Ce matin du 11 juin 1985 (il est cinq heures), pen­dant que j’écris ceci sur le peu de place lais­sé libre par les papiers à la sur­face de mon bureau, j’entends pas­ser, dans la rue des Francs-Bourgeois, deux étages plus bas à ma gauche, une voi­ture de livrai­son qui s’arrête devant l’ex-Nicolas, sans doute, à côté de la bou­che­rie Arnoult.

Le moteur tourne, et, tan­dis que j’écoute le bruit des voix et des caisses, vient de s’éloigner invi­si­ble­ment le moment intense d’angoisse et d’hésitation à com­men­cer à écrire ceci, en lignes qui seront noires et ser­rées, aux lettres minus­cules, sans ratures, sans repen­tirs, sans réflexion, sans ima­gi­na­tion, sans impa­tience, sans pro­messes sinon de leur exis­tence assu­rée ligne après ligne sur la page de cahier où je les écris.

Et j’écris seule­ment pour pour­suivre, pour échap­per à l’angoisse qui m’attend dès que je m’interromps, dès que je sus­pends leur pro­gres­sion incer­taine et mal­adroite, pour que ce recom­men­ce­ment, après tant d’inquiétude et de para­ly­sie, ne soit pas à son tour un simple faux départ de l’entreprise de prose à laquelle je m’efforce, vai­ne­ment, depuis tant d’années.

J’écris que l’été a fait un brusque pas en avant, ou que peut-être le ciel, qui ne m’apparaît pas, est seule­ment pour un moment décou­vert, mais la nuit me semble moins entière der­rière les volets de ma fenêtre.

Cela m’inquiète, j’ai besoin d’être dans la nuit finis­sante mais pro­fonde pour trou­ver le cou­rage mini­mal d’avancer, même inuti­le­ment, ceci.

Mais il est vrai, et com­ment pour­rait-il en être autre­ment, que désor­mais tout m’inquiète, me décou­rage, pour ne pas employer de mots plus violents.

Pour ce matin de recom­men­ce­ment, je me suis pré­pa­ré à l’obscurité finis­sante (trois heures du matin, solaires) : je me suis obli­gé, depuis plu­sieurs matins sem­blables, à m’accoutumer à l’idée de rem­plir régu­liè­re­ment et len­te­ment de lignes noires ces pages, sous le cône de la lampe noire qui serait, comme il va l’être, comme il est en train de l’être, len­te­ment com­bat­tu, affai­bli, brouillé, enva­hi par la clar­té insi­dieuse qui se déverse len­te­ment du ciel invi­sible dans la rue.

Et, par l’accumulation de tels matins inter­chan­geables, le cahier et la lampe tou­jours au même endroit, le jour venant tou­jours sem­bla­ble­ment diluer, trou­bler, emmê­ler, immer­ger le cercle d’isolement où je fais effort, un peu plus tôt seule­ment chaque jour­née vers l’été, un peu plus tard ensuite jusqu’à l’automne, et l’hiver, et ain­si de suite, je conser­ve­rai aus­si intacte et inchan­gée que pos­sible l’impulsion du moment ini­tial que je rap­porte ici pen­dant qu’il passe.

Dans cet inter­valle, entre l’instant d’avant l’aube où je me met­trai à bou­ger du noir sous la lampe et celui où, mal­gré les volets, la lumière du jour emplis­sant le car­re­four dis­sou­dra fina­le­ment le jaune élec­trique sur le papier, dans cet inter­valle quo­ti­dien de ma vie main­te­nant vide, j’écrirai.

, ,
chap. 1  : « La lampe »
, , ,
p. 13–14

28 Les gelées ne gèlent que froides

Les gelées ne gèlent que froides. Mais là est bien la dif­fi­cul­té. Car com­ment déter­mi­ner quand il est indis­pen­sable d’éteindre le feu, de ver­ser le liquide dans les pots, le frac­tion­ner, com­men­cer l’attente fié­vreuse du ver­dict ? À cette ques­tion il n’est pas de réponse cer­taine, constante, chif­frable. C’est pour­quoi la fabri­ca­tion des gelées n’est pas une science, n’est pas une tech­nique, mais un art.

L’instant déci­sif dépend de beau­coup de fac­teurs : de l’état des fruits, de leur degré de matu­ri­té, de l’ensoleillement de la sai­son, de l’âge des arbres, des vents, de la taille des fruits, de leur masse même… Des aze­roles jau­nis­santes, trop long­temps tom­bées à terre, grasses et fari­neuses de pluie ou de rosée, sont moins favo­rables que de petits fruits encore tout vifs et bien acides, juste décro­chés par le vent ou la main. La cuis­son est plus ris­quée par temps de marin, dit-on, que de cers. Certes : le marin, qui rend les femmes aca­riâtres, les filles insai­sis­sables, les gar­çons gro­gnons, les che­vaux fous, les mulots neu­ras­thé­niques et les mouches pêgueuses, ne peut que jeter du trouble en l’azerole. Il vaut mieux pour ten­ter la gelée un bon cers presque froid.

