La stra­té­gie contex­tua­liste, qu’il importe de dis­tin­guer de la posi­tion rela­ti­viste : « savoir » est un terme essen­tiel­le­ment rela­tif, dont les condi­tions d’application et le sens varient selon les contextes. Si « P est vrai pour moi » signi­fie « Je crois que P », on a sim­ple­ment un cas de désac­cord. Le contex­tua­liste dit qu’une phrase est vraie dans un contexte où elle est énon­cée par X, pas vraie dans un autre. Mais, dans le contexte C, la phrase énon­cée est abso­lu­ment vraie (bref, la véri­té elle-même n’est pas contex­tuelle, ce que conteste un rela­ti­viste pour qui 1) la véri­té change avec le temps, en fonc­tion du sujet, etc. ; 2) le contexte est uni­que­ment déter­mi­né par ce que le sujet ou la com­mu­nau­té juge qu’il est. Si nous nous trou­vons dans un contexte conver­sa­tion­nel scep­tique où les cri­tères sont éle­vés, on admet­tra avec le scep­tique que nous savons très peu de choses. À l’opposé, si nous nous trou­vons dans un contexte conver­sa­tion­nel non scep­tique, où les cri­tères sont rela­ti­ve­ment bas, nous en savons en fait plus que nous ne le pen­sons, même si ce n’est que rela­ti­ve­ment à ces cri­tères épis­té­miques peu éle­vés. Mais la stra­té­gie contex­tua­liste pré­sente elle aus­si des dif­fi­cul­tés. Comment de simples chan­ge­ments dans le contexte conver­sa­tion­nel peuvent-ils avoir une inci­dence sur le sta­tut épis­té­mique de l’agent ? Connaître sup­pose quelque chose d’universellement vrai (qui ne doit rien au contexte conver­sa­tion­nel où l’on se trouve (inva­rian­tisme). À rela­ti­vi­ser à ce point les cri­tères épis­té­miques, on court le risque de tenir pour vraie n’importe quelle pro­prié­té. Même si les cri­tères ont une éten­due assez large, est-ce aus­si aisé­ment trans­po­sable à des termes comme « connaître », « avoir une évi­dence adé­quate », être » jus­ti­fié » ? Le contex­tua­liste ne confond-il pas varia­bi­li­té prag­ma­tique et varia­bi­li­té séman­tique ? Du fait que « ici » désigne dif­fé­rentes choses selon les contextes, peut-on conclure que « ici » n’a pas de sens fixe ? Quelqu’un qui dit « je suis ici » ne sait-il pas où il est ? Une conces­sion majeure est faite au scep­tique : celle de la struc­ture « hié­rar­chique » de ses doutes.
Cela impose donc de cher­cher ailleurs d’autres parades qui soient plus « efficaces ».

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« Métaphysique et phi­lo­so­phie de la connaissance » Annuaire du Collège de France 2010–2011
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Le rela­ti­visme est un terme qui recouvre toute une famille de doc­trines, selon le domaine auquel il s’applique (rela­ti­visme onto­lo­gique, lin­guis­tique, moral, esthé­tique, cultu­rel, social, etc.) et selon aus­si le degré que l’on est prêt à lui don­ner (rela­ti­visme des faits, de la jus­ti­fi­ca­tion de nos croyances, de nos rai­sons épis­té­miques, morales, esthé­tiques ?), ou selon encore que l’on estime ou non que l’ intro­duc­tion d’un para­mètre de rela­ti­vi­té, quel qu’il soit, engage ou non à une posi­tion rela­ti­viste. Selon les cas, le rela­ti­visme sera reçu comme une posi­tion soit inco­hé­rente, soit inévi­table sans être for­cé­ment hos­tile à l’idée de connais­sance, ni même à celle de valeur de la connais­sance. Il suf­fit en effet d’admettre que les valeurs esthé­tiques, morales ou épis­té­miques peuvent varier selon les cultures et les com­mu­nau­tés et n’ont de sens que rela­ti­ve­ment à elles. Cela ne revient pas à endos­ser le contex­tua­lisme épis­té­mique inté­gral que défend Rorty et encore moins des formes radi­cales de construc­ti­visme social. On peut encore par­ta­ger les thèses qui­niennes (rela­ti­vi­té de l’ontologie, ins­cru­ta­bi­li­té de la réfé­rence, indé­ter­mi­na­tion de la tra­duc­tion), celle de la rela­ti­vi­té lin­guis­tique de Whorf, ou encore l’argument de la rela­ti­vi­té concep­tuelle de Putnam (il ne peut y avoir d’engagements méta­phy­siques qui ne soient rela­tifs au lan­gage, ou la signi­fi­ca­tion et la réfé­rence sont rela­tifs à cer­tains schèmes concep­tuels ou lin­guis­tiques), ou encore la thèse de l’incommensurabilité des para­digmes de Kuhn, sans être obli­gé d’admettre que la seule option pos­sible soit alors de défendre une forme d’irréalisme plu­ra­liste dans le style que pro­pose Goodman. La dif­fi­cul­té est de se frayer un che­min entre ces pré­ci­pices sans jeter for­cé­ment le bébé avec l’eau du bain.

