Notre époque se pré­tend celle des moyens de com­mu­ni­ca­tion, c’est un abus de lan­gage. Les moyens de com­mu­ni­ca­tion sont théo­ri­que­ment fon­dés sur l’ab­sence de cen­sure. La liber­té d’in­for­ma­tion est leur cri­tère. En réa­li­té, l’in­fla­tion des nou­velles ruine toue la mise en pers­pec­tive de l’in­for­ma­tion : tout y devient égal, et bien­tôt éga­le­ment indif­fé­rent Ainsi se pro­duit un glis­se­ment bien plus habile que l’an­cienne cen­sure, car on ne le repère pas sur le moment même. Pour dési­gner ce tour de passe-passe, j’ai fabri­qué le mot SENSURE avec un S à la place du C ini­tial. Cette Sensure exprime la pri­va­tion de sens, mani­pu­la­tion sub­tile qui dégrade imper­cep­ti­ble­ment la communication.

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« Littérature et communication » Le sens et la sensure [1985]
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 : L’outrage aux mots
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p. 172

L’ordre moral est moins obtus qu’on ne serait ten­té de le croire. L’ordre moral, c’est l’ordre de l’es­prit. Il peut fort bien se ser­vir de ce qui, appa­rem­ment, le conteste l’é­ro­tisme, par exemple. L’érotisme n’est pas un retour au corps, il n’est qu’une inten­si­fi­ca­tion nar­cis­sique de son image. Et cette image cen­sure, dans le corps, tout ce qui est orga­nique, tout ce qui est phy­sique. On n’a jamais autant mon­tré de corps, et ceux-ci n’ont jamais été aus­si peu des corps. Ce sont des objets, tou­jours neufs, tou­jours beaux, qui pau­pé­risent éga­le­ment le désir en le sty­li­sant. Quand l’ordre moral montre son cul ou ses poils, pas de pro­blème, c’est encore l’i­déa­li­té qu’il nous montre.

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« L’outrage aux mots » L’outrage aux mots [« L’outrage aux mots », in Le châ­teau de Cène, Pauvert, 1975]
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p. 31

L’érotisme est, je crois, l’ap­pro­ba­tion de la vie jusque dans la mort. La sexua­li­té implique la mort, non seule­ment dans le sens où les nou­veaux venus pro­longent et rem­placent les dis­pa­rus, mais parce qu’elle met en jeu la vie de l’être qui se repro­duit. Se repro­duire est dis­pa­raître, et les êtres asexués les plus simples se sub­ti­lisent en se repro­dui­sant. Ils ne meurent pas, si, par la mort, on entend le pas­sage de la vie à la décom­po­si­tion, mais celui qui était, se repro­dui­sant, cesse d’être celui qu’il était (puis­qu’il devient double). La mort indi­vi­duelle n’est qu’un aspect de l’ex­cès pro­li­fé­ra­teur de l’être. La repro­duc­tion sexuée n’est elle-même qu’un aspect, le plus com­pli­qué, de l’im­mor­ta­li­té de la vie gagée dans la repro­duc­tion asexuée. De l’im­mor­ta­li­té, mais en même temps de la mort indi­vi­duelle. Nul ani­mal ne peut accé­der à la repro­duc­tion sexuée sans s’a­ban­don­ner au mou­ve­ment dont la forme accom­plie est la mort. De toute façon, le fon­de­ment de l’ef­fu­sion sexuelle est la néga­tion de l’i­so­le­ment du moi, qui ne connaît la pâmoi­son qu’en s’ex­cé­dant, qu’en se dépas­sant dans l’é­treinte où la soli­tude de l’être se perd.

D’où la néces­si­té de faire autre chose : atta­quons la méta­phore avec ses propres armes, envoyez un virus d’image dans l’imagerie. Ça fait des bulles. Cuisine gazeuze, je lis ça sur un menu : Marshmallow de par­me­san, Lait élec­trique, Caviar sphé­rique de melon, Truffe-nitro cou­lant de pis­tache, Soupe d’huile d’olive à l’orange san­guine, Nitro-pâte de fruit de rama­rillo, Morphings de patate. Plat du jour : Métonymie heu­reuse. Et à volonté.