On pour­rait ima­gi­ner qu’un savoir ances­tral, d’innombrables géné­ra­tions de grand-mères géli­fiantes auraient pu, pesant chaque cause, arri­ver à quelque conclu­sion quan­ti­fiée et nor­ma­tive : « Faire bouillir à feu doux tant de minutes, éteindre, mettre dans tels pots… » Il n’en est rien. Aucune cause n’agit seule et de manière suf­fi­sam­ment constante ; et der­rière leur com­bi­nai­son déjà impon­dé­rable se dis­si­mule, tel un para­mètre caché plus fuyant qu’en phy­sique des par­ti­cules, ce qu’on pour­rait appe­ler le libre arbitre (ou le « cli­na­men ») de la gelée : un moment, où le liquide se tend imper­cep­ti­ble­ment dans la bas­sine, se contracte autour de lui-même, sous l’action de toutes ces rai­sons de geler ou de ne pas geler, on soup­çonne que rien n’est déci­dé encore, que tout va dépendre de l’intensité de votre désir de la gelée, de la gloire des gelées, de la qua­li­té de votre atten­tion, de votre vigi­lance, de l’ordre des constel­la­tions au-des­sus de votre tête dans le macro­cosme, de l’intensité de la loi morale dans votre cœur.

Comme Isaac Newton soi-même, en de tels ins­tants, on est ten­té de croire immo­dé­ré­ment à l’astrologie. Disons-le encore autre­ment : quand la gelée rate, il se peut que ce soit parce qu’elle avait tou­jours été des­ti­née, ‘faée’, à rater, ou bien parce qu’elle a brus­que­ment, sous l’action du démon de Maxwell des gelées, déci­dé de rater, ou bien encore qu’ayant vou­lu réus­sir vous ne l’avez pas com­prise, et avez lais­sé s’échapper votre chance, sans espoir de retour.

On ne dis­pose, pour sur­prendre l’azerole, pour lui arra­cher le secret de ses inten­tions (si l’on ne veut pas renon­cer à tout effort, pour s’en remettre au hasard) que d’une arme unique, qu’il faut manier d’ailleurs avec pré­cau­tion. Je la nom­me­rai le test du fris­son. Debout devant la bas­sine, vous guet­tez la sur­face odo­rante et rousse (le par­fum est main­te­nant deve­nu un vrai par­fum de gelée, ce n’est plus une odeur de tisane), le mes­sage qu’un fré­mis­se­ment infime, infi­me­ment per­cep­tible, révé­la­teur de la muta­tion qui peut-être se pré­pare dans le cœur de la masse translucide.

De la longue louche à bec vous sai­sis­sez quelques gouttes brû­lantes que vous ver­sez dans une sou­coupe. Vous incli­nez légè­re­ment la sou­coupe après quelque refroi­dis­se­ment et vous regar­dez le liquide glis­ser vers le bas. Car tel est le test du fris­son : si l’azerole n’est pas dans des dis­po­si­tions géli­fiantes, elle cou­le­ra dans la sou­coupe comme le ferait un liquide ordi­naire, sim­ple­ment siru­peux, char­gé de fruits et de sucres.

Mais si par miracle le germe secret du gel (presque aus­si mys­té­rieux que celui qui ger­ma un jour dans un ton­neau de gly­cé­rine ber­cé par les mou­ve­ments d’un navire en mer (et père de tous les cris­taux de gly­cé­rine créés depuis)) est là, il fris­sonne, comme la sur­face d’un lac ou d’une mer dont l’immobilité se trouble des pré­mices ondu­la­toires presque imper­cep­tibles qui com­mencent à frois­ser la sur­face plane ; ain­si, dans la sou­coupe blanche, la nappe d’azerole se met à frissonner.

