The paraon­to­lo­gi­cal dis­tinc­tion bet­ween bla­ck­ness and blacks allows us no lon­ger to be enthral­led by the notion that bla­ck­ness is a pro­per­ty that belongs to blacks (the­re­by pla­cing cer­tain for­mu­la­tions regar­ding non/relationality and non/communicability on a dif­ferent foo­ting and under a cer­tain pres­sure) but also because ulti­ma­te­ly it allows us to detach bla­ck­ness from the ques­tion of (the mea­ning of) being. The infi­ni­te­si­mal dif­fe­rence bet­ween pes­si­mism and opti­mism lies not in the belief or dis­be­lief in des­crip­tions of power rela­tions or eman­ci­pa­to­ry pro­jects ; the dif­fe­rence is given in the space bet­ween an asser­tion of the rela­tive nothin­gness of bla­ck­ness and black people in the face, lite­ral­ly, of sub­stan­tive (anti­black) sub­jec­ti­vi­ty and an inha­bi­ta­tion of appo­si­tio­na­li­ty, its inter­nal social rela­tions, which remain unstruc­tu­red by the pro­to­cols of sub­jec­ti­vi­ty inso­far as mu—which has been various­ly trans­la­ted from the Japanese trans­la­tion of the Chinese wu as no, not, nought, non­being, emp­ti­ness, nothin­gness, nothing, no thing but which also bears the seman­tic trace of dance, the­re­fore of mea­sure given in walking/falling, that sus­te­nance of asym­me­try, difference’s appo­si­tio­nal mobility—also signi­fies an abso­lute nothin­gness whose anti­re­la­tive and anti­the­ti­cal phi­lo­so­phi­cal content is approa­ched by way of Nishida Kitaro¯’s enact­ment of the affi­ni­ties bet­ween struc­tures and affects of mys­ti­cism that under­gird and trouble meta­phy­sics in the “East” and the “West.” Indeed, the content that is approa­ched is approach, itself, and for the abso­lute begin­ner, who is at once pil­grim and penitent, mu signals that which is most empha­ti­cal­ly and lyri­cal­ly mar­ked in Édouard Glissant’s phrase “consent not to be a single being” and indi­ca­ted in Wilderson’s and Mackey’s ges­tures toward “fan­ta­sy in the hold,” the radi­cal unset­tle­ment that is where and what we are. Unsettlement is the dis­pla­ce­ment of sove­rei­gn­ty by ini­tia­tion, so that what’s at stake—here, in displacement—is a cer­tain black inca­pa­ci­ty to desire sove­rei­gn­ty and onto­lo­gi­cal rela­tio­na­li­ty whe­ther they are recast in the terms and forms of a Lévinasian ethics or an Arendtian poli­tics, a Fanonian resis­tance or a Pattersonian test of honor.

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« Blackness and nothin­gness (Mysticism in the Flesh) »
,
South Atlantic Quarterly n° 112
, ,
p. 737–780

6. L’ÎLE, GÉNÉRALITÉS.

Les roches appa­raissent à nu dans les mon­tagnes. Certaines ne contiennent pas de trace d’êtres vivants. D’autres ne contiennent que des débris ou des corps entiers d’a­ni­maux ou de plantes. Les eaux tra­versent le sol et s’en­foncent à une grande pro­fon­deur. Si on creuse un puits on trouve les ani­maux les plus petits dont les sque­lettes tombent en myriade au fond de la terre.

Dans l’île la res­pi­ra­tion est un phé­no­mène géné­ral. L’eau qui tombe sur le sol pro­vient des nuages. Ceux-ci, refroi­dis au contact des mon­tagnes se condensent et donnent de la neige ou de la pluie qui coule sur le sol. L’eau y pénètre et en resur­git par les sources qui s’é­coulent jus­qu’à la mer dont une par­tie s’é­va­pore pour for­mer des nuages qui refroi­dissent au contact des mon­tagnes et donnent de la pluie.

Une plante entière arra­chée au sol se fane rapi­de­ment parce que la quan­ti­té d’eau reje­tée par les végé­taux est consi­dé­rable. Un hec­tare de prai­rie per­dra 1 mil­lion de litres d’eau en un tri­mestre. Mais pen­dant ce temps la plante va cap­ter des sub­stances dans la lumière que vont man­ger les ani­maux. Les cadavres seront ensuite dévo­rés par les insectes comme les branches mortes et les feuilles tom­bées pour don­ner des formes gazeuses qui seront res­pi­rées à leur tour. La prai­rie res­pi­rant ses morts comme l’eau qui tombe sur le sol pénètre et en resur­git par les sources qui s’é­coulent jus­qu’à la mer dont une par­tie s’é­va­pore pour for­mer des nuages qui refroi­dissent au contact des mon­tagnes et donnent de la pluie.

Les plantes ne contiennent pas de trace d’êtres vivants. Si on creuse un puits on trouve les ani­maux tout au fond qui pro­duisent après leur mort une com­bus­tion lente qui remon­tant à la sur­face cap­ture les formes déjà gazeuses des insectes branches mortes feuilles ou corps entiers d’a­ni­maux aban­don­nés la prai­rie res­pi­rant ses morts comme l’eau qui tombe sur le sol pro­vient des nuages qui se condensent comme les végé­taux res­pirent et donnent de la neige ou de la pluie qui coule sur le sol où l’eau qui pénètre se mélange aux débris et aux corps entiers des ani­maux ou des plantes englou­tis qui res­pi­rant à leur tour s’é­va­porent jus­qu’à la sur­face où là déjà deve­nus branches mortes feuilles corps débris d’in­sectes dis­pa­raissent à nou­veau comme l’eau resur­git d’une source s’é­coule jus­qu’à la mer et s’é­va­pore pour for­mer des nuages qui se refroi­dissent au contact des mon­tagnes et donnent de la pluie.

FAUX BARRAGE 16 : documentaire

À par­tir d’un moment qu’on peut nom­mer X
par un sou­ci d’hommage à la pré­pon­dé­rance des sciences

quel que soit le domaine réfé­ré à comp­té du moment X
le docu­men­taire gagne qui n’est pas la documentation

le docu­men­taire gagne défilent des séries de têtes
d’anciens com­bat­tants tous assis d’anciens appelés

rap­pe­lés figures his­to­riques et fellags
pré­sen­tés en mouches d’un tract dis­tri­bué montrant
un fell-mouche, fell-sauterelle

X arrive et tout sou­dain l’archive
accable comble des groupes entiers de mer­ci mon adjudant
0,5 % au regard de la guerre – je veux dire la guerre de 40 –
de sol­dats alle­mands déser­tant pour rejoindre le maquis fran­çais tu aurais dû rejoindre le FLN.

séries de têtes assez pré­ci­sé­ment cadrées du téton à la cano­pée sur­mon­tée de quelques cen­ti­mètres de mur

tapis­sé tran­quille tapis­se­rie en 65 × 50 cm de maquis
Aurès nom non indi­qué de cailloux accu­mu­lés puis

tête par­lante com­men­tant son maquis
cadrée téton cadrée montagne

est-ce que l’archive ain­si repousse, pousse
lit­té­raire ou déra­tée là où le docu tv tristement

pré­sente d’un fell la mouche-métaphore
puis le pay­sage caillas­sé puis la tête

plus tête mais plan
que ces par­lants sont allés là-bas dans
les Aurès rap­port à la jux­ta­po­si­tion du

c’est la vie de châ­teau et des ran­gées de
fau­teuils rouges et rem­bour­rés der­rière le déserteur

raté, qu’ils firent ce qu’on leur dit et dirent
que les mon­tagnes d’Afrique du Nord étaient frisquettes

de même que j’aurais sou­hai­té ne pas ne pas
virer trop ceci trop cela, ne pas pas­ser mon temps

me net­toyant les pattes, le des­sus des yeux, ou

net­toyant la crosse et que je te remonte tout dans l’ordre en moins d’une minute.

 

N’importe où, n’importe quand, n’importe com­ment – liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té. Avec cepen­dant de menues cor­rec­tions et répa­ra­tions dans le cadre sco­laire, des rétro­gra­da­tions de carabes ravis par la beau­té des pyramides.

Des pyra­mides construites à coups de fouet ; on peut donc vous apprendre le moderne à coups de schlague men­tale. « Qui le pre­mier cou­pa les couilles et les mit encore chaudes à la bouche ? » est du même ordre que l’œuf et la poule ; passons.

Passons, pas­sons, pas­sons, pas­sons, pas­sons. Côte à côte et se tenant la main, des bouches de cha­cun pen­douillent une couille, un gland. Excisions de gorge, expul­sions de membres, et des­crip­tions affé­rentes pour l’enseignement de tous.

Il n’y a, chez tous et pris un par un, aucune demande de connais­sance de l’autre (1). Pas de demande de connais­sance de soi (2). Elles arrivent en sus, et sans qu’on les ait tou­jours vou­lues (ou pas comme ça).

Pas comme ça ! sans cesse sert à repous­ser le moment de l’éclaircissement. Toutes les vio­lences, sauf celle-ci. Il est alors néces­saire d’autoritairement for­mu­ler : Connais-toi toi-même – comme on met dans sa merde le nez du chien.

Le nez d’un chien tou­jours très déli­cat. Et de sa patte il se couvre les yeux pour mieux dor­mir. Il épouse du ventre la cha­leur de la vitre. Il souffre déjà tel­le­ment pour se tenir propre. La plus grande pro­messe est celle d’un toit, et d’une écuelle.

Si tu pro­mets d’être à l’autre atten­tif, on te rem­pli­ra ton écuelle – on pour­rait s’arranger ain­si. Dans le don­nant don­nant. Ce qui devient : Je vais le guet­ter, l’autre. Cette fois, je ne le rate­rai pas.

Je n’en rate pas une. Je ne m’explique rien mais je détaille. Par exemple : esclave sexuel serait un pléo­nasme. Un pen­du bande. Un pen­du bande, c’est pour­quoi il y eut en Amérique autant de lynchages.

Au pied des lyn­chés, il y a des hommes hilares. Et les femmes se tiennent les côtes. Ces mar­rants furent autre­fois pen­dus par grappes en France. RPR : Religion Prétendue Réformée. Reprenons ce Propos Rhizomatiquement.

De siècles en pays, des archi­tec­tures se reprennent. Se reprennent sans se reprendre. Entassements consti­tu­tifs des cales des bateaux. Étagements et bancs ser­rés des temples pro­tes­tants. Parkings. Ils en contiennent le plus.

