Jamais il n’y a eu autant de sujets risibles qu’aujourd’hui, jamais autant de fous ni d’insensés. Actuellement, il n’y aurait pas assez d’un Démocrite pour accom­plir sa tâche, qui est de rire ; nous avons désor­mais besoin d’un Démocrite pour rire de Démocrite […]

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trad.  Gisèle Venet
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p. 102

Si vous exa­mi­nez le reste de la même manière, vous ver­rez que les royaumes et les pro­vinces sont mélan­co­liques, que les cités et les familles, toutes créa­tures, végé­tales, sen­sibles ou rai­son­nables, que toutes les espèces, sectes, ères, condi­tions sont désac­cor­dées […]

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trad.  Gisèle Venet
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p. 97

Et, comme le grand capi­taine Zisca vou­lait qu’après sa mort on fît un tam­bour de sa peau, parce qu’il pen­sait qu’à son seul bruit ses enne­mis s’enfuiraient, je ne doute point que les lignes qui suivent, lorsqu’elles seront lues en lec­ture publique ou pri­vée plus tard, éloi­gne­ront la mélan­co­lie (même lorsque je ne serai plus là) autant que le tam­bour de Zisca pou­vait faire fuir ses enne­mis. Que je puisse cepen­dant adres­ser ici un conseil à mon lec­teur, pré­sent ou futur, qui serait lui-même atteint de mélan­co­lie : qu’il ne lise pas les symp­tômes ou les pro­nos­tics du trai­té qui suit, de peur qu’en s’appliquant à lui-même ce qu’il lit, il n’aggrave son cas en pre­nant pour sa propre per­sonne ce qui est dit en géné­ral (ce que font d’ailleurs presque tous les mélan­co­liques), et qu’ainsi il ne se cause du tour­ment ou de la peine, se fai­sant plus de mal que de bien.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 95–96

Si nous nous que­rel­lions, qu’y gagne­rions-nous ? Des ennuis et des torts pour nous-mêmes, des quo­li­bets venant des autres. Si l’on me montre mon erreur, je céde­rai aux argu­ments, je l’amenderai. Si quis bonis mori­bus – [si j’ai dit quoi que ce soit de contraire aux bonnes mœurs, ou à la véri­té qu’expriment les textes sacrés ou pro­fanes, disons que ce n’est pas de moi. En atten­dant, je demande une cri­tique bien­veillante de toutes les fautes par omis­sion, par défauts de tran­si­tions, pléo­nasmes, tau­to­lo­gies (encore que Sénèque m’y auto­rise : num­quam nimis dici­tur – [on ne répète jamais assez ce qu’on a peu l’occasion de dire), non-concor­dance des temps, fautes d’accords, coquilles, etc. Mes tra­duc­tions tiennent par­fois plus de la para­phrase que du ren­du exact du sens, non ad ver­bum – [non mot pour mot ; mais en auteur qui use de sa liber­té, je ne veux rete­nir que ce qui va ser­vir mon pro­pos. Les cita­tions sont le plus sou­vent dans le texte, ce qui hache le style, ou à l’occasion dans la marge. Les auteurs grecs, Platon, Plutarque, Athénée, etc., je les ai cités en tra­duc­tion, parce que l’original n’était pas acces­sible. J’ai mêlé sacra pro­pha­nis –[le sacré avec le pro­fane, mais sans rien pro­fa­ner, je l’espère, et j’ai cité les noms des auteurs per acci­dens – [comme ils se pré­sen­taient, sans faire cas de la chro­no­lo­gie, des modernes par­fois avant des anciens, comme ils me venaient en mémoire.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 91

De même qu’une rivière coule, par­fois pré­ci­pi­tée et rapide, puis lente et lourde ; ici directe, là per ambages – [par des détours, flot pro­fond qui s’a­me­nuise, d’a­bord boueux, deve­nant clair, large deve­nant étroit ; ain­si coule mon style, d’a­bord sérieux puis léger, d’a­bord comique puis sati­rique ; ici plus éla­bo­ré, là plus négli­gé, selon le sujet que j’a­borde ou l’hu­meur du moment.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 89