Il faut alors agir vite, très vite ; car la pos­si­bi­li­té de gelée qui vous est consen­tie par l’azerole, ain­si sur­prise, et comme mal­gré elle, dans son inti­mi­té, ne dure­ra pas. Il s’agit d’une fai­blesse brève, d’un aban­don à la volup­té de quelques minutes. Si vous lais­sez pas­ser ce moment, tout est per­du. Dès que la sou­coupe a fris­son­né, donc, j’arrête la cuis­son et je verse dans les pots pré­pa­rés à cet effet sur la table ; dans une pre­mière tasse la pre­mière lou­chée, trem­pée à l’eau froide, qui sera la toute pre­mière gelée nou­velle, où je pour­rai ins­pec­ter sa qua­li­té propre, son goût, sa cou­leur, sa trans­pa­rence, son tou­cher, sa consis­tance, son indi­vi­dua­li­té, devi­ner s’il s’agit d’une grande année ou non.

Sur les flancs des pots, cou­verts dès le len­de­main (une goutte d’alcool en sur­face, un rond de papier trans­pa­rent ser­ré d’un élas­tique), je col­le­rai une éti­quette (auto­col­lante) avec tous les ren­sei­gne­ments néces­saires : année, nature, ori­gine (les fruits de quels arbres) ; for­mat du pot, numé­ro d’ordre ; une cote, en somme, aux feutres de cou­leur, per­met­tant de repé­rer conve­na­ble­ment les pots dans l’Armoire aux Confitures, au gre­nier, la Confiturothèque. J’emporterai quelques pots à Paris, à mon retour, comme cadeaux.

Si par mal­heur le test du fris­son a échoué (il reste mal­gré tout un faible espoir, la gelée se déci­dant par­fois brus­que­ment beau­coup plus tard, dans le droit du gre­nier, en hiver, une nuit de gel), l’azerole liquide ser­vi­ra d’additif aux com­potes, yaourts, petits-suisses ; fort appré­ciée, semble-t-il, autre­fois, de mes neveux et nièces.

 

29 La cuiller, enfon­cée dans le pot d’azerole

La cuiller, enfon­cée dans le pot d’azerole, y découpe des blocs nets et fermes de gelée. L’azerole n’est pas une gelée trem­blante, veule, incer­taine. Elle se tient toute droite et auto­nome dans l’assiette, sans cou­ler, se défaire ou s’effondrer.

Je regar­dais une cou­lée en col­line de gelée dans une sou­coupe brune. Elle appa­rais­sait comme une falaise de cris­tal trouble, trans­lu­cide, roux rouge oran­gé et rose, reflé­tant la lumière de la lampe mati­nale (il était six heures) comme en l’irrégularité de minus­cules éclats arra­chés par le ciseau du sculp­teur. Mais elle n’avait rien de la dure­té de la pierre rou­lée par les vagues médi­ter­ra­néennes : d’un relief doux, en ses bords, sous moins d’épaisseur, elle sem­blait presque rose seulement.

Mon regard péné­trait dans la masse, la tra­ver­sait de part en part avec la lumière, les tra­jets de lumière accu­sant les inéga­li­tés de la com­po­si­tion : par­fois claire, par­fois sombre, avec les grains minus­cules de quelques impu­re­tés ; et une poche blanche d’écume à l’intérieur, de cette écume qui, blanc che­veux, traîne à la sur­face quand elle cuit, et que j’avais expé­ri­men­ta­le­ment lais­sée d’enfermer en elle, dans le pot, en la refroidissant.

Je l’ai man­gée, contem­plant sur ma mangue la saveur. Le goût de la gelée d’azerole est d’une ori­gi­na­li­té cer­taine : selon les axes prin­ci­paux de l’hyperquadrique des gelées (si on fait une ana­lyse fac­to­rielle « à la Benzécri »), ce nuage de points un peu comme un zep­pe­lin où chaque point scin­tillant repré­sente une gelée, avec toutes ses carac­té­ris­tiques, et les res­sem­blances entre elles mar­quées par des proxi­mi­tés (mais il y a plus de trois dimen­sions, si on veut tenir compte de tous les fac­teurs qui contri­buent à ce qu’on nomme « goût », et c’est pour­quoi il faut ima­gi­ner une hyper­sur­face), elle se situe­rait plu­tôt dans la région de la pomme que dans celle de la gro­seille, ou de la mûre. Je dis cela en sim­pli­fiant bau­coup. Mais elle est donc non vio­lente, dis­crète, légère, lente à se déve­lop­per dans la bouche, modeste. Et elle ne se confond avec aucune : ni avec la pomme rei­nette ni avec le coing.

Sa sin­gu­la­ri­té frappe : très sub­ti­le­ment aci­du­lée, dans une tona­li­té étran­ge­ment assez éloi­gnée de celle du fruit, comme si une véri­table muta­tion, une nais­sance, s’était pro­duite dans le liquide en ébul­li­tion au moment pri­vi­lé­gié du gel (la gelée d’un an est plus sûre d’elle-même, déci­dée, pro­fonde). Son uni­ci­té de goût, de par­fum, de consis­tance s’accompagne d’une ori­gi­na­li­té d’un autre ordre, mais peut-être plus frap­pante encore, qui est sa rareté.

