Notre époque se prétend celle des moyens de communication, c’est un abus de langage. Les moyens de communication sont théoriquement fondés sur l’absence de censure. La liberté d’information est leur critère. En réalité, l’inflation des nouvelles ruine toue la mise en perspective de l’information : tout y devient égal, et bientôt également indifférent Ainsi se produit un glissement bien plus habile que l’ancienne censure, car on ne le repère pas sur le moment même. Pour désigner ce tour de passe-passe, j’ai fabriqué le mot SENSURE avec un S à la place du C initial. Cette Sensure exprime la privation de sens, manipulation subtile qui dégrade imperceptiblement la communication.
Citations
L’ordre moral est moins obtus qu’on ne serait tenté de le croire. L’ordre moral, c’est l’ordre de l’esprit. Il peut fort bien se servir de ce qui, apparemment, le conteste l’érotisme, par exemple. L’érotisme n’est pas un retour au corps, il n’est qu’une intensification narcissique de son image. Et cette image censure, dans le corps, tout ce qui est organique, tout ce qui est physique. On n’a jamais autant montré de corps, et ceux-ci n’ont jamais été aussi peu des corps. Ce sont des objets, toujours neufs, toujours beaux, qui paupérisent également le désir en le stylisant. Quand l’ordre moral montre son cul ou ses poils, pas de problème, c’est encore l’idéalité qu’il nous montre.
L’érotisme est, je crois, l’approbation de la vie jusque dans la mort. La sexualité implique la mort, non seulement dans le sens où les nouveaux venus prolongent et remplacent les disparus, mais parce qu’elle met en jeu la vie de l’être qui se reproduit. Se reproduire est disparaître, et les êtres asexués les plus simples se subtilisent en se reproduisant. Ils ne meurent pas, si, par la mort, on entend le passage de la vie à la décomposition, mais celui qui était, se reproduisant, cesse d’être celui qu’il était (puisqu’il devient double). La mort individuelle n’est qu’un aspect de l’excès proliférateur de l’être. La reproduction sexuée n’est elle-même qu’un aspect, le plus compliqué, de l’immortalité de la vie gagée dans la reproduction asexuée. De l’immortalité, mais en même temps de la mort individuelle. Nul animal ne peut accéder à la reproduction sexuée sans s’abandonner au mouvement dont la forme accomplie est la mort. De toute façon, le fondement de l’effusion sexuelle est la négation de l’isolement du moi, qui ne connaît la pâmoison qu’en s’excédant, qu’en se dépassant dans l’étreinte où la solitude de l’être se perd.
D’où la nécessité de faire autre chose : attaquons la métaphore avec ses propres armes, envoyez un virus d’image dans l’imagerie. Ça fait des bulles. Cuisine gazeuze, je lis ça sur un menu : Marshmallow de parmesan, Lait électrique, Caviar sphérique de melon, Truffe-nitro coulant de pistache, Soupe d’huile d’olive à l’orange sanguine, Nitro-pâte de fruit de ramarillo, Morphings de patate. Plat du jour : Métonymie heureuse. Et à volonté.
J’ai connu autrefois à Tanger un personnage sympathique et fantasque qui pratiquait le métier peu commun de renfloueur d’épaves. Lorsqu’un bateau avait fait naufrage, il était le premier à proposer ses services aux armateurs et aux compagnies d’assurance. Son travail était lucratif mais délicat. Il exigeait surtout de la célérité car si l’on tarde à repêcher une épave, elle fait sa souille. Autrement dit, elle s’enfonce dans la vase ou le sable du fond et y adhère à la manière d’une ventouse. Il n’est dès lors plus possible de l’en arracher. Un jour, sans doute, ce personnage estima-t-il qu’il était en train de faire sa souille dans les épaves, car il s’embarqua sur un paquebot en partance pour la France où il ne débarqua jamais. Il s’était volatilisé au cours de la traversée et fut porté disparu.
Selon Benjamin, Freud estimerait que la sexualité est vouée à dépérir un jour. Notre bourgeoisie estime représenter l’humanité. Lorsque l’aristocratie perdit la tête, elle garda au moins sa queue. La bourgeoisie, pour sa part, a réussi à ruiner jusqu’à la sexualité. Je suis en train d’aider Ruth à terminer un volume de nouvelles intitulé TOUT ANIMAL PEUT. 70% des femmes seraient frigides. Nous tenons de bons titres (HATE EST LE NOM DU VENT, qui fait chuter l’échafaudage. TOUS LES CHEVAUX DU ROI ET TOUS LES HOMMES DU ROI. Puis SERVICE etc.) Improductivité de la technique. L’orgasme comme coup de chance [der orgasmus als glücksfall].