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« Cap au mieux (entre­tien avec Philippe Mangeot & Pierre Zaoui) »
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vol. 45
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Vacarme n° 4
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p. 4–12

J’ai connu autre­fois à Tanger un per­son­nage sym­pa­thique et fan­tasque qui pra­ti­quait le métier peu com­mun de ren­floueur d’é­paves. Lorsqu’un bateau avait fait nau­frage, il était le pre­mier à pro­po­ser ses ser­vices aux arma­teurs et aux com­pa­gnies d’as­su­rance. Son tra­vail était lucra­tif mais déli­cat. Il exi­geait sur­tout de la célé­ri­té car si l’on tarde à repê­cher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’en­fonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ven­touse. Il n’est dès lors plus pos­sible de l’en arra­cher. Un jour, sans doute, ce per­son­nage esti­ma-t-il qu’il était en train de faire sa souille dans les épaves, car il s’embarqua sur un paque­bot en par­tance pour la France où il ne débar­qua jamais. Il s’é­tait vola­ti­li­sé au cours de la tra­ver­sée et fut por­té disparu.

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« La biblio­thèque de Trieste » ma haie
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p. 20

Selon Benjamin, Freud esti­me­rait que la sexua­li­té est vouée à dépé­rir un jour. Notre bour­geoi­sie estime repré­sen­ter l’hu­ma­ni­té. Lorsque l’a­ris­to­cra­tie per­dit la tête, elle gar­da au moins sa queue. La bour­geoi­sie, pour sa part, a réus­si à rui­ner jus­qu’à la sexua­li­té. Je suis en train d’ai­der Ruth à ter­mi­ner un volume de nou­velles inti­tu­lé TOUT ANIMAL PEUT. 70% des femmes seraient fri­gides. Nous tenons de bons titres (HATE EST LE NOM DU VENT, qui fait chu­ter l’é­cha­fau­dage. TOUS LES CHEVAUX DU ROI ET TOUS LES HOMMES DU ROI. Puis SERVICE etc.) Improductivité de la tech­nique. L’orgasme comme coup de chance [der orgas­mus als glücks­fall].

Il existe aujourd’­hui en France, comme par­tout ailleurs, toutes sortes de poètes, comme il existe toutes sortes de gens. Les uns, qui s’ap­pa­rentent aux poli­ti­ciens, écrivent une poé­sie aux accents poé­tiques immé­dia­te­ment iden­ti­fiables. Parmi eux il en est de bons, de moins bons et de fran­che­ment détes­tables. Mais ils ont ceci en com­mun que la poé­sie semble être pour eux l’ex­pres­sion d’une essence trans­cen­dante, per­ma­nente et uni­ver­selle, comme me l’ex­pli­qua un jour, à Iowa City, un écri­vain hin­dou de trente-deux ans qui venait de publier son soixan­tième roman à suc­cès et qui célé­brait dans ses vers la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font pen­ser aux chiens chi­nois qui rongent de vieux os tout blancs sur les­quels il n’y a depuis long­temps plus rien à ron­ger. Mais à force de s’é­ner­ver les dents sur eux, ils se blessent les gen­cives et finissent ain­si par leur trou­ver du goût. Le goût de leur propre sang.

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« La biblio­thèque de Trieste » ma haie
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p. 25

Et, par l’ac­cu­mu­la­tion de tels matins inter­chan­geables, le cahier et la lampe tou­jours au même endroit, le jour venant tou­jours sem­bla­ble­ment diluer, trou­bler, emmê­ler, immer­ger le cercle d’i­so­le­ment où je fais effort, un peu plus tôt seule­ment chaque jour­née vers l’é­té, un peu plus tard ensuite jus­qu’à l’au­tomne, et l’hi­ver, et ain­si de suite, je conser­ve­rai aus­si intacte et inchan­gée que pos­sible l’im­pul­sion du moment ini­tial que je rap­porte ici pen­dant qu’il passe.