L’azerolier, père et mère de l’azerole, autre­fois pré­sent sur tout le pour­tour de la Méditerranée (au moins en Italie, en Provence, en Languedoc, en Catalogne, à ma connais­sance (dans les trois der­niers cas ma connais­sance est directe, dans le pre­mier elle vient d’un poème de Montale) ; et le nom semble arabe), a recu­lé tel­le­ment en ce siècle qu’il n’est plus pré­sent que dans les régions les plus tar­di­ve­ment tou­chées par la moder­ni­sa­tion (et encore pour­rait-on dou­ter qu’il s’y trouve un seul arbre plan­té depuis la Seconde Guerre Mondiale !). C’est le cas, pré­ci­sé­ment, du Minervois.

Or, la tra­di­tion locale ignore, pour l’azerole, la gelée, pré­fé­rant le sirop épais, lourd et dense, obte­nu après une très longue réduc­tion. Ainsi la gelée, réin­ven­tée par ma mère sur le modèle des autres gelées pro­ven­çales tra­di­tion­nelles (coing, cas­sis, fram­boise, mûre, gro­seille…) a quelque chance d’être un véri­table uni­cum confi­tu­rier, puisque par ailleurs l’azerolier a pra­ti­que­ment dis­pa­ru en Provence depuis la fin du siècle der­nier (le Jardinier pro­ven­çal, déjà, ne lui consacre que quelques lignes fort peut éclaircissantes).

Ici, de plus, les arbres, qui consti­tuent un élé­ment archaï­sant encore assez pré­sent dans le pay­sage de vignes, de gar­rigues, de cyprès, de pins, d’amandiers, d’oliviers et de chênes verts (la zone est cli­ma­ti­que­ment fron­tière : la mon­tagne Noire, avec ses châ­tai­gniers, est proche), dis­pa­raissent les uns après les autres, et ne sont pas rem­pla­cés (ils meurent, on les abat pour élar­gir un che­min, agran­dir une vigne). Et il se pour­rait que mes gelées soient les der­nières (je n’en ferai pas cette année, je n’en ferai peut-être plus jamais), comme une langue dont le par­fum et la beau­té redoublent avant de se perdre.

J’ai aimé, je l’avoue, cette sin­gu­la­ri­té presque invi­sible, concen­trant dans un orgueil de cou­leur et de saveur une mémoire à la fois fami­liale et col­lec­tive, silen­cieu­se­ment. Et je m’imagine un peu la pré­pa­ra­tion de la prose comme celle de la gelée d’azerole : les fruits sont les ins­tants ; la cuis­son, la mémoire, et dans la voix qui incline le dérou­le­ment des phrases je guette avec impa­tience, inquié­tude, l’apparition, si hasar­deuse, du fris­son.

, ,
chap. 3  : « « Prae » »
, , ,
p. 90–95

Pour résu­mer, je vois donc trois étapes. La pre­mière, c’est soit Pindare, soit Archiloque. La deuxième : Pindare et Archiloque – Heine, donc. Et la troi­sième : un au-delà de Pindare et d’Archiloque, quelque chose qui évoque la pos­si­bi­li­té de l’une et l’autre poé­sie à tra­vers leur absence, qui est struc­tu­rée par l’ef­fort poé­tique. Comme si le poème conju­rait une chose per­due, une chose absente qui ne peut, sans être pro­fa­née, sans être més­usée, être évo­quée que de cette manière néga­tive et ne pour­ra plus jamais être posi­ti­ve­ment reven­di­quée. Celan ne peut pra­ti­quer l’é­loge comme le fait Rilke, c’est impos­sible dans cette langue alle­mande. Et je pense qu’une des véri­tés ultimes de la poé­sie est constam­ment tra­hie par les poé­sies nos­tal­giques s’ins­pi­rant de Heidegger, et donc du désir de faire par­ler les maîtres… Du Pindare « recuit », en somme. Et c’est là que je trouve, mal­gré leur don indu­bi­table, Char et Bonnefoy tout à fait irritants.