Ils en contiennent le plus est source de comique. Résume une civi­li­sa­tion. Le petit être méca­nique avec son cha­peau vu d’en haut. Les queues à la can­tine. Les Figuren. Les mains cou­pées prises dans des stères de bois sont le signe qu’ici il y avait quelqu’un.

Qu’ici il y avait quelqu’un se conçoit mal. La concep­tion dif­fi­cile est le propre de celui dont on dit qu’il pense. Peine-à-pen­ser pro­duit archives en quan­ti­té, preuves, traces et enre­gis­tre­ments d’éléphants – peine per­due : au bout du compte, il ne voit tou­jours rien.

Rien, sinon le com­post clean qui ne fait rien pous­ser et sur lequel on trône. Ce com­post de vieilles for­mules toutes devi­sant de dévoi­le­ment tan­dis que le pre­mier désir d’un nou­veau maire ou du poète nou­veau est d’abattre, de com­bler, de cou­vrir et d’édifier.

Contentez-vous de l’édification, dit-on à tous les céci­teux, à tous, puis on les somme. En paral­lèle aux dor­mi­tions se déplient une à une les hor­reurs, comme en un monde sépa­ré, comme en un jadis.

Comme en un jadis, envi­ron­nés de poix, dou­blés de coton, pas­sant dans les casques un air de viole de gambe, nous nom­mons légè­re­ment nos bar­be­cues, nous y fai­sons griller de petites sardines.

Le par­fum des petites sar­dines m’entraîne à son tour dans le rêve, je m’en entiche, je vois le dos des pois­sons lames de rasoir reflé­ter la rivière, je change de rive, déjà je ne suis plus, là où il y avait quelqu’un.

Là où il y avait quelqu’un reste un goût de métal. Image de mâchoire défon­cée, de moi­tié du visage ôtée, sans prendre de gants.

L’humaine est une espèce à mains gan­tées, où rouge = beau, où bleu = ciel, où le blanc domine, des labo­ra­toires. L’espèce rica­nante et sen­sible. Tue d’un revers. Pleure un lustre. Commémore.

MAQUIS

Les mili­taires pensent et agissent d’un coup. C’est : lit­té­ra­ture. Ils ne nous donnent pas que des titres pra­tiques ou un lexique mais, en douce, des modèles tac­tiques, cepen­dant que nous fai­sons nos décou­pages et nos col­lages avec fuck war.

Cependant que nous fai­sons nos décou­pages et nos col­lages avec fuck war, nous pen­sons comme des mili­taires ou des avants-centres. D’autre part, il ne vaut pas mieux s’imaginer le foot­ball maro­cain por­teur de traits typi­que­ment maro­cains : n’allez pas vous ima­gi­ner des choses.

N’allez pas vous ima­gi­ner des choses, disait Cervantès, disaient Patrice Lumumba et Jimmy Durham. Ici n’est pas le lieu de l’imagination – ni celui du réel, d’ailleurs. Pas de pépites de réa­li­té dans les cookies alphabétiques.

Pas de pépites de réa­li­té dans la réa­li­té non plus, et pour­quoi y voir un pro­blème ? un chal­lenge (devoir intro­duire plus de réa­li­té) ? un manque, un trop-lein ? la langue mathé­ma­tique per­met de don­ner une juste appré­cia­tion des dépla­ce­ments de Roger Milla, le diable camerounais.

Roger Milla, le diable came­rou­nais ; Pelé, une boule de muscles noirs, souple, habile, qui court dans les sables chauds de Copacabana ; Congo, les tam­bours de nos indi­gènes affectent par­fois des formes étranges qui s’inscrivent par­fai­te­ment dans un tri­angle rectangle.

Aux temps pré­his­to­riques déjà, des tam­bours s’inscrivent rétros­pec­ti­ve­ment dans un tri­angle rec­tangle. Galilée, sei­zième siècle, fut réha­bi­li­té rétros­pec­ti­ve­ment en 1992. La rétros­pec­tion est un travail.

La rétros­pec­tion est notre tra­vail car le pré­sent ne suf­fit pas. Comment agir tout court par le biais de la rétros­pec­tion ? Comment agir par le biais de la rétros­pec­tion sans être trai­té de mar­xiste intel­lec­tuel pédophile ?

Il s’agit, au moment d’agir, de tra­vailler à mieux prê­ter le flanc aux accu­sa­tions de mar­xiste intel­lec­tuel pédo­phile. Et de ne pas faire le malin en énon­çant les dimen­sions exactes d’un ter­rain de foot­ball, par exemple.

Par exemple, la pré­fé­rence du mot foot ou du mot foot­ball devrait faire toute la dif­fé­rence. Ce n’est pas le cas. Le lexique n’est pas une solu­tion. Un esprit sain dans un corps saint, c’est un mau­vais début pour tout le monde.

Les paral­lé­lismes de construc­tion sont de mau­vais débuts pour tout le monde (sen­tences, pro­verbes). Il vau­drait mieux pour tout le monde faire preuve de plus de rela­ti­visme, mal­heu­reu­se­ment Galilée est pas­sé par là.

Galilée, hélas, pas­sa par là. Il se demande rétros­pec­ti­ve­ment si Johannes-Paulus n’a pas com­mis la plus grande erreur de son man­dat en le réha­bi­li­tant. Galileo Galilei a vu n’importe quoi à tra­vers sa piètre lunette, et nous voi­là faits.

Faits, c’est dire si le temps béni des colo­nies est un accom­pli. Achevé, antique, et pour­tant conti­nué par-delà par l’injection intus et in cute de cous­cous pour nous, de moderne pour eux, par nos luttes éco­no­miques et glottiques.

Ces luttes éco­no­mi­co-glot­tiques font tout le monde se tenir raide d’un bord à l’autre de la mer et des terres. Depuis la terre et les mers nous nous voyons et détaillons tels que, Arabes cos­tu­més en Arabes, Blancs en Blancs.

Les Blancs en Blancs sont pour eux-mêmes encore des dieux débar­qués, déchus peut-être de-ci de-là, puis tout aus­si­tôt re-lan­cés en véhi­cules hauts sur roues, bleu savane, kaki ocre, tenant en fan­tôme d’une défense l’éléphant.

L’éléphant est un elfe à pré­sent, est une force de la nature d’un elfe ; envo­lé en fumée bar­ris­sant, il nous envoie la force de ses enre­gis­tre­ments, et par force nous advient alors plus qu’une sorte de nostalgie.

Plus qu’une sorte de nos­tal­gie, il s’agit de conqué­rir – car jamais en ce domaine de mémoire nous ne l’eûmes – le sens, et sen­si­bi­li­té, de l’événement. Le sens de l’événement vient majo­ri­tai­re­ment bien avant bien après. C’est ain­si que bien avant bien après nous pleu­rons. Aussi loin en avant en arrière qu’il nous ait été don­né d’aller, nous nous fîmes pleu­rer et nous les lais­sâmes à leurs larmes.

Que les évé­ne­ments pro­duisent des larmes, c’est ce que nous pre­nons garde d’oublier. Ainsi sommes-nous per­pé­tuel­le­ment sur­pris, enchan­tés et curieux. Enchantés, curieux et déso­lés, notre cœur se ravive à l’arrivée des larmes : nous vivons.

Sur un cime­tière aux pro­por­tions ter­restres, nous vivons, nous avan­çons gui­dés par les fan­tômes d’éléphants, pilo­tés par­mi les fosses, conduits par les sillons des vignes de pays où l’on ne doit pas boire de vin.

Il est dit qu’il y eut des rivières de vin, des arbres d’où cou­laient le miel, et que c’est cela même que nous nous devons d’espérer. Par tous les moyens, sans prendre de gants, nous fai­sons cou­ler le miel et le vin. Ils ruissellent.

Les ruis­seaux se trans­forment en fleuves, et les fleuves vont à la mer : par un abra­ca­da­bra por­té de siècle en siècle, des par­ti­cu­la­ri­tés géo­gra­phiques sont deve­nues les des­tins. Cet abra­ca­da­bra est aus­si une méthode d’apprentissage.

D’apprendre par cœur, nous sommes nous-mêmes l’objectif fixé du devoir culti­ver des vignes, n’importe où, n’importe quand, et de mesu­rer le débit de l’eau, n’importe quand, n’importe où, le débit de l’eau et le débit du lait.

Grade die schwächs­ten Leistungen der Kunst bezie­hen sich auf das unmit­tel­bare Gefühl des Lebens, die stärks­ten aber, ihrer Wahrheit nach, auf eine dem Mythischen ver­wandte Sphäre : das Gedichtete. Das Leben ist all­ge­mein das Gedichtete der Gedichte — so ließe sich sagen ; doch je unver­wan­del­ter der Dichter die Lebenseinheit zur Kunsteinheit über­zufüh­ren sucht, des­to mehr erweist er sich als Stümper. Diese Stümperei als »unmit­tel­bares Lebensgefühl«, »Herzenswärme«, als »Gemüt« ver­tei­digt, ja gefor­dert zu fin­den, sind wir gewohnt.
Trad 1 : Les plus faibles pro­duc­tions de l’art ren­voient au sen­ti­ment immé­diat de la vie, tan­dis que les plus fortes, selon leur véri­té, à une sphère parente de l’élément mythique : le poé­ma­tique. Le vivant est com­mu­né­ment le poé­ma­tique des poèmes – pour­rait-on dire ; cepen­dant plus le poète s’efforce de trans­po­ser la viva­bi­li­té en artis­ti­sable, plus il est un bou­silleur. Ce bou­sillage nous avons l’habitude de le récla­mer et de le défendre comme « vivant immé­diat », « cha­leur du cœur », « vigueur ».
Trad 2 : Le noyau poé­tique se révèle donc comme pas­sage de l’u­ni­té fonc­tion­nelle de la vie á celle du poème. En lui la vie se déter­mine par le poème, la tâche par la solu­tion. Le fon­de­ment n’est pas la tona­li­té indi­vi­duelle qui enve­loppe la vie de l’ar­tiste, mais un hori­zon de vie déter­mi­né par l’art. Les caté­go­ries dans les­quelles il est pos­sible d’ap­pré­hen­der cette sphère, la sphère du pas­sage entre les deux uni­tés fonc­tion­nelles, ne sont pas for­mée d’a­vance, et s’ap­puient peut-être en pre­mier lieu sur les concepts du mythe. Ce sont pré­ci­sé­ment les plus faibles pro­duc­tions de l’art qui se réfèrent au sen­ti­ment immé­diat de la vie, tan­dis que les plus puis­santes, selon leur véri­té, ren­voient à une sphère parente de l’élé­ment mythique : au noyau poé­tique. La vie, pour­rait-on dire, est glo­ba­le­ment le noyau poé­tique des poèmes ; pour­tant, plus le poète s’ef­force de trans­po­ser telle quelle l’u­ni­té de vie en uni­té artis­tique, plus il se révèle un bou­silleur. Ce bou­sillage, nous sommes accou­tu­més à le voir défen­du, voire récla­mé, comme « sen­ti­ment immé­diat de la vie », « cha­leur du cœur », « pro­fon­deur d’âme ».

