2196. Séparer les strophes d’un son­net par des lignes de blanc, c’est mettre une couche d’air entre les étages d’un bâtiment.

2197. Les retraits ini­tiaux des débuts de strophe, dans la pré­sen­ta­tion « Renaissance » du son­net, ne marquent pas seule­ment leur exis­tence auto­nome. Ils intro­duisent aus­si une troi­sième dimen­sion dans la page. Il faut les « lire » comme une « mise en pers­pec­tive ». Dans un cas, il y a fuite vers l’avant, dans l’autre vers l’arrière.

2198. Dans un alexan­drin, la paren­thé­ti­sa­tion métrique (qui assure la « cor­rec­tion » du vers) est tou­jours asso­ciée à des « réca­té­na­tions » (chan­ge­ments de paren­thèses). Les règles du mètre assurent la cohé­rence de ces réca­té­na­tions. Un vers est d’autant plus « riche » ryth­mi­que­ment que les réca­té­na­tions qu’il per­met sont plus nom­breuses, et plus complexes.

2199. (rem. 107) La mémoire externe, trace pour l’œil de la poé­sie, n’est pas néces­sai­re­ment com­po­sée des signes écrits de la langue.

2200. Certaines sur­charges manié­ristes (acros­tiche, ana­gramme, rap­por­ta­tio sur­tout) ou roco­co (bouts-rimés) par­ti­cu­liè­re­ment dans la forme-son­net (qui s’y prête) sont des bal­bu­tie­ments d’un mode de lec­ture qui cherche à appa­raître expli­ci­te­ment et la lec­ture ver­ti­cale, et la lec­ture de droite à gauche.

2201. Idée d’un poème visuel (un son­net par exemple) – ligne de points (vers du son­net), rejoints par des flèches (sens de lec­ture) pleines (la lec­ture « réelle »), sur­mon­tées de flèches « vir­tuelles » allant dans l’autre sens (« sha­dow-mètre »). Une flèche (dans une autre cou­leur ?) « joint » la fin d’un vers au début du vers sui­vant (le « saut » de l’œil). Des flèches ver­ti­cales lient les posi­tions métriques cor­res­pon­dantes vers à vers. Les débuts de strophe sont en retrait, les flèches qui lient les posi­tions des pre­miers vers aux sui­vants immé­diats sont donc incli­nées (mar­quant la « troi­sième dimen­sion », archi­tec­tu­rale – rem. 2197). Enfin, une grande croix orien­tée de haut en bas signale (dif­fé­ren­tiel­le­ment) les deux axes obliques des­cen­dants de la lec­ture selon Hinostroza.

Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l’eau, qu’enfin elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne connais pas, l’homme est en ce monde ain­si que l’oiseau sur la branche ; la branche est atta­chée à l’arbre ; qui s’attache à l’arbre, suit de bons pré­ceptes ; les bons pré­ceptes valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se trouvent à la cour ; à la cour sont les cour­ti­sans ; les cour­ti­sans suivent la mode ; la mode vient de la fan­tai­sie ; la fan­tai­sie est une facul­té de l’âme ; l’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait pen­ser au Ciel ; le ciel est au-des­sus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tour­mentent les vais­seaux ; les vais­seaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la pru­dence ; la pru­dence n’est point dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent obéis­sance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; les pauvres ont de la néces­si­té ; néces­si­té n’a point de loi ; qui n’a point de loi vit en bête brute ; et, par consé­quent, vous serez dam­né à tous les diables.

, , tirade de Sganarelle à l’acte V, scène 2

2126. Un axiome : il y a encore de la poé­sie (rem. 51).

2127. La poé­sie n’existe pas sans sup­port. Ce sup­port com­prend néces­sai­re­ment de la langue. (Il n’y a pas de poé­sie dans les choses, ni dans le cou­cher de soleil ni dans la décharge publique.)

2128. Un jeu de poé­sie est tou­jours, quoi qu’il soit par ailleurs, un jeu de langue.

2129. Un jeu de poé­sie est dans la poé­sie, n’est jamais seule­ment un jeu de langue.

2130. La poé­sie se réduit à la langue comme le pois­son à l’eau.

2131. Certains jeux de poé­sie appar­tiennent à des formes poétiques.

2132. Poésie, jeux de poé­sie, formes poé­tiques sont trois notions distinctes.

2133. Une forme poé­tique n’est jamais un jeu de poé­sie, mais une famille de jeux de poé­sie ayant entre eux une « res­sem­blance familiale ».

2134. Un jeu de poé­sie, comme tout jeu de langue, mais à sa manière, auto­nome et spé­ci­fique, est une « forme de vie ».

2135. Un jeu de poé­sie est un cal­cul au sens sui­vant : se mettre dans un jeu de poé­sie (comme com­po­si­teur de poèmes, comme lec­teur de poèmes, comme cri­tique de la poé­sie), c’est « suivre une règle », la règle propre du jeu de poé­sie en question.

2136. Le sens d’un jeu de poé­sie est dans sa règle et dans l’activité qui consiste à « suivre la règle ».

2137. Il n’y a pas de sens poé­tique en dehors, à côté, du jeu de poé­sie, de son « cal­cul ». Le « cou­cher de soleil » n’est pas le sens d’un poème qui parle du cou­cher de soleil.

2138. Le sens d’un poème n’est pas quelque chose qui accom­pagne le poème comme son fan­tôme, comme la sta­tue d’un inexo­rable et impé­rieux commandeur.

2139. Dire que le jeu de poé­sie est un cal­cul ne veut pas dire qu’il existe une règle expli­cite et recon­nue du com­po­si­teur comme du lec­teur : le chat joue sans connaître les règles de son jeu.

2054. Le manié­risme, vu posi­ti­ve­ment et trans-his­to­ri­que­ment (ou plu­tôt répé­ti­ti­ve­ment dans l’histoire ; valable pour plu­sieurs moments his­to­riques), est un for­ma­lisme qui tente d’imposer une cor­ré­la­tion (la plus pous­sée pos­sible) entre une inten­tion de sens (qui peut d’ailleurs elle-même être for­melle ; il y a un sens for­mel) et une pro­cé­dure, des pro­cé­dures de com­po­si­tion de poème (des algo­rithmes poétiques).