Il existe aujourd’hui en France, comme partout ailleurs, toutes sortes de poètes, comme il existe toutes sortes de gens. Les uns, qui s’apparentent aux politiciens, écrivent une poésie aux accents poétiques immédiatement identifiables. Parmi eux il en est de bons, de moins bons et de franchement détestables. Mais ils ont ceci en commun que la poésie semble être pour eux l’expression d’une essence transcendante, permanente et universelle, comme me l’expliqua un jour, à Iowa City, un écrivain hindou de trente-deux ans qui venait de publier son soixantième roman à succès et qui célébrait dans ses vers la Beauté, la Nature et l’Amour. Ces poètes-là me font penser aux chiens chinois qui rongent de vieux os tout blancs sur lesquels il n’y a depuis longtemps plus rien à ronger. Mais à force de s’énerver les dents sur eux, ils se blessent les gencives et finissent ainsi par leur trouver du goût. Le goût de leur propre sang.
Et, par l’accumulation de tels matins interchangeables, le cahier et la lampe toujours au même endroit, le jour venant toujours semblablement diluer, troubler, emmêler, immerger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seulement chaque journée vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ainsi de suite, je conserverai aussi intacte et inchangée que possible l’impulsion du moment initial que je rapporte ici pendant qu’il passe.
Une liste – une liste de courses, par exemple – a généralement l’aspect d’une bande verticale de mots écrits les uns sous les autres, sur une feuille volante ou un bout de papier quelconque. L’idée de bande est inscrite dans le mot. Bande à part, pourrait-on dire, la liste est en marge du langage articulé en phrases ou en vers. Il est rare qu’y figurent des verbes conjugués. Parfois des infinitifs (passer chez le cordonnier), rarement des articles, peu d’adjectifs, pas de ponctuation, pas d’adverbes ni de prépositions.
Une liste n’est pas un poème ; ni bien sûr, une prose. Elle peut être le texte d’une chanson, comme chez Nino Ferrer. Elle n’est pas un inventaire parce qu’un inventaire se veut exhaustif. Elle n’est ni une série ni une suite, ni une énumération. Quand on a fait le tour de ce qu’une liste n’est pas, on peut dire qu” une liste est une liste et pas autre chose. Toute liste est autonome et chaque élément de la liste est autonome, de sorte qu’on peut permuter les éléments d’une liste sans que la liste en soit affectée, ce qui n’est pas le cas pour une suite ou une série.
Une liste est sans commencement ni fin : à tout moment, en fonction des besoins, on peut l’allonger, la raccourcir ou y injecter des éléments nouveaux. une liste est discontinue mais les éléments qui la constituent ne sont pas pour tant des fragments. Une liste peut se lire de haut en bas, de bas en haut ou dans la désordre. En faisant ses courses au supermarché, on ne suit pas forcément l’ordre de la liste, sauf si on a pensé la liste en fonction du parcours à suivre.
Bien qu’écrite par quelqu’un, une liste est sans auteur. Elle est personnelle. Je suis le seul à comprendre la logique de ma liste et à pouvoir en faire quelque chose. Supposons que je trouve, abandonnée dans un caddy(r), la liste des courses de quelqu’un d’autre, je ne peux rien en faire. Une liste est un secret.
Quel est le temps d’une liste ? L’infinitif présent. Celui qui fait des listes est un annaliste, pas un historien. Il n’explique pas l’enchaînement des événements. Il juxtapose des données, à plat, sans établir de relations de cause à effet entre elles. Telle année, on retiendra : une éclipse, une inondation, une victoire miliaire, une disette, etc.
Mais le point le plus remarquable, c’est qu’au fur et à mesure qu’on fait ses courses et qu’on remplit son caddy(r), on peut rayer les mots de la liste. Toute liste contient le projet de son effacement. Toute liste est utile, à un moment donné. Mais elle est toujours éphémère.
De mes lignes matinales j’accroche la lumière montante, et les autres affrontent la lumière qui diminue. Moi, je me sens semblable à l’ermite de l’énigme : imaginez, dit l’énigme, un ermite. Il se lève à l’aube, avec le soleil. Il monte sur le chemin poussiéreux jusqu’au sommet de la colline. Il arrive en haut au soleil couchant. Il passe la nuit en prières et le lendemain, avec le soleil nouveau, il redescend pour arriver le soir dans la plaine. Montrez (telle est l’injonction de l’énigme) qu’il y a un endroit sur son chemin où il est passé à la même heure en montant et en descendant.
La solution, quand on y pense, est assez simple : inventez, nous dit-on, un ermite fantôme qui se lève à l’aube du second jour, en bas, au moment où l’ermite (réel) commence sa descente : supposez que l’ermite fantôme suit pas à pas, à la même allure exactement, l’ermite montant, le premier jour, sur le chemin (c’est son double).
C’est le même chemin. L’ermite qui descend et l’ermite ombre qui monte ne vont-ils pas se croiser ? N’est-ce pas là, en ce point de leur rencontre, le lieu de la solution ?
Pensez, vous, que l’ermite fantôme de l’énigme est un ermite de mémoire : que dans la lumière du soir, la lumière descendante, elle, Alix, ma femme, accompagne ma prose lente sur son chemin de papier. Pensez, si vous lisez, peut-être longtemps après la première, la dernière branche de mon récit, que quelque part nos images coïncident.