Et quant aux autres fautes qu’on m’opposerait, bar­ba­rismes, par­ler dorique, style impro­vi­sé, tau­to­lo­gies, imi­ta­tion ser­vile, rhap­so­dies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sot­tises, dévi­dés à l’avenant, sans art, inven­tion ni juge­ment, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, gros­sier, extra­va­gant, absurde, inso­lent, sans dis­cré­tion ni com­po­si­tion, mal digé­ré, vain, vul­gaire, sans inté­rêt, sec et ennuyeux, j’avoue tout cela (c’est en par­tie vou­lu). Lecteur, tu ne peux pas avoir de moi une plus piètre idée que moi-même. Rien ici ne vaut la peine d’être lu, j’y consens, je te prie de ne pas perdre ton temps à te pen­cher sur un si vain sujet. Je serais moi-même tout aus­si réti­cent à lire un tel écri­vain, toi ou un autre, ce n’est pas ope­rae pre­tium – [cela n’en vaut pas la peine. Je ne dirai que ceci : j’ai des pré­cé­dents, argu­ment qu’Isocrate appelle per­fu­gium – [refuge des pécheurs, qui sont tout aus­si absurdes, vains, illet­trés, sans inté­rêt, etc. Nonnulli – d’autres en ont com­mis autant et plus, et peut-être toi-même, novi­mus – [nous savons aus­si que des gens t’ont vu à l’œuvre, nous avons tous nos défauts, sci­mus – [je le sais, et j’en reven­dique le pri­vi­lège, tu me cri­tiques, j’en ai cri­ti­qué d’aucuns, toi-même peut-être bien­tôt, cae­di­mus – [nous frap­pons et, à notre tour, etc. C’est lex talio­nis –[la loi du talion, le juste retour des choses. Donc cri­tique, cen­sure, raille et invective :

Nasutus –[tu peux nous mépri­ser autant que tu veux, n’être que mépris,

Tu ne pour­ras atta­quer mes pauvres pro­duc­tions plus que je ne le fais.

Ne serais-tu que sar­casmes et invec­tives, un vrai Momus,

Tu ne sau­rais dire pis de nous que nous-même.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 80–81

Si qui­conque trouve à redire à la matière ou à la manière dont je traite mon sujet, et m’en demande rai­son, j’en allé­gue­rai plus d’une. J’écris sur la mélan­co­lie pour évi­ter la mélan­co­lie. Il n’y a pas plus grande cause de mélan­co­lie que l’oisiveté, pas de meilleur remède que l’activité, selon Rhazès : et bien que stul­tus labor – [ce soit un sot labeur que de s’occuper à des sot­tises, cepen­dant le divin Sénèque vous dira qu’il vaut mieux aliud agere – [faire n’importe quoi plu­tôt que rien, œuvrer sans pro­fit plu­tôt que de ne rien faire. Je me suis donc acti­vé à cette tâche d’écrire par diver­tis­se­ment, otio­saque dili­gen­tia –[avec une dili­gence tran­quille pour évi­ter la tor­peur de l’inaction, comme Vectius dans Macrobe, atque otium utile –[et j’emploierai ain­si mon temps utilement,

Simul et jucunda –

[Dire tout à la fois ce qui dans la vie est agréable et approprié

Plaire au lec­teur et l’instruire tout à la fois .