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« Métaphysique et phi­lo­so­phie de la connaissance » Annuaire du Collège de France 2010–2011
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Cette idée lyser­gique de la liber­té est assez éloi­gnée du trio dit « répu­bli­cain » et de son ori­gine révo­lu­tion­naire pour que l’au­teur bétonne concep­tuel­le­ment son écho prous­tien : « [S’emparer de la pers­pec­tive], c’est rompre le par­tage entre ceux qui sont sou­mis à la néces­si­té du tra­vail des bras et ceux qui dis­posent de la liber­té du regard. (…) [Cette appro­pria­tion esthé­tique] défi­nit la consti­tu­tion d’un autre corps qui n’est plus « adap­té » au par­tage poli­cier des places, des fonc­tions, et des com­pé­tences sociales. »

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« Le der­nier chorégraphe » Ultra-Proust
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Tant que les écri­vains fran­çais ne s’au­to-pro­vin­çia­li­se­ront pas, et tant que la France ne sera pas sa propre pro­vince et celle de tous les autres pays, nous ne pour­rons nous sau­ver de cette sorte par­ti­cu­lière de bêtise que nous nom­mons l’intelligence.

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« Le der­nier chorégraphe » Ultra-Proust
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L’importance des cor­rec­tions, chez Proust, ne tient pas seule­ment à son per­fec­tion­nisme, ou au fait que, « quelque part », il se sen­tait incor­rect, ou pas assez juste dans sa langue, mais révèle à mon sens un trait de la moder­ni­té dont sa syn­taxe se sai­sit dans cette façon d’ap­pro­cher en spi­rale, pro­gres­si­ve­ment, son objet, en recu­lant et en y reve­nant tour à tour, dans une épa­nor­those éten­due à tout un livre, et qui consiste à reprendre ce qu’on vient de poser pour le refor­mu­ler. Il y a aus­si comme un filet où se nouent, chez ce roi de la pun­chline, toutes les pointes (cf. les scènes de récep­tions et de salons, au début de Sodome et Gomorrhe, par exemple). La maî­trise prous­tienne est indis­so­ciable de la conscience constante que toute maî­trise est impos­sible, en lit­té­ra­ture, parce que ce n’est pas l’af­faire des maîtres, qui ont des choses bien plus impor­tantes à faire dans la vie que d’écrire.

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« Pain d’é­pice » Ultra-Proust
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Le « tra­vail de la langue » est une chose absurde quand on ne com­prend pas qu’il ne se réduit pas à lui-même comme objet d’au­to-contem­pla­tion ; ou plu­tôt, quand on l’a oublié. Baudelaire n’a pas écrit les Petits Poèmes en Prose pour « révo­lu­tion­ner le lan­gage poé­tique » et coif­fer Gautier au poteau ; la rage conte­nue qu’il y met, y com­pris à l’é­gard de lui-même, prouve assez qu’il enten­dait lit­té­ra­le­ment faire déchan­ter le second Empire.