Benjamin [dans La Tâche du tra­duc­teur] dit qu’il est impos­sible de tra­duire le conte­nu – c’est-à-dire le signi­fié – d’une langue à l’autre, parce que dans ce cas on réduit la par­ti­cu­la­ri­té de la langue à quelque chose d’u­ni­ver­sel et d’abs­trait. Brot en alle­mand, ce n’est pas « pain », voi­là la dif­fi­cul­té. Brot a une tout autre forme empi­rique en alle­mand : ça se mangue autre­ment, ça s’as­so­cie à d’autres situa­tions que ce que le mot « pain » évoque dans le contexte cultu­rel fran­çais. Ce qui fait que tra­duire Bort par « pain », c’est tra­hir quelque chose que Brot évoque. Donc quand Hölderlin tra­duit du grec, très sou­vent il tra­hit le réfé­rent au pro­fit de quelque chose de plus évo­ca­teur. L’émotion que j’ai res­sen­tie, jeune, en décou­vrant Hölderlin a ser­vi de fil conduc­teur à mon inter­ro­ga­tion. Je me suis tou­jours deman­dé d’où vient l’ef­fet poé­tique, que je ne vou­lais pas confondre avec l’ef­fet de sens. L’effet poé­tique est assi­mi­lé plu­tôt à un affect. Le sens, c’est le repos de l’af­fect, c’est un abou­tis­se­ment où les choses s’im­mo­bi­lisent avec la plus haut pré­ci­sion pen­sable. Mais l’af­fect est pure­ment dyna­mique. Or l’af­fect, dans la langue mater­nelle d’o­ri­gine (ou contre la langue d’o­ri­gine déjà ren­due trop ins­tru­men­tale dans l’ef­fort de dési­gner des choses, d’a­voir des nomen­cla­tures que tout le monde accepte) ne peut fonc­tion­ner poé­ti­que­ment que sur deux registres : l’é­loge et le blâme – et l’on retrouve le grec ancien.

Il n’y a que deux poé­sies para­dig­ma­tiques : celles de Pindare et d’Archiloque. L’un qui fait l’é­loge – ce que Rilke appelle rüh­men, « dire à quel point la réus­site est écla­tante » –, et c’est Pindare, qui choi­sit de chan­ter les vain­queurs et d’a­ban­don­ner les vain­cus à leur triste sort… Et l’autre, le poète qui croasse comme un cor­beau, c’est Archiloque, qui chante la défaite, qui s’e­nor­gueillit même d’a­voir jeté son bou­clier dans un buis­son et d’i­ma­gi­ner un adver­saire s’en emparer1. Pour moi, la poé­sie ne peut être abor­dée dans sa dyna­mique affec­tive que sur ces deux modes que sont l’é­loge et le blâme ; et la langue mater­nelle à créer cherche à four­nir à l’é­lan poé­tique l’élé­ment dans lequel il peut s’é­pa­nouir sans être tri­bu­taire de ce dont il est ques­tion, qui est lar­ge­ment un prétexte.
La poé­sie n’a rien d’in­tel­lec­tuel, elle est lar­ge­ment domi­née par le déploie­ment d’un affect qui a besoin, comme élé­ment, d’une langue mater­nelle qui peut par­fai­te­ment être issue de plu­sieurs langues. Je dirais même que le poète le plus puis­sant va avoir plu­sieurs langues dans sa besace. Cette obser­va­tion, je ne peux abso­lu­ment pas la prou­ver, mais j’en suis convain­cu : on s’est tou­jours deman­dé pour­quoi la lit­té­ra­ture grecque uti­lise, selon le genre, une autre langue arti­fi­cielle ; il y a la langue de l’é­po­pée domi­née par l’io­nien (et un peu d’a­chéen) ; puis avec Pindare, on trouve le dorien ; et ensuite, avec la tra­gé­die, selon la par­tie par­lée ou chan­tée, on est confron­té à l’une ou l’autre langue arti­fi­cielle. Or, ce que j’es­saie de décrire comme l”« entre » des langues, les Grecs l’ont fabri­qué à par­tir du grec.
Le grec est en effet mul­ti-langues, ce qui est incroyable quand on y réflé­chit. Quand les Grecs ont fabri­qué de la lit­té­ra­ture, de la poé­sie, ils navi­guaient entre plu­sieurs langues, car il leur fal­lait mobi­li­ser la vague de l’af­fect pour dire soit la jubi­la­tion, soit la lamen­ta­tion. La lamen­ta­tion, qui jouxte la vitu­pé­ra­tion, qui jouxte la révolte contre le mal­heur, est une autre source de poé­sie très puis­sante. Si l’on veut vrai­ment insul­ter, il faut dis­po­ser d’une langue poé­tique qui est la langue mater­nelle ; c’est ce que nous dit Pindare : « La parole poé­tique est comme la flèche qui frappe la cible. » C’est une parole qui va dans le mille. Quand Pindare dit es to pan, que Puech tra­duit par « pour la foule », alors que ça veut dire « dans le mille », il ne réflé­chit pas à la ques­tion de savoir com­ment cette parole peut être reçue par la mul­ti­tude : il se demande si cette parole, qui est une flèche, frappe le cœur de la cible. La poé­sie ne peut pas être vio­lence ori­gi­naire, sinon elle n’a aucune rai­son d’être.