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« Deux poèmes de Friedrich Hölderlin » Œuvres [1914]
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t. 1
, , ,
p. 91sv.

Ce sont bien trois abla­tifs jux­ta­po­sés, l’en­semble étant sub­su­mé comme un mot unique avec le suf­fixe d’ad­jec­tif ‑ilis, ‑ilia, ajou­té au der­nier terme avec éli­sion. Pourquoi ce jux­ta­po­sé ? C’est qu’il est tiré de l’ex­pres­sion rituelle où le nom de l’a­ni­mal sacri­fié est à l’a­bla­tif : sū facere « sacri­fier au moyen d’un ani­mal », et non l’a­ni­mal lui-même ; facere + l’a­bla­tif est cer­tai­ne­ment la construc­tion ancienne. Donc, faire l’acte sacré au moyen de ces trois ani­maux ; grou­pe­ment ancien, consa­cré, de ces trois espèces où sūs est le nom de l’es­pèce porcine.

Je reprends et je vais prendre une réfé­rence qui a son inté­rêt qui n’est rien d’autre que quelque chose qui touche au carac­tère tout à fait le plus radi­cal des rela­tions du « je » avec le signi­fiant. Dans les langues indo-euro­péennes anciennes et dans cer­taines sur­vi­vances des langues vivantes, il y a ce qu’on appelle, et que vous avez tous appris à l’école, « la voix moyenne ». La voix moyenne se dis­tingue de la voix posi­tive et de la voix pas­sive en ceci que nous disons, dans une approxi­ma­tion qui vaut ce que valent d’autres approxi­ma­tions qu’on apprend à l’école, que le sujet fait l’action dont il s’agit. Il y a des formes ver­bales qui disent un cer­tain nombre de choses. Il y a deux formes dif­fé­rentes pour dire « je sacri­fie », comme sacri­fi­ca­teur, ou « je sacri­fie », comme celui qui offre le sacri­fice à son bénéfice.
L’intérêt n’est pas d’entrer dans cette nuance de la voix moyenne à pro­pos des verbes qui ont les deux voix parce que pré­ci­sé­ment nous n’en usons pas, nous la sen­ti­rons tou­jours mal, mais ce qui est ins­truc­tif c’est de s’apercevoir qu’il y a des verbes qui n’ont que l’une ou l’autre voix, et que c’est pré­ci­sé­ment ce que les lin­guistes, sauf dans les cas où ils sont par­ti­cu­liè­re­ment astu­cieux, laissent tom­ber. Alors là vous vous aper­ce­vez des choses très drôles : c’est, pour le recueillir dans un article, ce que M. BENVENISTE a fait sur ce sujet, et dont je vous donne la réfé­rence : Journal de Psychologie nor­male et patho­lo­gique Janvier-Mars 1950, entiè­re­ment consa­cré au lan­gage. Nous nous aper­ce­vrons que sont les moyens verbes : naître, mou­rir, suivre et pous­ser au mou­ve­ment, être maître, être cou­ché, et reve­nir à un état fami­lier, jouer, avoir pro­fit, souf­frir, patien­ter, éprou­ver une agi­ta­tion men­tale, prendre des mesures – qui est le medeor dont vous êtes tous inves­tis comme méde­cins, car tout ce qui se rap­porte à la méde­cine est déri­vé de ce medeorpar­ler enfin, c’est très pré­ci­sé­ment du registre de ce dont il s’agit dans ce qui est en jeu dans notre expé­rience analytique.
Dans le cas où les verbes n’existent et ne fonc­tionnent dans un cer­tain nombre de langues qu’à la voix moyenne et seule­ment à cette voix, et d’après l’étude c’est très pré­ci­sé­ment à cette notion que le sujet se consti­tue dans le pro­cès ou l’état, que le verbe exprime.
N’attachez aucune impor­tance aux termes « pro­cès » ou « état », la fonc­tion ver­bale comme telle n’est pas du tout si faci­le­ment sai­sie dans aucune caté­go­rie. Le verbe est une fonc­tion dans la phrase, et rien d’autre, car « pro­cès » ou « état », les sub­stan­tifs l’expriment aus­si bien. Le fait que le sujet soit plus ou moins impli­qué n’est abso­lu­ment pas chan­gé par le fait que le pro­cès dont il s’agit soit employé à la forme ver­bale. Le fait qu’il soit employé à la forme ver­bale dans la phrase, n’a aucune espèce de sens, c’est qu’il sera le sup­port d’un cer­tain nombre d’accents signi­fiants qui situe­ront l’ensemble de la phrase sous un aspect ou sous un mode temporel.

, ,
t. 3 : « Les psychoses (1955–1956) »
, ,

…la voix, qui est la dia­thèse fon­da­men­tale du sujet dans le verbe ; elle dénote une cer­taine atti­tude du sujet rela­ti­ve­ment au pro­cès, par où ce pro­cès se trouve déter­mi­né dans son principe.

Sur le sens géné­ral du moyen, tous les lin­guistes s’accordent à peu près. Rejetant la défi­ni­tion des gram­mai­riens grecs, on se fonde aujourd’hui sur la dis­tinc­tion que Panini, avec un dis­cer­ne­ment admi­rable pour son temps, éta­blit entre le para­smai­pa­da, « mot pour un autre » (= actif), et l’atma­ne­pa­da, « mot pour soi » (= moyen). À la prendre lit­té­ra­le­ment, elle res­sort en effet d’oppositions comme celle dont le gram­mai­rien hin­dou fait état : skr. yaja­ti, « il sacri­fie » (pour un autre, en tant que prêtre), et yajate, « il sacri­fie » (pour soi, en tant qu’offrant). On ne sau­rait dou­ter que cette défi­ni­tion réponde en gros à la réa­li­té. Mais il s’en faut qu’elle s’applique telle quelle à tous les faits, même en sans­krit, et qu’elle rende compte des accep­tions assez diverses du moyen. Si on embrasse l’ensemble des langues indo-euro­péennes, les faits appa­raissent sou­vent si fuyants que, pour les cou­vrir tous, on doit se conten­ter d’une for­mule assez vague, qu’on retrouve à peu près iden­tique chez tous les com­pa­ra­tistes : le moyen indi­que­rait seule­ment une cer­taine rela­tion de l’action avec le sujet, ou un « inté­rêt » du sujet dans l’action. Il semble qu’on ne puisse pré­ci­ser davan­tage, sinon en pro­dui­sant des emplois spé­cia­li­sés où le moyen favo­rise une accep­tion res­treinte, qui est ou pos­ses­sive, ou réflexive, ou réci­proque, etc. On est donc ren­voyé d’une défi­ni­tion très géné­rale à des exemples très par­ti­cu­liers, mor­ce­lés en petits groupes et déjà diver­si­fiés. Ils ont certes un point com­mun, cette réfé­rence à l’atman, au « pour soi » de Panini, mais la nature lin­guis­tique de cette réfé­rence échappe encore, à défaut de laquelle le sens de la dia­thèse risque de n’être plus qu’un fantôme.

[…]
  1. Sont seule­ment actifs : être (skr. «  », grec «  ») ; aller ; vivre ; cou­ler ; ram­per ; plier ; souf­fler ; man­ger ; boire ; donner.
  2. Sont seule­ment moyens : naître ; mou­rir ; suivre ; épou­ser un mou­ve­ment ; être maître ; être cou­ché ; être assis ; reve­nir à un état fami­lier ; jouir ; avoir pro­fit ; éprou­ver une agi­ta­tion men­tale ; prendre des mesures ; par­ler, etc.
[…]

 

De cette confron­ta­tion se dégage assez clai­re­ment le prin­cipe d’une dis­tinc­tion pro­pre­ment lin­guis­tique, por­tant sur la rela­tion entre le sujet et le pro­cès. Dans l’actif, les verbes dénotent un pro­cès qui s’accomplit à par­tir du sujet et hors de lui. Dans le moyen, qui est la dia­thèse à défi­nir par oppo­si­tion, le verbe indique un pro­cès dont le sujet est le siège ; le sujet est inté­rieur au procès.

Cette défi­ni­tion vaut sans égard à la nature séman­tique des verbes consi­dé­rés ; verbes d’état et verbes d’action sont éga­le­ment repré­sen­tés dans les deux classes. Il ne s’agit donc nul­le­ment de faire coïn­ci­der la dif­fé­rence de l’actif au moyen avec celle des verbes d’action et des verbes d’état. Une autre confu­sion à évi­ter est celle qui pour­rait naître de la repré­sen­ta­tion « ins­tinc­tive » que nous nous for­mons de cer­taines notions. Il peut nous paraître sur­pre­nant par exemple que « être » appar­tienne aux acti­va tan­tum, au même titre que « man­ger ». Mais c’est là un fait et il faut y confor­mer notre inter­pré­ta­tion : « être » est en indo-euro­péen, comme « aller » ou « cou­ler », un pro­cès où la par­ti­ci­pa­tion du sujet n’est pas requise. En face de cette défi­ni­tion qui ne peut être exacte qu’autant qu’elle est néga­tive, celle du moyen porte des traits posi­tifs. Ici le sujet est le lieu du pro­cès, même si ce pro­cès, comme c’est le cas pour le latin fruor ou sans­krit manyate, demande un objet ; il accom­plit quelque chose qui s’accomplit en lui, naître, dor­mir, gésir, ima­gi­ner, croître, etc. Il est bien inté­rieur au pro­cès dont il est l’agent.

