes ou à qui nous entend : J’en peux plus de toute cette merde !

Ainsi, décla­rer qu’une année entière fut de la merde – comme beau­coup d’entre nous l’ont fait en 2020 – s’apparente à un acte de luci­di­té, car décla­rer une année « année de merde », c’est pour les humains la décla­rer, avec une can­deur pure, consé­quence logique de nous-mêmes.

,
« Les excré­men­ta­listes »
,
trad.  col­lec­tive
,

Consider the cate­go­ry of desire that is the desire to make a sto­ny expres­sion break. Think of those humans who are attrac­tive for the pri­ma­ry rea­son of how the pre­sen­ta­tion of their face and body is impe­ne­trable or broo­ding or fierce or impas­sive with broo­ding fier­ce­ness. This cate­go­ry of desire is simple, slight­ly mecha­nis­tic : to pene­trate the broo­ding, fierce, impas­sive, impe­ne­trable presentation.

There are seve­ral ways to make a sto­ny expres­sion break. These include to enrage, to sur­prise, to humi­liate, to sad­den, and to give plea­sure. The experts at impas­sive expres­sion, howe­ver, are not so vul­ne­rable to sad­ness, rage, or humi­lia­tion : it is pre­ci­se­ly these expres­sions that they have prac­ti­ced steel looks against over many years, tes­ting their own faces always against their own afflic­tions. For eve­ry afflic­tion they endure they might think « And how may I use this afflic­tion to shar­pen my appea­rance of impas­si­vi­ty ? » For what, they conclude, is a humi­lia­tion if the humi­lia­tor does not suc­ceed in cas­ting down the eyes down­ward ? And what is sad­ness with no tears ? Or rage with no fla­shing eyes ? Those humans who are attrac­tive for the pri­ma­ry rea­son of the impe­ne­trable pre­sen­ta­tion of their face are attrac­tive for the rigor with which they self-culti­vate their impe­ne­tra­bi­li­ty. The experts at facial impas­si­vi­ty are the hard scien­tists of themselves.

Surprise, while effec­tive at making the unbro­ken expres­sion break, is dif­fi­cult to achieve in this popu­la­tion. It takes prac­ti­ced unpre­dic­ta­bi­li­ty to sur­prise the expert of the unre­len­tin­gly unmo­ved face. The sur­pri­sed look, howe­ver, is a moment of intense satis­fac­tion for those who have the occa­sion to wit­ness it. In a sto­ny face sur­prise is some­thing like a rock slide––or if an excep­tio­nal example, as if a cliff face falls––and revea­led by this fall is an enti­re­ly new land­scape of uni­ma­gi­nable charm and elas­ti­ci­ty, one that prac­ti­cal­ly bounds with itself : mea­dows, flo­wers, small ani­mals, clear lakes ruf­fled by soft breezes.

Of all the rea­sons to test against a hard face, to watch it express its own plea­sure is the most com­pel­ling. Emily Dickinson des­cri­bed it : « It is a Vesuvian face. Had let its plea­sure through. » It is no mis­take that Dickinson ima­gi­ned the « plea­sure through » to be of the kind that could evis­ce­rate cities. This expres­sion of plea­sure, when let through this kind of face, has no small effect : it is exact­ly, too, like Dickinson sug­gests in the same poem, the firing of a gun : wha­te­ver is a not-nothing is the not-nothing of this event, which is real­ly unde­nia­bly some­thing, like any form of explo­sion. To achieve a look of plea­sure in a face which has prac­ti­ced itself against expres­sing open delight is always an his­to­ric accom­plish­ment in the his­to­ry of desires and faces.

This desire––to delight the unde­ligh­ted face––can com­pel an ambi­tious per­son to attempt to cause ano­ther plea­sure for years. « Might I break open their face with plea­sure ? » the ambi­tious appre­cia­tor of undoing impas­sive face asks, and fai­ling, tries again, and fai­ling, tries again, employing eve­ry wea­pon in the arse­nal of inter­per­so­nal plea­sures, until one day, if they are lucky, the plea­sure in the unplea­sed face is revealed.

