Libre et soli­taire, l’in­di­vi­du bour­geois est res­pon­sable de lui-même, alors que les formes de res­pect et d’é­gards hié­rar­chiques déve­lop­pées par l’ab­so­lu­tisme, pri­vées dès lors de leurs fon­de­ments éco­no­miques et de leur pou­voir mena­çant, sub­sistent encore tout juste assez pour rendre sup­por­table la vie sociale au sein de groupes pri­vi­lé­giés. Ce « match nul » para­doxal entre l’ab­so­lu­tisme et le libé­ra­lisme, pour ain­si dire, est per­cep­tible non seule­ment dans le Wilhelm Meister, mais aus­si dans le rap­port qu’en­tre­tient Beethoven aux sché­mas tra­di­tion­nelles de la com­po­si­tion et même jusque dans la Logique, dans la recons­truc­tion sub­jec­tive des idées néces­saires objec­ti­ve­ment chez Kant.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Il y a deux sortes d’a­va­rice. L’une est l’a­va­rice archaïque, pas­sion qui ne s’ac­corde rien, ni à soi ni aux autres, dont Molière a immor­ta­li­sé la figure et que Freud a iden­ti­fiée comme carac­tère anal. […] Mais l’a­vare de main­te­nant, c’est celui pour qui rien n’est assez cher quand c’est pour lui et tout est trop cher dès qu’il s’a­git des autres. […] Ce qui le carac­té­rise le plus sûre­ment, c’est sa hâte à « ren­voyer l’as­cen­seur » pour cha­cune des atten­tions dont ils ont béné­fi­cié car il ne faut sur­tout pas lais­ser inter­roöpre la chaîne des échanges où on rentre dans ses frais.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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La main pleine de sol­li­ci­tude qui conti­nue à prendre soin avec amour de son coin de jar­din – comme si ce der­nier n’é­tait pas deve­nu depuis long­temps un lot de ter­rain par­mi d’autres – mais qui avec défiance tient à dis­tance l’in­trus qu’on ne connaît pas, c’est déjà celle qui refu­se­ra l’a­sile poli­tique à un réfu­gié. Objectivement mena­cés, ceux qui ont le pou­voir et leur clien­tèle deviennent, sub­jec­ti­ve­ment, tout à fait inhu­mains. C’est ain­si que la classe domi­nante vient à la conscience d’elle-même et fait sienne la volon­té des­truc­trice imma­nente à la marche du monde. Les bour­geois conti­nuent à vivre comme des reve­nants de mau­vais augure.

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trad.  Éliane Kaufholz trad.  Jean-René Ladmiral
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Ce qui est vrai des pul­sions ne l’est pas moins de la vie intel­lec­tuelle : le peintre ou le com­po­si­teur qui s’in­ter­disent tel agen­ce­ment de cou­leurs ou telle suite d’ac­cords parce qu’ils les trouvent de mau­vais goût (kit­schig), l’é­cri­vain qui ne sup­porte pas cer­taines tour­nures de phrases parce qu’il les trouve banales ou trop recher­chées, ils ne réagissent les uns et les autres si éner­gi­que­ment contre de tels moyens expres­sifs que parce qu’ils sentent en eux-même quelque chose qui les y porte.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Il n’y a pas moyen d’é­chap­per au sys­tème. La seule atti­tude défen­dable consiste à s’in­ter­dire toute uti­li­sa­tion fal­la­cieuse de sa propre exis­tence à des fins idéo­lo­giques et, pour le reste, à se conduire en tant que per­sonne pri­vée d’une façon aus­si modeste, aus­si dis­crète et aus­si peu pré­ten­tieuse que l’exige, non plus ce qu’é­tait il y a bien long­temps une bonne édu­ca­tion, mais la pudeur que doit ins­pi­rer le fait qu’on trouve encore dans cet enfer de quoi respirer.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Dans son inté­rêt par­ti­cu­lier, chaque indi­vi­du se consi­dère meilleur que tous les autres mais, en tant que clien­tèle col­lec­tive, il les place en même temps au-des­sus de lui-même – voi­là deux prin­cipes de l’i­déo­lo­gie bour­geoise aus­si vieux l’un que l’autre. Depuis que la classe bour­geoise tra­di­tion­nelle a abdi­qué, ils conti­nuent l’un et l’autre à se sur­vivre dans l’es­prit des intel­lec­tuels, qui sont les der­niers enne­mis des bour­geois et en même temps les der­niers bourgeois.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Avec la liqui­da­tion du libé­ra­lisme, le prin­cipe pro­pre­ment bour­geois de la concur­rence n’est pas dépas­sé : de l’ob­jec­ti­vi­té du pro­ces­sus social, il est pas­sé en quelque sorte à l’an­thro­po­lo­gie, c’est-à-dire à une dyna­mique d’a­tomes indi­vi­duels qui s’at­tirent et se repoussent. L’assujettissement de la vie au pro­ces­sus de pro­duc­tion rabaisse cha­cun d’entre nous et impose quelque chose de cet iso­le­ment et de cette soli­tude où nous avons la ten­ta­tion de voir notre choix souverain.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Une soli­tude intan­gible est pour l’in­tel­lec­tuel la seule atti­tude où il puisse encore faire acte de soli­da­ri­té. Dès qu’on rentre dans le jeu, dès qu’on se montre humain dans les contacts et dans l’in­té­rêt qu’on témoigne aux autres, on ne fait que camou­fler une accep­ta­tion tacite de l’in­hu­main. Il faut être du côté des souf­frances des hommes ; mais chaque pas que l’on fait du côté de leur joie est un pas vers un dur­cis­se­ment de la souffrance.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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Être condes­cen­dant ou pen­ser qu’on ne vaut pas mieux que les autres, cela revient au même. En s’a­dap­tant à la fai­blesse des oppri­més, on jus­ti­fie dans une telle fai­blesse les condi­tions de domi­na­tion qu’elle pré­sup­pose et l’on déve­loppe soi-même ce qu’il faut de gros­siè­re­té, d’a­pa­thie et de vio­lence pour exer­cer cette domination.

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trad.  Eliane Kaufholz & Jean-René Ladmiral
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