Dès lors sup­po­sons qu’un verbe typi­que­ment moyen tel que gr. xxxxxx, « il dort », soit doté secon­dai­re­ment d’une forme active. Il en résul­te­ra, dans la rela­tion du sujet au pro­cès, un chan­ge­ment tel que le sujet, deve­nant exté­rieur au pro­cès, en sera l’agent, et que le pro­cès, n’ayant plus le sujet pour lieu, sera trans­fé­ré sur un autre terme qui en devien­dra objet. Le moyen se conver­ti­ra en tran­si­tif. C’est ce qui se pro­duit quand xxx, « il dort », four­nit xxx, « il endort (quelqu’un) » ; ou que skr. vard­hate, « il croît », passe à vard­ha­ti, « il accroît (quelque chose) ». La tran­si­ti­vi­té est le pro­duit néces­saire de cette conver­sion du moyen à l’actif. Ainsi se consti­tuent à par­tir du moyen des actifs qu’on dénomme tran­si­tifs ou cau­sa­tifs ou fac­ti­tifs et qui se carac­té­risent tou­jours par ceci que le sujet, posé hors du pro­cès, le com­mande désor­mais comme acteur, et que le pro­cès, au lieu d’avoir le sujet pour siège, doit prendre un objet pour fin : xxx, « j’espère » > xxx, « je pro­duis un espoir (chez un autre) » ; xxx, « je danse » > xxx, « je fais dan­ser (un autre) ».

Si main­te­nant nous reve­nons aux verbes à double dia­thèse, qui sont de beau­coup les plus nom­breux, nous consta­te­rons que la défi­ni­tion rend compte ici aus­si de l’opposition actif : moyen. Mais, cette fois, c’est par les formes du même verbe et dans la même expres­sion séman­tique que le contraste s’établit. L’actif alor n’est plus seule­ment l’absence du moyen, c’est bien un actif, une pro­duc­tion d’acte, révé­lant plus clai­re­ment encore la posi­tion exté­rieure du sujet rela­ti­ve­ment au pro­cès ; et le moyen ser­vi­ra à défi­nir le sujet comme inté­rieur au pro­cès : xx xxx, « il porte des dons » : xx, xxx, « il portent des dons qui l’impliquent lui-même » (= il emporte des dons qu’il a reçus); – xx xxx xxx, « poser des lois » : xxx xxx, « poser des lois en s’y incluant » (= se don­ner des lois) ; – xxx xx xxx « il détache le che­val » ; xx xx xx, « il détache le che­val en s’affectant par là-même » (d’où il res­sort que ce che­val est le sien); – xxx xx, « il pro­duit la guerre » (= il en donne l’occasion ou le signal) : xxx xxx, « il fait la guerre où il prend part »), etc. On peut diver­si­fier le jeu de ces oppo­si­tions autant qu’on le vou­dra, et le grec en a usé avec une extra­or­di­naire sou­plesse ; elles reviennent tou­jours en défi­ni­tive à situer des posi­tions du sujet vis-à-vis du pro­cès, selon qu’il y est exté­rieur ou inté­rieur, à le qua­li­fier en tant qu’agent, selon qu’il effec­tue, dans l’actif, où qu’il effec­tue en s’affectant, dans le moyen. Il semble que cette for­mu­la­tion réponde à la fois à la signi­fi­ca­tion des formes et aux exi­gences d’une défi­ni­tion, en même temps qu’elle nous dis­pense de recou­rir à la notion, fuyante et d’ailleurs extra-lin­guis­tique, d’« inté­rêt » du sujet dans le procès.

Cette réduc­tion à un cri­tère pure­ment lin­guis­tique du conte­nu de l’opposition entraîne plu­sieurs conséquences.

[…]

Même le lin­guiste peut avoir l’impression qu’une pareille dis­tinc­tion (actif : moyen, ndr) reste incom­plète, boi­teuse, un peu bizarre, gra­tuite en tout cas, en regard de la symé­trie répu­tée intel­li­gible et satis­fai­sante entre l’« actif » et le « pas­sif ». Mais, si l’on convient de sub­sti­tuer aux termes « actif » et « moyen » les notions de « dia­thèse externe » et de « dia­thèse interne », cette caté­go­rie retrouve plus faci­le­ment sa néces­si­té dans le groupe de celles que porte la forme verbale.

[…]

Ainsi s’organise « en langue » et « en parole » une caté­go­rie ver­bale dont on a ten­té d’esquisser, à l’aide de cri­tères lin­guis­tiques, la struc­ture et la fonc­tion séman­tiques, en par­tant des oppo­si­tions qui les mani­festent. Il est dans la nature des faits lin­guis­tiques, puisqu’ils sont des signes, de se réa­li­ser en oppo­si­tions et de ne signi­fier que par là.

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Problèmes de lin­guis­tique générale [Journal de psy­cho­lo­gie, jan-fév. 1950, P.U.F.]
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t. 1
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chap. 14  : « Actif et moyen dans le verbe »
, , ,
p. 169–175

Il n’y a pas donc pas de rai­son de mettre en doute l’efficacité de cer­taines pra­tiques magiques. Mais on voit, en même temps, que l’efficacité de la magie implique la croyance en la magie, et que celle-ci se pré­sente sous trois aspects com­plé­men­taires : il y a, d’abord, la croyance du sor­cier dans l’efficacité de ses tech­niques ; ensuite, celle du malade qu’il soigne, ou de la vic­time qu’il per­sé­cute, dans le pou­voir du sor­cier même ; enfin, la confiance et les exi­gences de l’opinion col­lec­tive, qui forment à chaque ins­tant une sorte de champ de gra­vi­ta­tion au sein duquel se défi­nissent et se situent les rela­tions entre le sor­cier et ceux qu’il ensor­celle. Aucune des trois par­ties en cause n’est évi­dem­ment à même de for­mer une repré­sen­ta­tion claire de l’activité du sym­pa­thique, et des troubles que Cannon a appe­lés homéo­sta­tiques. Quand le sor­cier pré­tend extraire par suc­cion, du corps de son malade, un objet patho­lo­gique dont la pré­sence expli­que­rait l’état mor­bide, et pro­duit un caillou qu’il avait dis­si­mu­lé dans sa bouche, com­ment cette pro­cé­dure se jus­ti­fie-t-elle à ses yeux ? Comment un inno­cent accu­sé de sor­cel­le­rie par­vient-il à se dis­cul­per si l’imputation est una­nime, puisque la situa­tion magique est un phé­no­mène de consen­sus ? Enfin, quelle part de cré­du­li­té, et quelle part de cri­tique, inter­viennent dans l’attitude du groupe vis-à-vis de ceux aux­quels il accorde des pri­vi­lèges cor­res­pon­dants, mais dont il exige aus­si des satis­fac­tions adé­quates ? Commençons par exa­mi­ner ce der­nier point.

[Suit l’histoire d’un sor­cier qui dis­pa­raît, qu’on retrouve et qui raconte qu’un orage l’a empor­té puis rame­né. Des doutes dans la com­mu­nau­té quant à la sin­cé­ri­té du sor­cier (il aurait en réa­li­té vou­lu prendre contact avec un autre groupe, consti­tué en par­tie d’anciens com­pa­gnons, et aurait inven­té l’histoire de l’orage comme super­che­rie) cir­culent obli­que­ment, sans jamais que la ver­sion de l’orage ne soit publi­que­ment, fron­ta­le­ment remise en cause. L‑S écrit :]

On eût, pour­tant, beau­coup éton­né les scep­tiques en invo­quant une super­che­rie si vrai­sem­blable, et dont ils ana­ly­saient eux-mêmes les mobiles avec beau­coup de finesse psy­cho­lo­gique et de sens poli­tique, pour mettre en cause la bonne foi et l’efficacité du sor­cier. Sans doute, il n’avait pas volé sur les ailes du ton­nerre jusqu’au rio Ananaz, et tout n’était que mise en scène. Mais ces choses auraient pu se pro­duire, elles s’étaient effec­ti­ve­ment pro­duites dans d’autres cir­cons­tances, elles appar­te­naient au domaine de l’expérience. Qu’un sor­cier entre­tienne des rela­tions intimes avec les forces sur­na­tu­relles, c’est là une cer­ti­tude ; que, dans tel cas par­ti­cu­lier, il ait pré­tex­té son pou­voir pour dis­si­mu­ler une acti­vi­té pro­fane, c’est le domaine de la conjec­ture et l’occasion d’appliquer la cri­tique his­to­rique. Le point impor­tant est que les deux éven­tua­li­tés ne sont pas mutuel­le­ment exclu­sives, pas plus que ne le sont, pour nous, l’interprétation de la guerre comme der­nier sur­saut de l’indépendance natio­nale, ou comme le résul­tat des machi­na­tions des mar­chands de canons. Les deux expli­ca­tions sont logi­que­ment incom­pa­tibles, mais nous admet­tons que l’une ou l’autre puisse être vraie, selon les cas ; comme elles sont éga­le­ment plau­sibles, nous pas­sons aisé­ment de l’une à l’autre, selon l’occasion et le moment, et, pour beau­coup, elles peuvent obs­cu­ré­ment coexis­ter dans la conscience.

Ces inter­pré­ta­tions diver­gentes, quelle que puisse être leur ori­gine savante, ne sont pas évo­quées par la conscience indi­vi­duelle au terme d’une ana­lyse objec­tive, mais plu­tôt comme des don­nées de com­plé­ment, récla­mées par des atti­tudes très floues et non éla­bo­rées qui, pour cha­cun de nous, ont un carac­tère d’expérience. Ces expé­riences res­tent, cepen­dant, intel­lec­tuel­le­ment informes et affec­ti­ve­ment into­lé­rables, à moins de s’incorporer tel ou tel schème flot­tant dans la culture du groupe et dont l’assimilation per­met seule d’objectiver des états sub­jec­tifs, de for­mu­ler des impres­sions infor­mu­lables, et d’intégrer des expé­riences inar­ti­cu­lées en système.