Lorsque je parle de « l’al­le­mand », je désigne la langue alle­mande, non pas dans sa diver­si­té dia­lec­tale, mais en tant que langue codi­fiée, sous­traite en quelque sorte à la com­mu­nau­té immé­diate. J’évoque en réa­li­té ce que l’ont appelle le « Hochdeutsch », cette langue qui, pour être par­lée, sup­pose que les locu­teurs soient libé­rés de la contin­gence des affects. S’il est évi­dem­ment tou­jours pos­sible de recréer dans cette langue les condi­tions de l’ex­pres­sion affec­tive, cela passe uni­que­ment par la lit­té­ra­ture, si bien que l’al­le­mand se pré­sente sous une forme très stra­ti­fiée. On a tout d’a­bord affaire à un idiome très sou­vent régio­nal, qui sert à la vie quo­ti­dienne, directe, à la com­mu­ni­ca­tion de desi­de­ra­ta ou d’é­va­lua­tions non éla­bo­rées. Ces idiomes régio­naux échappent très lar­ge­ment à ce qui, pour le Hochdeutsch, est consti­tu­tif, à savoir la syn­taxe. Au-delà de cette sphère presque dés­in­car­née, tant elle est peu faite pour expri­mer des enjeux humains immé­diats, se trouve la littérature.
Il importe de sai­sir en pre­mier lieu com­ment fonc­tionne ce Hochdeutsch dont l’é­la­bo­ra­tion résulte d’un pro­ces­sus assez long, insé­pa­rable de la tra­duc­tion de la Bible par Luther, des réamé­na­ge­ments de cette tra­duc­tion, de la pra­tique des ser­mons, ain­si que des pra­tiques lit­té­raires issus de l’en­semble de ces tra­vaux. La langue épu­rée est si dif­fi­cile que l’on évite de la pra­ti­quer dans la situa­tion de com­mu­ni­ca­tion immé­diate : les pré­sen­ta­teurs de radio par exemple ou à la télé­vi­sion sont obli­gés de lire leur texte, car il est impos­sible d’im­pro­vi­ser cor­rec­te­ment le Hochdeutsch. Cette langue se carac­té­rise par le fait qu’elle est tota­le­ment sous­traite aux idio­ma­tismes, et entiè­re­ment sou­mise au prin­cipe géné­ra­teur de syn­taxe. La syn­taxe anglaise ou fran­çaise n’est pas si contrai­gnante et la pré­sence des idio­ma­tismes est plus grande, de sorte qu’il y est bien davan­tage pos­sible d’a­voir recours à des expres­sions toutes faites, à des manières de dire. L’allemand pur, sty­li­sé, implique au contraire d’être pro­duit en fonc­tion d’un prin­cipe géné­ra­teur de la syn­taxe, ce qui a pour consé­quence que la manière de par­ler est soit extrê­me­ment indi­vi­dua­li­sée – le dis­cours ne peut pas être emprun­té en pui­sant dans le stock idio­ma­tique –, soit elle est un calque sans per­son­na­li­sa­tion pos­sible, sans que l’on puise jouer sur la conven­tion, en « citant ».
La contrainte syn­taxique ne s’est déga­gée qu’à par­tir du moment où, pour l’i­den­ti­fier, on s’est extrait du modèle de la gram­maire latine où l’on pré­sup­pose que les pro­po­si­tions repose essen­tiel­le­ment sur le sub­stan­tif, le nom qui est sujet et son attri­but ou pré­di­cat. La struc­ture de la phrase latine est com­pa­rable à une équa­tion dans la mesure où, dans la forme la plus simple du juge­ment d’at­tri­bu­tion, le sujet et son pré­di­cat sont cen­sés être mis dans une rela­tion d’é­qui­va­lence par la copule (le verbe être). Le pré­di­cat (l’at­tri­but), en fran­çais, s’ac­corde avec son sujet en genre et en nombre, en fonc­tion de l’ac­cord pré­sup­po­sé, la copule ne jouant qu’un rôle subal­terne : c’est d’ailleurs un verbe qu’on appelle « auxiliaire ».