J’écris à cette fin, comme ceux, dit Lucien, qui déclament devant des arbres et haranguent des colonnes par manque d’auditeurs : selon l’aveu bien trou­vé de Paul d’Égine, non pour for­mu­ler une pen­sée igno­rée ou omise mais pour m’exercer, par­ti que cer­tains devraient prendre, car je le crois bon pour soi­gner les corps et encore mieux les âmes ; il se pour­rait encore que j’écrive pour me mon­trer, comme d’autres pour être célèbres : Scire tuum –[savoir quelque chose n’est rien si un autre homme ne sait que tu le sais. Je pour­rais pen­ser avec Thucydide que savoir une chose et ne pas la par­ta­ger, ou ne la point savoir, c’est tout un. Quand j’entrepris ce tra­vail et que, quod ait –[gui­dé par mon génie, j’ai entre­pris ce labeur, mon but était vel ut leni­rem – [de sou­la­ger mon esprit par l’écriture, car j’avais gra­vi­dum cor – [le cœur lourd et la tête infec­tée, une sorte de tumeur dans la tête dont j’étais très dési­reux de me déchar­ger, et je ne pou­vais pas ima­gi­ner meilleure façon de le faire. De plus, il m’aurait été dif­fi­cile de m’en abs­te­nir, car ubi dolor – [le doigt va cher­cher le point de la dou­leur, celui à qui la peau démange, il faut qu’il se gratte. Je n’étais pas peu affli­gé par cette mala­die, la Mélancolie, ma maî­tresse, mon Égérie ou malus Genius – [mon mau­vais génie, et donc, tel celui qui est piqué par un scor­pion, je vou­lais chas­ser cla­vum cla­vo –[un clou par un autre, me récon­for­ter d’un cha­grin par un autre, soi­gner l’oisiveté par l’oisiveté, ut ex vipe­ra – [comme de la vipère on extrait la thé­riaque, trou­ver un anti­dote dans la cause pre­mière de mes maux. Ou agir comme celui dont parle Félix Platter qui, parce qu’il croyait avoir dans le ventre des gre­nouilles d’Aristophane, allait criant Brecec’ékex, coax, coax, oop, oop, oop, et pour cette rai­son étu­dia sept ans la méde­cine, en voya­geant dans presque toute l’Europe pour apai­ser son mal : pour me faire du bien j’ai consul­té tous les écrits de méde­cine de nos biblio­thèques, ou ceux que mes amis per­son­nels pou­vaient me four­nir, et pris la peine d’écrire ce livre. Et pour­quoi pas ? Cardan pro­fesse qu’il écri­vit son livre sur la Consolation après la mort de son fils pour trou­ver un récon­fort, et Cicéron écri­vit sur le même sujet, dans le même but, après le décès de sa fille, si du moins le livre est de lui et non de quelque impos­teur usur­pant son nom, ce que Lipse croit pro­bable. Pour moi, je pour­rais affir­mer avec Marius dans Salluste : ce que d’autres connaissent par ouï-dire ou par leurs lec­tures, je l’ai sen­ti et pra­ti­qué per­son­nel­le­ment ; leur savoir vient des livres, le mien de ma mélan­co­lie. Experto crede Roberto – [Il parle en maître, le Robert.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 71–73