[Suit une autre his­toire exem­plaire. Un jeune gar­çon est accu­sé d’avoir ren­du une jeune fille malade après lui avoir tou­ché les mains. Accusé d’être un sor­cier, il s’en défend d’abord, puis avoue et est pous­sé dans cet aveu à une pro­fu­sion de détails, de spé­ci­fi­ca­tions à la fois géné­tiques et pra­tiques. Il est libé­ré quand il a fait la preuve de sa sor­cel­le­rie, deve­nant à la fois cou­pable idéal et digne d’être absout. L‑S écrit :]

Grâce à lui [le gar­çon, ndr], la sor­cel­le­rie, les idées qui s’y rat­tachent, échappent à leur mode pénible d’existence dans la conscience, comme ensemble dif­fus de sen­ti­ments et de repré­sen­ta­tions mal for­mu­lés, pour s’incarner en être d’expérience. L’accusé, pré­ser­vé comme témoin, apporte au groupe une satis­fac­tion de véri­té, infi­ni­ment plus dense et plus riche que la satis­fac­tion de jus­tice qu’eût pro­cu­rée son exé­cu­tion. Et fina­le­ment, par sa défense ingé­nieuse, ren­dant son audi­toire pro­gres­si­ve­ment conscient du carac­tère vital offert par la véri­fi­ca­tion de son sys­tème (puisqu’aussi bien, le choix n’est pas entre ce sys­tème et un autre, mais entre le sys­tème magique et pas de sys­tème du tout, c’est-à-dire le désar­roi) l’adolescent est par­ve­nu à se trans­for­mer, de menace pour la sécu­ri­té phy­sique de son groupe, en garant de sa cohé­rence mentale.

Mais la défense n’est-elle vrai­ment qu’ingénieuse ? Tout porte à croire qu’après avoir tâton­né pour trou­ver une échap­pa­toire, l’accusé par­ti­cipe avec sin­cé­ri­té et – le mot n’est pas trop fort – fer­veur, au jeu dra­ma­tique qui s’organise entre ses juges et lui. On le pro­clame sor­cier ; puisqu’il y en a, il pour­rait l’être. Et com­ment connaî­trait-il d’avance les signes qui lui révé­le­raient sa voca­tion ? Peut-être sont-ils là, pré­sents dans cette épreuve et dans les convul­sions de la fillette trans­por­tée au tri­bu­nal. Pour lui aus­si, la cohé­rence du sys­tème, et le rôle qui lui est assi­gné pour l’établir, n’ont pas une valeur moins essen­tielle que la sécu­ri­té per­son­nelle qu’il risque dans l’aventure. On le voit donc construire pro­gres­si­ve­ment le per­son­nage qu’on lui impose, avec une mélange de rou­blar­dise et de bonne foi : pui­sant lar­ge­ment dans ses connais­sances et dans ses sou­ve­nirs, impro­vi­sant aus­si, mais sur­tout, vivant son rôle et cher­chant, dans les mani­pu­la­tions qu’il ébauche et dans le rituel qu’il bâtit de pièces et de mor­ceaux, l’expérience d’une mis­sion dont l’éventualité, au moins, est offerte à tous. Au terme de l’aventure, que reste-t-il des ruses du début, jusqu’à quel point notre héros n’est-il pas deve­nu dupe de son per­son­nage, mieux encore : dans quelle mesure n’est-il pas effec­ti­ve­ment deve­nu un sor­cier ? « Plus le gar­çon par­lait », nous dit-on de sa confes­sion finale « et plus pro­fon­dé­ment il s’absorbait dans son sujet. Par moments, son visage s’illuminait de la satis­fac­tion résul­tant de l’emprise conquis sur son audi­toire. » Que la fillette gué­risse après l’administration du remède, et que les expé­riences vécues au cours d’une épreuve si excep­tion­nelle s’élaborent et s’organisent, il n’en fau­drait sans doute pas davan­tage pour que les pou­voirs sur­na­tu­rels, déjà recon­nus par le groupe, soient confes­sés défi­ni­ti­ve­ment par leur inno­cent détenteur.

[Suit l’histoire de Quesalid, un non-dupe, un scep­tique, qui entre­prend de démas­quer les super­che­ries de la science des sor­ciers, de l’efficacité des pra­tiques cha­ma­niques. Un groupe de sor­ciers, y déce­lant une curio­si­té, l’invitent à suivre leur ensei­gne­ment com­plet, de quatre années. Il accepte, appre­nant des tech­niques de dis­si­mu­la­tion, de ren­sei­gne­ment (espions sous forme de « faux rêveurs », de pres­ti­di­gi­ta­tion etc., tech­niques qui le confirment dans ses soup­çons. Mais un jour, invi­té à gué­rir quelqu’un qui l’avait recon­nu en rêve comme son sau­veur, il se prête au jeu, avec un suc­cès de gué­ri­son écla­tant. Il devient connu comme « grand cha­man », mais conserve son esprit cri­tique. Une tech­nique de ce groupe de cha­mans est de dis­si­mu­ler dans leur bouche un petit duvet qu’ils crachent ensuite, cou­vert d’un peu de sang de leur propre bouche ou gen­cive, en guise de « corps patho­lo­gique expul­sé ». En visite chez une tri­bu voi­sin pour y obser­ver les pro­cé­dures cha­ma­niques, il remarque que leur tech­nique est dif­fé­rente : ils crachent un peu de salive, et pré­tendent que c’est là « la mala­die ». À l’occasion d’une mala­die dans cette com­mu­nau­té, et après l’échec de la pro­cé­dure habi­tuelle de la salive, sans duet ni sang, Quesalid demande à essayer la tech­nique apprise dans sa com­mu­nau­té (duvet + sang) ; la malade se déclare gué­rie. L‑S écrit :]

Et voi­ci, pour la pre­mière fois, notre héros vacillant. Si peu d’illusions qu’il ait entre­te­nues jusqu’à pré­sent sur sa tech­nique, il en a trou­vé une encore plus fausse, encore plus mys­ti­fi­ca­trice, encore plus mal­hon­nête, que la sienne. Car lui, au moins, donne quelque chose à sa clien­tèle : il lui pré­sente la mala­die sous une forme visible et tan­gible, tan­dis que ses confrères étran­gers ne montrent rien du tout, et pré­tendent seule­ment avoir cap­tu­ré le mal. Et sa méthode obtient des résul­tats, tan­dis que l’autre est vaine. Ainsi, notre héros se trouve aux prises avec un pro­blème qui n’est peut-être pas sans équi­valent dans le déve­lop­pe­ment de la science moderne : deux sys­tèmes, dont on sait qu’ils sont éga­le­ment inadé­quats, offrent cepen­dant, l’un par rap­port à l’autre, une valeur dif­fé­ren­tielle, et cela, à la fois au point de vue logique et au point de vue expé­ri­men­tal. Par rap­port à quel sys­tème de réfé­rences les juge­ra-t-on ? Celui des faits, où ils se confondent, ou le leur propre, où ils prennent des valeurs inégales, théo­ri­que­ment et pratiquement ?

[Quesalid pour­suit se suc­cès et humi­lie d’autres cha­mans aux tech­niques dif­fé­rentes. Le spec­tacle du corps expul­sé est dra­ma­ti­que­ment plus effi­cace. Il fonc­tionne, et de nom­breux cha­mans s’enfuient de leurs vil­lages après avoir été dis­cré­di­tés par Quesalid.]

Et Quesalid pour­suit sa car­rière, riche de secrets, démas­quant les impos­teurs et plein de mépris pour la pro­fes­sion : « Une fois seule­ment ai-je vu un cha­man qui trai­tait les malades par suc­cion ; et je n’ai jamais pu décou­vrir s’il était un vrai cha­man, ou un simu­la­teur. Pour cette rai­son seule­ment, je crois qu’il était cha­man : il ne per­met­tait pas à ceux qu’il avait gué­ris de le payer. En véri­té, je ne l’ai jamais vu rire une seule fois. » L’attitude du début s’est donc sen­si­ble­ment modi­fiée : le néga­ti­visme radi­cal du libre-pen­seur a fait place à des sen­ti­ments plus nuan­cés. Il y a de vrais cha­mans. Et lui-même ? Au terme du récit, on ne sait pas ; mais il est clair qu’il exerce son métier avec conscience, qu’il est fier de ses suc­cès et qu’il défend cha­leu­reu­se­ment, contre toutes les écoles rivales, la tech­nique du duvet ensan­glan­té dont il semble avoir com­plè­te­ment per­du de vue la nature fal­la­cieuse, et dont il s’était tant gaus­sé au début.

[…]

Cette affa­bu­la­tion d’une réa­li­té elle-même incon­nue, faite de pro­cé­dures et de repré­sen­ta­tions, est gagée sur une triple expé­rience : celle du cha­man lui-même qui, si sa voca­tion est réelle (et même si elle ne l’est pas, du seul fait de l’exercice) éprouve des états spé­ci­fiques, de nature psy­cho­so­ma­tique ; celle du malade, qui res­sent ou non une amé­lio­ra­tion ; enfin, celle du public qui par­ti­cipe lui aus­si à la cure, et dont l’entraînement qu’il subit, et la satis­fac­tion intel­lec­tuelle et affec­tive qu’il retire, déter­minent une adhé­sion col­lec­tive qui inau­gure elle-même un nou­veau cycle.
Ces trois élé­ments de ce qu’on pour­rait appe­ler le com­plexe cha­ma­nis­tique sont indis­so­ciables. Mais on voit qu’ils s’organisent autour de deux pôles, for­més, l’un par l’expérience intime du cha­man, l’autre par le consen­sus col­lec­tif. Il n’y a pas de rai­son de dou­ter, en effet, que les sor­ciers, ou au moins les plus sin­cères d’entre eux, ne croient en leur mis­sion, et que cette croyance ne soit fon­dée sur l’expérience d’états spécifiques.

[…]

Mais il y a aus­si des argu­ments lin­guis­tiques, plus convain­cants parce qu’indirects : dans le dia­lecte win­tu de la Californie, il existe cinq modes ver­baux qui cor­res­pondent à une connais­sance acquise par la vue, par impres­sion cor­po­relle, par infé­rence, par rai­son­ne­ment et par ouï-dire. Tous les cinq consti­tuent la caté­go­rie de la connais­sance, par oppo­si­tion à la conjec­ture qui s’exprime dif­fé­rem­ment. Très curieu­se­ment, les rela­tions avec le monde sur­na­tu­rel s’expriment par le moyen des modes de la connais­sance, et par­mi eux, ceux de l’impression cor­po­relle (c’est-à-dire de l’expérience la plus intui­tive), de l’inférence et du rai­son­ne­ment. Ainsi, l’indigène qui devient cha­man à la suite d’une crise spi­ri­tuelle conçoit gram­ma­ti­ca­le­ment son état comme une consé­quence qu’il doit infé­rer du fait, for­mu­lé comme une expé­rience immé­diate, qu’il a obte­nu le com­man­de­ment d’un esprit, lequel entraîne la conclu­sion déduc­tive qu’il a dû accom­plir un voyage dans l’au-delà, à la fin duquel – expé­rience immé­diate – il s’est retrou­vé par­mi les siens.