Le propre de l’al­le­mand, en revanche, est de confé­rer aux verbes un rôle bien plus important.1 Les verbes que les gram­maires tra­di­tion­nelles et des­crip­tives – cal­quées sur la latin – appellent auxi­liaires sont dans la langue alle­mande les verbes les plus « puis­sants ». En effet, la syn­taxe s’ap­puie tou­jours sur le verbe qu’il s’a­git de spé­ci­fier (quand l’at­tri­but fran­çais est un adverbe). Autrement dit, la réa­li­té c’est l’ac­tion ver­bale, et l’al­le­mand désigne la réa­li­té du nom de Wirklichkeit, terme indi­quant qu’il s’a­git bien d’une action (le verbe wir­ken signi­fie « agir » au sens très géné­ral, et donne éga­le­ment le sub­stan­tif Werk : œuvre, ouvrage). Ce n’est donc pas la res latine, laquelle se découpe dans un espace idéal de repré­sen­ta­tion. La langue exprime la manière dont on repré­sente l’ac­tion sur la réa­li­té ; en alle­mand, la syn­taxe est construite à par­tir de l’élé­ment de la langue qui exprime cette action, c’est-à-dire le verbe. Tout le reste de la pro­po­si­tion doit être com­pris comme spé­ci­fi­ca­tion de cette action.
Lorsqu’on a affaire à une subor­don­née, c’est-à-dire à une affir­ma­tion qui n’est ni vraie ni fausse, on peut y obser­ver la struc­ture syn­taxique essen­tielle, avant tout effet d’af­fir­ma­tion effec­tive ou d’in­ter­ro­ga­tion. Le verbe est pla­cé en der­nière posi­tion, révé­lant ain­si que tous les fonc­teurs qui le pré­cèdent n’en sont que des spé­ci­fi­ca­tions, en fonc­tion d’un autre prin­cipe syn­taxique tout à faire contrai­gnant qui veut que le déter­mi­nant pré­cède tou­jours le déter­mi­né (c’est aus­si le prin­cipe qui règle la forme des mots com­po­sées, si bien qu’il n’est pas éton­nant de voir pro­li­fé­rer à la fin d’une phrase plu­sieurs formes ver­bales sous diverses formes). Cela implique qu’il faut pen­ser ce que l’on veut dire avant de l’ex­pri­mer, sauf à quit­ter la struc­ture contrai­gnante de cette syn­taxe, ce qui est d’ailleurs le cas en alle­mand cou­rant. Dans la com­mu­ni­ca­tion cou­rante en effet, on observe en per­ma­nence des rup­tures syn­taxiques, car il n’est pas pos­sible de se tenir constam­ment au niveau de cette anti­ci­pa­tion intel­lec­tuelle de ce qui doit être dit sans pou­voir, en quelque sorte, se rat­tra­per après coup en ajou­tant d’autres spé­ci­fi­ca­tions qui vien­draient après le verbe. Ainsi, l’i­déal de la phrase alle­mande est-il une phrase dans laquelle toutes les spé­ci­fi­ca­tions pos­sibles de l’ac­tion ver­bale la plus géné­rale (être) sont réunies : c’est la sys­tème hégé­lien ! Toutes les spé­ci­fi­ca­tions pos­sibles de l’ac­tion ver­bale « être » y sont convo­quées et agen­cées en vue de cette spé­ci­fi­ca­tion. L’esprit de sys­tème qui est ici à l’œuvre n’est pas ce que les Français dési­gnent par là et qui recouvre, en r »ali­té, une ratio­na­li­té taxi­no­mique bien plus confor­table que le sys­té­ma­tique alle­mand, lequel est aus­si bien plus violent puis­qu’il force la tota­li­té du réel à s’a­gen­cer de manière déter­mi­nante dans une dyna­mique régie par le verbe où toutes les caté­go­ries sont engen­drées les unes par les autres. Dans la taxi­no­mie, en revanche, les caté­go­ries sont déjà là ; elles ne sont pas déduites. Le sys­tème alle­mand exige, idéa­le­ment, la pro­duc­tion des caté­go­ries, des spé­ci­fi­ca­tions selon une dyna­mique géné­tique et logi­que­ment ordon­née. On com­prend mieux pour­quoi Heidegger fus­ti­geait les langues latines pour leur oubli carac­té­ri­sé de l’être, et tout par­ti­cu­liè­re­ment le fran­çais auquel il déniait la pos­si­bi­li­té d’être une langue phi­lo­so­phique fiable.