Je ne suis pas res­té oisif, et, bien que théo­lo­gien, tur­bine rap­tus inge­nii – [entraî­né par le tour­noie­ment de mon esprit, comme dirait Scaliger, j’ai eu grand désir (inca­pable d’atteindre la moindre com­pé­tence en rien) d’avoir des clar­tés de tout, ali­quis in omni­bus – [une som­mi­té dans toutes les sciences en géné­ral, une nul­li­té dans l’une ou l’autre en par­ti­cu­lier, ce que Platon recom­mande et, à sa suite, Juste Lipse approuve et pré­co­nise en ces termes : de gra­ver dans tout esprit curieux qu’il ne faut s’asservir à aucune science par­ti­cu­lière ni ne s’attarder sur aucun sujet, comme tant le font, mais être de tous les voyages (dis­ciple aux talents sans nombre), ayant une rame dans chaque barque, goû­tant à tous les mets et vidant toutes les coupes, ce que firent, nous dit Montaigne, à la per­fec­tion Aristote et son savant com­pa­triote Adrien Turnèbe. Cette humeur vaga­bonde, je l’ai tou­jours eue (avec un suc­cès moindre), et tel l’épagneul qui dans sa course aban­donne sa proie pour aboyer après chaque oiseau qui passe, j’ai sui­vi toutes les pistes sauf celle qui m’était assi­gnée, et j’ai tout lieu de déplo­rer, comme le fit Gessner dans sa modes­tie, Qui ubique est [d’avoir été par­tout sans être nulle part, d’avoir lu beau­coup de livres pour peu de béné­fice, faute d’une bonne méthode, d’avoir pui­sé au hasard dans divers auteurs de nos biblio­thèques, sans grand pro­fit par manque d’art, d’ordre, de mémoire, de juge­ment. Je n’ai jamais voya­gé que dans les cartes ou map­pe­mondes où mes pen­sées se sont libre­ment déployées sans limites, ayant pris un plai­sir tout par­ti­cu­lier à l’étude de la cos­mo­gra­phie. Saturne alors à son zénith pré­si­da à ma concep­tion, etc., avec Mars en prin­cipe déter­mi­nant de mon carac­tère, en conjonc­tion égale avec mon ascen­dant ; cha­cun de ces astres étant sous un aspect favo­rable, etc., je ne suis ni pauvre ni riche, nihil est, nihil deest – [là où il n’est rien, rien ne manque. Je pos­sède peu, je n’ai besoin de rien : tout mon tré­sor réside dans la tour de Minerve. Comme je ne pus jamais obte­nir plus grand avan­ce­ment que celui-là, je n’en suis rede­vable à aucun, j’ai de quoi vivre, laus Deo – [Dieu soit loué, grâce à la muni­fi­cence de mes nobles Mécènes, bien que je me livre à l’étude à l’intérieur de mon col­lège comme Démocrite en son jar­din, y menant une vie monas­tique ; ipse mihi thea­trum – [je suis à moi-même mon propre théâtre , pro­té­gé des tumultes et des troubles du monde, et tan­quam – [et comme pos­té sur une tour de guet (ain­si qu’il est dit), dans un lieu qui vous domine tous, tel Stoicus sapiens – [le sage stoïque, j’enveloppe pour ain­si dire d’un seul regard toutes les géné­ra­tions humaines, pas­sées et pré­sentes. J’entends et je vois les évé­ne­ments du monde, comme d’autres courent et voyagent, sont pris dans les tem­pêtes et les décon­ve­nues de la cour et des champs, je suis loin des chi­canes et des pro­cès, aulae vani­ta­tem –[j’ai cou­tume de rire à part moi des vani­tés de la cour et des ambi­tions poli­tiques, je me ris de tout, sans crainte que mon pro­cès tourne mal, que mes bateaux coulent, que le grain et le bétail fassent défaut, que le com­merce péri­clite. Je n’ai à ma charge ni femme ni enfants, bons ou mau­vais. Simple spec­ta­teur de la for­tune et des aven­tures des autres hommes, je les vois se pro­duire devant moi ain­si que sur la scène d’un théâtre et y jouer les rôles les plus divers, comme pour moi seul. J’entends chaque jour des nou­velles fraîches, ces rumeurs quo­ti­diennes de guerre, pestes, incen­dies, inon­da­tions, vols, meurtres, mas­sacres, météores, comètes, spectres, pro­diges, appa­ri­tions, prises de villes, sièges de cités en France, Allemagne, Turquie, Perse, Pologne, etc. ; chaque jour ce sont ras­sem­ble­ments de troupes, pré­pa­ra­tifs de guerre, toutes les tem­pêtes qu’apporte notre temps, la conduite des batailles et le nombre des morts, les com­bats sin­gu­liers, nau­frages, attaques de pirates, batailles navales, paix conclues, ligues, stra­ta­gèmes, et la reprise des com­bats. Chaque jour nous apporte des bruits confus de pro­messes, sou­haits, actions, édits, péti­tions, pro­cès, plai­doyers, lois, pro­cla­ma­tions, plaintes, doléances. De nou­veaux livres chaque jour aus­si, pam­phlets, gazettes, his­toires, cata­logues innom­brables, volumes de toutes sortes, nou­veaux para­doxes, nou­velles opi­nions, schismes, héré­sies, contro­verses phi­lo­so­phiques et reli­gieuses. Ce sont un jour l’annonce de mariages, masques, car­na­vals, fêtes, jubi­lés, ambas­sades, joutes et tour­nois, tro­phées, entrées triom­phales, réjouis­sances, diver­tis­se­ments, repré­sen­ta­tions ; puis on semble pas­ser à une nou­velle scène, et ce sont des tra­hi­sons, trom­pe­ries, vole­ries, vile­nies énormes de tous ordres, funé­railles, enter­re­ments, mort des princes, nou­velles décou­vertes, expé­di­tions ; sujets les uns comiques, les autres tra­giques. Aujourd’hui de nou­veaux titres et offices sont confé­rés , demain de grands hommes seront dépo­sés tan­dis que d’autres seront hono­rés ; quand l’un est libé­ré, l’autre est empri­son­né ; l’un achète, l’autre péri­clite ; celui-ci pros­père, son voi­sin fait faillite ; c’est d’abord l’abondance, mais ensuite la pénu­rie et la famine ; tel bataille, tel se démène, tel autre va son train, se débat, rit, pleure, etc. Telles sont les nou­velles, publiques et pri­vées, qui me par­viennent tous les jours ; c’est un monde plein de panache et de misère, réjouis­sances, superbe, tra­cas et sou­cis, inno­cence et trom­pe­rie ; four­be­rie, vile­nie, can­deur et inté­gri­té qui se mêlent et qui s’offrent à nous ; je le côtoie mais pri­vus pri­va­tus – [en simple par­ti­cu­lier, comme j’ai tou­jours vécu, je conti­nue, sta­tu quo prius – [sans chan­ger mon état, dans la vie soli­taire et les décon­ve­nues domes­tiques qui sont mon lot ; excep­té que par­fois, ne quid men­tiar–[à dire vrai, comme Diogène allait à la ville et Démocrite au port pour voir la mode, j’ai de temps en temps, pour me diver­tir, quit­té ma chambre pour aller voir le monde et n’ai pu m’empêcher de faire quelque petite obser­va­tion, non tam sagax – [non tant comme juge sagace que comme simple chro­ni­queur, non point comme eux pour se moquer et en rire, mais en proie à des pas­sions contraires :