[Suivent les expé­riences du malade, qui « repré­sentent l’aspect le moins impor­tant du sys­tème ». « Quesalid n’est pas deve­nu un grand sor­cier parce qu’il gué­ris­sait ses malades, il gué­ris­sait ses malades parce qu’il était deve­nu un grand sorcier. »]

C’est en effet dans l’attitude du groupe, bien plu­tôt que dans le rythme des échecs et des suc­cès, qu’il faut cher­cher la rai­son véri­table de l’effondrement des rivaux de Quesalid. Eux-mêmes le sou­lignent, quand ils se plaignent d’être deve­nus la risée de tous, quand ils mettent en avant leur honte, sen­ti­ment social par excel­lence. L’échec est secon­daire, et on per­çoit, dans tous leurs pro­pos, qu’ils le conçoivent comme une fonc­tion d’un autre phé­no­mène : l’évanouissement du consen­sus social, recons­ti­tué à leurs dépens autour d’un autre pra­ti­cien et d’un autre sys­tème. Le pro­blème fon­da­men­tal est donc celui du rap­port entre un indi­vi­du et le groupe, ou, plus exac­te­ment, entre un cer­tain type d’individus et cer­taines exi­gences du groupe.

En soi­gnant son malade, le cha­man offre à son audi­toire un spec­tacle. Quel spec­tacle ? Au risque de géné­ra­li­ser impru­dem­ment cer­taines obser­va­tions, nous dirons que ce spec­tacle est tou­jours celui d’une répé­ti­tion, par le cha­man, de « l’appel » c’est-à-dire la crise ini­tiale qui lui a appor­té la révé­la­tion de son état. Mais le mot de spec­tacle ne doit pas trom­per : le cha­man ne se contente pas de repro­duire ou de mimer cer­tains évé­ne­ments ; il les revit effec­ti­ve­ment dans toute leur viva­ci­té, leur ori­gi­na­li­té, leur vio­lence. Et puisque, au terme de la séance, il revient à l’é­tat nor­mal, nous pou­vons dire, emprun­tant à la psy­cha­na­lyse un terme essen­tiel, qu’il abréa­git. On sait que la psy­cha­na­lyse appelle abréac­tion ce moment déci­sif de la cure où le malade revit inten­sé­ment la situa­tion ini­tiale qui est à l’origine de son trouble, avant de le sur­mon­ter défi­ni­ti­ve­ment. En ce sens, le cha­man est un abréac­teur professionnel.

Nous avons recher­ché ailleurs les hypo­thèses théo­riques qu’il serait néces­saire de for­mu­ler, pour admettre que le mode d’abréaction par­ti­cu­lier à chaque cha­man, ou tout au moins chaque école, puisse induire sym­bo­li­que­ment, chez le malade, une abréac­tion de son trouble propre. Si, tou­te­fois, la rela­tion essen­tielle est celle entre le cha­man et le groupe, il faut aus­si poser la ques­tion à un autre point de vue, qui est celui du rap­port entre pen­sées nor­male et patho­lo­gique. Or, dans toute pers­pec­tive non scien­ti­fique (et aucune socié­té ne peut se tar­guer de n’y point par­ti­ci­per), pen­sée patho­lo­gique et pen­sée nor­male ne s’opposent pas, elles se com­plètent. En pré­sence d’un uni­vers qu’elle est avide de com­prendre, mais dont elle ne par­vient pas à domi­ner les méca­nismes, la pen­sée nor­male demande tou­jours leur sens aux choses, qui le refusent ; au contraire, la pen­sée dite patho­lo­gique déborde d’interprétations et de réso­nances affec­tives, dont elle est tou­jours prête à sur­char­ger une réa­li­té autre­ment défi­ci­taire. Pour l’une, il y a du non véri­fiable expé­ri­men­ta­le­ment, c’est-à-dire de l’exigible ; pour l’autre, des expé­riences sans objet, soit du dis­po­nible. Empruntant le lan­gage des lin­guistes, nous dirons que la pen­sée nor­male souffre tou­jours d’un défi­cit de signi­fié, tan­dis que la pen­sée dite patho­lo­gique (au moins dans cer­taines de ses mani­fes­ta­tions) dis­pose d’une plé­thore de signi­fiant. Par la col­la­bo­ra­tion col­lec­tive à la cure cha­ma­nis­tique, un arbi­trage s’établit entre ces deux situa­tions com­plé­men­taires. Dans le pro­blème de la mala­die, que la pen­sée nor­male ne com­prend pas, le psy­cho­pathe est invi­té par le groupe à inves­tir une richesse affec­tive, pri­vée par elle-même de point d’application. Un équi­libre appa­raît entre ce qui est vrai­ment, sur le plan psy­chique, une offre et une demande ; mais à deux condi­tions : il faut que, comme le malade, et le sor­cier, le public par­ti­cipe, au moins dans une cer­taine mesure, à l’abréaction, cette expé­rience vécue d’un uni­vers d’effusions sym­bo­liques dont le malade, parce que malade, et le sor­cier, parce que psy­cho­pathe – c’est-à-dire dis­po­sant l’un et l’autre d’expériences non inté­grables autre­ment – peuvent lui lais­ser, de loin, entre­voir « les illu­mi­na­tions ». En l’absence de tout contrôle expé­ri­men­tal, qui n’est pas néces­saire et n’est même pas deman­dé, c’est cette expé­rience seule, et sa richesse rela­tive dans chaque cas, qui peut per­mettre le choix entre plu­sieurs sys­tèmes pos­sibles, et entraî­ner l’adhésion à telle école ou à tel praticien.

À la dif­fé­rence de l’explication scien­ti­fique, il ne s’agit donc pas de rat­ta­cher des états confus et inor­ga­ni­sés, émo­tions ou repré­sen­ta­tions, à une cause objec­tive, mais de les arti­cu­ler sous forme de tota­li­té ou de sys­tème, le sys­tème valant pré­ci­sé­ment dans la mesure où il per­met la pré­ci­pi­ta­tions, ou la coa­les­cence, de ces états dif­fus (pénibles aus­si, en rai­son de leur dis­con­ti­nui­té) ; et ce der­nier phé­no­mène est attes­té à la conscience par une expé­rience ori­gi­nale, qui ne peut être sai­sie du dehors.

Il est vrai qu’en cure cha­ma­nique, le sor­cier parle, et fait abréac­tion pour le malade qui se tait, tan­dis qu’en psy­cha­na­lyse, c’est le malade qui parle, et fait abréac­tion contre le méde­cin qui l’écoute.