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« Pain d’é­pice » Ultra-Proust
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Slide De Libera (26 03 2018 – non prononcé)
1.— Foucault recon­duit l’éloge de la « manière de vivre » comme spé­ci­fi­ci­té de la phi­lo­so­phie antique et le dis­cré­dit rela­tif du chris­tia­nisme médié­val dans le sché­ma phi­lo­so­phique et his­to­rio­gra­phique de P. Hadot, mar­qué notam­ment par la dis­so­cia­tion entre théo­lo­gie sco­las­tique et vie spi­ri­tuelle – qui pro­jette sur le monde uni­ver­si­taire cer­taine vision de la dif­fé­rence entre l’école et le cloître dans les siècles pré-universitaires.
2. — On peut, on doit révi­ser cette vision de l’université, qui exclut l’êthos aca­dé­mique (il y en a pour­tant un, tout comme il y a une vie à l’université), et qui dis­so­cie sagesse et par­rê­sia dans l’institution, mais qui, sur­tout, faute d’un « dire-vrai phi­lo­so­phique » conforme au sché­ma « antique » ne voit pas la réa­li­té, la por­tée, la signi­fi­ca­tion du dire-vrai théo­lo­gique ; du dire-vrai phi­lo­so­phique du théo­lo­gien ; du dire-vrai du juriste.
Concernant l’Université : il faut mettre en relief le sta­tut de la dis­pu­ta­tio, au-delà de la simple tekh­nê, comme une « forme de vie » et une moda­li­té ori­gi­nale du « dire-vrai » philosophique.
Concernant la Prédication : il faut sou­li­gner le rôle des « pré­di­ca­teurs » dans la cura ani­ma­rum .
La pré­di­ca­tion de Meister Eckhart relie les quatre som­mets du qua­drangle fou­cal­dien, au croi­se­ment des deux dia­go­nales, qui marque la place d’une autre moda­li­té ori­gi­nale du « dire-vrai ». Le Lesemeister est Lebemeister : le maître à lire est maître à vivre.
Il faut reve­nir sur le bios theo­re­ti­kos liqui­dé en même temps que le désir natu­rel de savoir. Ce n’est pas que l’apophansis qui est neu­tra­li­sée dans l’intrigue fou­cal­dienne, c’est aus­si, la bios theo­re­ti­kos, le « bon­heur théo­rique », la fina­li­té même de l’existence humaine – voire de la socié­té humaine – la « féli­ci­té men­tale », reprise chez Dante, la « fidu­cia phi­lo­so­phan­tium » péri­pa­té­ti­cienne, aver­roïste, bref l’articulation gré­co-ara­bo-latine de la phi­lo­so­phie de l’esprit, de l’éthique et de la méta­phy­sique. Dans l’intrigue fou­cal­dienne, l’aristotélisme médié­val est néces­sai­re­ment mis à l’écart.

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« Cours du 26 mars 2018 »
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(Fiche De Libera 26 03 2018) :
Foucault, Courage de la véri­té, p. 310 : les deux moda­li­tés du « dire-vrai » phi­lo­so­phique (post-socra­tique)
1) la moda­li­té pla­to­ni­cienne : elle accen­tue de façon très signi­fi­ca­tive l’importance et l’ampleur des mathê­ma­ta, qui donne à la connais­sance de soi la forme de la contem­pla­tion de soi par soi et de la recon­nais­sance onto­lo­gique de ce qui est l’âme en son être propre ; elle tend à éta­blir un double cli­vage : de l’âme et du corps ; du monde vrai et du monde des apparences.
2) la moda­li­té cynique : elle « réduit de façon aus­si stricte que pos­sible le domaine des mathê­ma­ta », elle « donne à la connais­sance de soi la forme pri­vi­lé­giée de l’exercice, de l’épreuve, des pra­tiques d’endurance » ; elle cherche à mani­fes­ter l’être humain dans le dépouille­ment de sa véri­té ani­male », « et si elle est res­tée en retrait par apport à la méta­phy­sique, si elle est demeu­rée étran­gère à sa grande pos­té­ri­té his­to­rique, elle a lais­sé dans l’histoire de l’Occident un cer­tain mode de vie, un cer­tain bios, qui a joué sous dif­fé­rentes moda­li­tés un rôle essentiel »

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« Cours du 26 mars 2018 »
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Disons, très sché­ma­ti­que­ment, que le rhé­teur est, ou en tout cas peut par­fai­te­ment être un men­teur effi­cace qui contraint les autres. Le par­rè­siaste, au contraire, sera le diseur cou­ra­geux d’une véri­té où il risque lui-même et sa rela­tion avec l’autre. (…) La par­rê­sia est tout de même autre chose qu’une tech­nique ou un métier, (…) c’est une atti­tude, une manière d’être qui s’apparente à la ver­tu, une manière de faire. »

La pra­tique de la par­rê­sia s’oppose terme à terme à ce qui est en somme l’art de la rhé­to­rique. (…) Le bon rhé­to­ri­cien, le bon rhé­teur est l’homme qui peut par­fai­te­ment et est capable de dire tout autre chose que ce qu’il sait, tout autre chose que ce qu’il croit, tout autre chose que ce qu’il pense, mais de le dire de telle manière que, au bout du compte, ce qu’il aura dit, et qui n’est ni ce qu’il croit ni ce qu’il pense ni ce qu’il sait, sera, devien­dra ce que pensent, ce que croient et ce que croient savoir ceux aux­quels il l’a adres­sé. Dans la rhé­to­rique, le lien est dénoué entre celui qui parle et ce qu’il dit, mais la rhé­to­rique a pour effet d’établir un lien contrai­gnant entre la chose dite et celui ou ceux aux­quels elle est adres­sée. Vous voyez que, de ce point de vue-là, la rhé­to­rique est exac­te­ment à l’opposé de la par­rê­sia, [qui implique au contraire une] ins­tau­ra­tion forte, mani­feste, évi­dente entre celui qui parle et ce qu’il dit.