When the plea­sure arrives (as if a gun shot, vol­ca­no, dyna­mi­ted urban struc­ture, star which has implo­ded) it is unsur­pri­sing if an entire city must be devas­ta­ted into a monu­ment of that very moment, all things fro­zen under ash, lovers cur­led toge­ther, infants in mothers’ arms, bathers eter­nal­ly in baths––all neces­sa­ri­ly sacri­fi­ced to memo­ria­lize a moment when she or he or they who often appears beyond plea­sure dis­plays, in his or her or their face, a look of it.

to effect a num­ber of rapid changes on an alrea­dy rapid­ly chan­ging face

The impas­sive face has its rival : the face that can never hold still. The face is kine­tic, elas­tic, mor­pho­lo­gi­cal­ly indis­tinct, bloo­ming like frac­tals, the curse of digi­tal pho­to­gra­phers and bio-infor­ma­tio­nists who must try to fix, in data, what is in its very form unfixable. This face pro­vides an onrush of infor­ma­tion which comes so qui­ck­ly it almost evades pro­ces­sing : this face is pro­li­fic, a human come­dy of feeling––any one hour of rea­ding this face means one can read a Balzac’s worth of novels, also wit­ness a pro­jec­ted record of the gene­ric lega­cy of the human race (and beyond that, the pre-human ones), also wit­ness an ardent record of fee­ling in a bathe­tic lea­ping from the gro­tesque to the pre­cious to the sublime and wha­te­ver chi­me­ri­cal expres­sion of fee­ling results from quick leaps from one fee­ling to the next : the gro­tesque-deli­cate, the thought­ful-enra­ged, the distracted-amused.

These are the faces, which, like the avant-garde lite­ra­ture, must at once create their own texts and their own theo­ries of rea­ding them. For what are these faces without a unique cri­ti­cal infra­struc­ture new­ly inven­ted to inter­pret them ? These are the faces easi­ly mis­ta­ken for noise, like the sounds of traf­fic out­side the win­dow, so relent­less it soon becomes what you can’t hear.

The high­ly sen­si­tive fla­shing of these eyes might appear, without suf­fi­cient­ly deve­lo­ped methods of rea­ding, ran­dom, alea­to­ry, chao­tic. At their extreme, and like any com­plex thing, such rapid­ly fla­shing and elas­tic and rapid­ly expres­sing faces might be mis­ta­ken for disorganized.

When they arrive without theo­ry, these faces are a delight to those enthral­led with enligh­ten­ment methods, who need a lot of things to cate­go­rize, who like to impose order, who are besot, like Fourier’s chil­dren, with the pas­sion to sort small things into use­ful piles1. Not acci­dent­ly, these faces are also of delight to sadists, those sub-sub-enligh­ten­men­ta­rians, who also never for­get to bring with them a scal­pel. For what could be of more delight to a sadist than a face that in a few minutes can write a dozen very clear books about exqui­site and sur­pri­sing varie­ties of pain ?

to resolve a face’s contradictions

Do not for­get the face that looks like its oppo­site : the face of a che­ru­bic CEO, or a vil­lai­nous and some­times demo­nic face on a per­son who it vir­tuous, or a lan­guid face on a fire­brand, or an angry face on a per­son who is most­ly indif­ferent, or a stu­pid face on a very bright per­son, or an ugly face on en attrac­tive per­son, or some com­bi­na­tion of the above––a vil­lai­nous stu­pid face on a bright and vir­tuous per­son, an ugly che­ru­bic face on a sexy CEO. These faces present those who look upon them with a chal­lenge of inter­pre­ta­tion : should you believe the face, or should you believe the condi­tion of per­so­na­li­ty under the face ? Or, if there is a third option, is any man­ner of belief about the face only in fact belief about a condi­tion in which the face is oppo­site to itself ?

These faces are of par­ti­cu­lar desi­ra­bi­li­ty to the sus­pi­cious, like Platonists, or fans of the idea of false conscious­ness, or admi­rers of Freu. Such a desire-er of faces might want to wash off the accu­mu­la­tion of mis­lea­ding fle­shy evi­dence that is a person’s face, so as to reveal wha­te­ver kind of truer, demys­ti­fied thing exists under it.

Similarly, these faces attract the humans who like to be righ­ters of wrongs, figh­ters against injus­tices, expo­sers of truths, and see­kers of reme­dies. If I am a mir­ror enough, the expo­ser of truth thinks to her­self (making her habi­tual error of thought), the face itself will trans­form in res­ponse to the vera­ci­ty of my reflec­tion : what is vir­tuous, if I reflect it, will soon appear with vir­tue, what is evil will be revealed !

But among the refor­mers who like these faces, there is ano­ther sort of per­son who might gaze upon these faces with a dif­ferent inter­est. These are the rough dia­lec­ti­cians, always loo­king for the contra­dic­tion. How inter­es­ting, they think, and what could it mean for his­to­ry, that a face is wrong for itself in a time in which all is also so wrong. The ani­mals sit for­lorn or ride sub­ways in city cen­ters. The water has become poi­son. The old behave like the young, and the young are too wor­ried to move. Pilotless wea­pons have the name of birds, so why shouldn’t faces, also, lead away from the facts ? To the lovers of the contra­dic­tion, these faces are a per­fect account of our time : the poe­try of the wrong.