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Anthropologie struc­tu­rale [« Le sor­cier et sa magie », Les Temps Modernes, 4e année, n°41, 1949, p. 3–24]
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chap. 9  : « Magie et Religion »
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En quoi le savoir sym­bo­lique dif­fère-t-il du savoir ency­clo­pé­dique ? On carac­té­ri­se­ra tout d’a­bord ce der­nier en l’op­po­sant au savoir sémantique.
Le savoir séman­tique porte sur les caté­go­ries et non sur le monde. Il peut s’ex­pri­mer sous la forme d’un ensemble de pro­po­si­tions ana­ly­tiques. Par exemple :
(1) Le lion est un animal.
(2) La licorne est un animal.
(3) Un bon cou­teau est un cou­teau qui coupe bien.
(4) Un céli­ba­taire n’est pas marié.
Savoir que le lion est un ani­mal ce n’est rien savoir des lions, même pas qu’ils existent, comme le montre (2), mais seule­ment quelque chose du sens du mot « lion ». De même qui­conque sait le fran­çais sait que (3) et (4) sont vrais, même s’il n’a jamais manié un cou­teau, même s’il ignore tout du droit matri­mo­nial. On pour­rait conce­voir une machine qui serait capable de signa­ler cor­rec­te­ment toutes les para­phrases, toutes les tau­to­lo­gies ana­ly­tiques, toutes les contra­dic­tions ana­ly­tiques, bref une machine qui pos­sé­de­rait tout le savoir séman­tique sur lequel repose une langue, sans qu’elle dis­pose pour autant du moindre savoir sur le monde.
Le savoir ency­clo­pé­dique, à l’in­verse, porte sur le monde. Il peut s’ex­pri­mer sous la forme d’un ensemble de pro­po­si­tions syn­thé­tiques. Par exemple :
(5) Le lion est un ani­mal dangereux.
(6) La licorne n’existe pas.
(7) Un bon cou­teau coûte cher.
(8) Isidore est le mari d’Ursule.
Ces pro­po­si­tions sont vraies ou fausses selon l’é­tat du monde et aucune règle séman­tique ne per­met d’en éva­luer la véracité.
La plu­part des caté­go­ries de la pen­sée com­porte ain­si deux aspects : l’un séman­tique, l’autre ency­clo­pé­dique. Certaines caté­go­ries cepen­dant n’ont qu’un aspect séman­tique : par exemple « tou­jours » qui a un sens mais pas de réfé­rence. À l’in­verse, les noms propres n’ont, semble-t-il, qu’un aspect ency­clo­pé­dique, mais pas d’as­pect séman­tique, à moins d’ad­mettre que (9) est une contra­dic­tion ana­ly­tique, une erreur sur le mot et non sur la chose :
(9) Le Pirée est un homme.
Il n’est pas du tout facile de déci­der où passe la limite entre savoir séman­tique et ency­clo­pé­dique. Les exemples (9) et (10) – (12) peuvent prê­ter à discussion :
(10) Le lion est un mammifère.
(11) Un cou­teau com­porte une lame et un manche.
(12) Le mariage est une institution.
Mais le fait qu’il existe un nombre indé­fi­ni de cas sur les­quels, faute de théo­rie séman­tique déve­lop­pée, on hésite à tran­cher, ne rend pas la dis­tinc­tion entre séman­tique et ency­clo­pé­dique moins abso­lue. Or, sans sous-esti­mer l’im­porte et l’in­té­rêt du pro­blème, ce qui compte ici, au niveau de géné­ra­li­té auquel je me situe, ce n’est pas tant la posi­tion que l’exis­tence de la limite logique entre les deux types de savoir.
Le savoir séman­tique sur chaque caté­go­rie est fini. La défi­ni­tion séman­tique d’une caté­go­rie, ou, ce qui revient au même, la par­tie séman­tique de l’en­trée lexi­cale qui y cor­res­pond, spé­ci­fie de manière finie un nombre fini de sens. Il est pos­sible de tout savoir de la signi­fi­ca­tion du mot « lion » ou du mot « cou­teau ». En revanche, il est impos­sible de tout savoir des lions et des cou­teaux : le savoir ency­clo­pé­dique sur les caté­go­ries est poten­tiel­le­ment infini.
À cet égard, le savoir sym­bo­lique res­semble encore au savoir ency­clo­pé­dique. Lui non plus n’a pas de terme. À côté, par exemple, de nom­breuses méta­phores d’u­sage qui uti­lisent la caté­go­rie ency­clo­pé­dique de lion, il existe poten­tiel­le­ment un nombre indé­fi­ni de méta­phores d’in­ven­tion, d’as­so­cia­tions oni­riques tout aus­si léo­nines. Dans la mesure même où le savoir ency­clo­pé­dique s’en­ri­chit, le savoir sym­bo­lique est sus­cep­tible de tirer par­ti de nou­velles connais­sances et de s’en­ri­chir pareillement.
À pre­mière vue, le savoir sym­bo­lique est sem­blable au savoir ency­clo­pé­dique. Il s’ex­prime comme lui au moyen de pro­po­si­tions syn­thé­tiques. Par exemple, pour les Dorzé :
(13) Le léo­pard est un ani­mal chré­tien qui res­pecte les jeûnes de l’é­glise copte.
(14) Il est tabou (gome) de tuer un serpent.
(15) Les esprit des ancêtres se nour­rissent du sang des vic­times qu’on leur sacrifie.
La valeur de véri­té des pro­po­si­tions (13)-(15) dépend, comme celle des pro­po­si­tions (5)-(8), de l’é­tat du monde. Elle ne peut en tout cas pas se déduire du sens des mots employés. Même dans le cas de (14), qui peut paraître dou­teux à cet égard, il suf­fit de consta­ter qu’un Dorzé peut nier qu’il soit tabou de tuer un ser­pent, tout comme un chré­tien peut nier que l’a­dul­tère soit un pêché, sans se contre­dire dans les termes. Donc la pro­po­si­tion (14) n’est pas ana­ly­tique, à la dif­fé­rence de (1)-(4).
Dans la tra­di­tion sémio­lo­gique, les énon­cés (13)-(15) ne doivent pas être enten­dus lit­té­ra­le­ment. Le chris­tia­nisme du léo­pard, par exemple, devrait plu­tôt être com­pris comme une méta­phore. Trop d’eth­no­logues ont certes eu ten­dance par le pas­sé à prendre des méta­phores pour des croyances, mais c’est, à l’in­verse, aller vite en besogne que de prendre toutes les croyances pour des méta­phores. Quand un Dorzé affirme (13)-(15), pour lui ce n’est pas une manière de par­ler ; il l’en­tend lit­té­ra­le­ment. Il n’i­gnore pour­tant pas l’art de la méta­phore : s’il dit qu’un valeu­reux guer­rier est un lion, il ne lui ima­gine pas de cri­nière. Les « sau­vages » eux-mêmes ne nous auto­risent pas à confondre le lit­té­ral et le métaphorique.
Même si les pro­po­si­tions sym­bo­liques lit­té­rales et les pro­po­si­tions ency­clo­pé­diques semblent avoir la même forme, les pre­mières ne s’ar­ti­culent pas aux secondes comme les secondes entre elles.
Toute pro­po­si­tion syn­thé­tique en implique et en contre­dit d’autres. Notre connais­sance du monde se construit en arti­cu­lant des pro­po­si­tions selon ces rela­tions, en n’ac­cep­tant une pro­po­si­tion qu’a­vec ses impli­ca­tions, du moins les plus évi­dentes, et en évi­tant de même les contra­dic­tions. L’expérience montre que le savoir ency­clo­pé­dique n’est pas exempt d’in­co­hé­rences et de contra­dic­tions, mais toute la vie pra­tique dépend d’un effort constant pour les évi­ter ou les cor­ri­ger. Les pro­po­si­tions sym­bo­liques ne sont pas arti­cu­lées de la même manière, et ne font pas l’ob­jet d’un pareil effort. Non qu’elles soient inco­hé­rentes entre elles, mais leur cohé­rence est d’une autre nature, et elles co-existent sans dif­fi­cu­lé avec des pro­po­si­tions ency­clo­pé­diques qui les contre­disent, direc­te­ment ou par implication.
Un Dorzé n’est pas moins sou­cieux de pro­té­ger son bétail le mer­cre­di et le ven­dre­di, jours de jeûne, que les autres jours de la semaine. Non parce qu’il soup­çonne cer­tains léo­pards d’être de mau­vais chré­tiens, mais parce qu’il tient pour vrai, et que les léo­pards jeûnent, et qu’ils sont dan­ge­reux tous les jours. Ces deux pro­po­si­tions ne sont jamais confron­tées. Si un eth­no­logue tra­casse un infor­ma­teur avec cette his­toire, celui-ci réflé­chit et pro­pose : les léo­pards ne mangent pas les ani­maux tués les jours de jeûne ou peut-être ne les mangent-ils que le len­de­main. Le pro­blème des grands jeûnes qui durent plu­sieurs semaines, reste à résoudre. Mais pré­ci­sé­ment, l’in­for­ma­teur envi­sage la ques­tion comme une énigme, comme un pro­blème auquel existe for­cé­ment une solu­tion, et qui ne sau­rait être mal posé dans ses pré­misses. Les léo­pards sont dan­ge­reux tous les jours, il ne sait d’ex­pé­rience ; ils sont chré­tiens, la tra­di­tion le lui garan­tit. Il ne cherche pas la solu­tion de ce para­doxe, il sait qu’il en existe une.
De même un chré­tien à qui l’ont fait per­ce­voir une contra­dic­tion dans l’Évangile de Saint-Matthieu entre la généa­lo­gie de Jésus, qui des­cend d’Abraham et David par Joseph, et l’af­fir­ma­tion qui suit immé­dia­te­ment, selon laquelle jésus n’est pas le fils de Joseph, ne songe pas un seul ins­tant à remettre en ques­tion l’un des termes du para­doxe et ne doute pas qu’on puisse le résoudre, même si la solu­tion lui échappe. En revanche, si son voi­sin Léon affir­mait des­cendre du roi de France par son père et avouait en même temps être le fils d’un autre, il en ferait des gorges chaudes. Il ne ferait pas grand cas de l’ar­gu­ment, cher aux anthro­po­logues, qui repose sur la dis­tinc­tion entre père et géni­teur. Edmund Leach y fait appel dans le cas de Jésus (Leach, 1966 b : p. 97) mais les édi­teurs de l’Évangile que j’ai sous les yeux pré­fèrent pré­ci­ser en note que l’é­poux de Marie était aus­si son parent. Seul un mécréant repro­che­rait à Matthieu de ne pas l’a­voir dit tout de suite. Un chré­tien sait qu’il y a une bonne rai­son à cela, même s’il ne la connaît pas.
La pro­po­si­tion (14) : il est tabou de tuer un ser­pent, ne pose­rait pas de pro­blème si le tabou était sim­ple­ment conçu comme une règle sociale. Le savoir ency­clo­pé­dique porte non seule­ment sur des faits bruts, mais aus­si sur des faits ins­ti­tu­tion­nels. Une pro­po­si­tion comme :
(16) L’adultère est un délit,
est vraie ou fausse selon le texte de la loi.
En revanche :
(17) L’adultère est un péché,
est une pro­po­si­tion qui, même si elle est ins­crite dans le droit de l’é­glise, ne porte pas sur un fait ins­ti­tu­tion­nel, mais sur un fait brut. En énon­çant que l’a­dul­tère est un péché, le théo­lo­gien, à la dif­fé­rence du légis­la­teur ou du juriste énon­çant (16), ne prend pas une déci­sion, ne se réfère pas à une déci­sion humaine, mais affirme l’exis­tence d’un état de chose qu’il ne lui appar­tient pas de modi­fier. Il peut, sans doute, reve­nir sur ses inter­pré­ta­tions, mais non remettre en cause l’exis­tence de ce qu’il interprète.
Il y a des cri­tères empi­riques simples pour déci­der de la véri­té de (16) : il suf­fit de consul­ter le texte de la loi, qui lui est nor­ma­tif et donc ni vrai ni faux. Il existe aus­si des cri­tères empi­riques pour déci­der de :