Bilem saepe –

[Maintes fois vos désordres ont exci­té ma bile ou sus­ci­té mon rire.
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trad.  Gisèle Venet
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p. 65–69

Ami lec­teur, je pré­sume que tu seras très curieux de savoir quel est cet acteur dont l’outrecuidance, sous le masque gro­tesque ou sérieux, le fait para­der sur la scène du monde tout en s’arrogeant le nom d’un autre – d’où il vient, pour quels motifs, et pour dire quoi. Néanmoins, pour citer Sénèque, pri­mum si nolue­ro – [D’abord, je ne répon­drai que si je le sou­haite ; qui peut me contraindre ? je suis né libre, et puis choi­sir de par­ler ou non : qui me contrain­dra ? Si l’on me presse, je répli­que­rai aus­si vive­ment que l’Égyptien de Plutarque au curieux qui cher­chait à savoir ce qu’il avait dans son panier : Quum vides –[Pourquoi cher­che­rais-tu ce qui se cache sous l’enveloppe ? Le panier a été cou­vert pour que nul ne sache ce qu’il contient. Ne cherche pas à voir ce qu’on te dis­si­mule ; si le conte­nu te plaît, et que tu en as l’usage, sup­pose que l’auteur en est l’Homme dans la Lune, ou qui tu vou­dras ; je n’aimerais pas être décou­vert. Toutefois, pour répondre en par­tie à ta curio­si­té, mal­gré que j’en aie, je te ren­drai rai­son de ce nom, de ce titre, et de mon objet. Et d’abord de ce nom de Démocrite ; de crainte que l’on ne s’y méprenne et que l’on ne s’attende de ce fait à lire une pas­qui­nade, une satire, quelque paro­die de trai­té (comme je l’aurais fait moi-même), quelque opi­nion pro­di­gieuse, ou tout autre para­doxe sur le mou­ve­ment de la Terre ou sur les mondes infi­nis, in infi­ni­to vacuo – dans un vide infi­ni, issus de la col­li­sion for­tuite de par­ti­cules solaires, autant d’opinions défen­dues par Démocrite et pro­fes­sées par Epicure et Leucippe leur maître, avant d’être récem­ment reprises par Copernic, Bruno et quelques autres. Car c’est une cou­tume bien éta­blie, comme le remarque Aulu-Gelle, chez les auteurs ulté­rieurs et chez les impos­teurs, de publier toutes sortes de fic­tions insen­sées et impu­dentes sous le nom du noble phi­lo­sophe que fut Démocrite pour se faire valoir et gagner ain­si la consi­dé­ra­tion de leurs lec­teurs, à la façon de ces faus­saires, Novo qui mar­mo­ri ascri­bunt – [qui signent du nom de Praxitèle une sta­tue qu’ils viennent eux-mêmes de sculp­ter. Je n’agis pas ainsi.

Non hic Centauros –

Ne cherche point ici Centaures, Harpies ni Gorgones,

Mon dis­cours est de l’homme et de l’humanité.

Tu es, lec­teur, l’objet de mon discours.

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trad.  Gisèle Venet
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p. 61–62

Is there per­haps a spe­ci­fic gen­der pain that pro­vokes such fan­ta­sies of a sexual prac­tice that would trans­cend gen­der dif­fe­rence alto­ge­ther, in which the marks of mas­cu­li­ni­ty and femi­ni­ni­ty would no lon­ger be legible ? Would this not be a sexual prac­tice para­dig­ma­ti­cal­ly feti­shis­tic, trying not to know what it knows, but kno­wing it all the same ?