I have often thought that the faces do not reveal the per­son but rather the condi­tions in which all things are the oppo­site of what they appear to be would become most inter­es­ting in a death mask. With the per­so­na­li­ty gone, would the face that was always untrue final­ly be made the truth ? And what do we do with a contra­dic­tion when its only reso­lu­tion is that half the facts are removed ?

  1. Fourier belie­ved that the per­fect work for very young chil­dren was sor­ting peas : « The thing to be done is to sepa­rate the smal­lest peas for the swee­te­ned ragout, the medium ones for the bacon ragout, and the lar­gest for the soup. The child of thir­ty-five months first selects the lit­tle ones which are the most dif­fi­cult to pick out ; she sends all the large and medium ones to the next hol­low, where the child of thir­ty months shoves those that seem large to the third hol­low, returns the lit­tle ones to the first, and drops the medium grains into the bas­ket. The infant of twen­ty-five months, pla­ced at the third hol­low, has an easy task ; he returns some medium grains to the second, and gathers the large ones into his bas­ket. »
,
« Erotology III : Categories of Desires for Faces » A hand­book of disap­poin­ted fate
, , ,
p. 90–97

It isn’t just that it wasn’t, going unchallenged
or on the level of a line : it was that each one
was from the soul, which was not quite wrenched
which is why dis­course is so important
& why I had trouble on my hands.

So which which why why may be unpleasant
much less com­for­ting than bomb bomb thrust thrust
after bet­ween & before lesiure which moved me not
that my voice nei­ther my touch nei­ther that
nor my ear led me to your rea­dy persecutors

but that you ham­me­red, and increa­sin­gly so,
gathe­ring detrac­tors & detes­ters to spit & threaten
that you could not take ano­ther point of view
that you still return to shout your accusations
into my reve­rie alrea­dy trou­bled ear.

For why can­not you admit that your corruption
was ines­ca­pable & that I was not the sur­ren­de­rable sort
who could so light­ly without thought
take your dic­tum as my obligation
take your force as just, without fear, without condescension ?

, , , ,
p. 250
, ed. Sara Crangle

Soft, soft, the lan­guish shocked
ter­rible pit­ted think & lost
city     swti­ched semio­tic drink
rigid through pale tube,     pallor
of the jaun­di­ced eye, soft swum
cin­na­mon, soft, the languished
suck,  a wind bob­bing in beauty
drizz­led by ter­rible patterning
ins­ti­tute Taste, rowed behind
clo­sed streets, dark camouflage
on the flanks of the swam,
retrea­ted, untoi sip, hea­ding on
the camps glo­wing, ener­ge­tic magpies
perch bet­ween para­ding for food
beneath the arching cave-lamps
soft, soft, the lan­guish shocked

by an emp­ty series of neu­tral doorways
once again there, oblivious,
regu­la­tion par­lour, contai­nable situations,
flicks through manual, pin­cer on number
appro­priate, approxi­mate, checks time.

,
« Little Dog Mine 1948 » I’m wor­king here. The col­lec­ted poems of Anna Mendelssohn [The News, n° 1 (April 1987)]
, , ,
p. 247
, ed. Sara Crangle

144. L’hypocondrie est une mala­die très extra­or­di­naire. Il y a la petite hypo­con­drie et la noble. C’est à par­tir de là qu’il faut essayer d’en­trer de force dans l’âme. (D’autres mala­dies mentales.)

369. L’hypocondrie fraye la voie à la connais­sance de soi quant au corps, à la maî­trise de soi, l’au­to-domi­na­tion et l’auto-vivification.

393. Hypocondrie abso­lue. Il fau­dra que l’hy­po­con­drie devienne un art, une pédagogie.

484. L’hypocondrie est une ima­gi­na­tion patho­lo­gi­sante, atta­chée à la foi en la réa­li­té de ses pro­duc­tions, de ses phantasmes.

Hypochondrie ist eine sehr mer­ckwür­dige Kranckheit. Es giebt eine kleine und eine erha­bene Hypochondrie. Von hier aus muß man in die Seele ein­zu­drin­gen suchen. (Übrige Gemüthskranckheiten.)

Die Hypochondrie bahnt den Weg zur kör­per­li­chen Selbstkenntniß — Selbstbeherrschung — Selbstlebung.

Absolute Hypochondrie – Hypochondrie muß eine Kunst wer­den — oder Erziehung werden.

,
« Fragments pré­pa­rés pour de nou­veaux recueils » Œuvres com­plètes
,
t. 2 : « Les fragments »
,
trad.  Armel Guerne
, , ,
p. 41, 106, 119, 123, 323 § 144, 268, 369, 393, 484