Une liste – une liste de courses, par exemple – a géné­ra­le­ment l’as­pect d’une bande ver­ti­cale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quel­conque. L’idée de bande est ins­crite dans le mot. Bande à part, pour­rait-on dire, la liste est en marge du lan­gage arti­cu­lé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conju­gués. Parfois des infi­ni­tifs (pas­ser chez le cor­don­nier), rare­ment des articles, peu d’ad­jec­tifs, pas de ponc­tua­tion, pas d’ad­verbes ni de prépositions.
Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle peut être le texte d’une chan­son, comme chez Nino Ferrer. Elle n’est pas un inven­taire parce qu’un inven­taire se veut exhaus­tif. Elle n’est ni une série ni une suite, ni une énu­mé­ra­tion. Quand on a fait le tour de ce qu’une liste n’est pas, on peut dire qu” une liste est une liste et pas autre chose. Toute liste est auto­nome et chaque élé­ment de la liste est auto­nome, de sorte qu’on peut per­mu­ter les élé­ments d’une liste sans que la liste en soit affec­tée, ce qui n’est pas le cas pour une suite ou une série.
Une liste est sans com­men­ce­ment ni fin : à tout moment, en fonc­tion des besoins, on peut l’al­lon­ger, la rac­cour­cir ou y injec­ter des élé­ments nou­veaux. une liste est dis­con­ti­nue mais les élé­ments qui la consti­tuent ne sont pas pour tant des frag­ments. Une liste peut se lire de haut en bas, de bas en haut ou dans la désordre. En fai­sant ses courses au super­mar­ché, on ne suit pas for­cé­ment l’ordre de la liste, sauf si on a pen­sé la liste en fonc­tion du par­cours à suivre.
Bien qu’é­crite par quel­qu’un, une liste est sans auteur. Elle est per­son­nelle. Je suis le seul à com­prendre la logique de ma liste et à pou­voir en faire quelque chose. Supposons que je trouve, aban­don­née dans un caddy(r), la liste des courses de quel­qu’un d’autre, je ne peux rien en faire. Une liste est un secret.
Quel est le temps d’une liste ? L’infinitif pré­sent. Celui qui fait des listes est un anna­liste, pas un his­to­rien. Il n’ex­plique pas l’en­chaî­ne­ment des évé­ne­ments. Il jux­ta­pose des don­nées, à plat, sans éta­blir de rela­tions de cause à effet entre elles. Telle année, on retien­dra : une éclipse, une inon­da­tion, une vic­toire miliaire, une disette, etc.
Mais le point le plus remar­quable, c’est qu’au fur et à mesure qu’on fait ses courses et qu’on rem­plit son caddy(r), on peut rayer les mots de la liste. Toute liste contient le pro­jet de son effa­ce­ment. Toute liste est utile, à un moment don­né. Mais elle est tou­jours éphémère.

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« Cette his­toire est la mienne (petit dic­tion­naire auto­bio­gra­phique de l’élégie) » ma haie
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p. 482

De mes lignes mati­nales j’ac­croche la lumière mon­tante, et les autres affrontent la lumière qui dimi­nue. Moi, je me sens sem­blable à l’er­mite de l’é­nigme : ima­gi­nez, dit l’é­nigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le che­min pous­sié­reux jus­qu’au som­met de la col­line. Il arrive en haut au soleil cou­chant. Il passe la nuit en prières et le len­de­main, avec le soleil nou­veau, il redes­cend pour arri­ver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’in­jonc­tion de l’é­nigme) qu’il y a un endroit sur son che­min où il est pas­sé à la même heure en mon­tant et en descendant.
La solu­tion, quand on y pense, est assez simple : inven­tez, nous dit-on, un ermite fan­tôme qui se lève à l’aube du second jour, en bas, au moment où l’er­mite (réel) com­mence sa des­cente : sup­po­sez que l’er­mite fan­tôme suit pas à pas, à la même allure exac­te­ment, l’er­mite mon­tant, le pre­mier jour, sur le che­min (c’est son double).
C’est le même che­min. L’ermite qui des­cend et l’er­mite ombre qui monte ne vont-ils pas se croi­ser ? N’est-ce pas là, en ce point de leur ren­contre, le lieu de la solution ?
Pensez, vous, que l’er­mite fan­tôme de l’é­nigme est un ermite de mémoire : que dans la lumière du soir, la lumière des­cen­dante, elle, Alix, ma femme, accom­pagne ma prose lente sur son che­min de papier. Pensez, si vous lisez, peut-être long­temps après la pre­mière, la der­nière branche de mon récit, que quelque part nos images coïncident.

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chap. 1  : « La lampe »
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p. 32