(18) L’adultère est agréable.
En revanche, il n’existe pas de cri­tère empi­rique pour déci­der de la véri­té de (17). Aucun savoir issu de l’ex­pé­rience ne réfu­te­ra jamais que l’a­dul­tère soit un péché. (17) ne peut être contre­dit que par des pro­po­si­tions éga­le­ment irréfutables.
En appa­rence la pro­po­si­tion (14) (le tabou dor­zé) est, elle, sou­mise à la réfu­ta­tion de l’ex­pé­rience. En théo­rie, en effet, la trans­gres­sion d’un tabou cause le mal­heur du cou­pable. La cor­ré­la­tion ou la non-cor­ré­la­tion entre les deux faites est par­fai­te­ment obser­vable, même si la nature cau­sale du lien reste plus spé­cu­la­tive. Pour expli­quer que de nou­veaux tabous soient obser­vés ou que d’an­ciens soient tom­bés en désué­tude, les Dorzé usent d’ar­gu­ments expé­ri­men­taux : ceux qui avaient trans­gres­sé les pre­miers ont souf­fert, ceux qui avaient trans­gres­sé les seconds sont res­tés indemnes.
Un Dorzé qui tient de pareils pro­pos arti­cule par ailleurs, consciem­ment, trans­gres­sion et mal­heur dans l’ordre inverse de celui de la théo­rie. Un mal­heur arrive : un membre de la famille est tom­bé malade, une vache est morte, la récolte a été mau­vaise. Le chef de famille va consul­ter le devin, celui-ci dit par exemple : « Tabou de l’im­pu­re­té, tabou du ser­pent ». Il pro­pose plu­sieurs solu­tions. Le consul­tant se sou­vient : « Ah oui, j’ai jeté une pierre sur un ser­pent », ou : « Le chien est sor­ti par le trou de vidange de l’é­table », etc. Il y a tou­jours des trans­gres­sions en réserve. Si un Dorzé les évite en géné­ral, il en com­met, à l’oc­ca­sion, sans grande inquié­tude. Il conçoit qu’il est des cas où il est plus dan­ge­reux de lais­ser vivre un ser­pent que de le tuer. Le tabou une fois trans­gres­sé, il ne se sou­cie en géné­ral pas de l’ex­pier immé­dia­te­ment. Il atten­dra, plu­tôt, qu’à l’oc­ca­sion d’un mal­heur le devin évoque la caté­go­rie de tabous dont cette trans­gres­sion relève, pour la dési­gner comme une cause à laquelle jusque-là, il ne pré­voyait pas d’ef­fets pré­cis. Autrement dit, la rai­son­ne­ment cau­sal est tou­jours a posteriori.
[…] L’épreuve empi­rique que le Dorzé évoque pour jus­ti­fier ses pro­po­si­tions sur les tabous est donc fic­tive : c’est le devin et son client qui décident quelle trans­gres­sion asso­cier à quel mal­heur et donc quel tabou véri­fier « expé­ri­men­ta­le­ment ». Pour eux, l’é­preuve est concluante et témoigne d’un état du monde et non d’une déci­sion. Mais cette connais­sance des tabous, comme le savoir chré­tien sur les péchés, échappe à toute réfu­ta­tion empi­rique, alors que le savoir ency­clo­pé­dique y est sou­mis. Autrement dit, les pro­po­si­tions sur les tabous ne s’ar­ti­culent pas aux pro­po­si­tions sur le monde comme les pro­po­si­tions sur le monde entre elles, et ceci non dans la seule logique de l’eth­no­logue, mais dans celle des Dorzé aux-mêmes.
La pro­po­si­tion (13) sur les léo­pards pour­raient aisé­ment être sou­mise à une épreuve empi­rique, mais les Dorzé n’en ont cure. À l’in­verse la pro­po­si­tion (14) sur le tabou du ser­pent est irré­fu­table et les Dorzé la com­mentent volon­tiers dans un lan­gage expé­ri­men­tal dont elle ne relève pas. La pro­po­si­tion (15) est à cet égard à mi-che­min entre (13) et (14). Elle implique d’une part que le sang des ani­maux sacri­fiés soit absor­bé et donc dis­pa­raisse, ce qui est aisé­ment véri­fiable ; d’autre part, elle pré­sup­pose l’exis­tence d’en­ti­tés par­ti­cu­lières, les esprits des ancêtres, et cette pré­sup­po­si­tion échappe, dans le savoir ency­clo­pé­dique des Dorzé, à toute pos­si­bi­li­té de réfu­ta­tion empi­rique. On pro­pose du même coup toute une série d’a­nec­dotes qui viennent étayer l’exis­tence des esprits. En ce qui concerne le para­doxe du sang consom­mé et tou­jours pré­sent, on se contente d’ad­mettre qu’il est soluble. Cela suf­fit, du moins dans la mesure où le savoir sym­bo­lique n’est pas arti­cu­lé au savoir encyclopédique.
Constater le défaut d’ar­ti­cu­la­tion déplace le pro­blème sans le résoudre. Un cer­tain mode d’or­ga­ni­sa­tion du savoir n’o­père pas dans le cas du sym­bo­lisme. L’inanité des pro­po­si­tions sym­bo­liques pro­cède non pas d’un semble aléa­toire de fautes de rai­son­ne­ment, mais d’un relâ­che­ment sys­té­ma­tique. Reste à savoir quel mode d’or­ga­ni­sa­tion opère, quel est le prin­cipe de ce relâ­che­ment. Bon nombre d’é­non­cés sym­bo­liques sont don­nés non comme figu­rés, mais comme lit­té­ra­le­ment vrais, et il ne suf­fit pas de décrire l’illo­gisme qu’ils com­portent, il faut encore l’ex­pli­quer. Il faut dire sur quoi porte ce savoir qui n’est ni séman­tique, ni encyclopédique.
Le para­doxe du sym­bo­lisme s’é­claire si on le for­mule ain­si : dans quelles condi­tions est-il logi­que­ment pos­sible de tenir une pro­po­si­tion syn­thé­tique pour vraie dans la confron­ter aux autres pro­po­si­tions syn­thé­tiques qui sont sus­cep­tibles de la vali­der ou de l’in­va­li­der ? Posé en ces termes, le para­doxe est assez facile à résoudre. Soit une pro­po­si­tion p. Si p fait par­tie de mon savoir ency­clo­pé­dique au même titre que les autres pro­po­si­tions, elle s’y trouve néces­sai­re­ment confron­tée. Mais elle peut y figu­rer d’une autre manière, comme par­tie de la pro­po­si­tion (19) :
(19) « p » est vrai.
Il est par­fai­te­ment pos­sible de savoir (19) dans sa savoir p. Si par exemple on me remet une enve­loppe cache­tée qui contient une feuille sur laquelle est énon­cée la pro­po­si­tion p en m’af­fir­mant que p est vrai, je sau­rai (19), mais je sau­rai tou­jours pas p. Oui, autre exemple, des deux pro­po­si­tions (20) et (21), seule la seconde fait par­tie de mon savoir encyclopédique :
(20) e = mc²
(21) « e = mc² » est valide.
La pro­po­si­tion (21) fait direc­te­ment par­tie de mon ency­clo­pé­die et c’est tout à fait ration­nel­le­ment que je la tiens pour vraie. (21) me semble vraie parce que je tiens d’ex­pé­rience pour véri­diques les sources de (20). En revanche (20) ne fait pas direc­te­ment par­tie de mon ency­clo­pé­die. N’étant pas phy­si­cien, je suis inca­pable de don­ner à (20) une por­tée pré­cise, de la vali­der ou de l’in­va­li­der à par­tir d’autres pro­po­si­tions syn­thé­tiques. (20) figure dans mon ency­clo­pé­die, uni­que­ment en tant que par­tie de (21) et uni­que­ment entre guillemets.
Concevoir main­te­nant que dans l’en­cy­clo­pé­die d’une Dorzé figurent non point, comme il avait sem­blé, les pro­po­si­tions (13)-(15), mais plu­tôt les pro­po­si­tions (22)-(24) :
(22) « (13) » est vrai.
(23) « (14) » est vrai.
Les consi­dé­ra­tions empi­riques qui auraient dû ame­ner impé­ra­ti­ve­ment à rejet (13) et (15), à savoir que le bétail est man­gé tous les jours par les léo­pards et que le sang du sacri­fice n’est jamais absor­bé, n’ont pas la même force contre (22) et (24). Il y a en effet deux pos­si­bi­li­tés ; ces consi­dé­ra­tions montrent ou bien que (22) et (24) sont fausses ou bien que (13) et (15) doivent être dif­fé­rem­ment inter­pré­tées dans leurs impli­ca­tions. De même l’im­pos­si­bi­li­té de mettre à l’é­preuve des faites, l’ef­fi­ca­ci­té des tabous et l’exis­tence des ancêtres, qui devraient, en ver­tu du prin­cipe de par­ci­mo­nie qui gou­verne le savoir ency­clo­pé­dique, faire écar­ter (14) et (15), ne vaut pas pareille­ment contre (23) et (24). En face de (22)-(24) un Dorzé doit pen­ser ou bien que les anciens disent n’im­porte quoi, ou bien qu’il existe des pro­po­si­tions dont il n’est pas capable d’ap­pré­cier la por­tée empi­rique, ni donc d’é­ta­blir la valeur de véri­té, que (13)-(15) sont des pro­po­si­tions dans ce cas. En d’autres termes, t si l’on veut conser­ver au mot « pro­po­si­tion » le sens pré­cis que lui donnent les logi­ciens, c’est-à-dire si des pro­po­si­tions sont des repré­sen­ta­tions concep­tuelles inté­gra­le­ment ana­ly­sées, sans ambi­guï­tés, et dotées d’une valeur de véri­té, on peut dire : (13)-(15) sont non pas des pro­po­si­tions, mais des repré­sen­ta­tions concep­tuelles ana­ly­sées seule­ment en par­tie, dont on ne sait pas à coup sûr si elles expriment une pro­po­si­tion, et laquelle. Les argu­ments empi­riques ne manquent pas qui per­mettent au Dorzé de pré­fé­rer la seconde hypo­thèse. D’ailleurs tout enfant a appris la véri­té de cer­tains énon­cés bien avant d’en sai­sir la portée.
Au moment où j’é­cris ce livre, les idées touf­fues du doc­teur Lacan sont à la mode. Nombreux tiennent pour vrai :
(25) « l’in­cons­cient est struc­tu­ré comme un langage. »
Un lec­teur cri­tique cherche quelle pro­po­si­tion exprime l’é­non­cé (25), pour en éprou­ver la vali­di­té. La struc­ture du lan­gage étant une par­tie de la struc­ture de l’in­cons­cient, il se demande si la par­tie est ici un modèle du tout, si les pro­prié­tés géné­rales du lan­gage s’é­tendent à tout l’in­cons­cient, si l’in­cons­cient est un code ou se com­pose de codes, etc. Je suis, pour ma part, inca­pable de conce­voir une pro­po­si­tion valide qui serait conforme au sens de (25). Je doute cepen­dant qu’un laca­nien se rende à mes argu­ments. Si on l’in­ter­roge sur la por­tée pré­cise de (25), même inca­pable de la défi­nir, il ne dou­te­ra pas de sa véri­té. Le pro­blème, pour lui, n’est pas de vali­der ou d’in­va­li­der une pro­po­si­tion : il sait que (25) exprime une pro­po­si­tion valide, mais il ne sait pas laquelle. Donc il cherche. Ce fai­sant, son esprit s’ouvre à toute une série de pro­blèmes, des pos­si­bi­li­tés appa­raissent, des rap­pro­che­ments s’im­posent. Il n’a donc pas néces­sai­re­ment per­du son temps en pre­nant pour juste l’é­non­cé (25) ; le pre­nant entre guille­mets, il l’ouvre à l’in­ter­pré­ta­tion, il le traite sym­bo­li­que­ment. On pour­rait mul­ti­plier les exemples et mon­trer que pour nombre de mar­xistes, freu­diens ou struc­tu­ra­listes, leur doc­trine fonc­tionne sym­bo­li­que­ment. Ils en tiennent les thèses pour vraies sans savoir pré­ci­sé­ment ce qu’elles impliquent. Les contre-argu­ments empi­riques, pour autant qu’ils s’en sou­cient, les amènent non à reje­ter les thèses, mais à en modi­fier la por­tée. De manière géné­rale, dans notre socié­té, un grand nombre de pro­po­si­tions sym­bo­liques sont de la forme (26), où la science joue le rôle des ancêtres :
(26) « p » est scientifique.