On peut ici évo­quer des opé­ra­teurs cultu­rels, au sens où Quine défi­nit des « syn­thé­ti­seurs cultu­rels » : ce sont des schèmes qui font que des uni­vers de sens coa­gulent autour des mots. Et ces uni­vers de sens, au niveau du fran­çais, sont carac­té­ri­sés par une abo­li­tion de la dif­fé­rence onto­lo­gique qui conduit à une sorte de com­pa­ci­té. L’absence d’élé­ments de dif­fé­ren­cia­tion sup­pose une conni­vence de départ, car ces mots-là sont tou­jours échan­gés pour ain­si dire « à bon enten­deur salut ». Dès lors, il est impos­sible de tes­ter, d’é­prou­ver leur signi­fi­ca­tion ; à prendre ou à lais­ser, ces mots ne sont pas uti­li­sés dans un effort de cla­ri­fi­ca­tion phi­lo­so­phique, mais dans une cir­cu­la­tion où la conni­vence per­met de dévier le mot de sont sens le plus cou­rant et de jouer pho­né­ti­que­ment sur les écarts. C’est ce qu’on appelle l’ho­mo­pho­nie, l’ho­mo­ny­mie, chose qui n’existe pré­ci­sé­ment pas dans la langue alle­mande. Les homo­nymes, en effet, sup­posent que l’on sache par avance de quoi l’on parle avant d’a­voir par­lé, mais sur­tout avant que la situa­tion ne soit ren­due plus claire. J’ai par­lé plus haut de « com­pa­ci­té », car la langue fran­çaise a été, au cours de son his­toire, véri­ta­ble­ment com­pac­tée. Cette opé­ra­tion de réduc­tion ren­voie donc à un pro­ces­sus his­to­rique lié à la monar­chie absolue.
Le fran­çais du XVIIe siècle était infi­ni­ment plus riche qu’au­jourd’­hui. Il est très « pay­san » au sens où il disait les choses avec pré­ci­sion, avait un mot pour chaque nuance, fai­sait en sorte que l’on sache exac­te­ment ce que l’on veut signi­fier. À la Cour, l’é­li­tisme des cour­ti­sans consis­tait à don­ner à pen­ser qu’ils com­pre­naient à demi-mot. Rien n’é­tait jamais dit. Ainsi, peu à peu, la langue fran­çaise s’est-elle rétré­cie. Néanmoins et pour cette rai­son même, elle est deve­nue incom­pa­rable pour un autre exer­cice lit­té­raire. Le fait que cette langue peut à tout moment être char­gée de tant de sous-enten­dus lui confère une richesse impli­cite infi­nie qui n’existe pas en alle­mand. Ce pro­ces­sus de réduc­tion et d’aug­men­ta­tion dans la langue s’é­claire si on le com­pare à une opé­ra­tion culi­naire, comme lorsque l’on fait réduire du bœuf pen­dant de nom­breuses heures dans une sauce. La cui­sine fran­çaise résulte exac­te­ment du même par­ti pris pour n’a­voir plus à la fin une seule espèce de saveurs, mais plu­sieurs saveurs ensemble.
Tous les mots du fran­çais ont, me semble-t-il, un carac­tère de mets cui­si­né. Un cer­tain goût s’est atta­ché à ces mots par l’u­sage qui en a été fait, et ces mots n’ont plus la fonc­tion qu’ils peuvent avoir dans les langues pri­mi­tives. L’allemand, en ce sens, est une langue plus pri­mi­tive que le fran­çais, car il désigne sans équi­voque la chose. On trouve infi­ni­ment plus de verbes pour qua­li­fier les bruits en alle­mand, infi­ni­ment plus d’ad­jec­tifs pour intro­duire des nuances, d’au­tant que la syn­taxe, on l’a vu, est très dif­fé­rente. La syn­taxe fran­çaise est réduite à pas grand-chose, alors que la syn­taxe alle­mande est d’une rigueur abso­lue. En réa­li­té, dans la mesure où les mots du lexique sont des mots cuits, cui­si­nés, c’est entre connais­seurs qu’on les échange. Cela n’est pas des­ti­né à la même opé­ra­tion. Comme langue, l’al­le­mand est des­ti­né à autre chose. C’est la rai­son pour laquelle on peut dire que l’al­le­mand est une langue bru­tale : elle est sim­ple­ment expli­cite. Le fran­çais est une langue allu­sive ; on dit « plus ou moins ». Racine uti­lise mille cinq cents mots au maxi­mum, et le mot « ardeur », par exemple, recouvre une mul­ti­pli­ci­té de signi­fi­ca­tions dif­fé­rentes. Un Allemand culti­vé uti­lise à mon avis entre trois et quatre fois plus de mots que ceux uti­li­sés par le fran­çais, mais il est pas bon d’être alle­mand pour un diplomate2 !
Je dirais que le fran­çais est une langue de conni­vence, quand l’al­le­mand, par sa struc­ture syn­taxique même, et notam­ment le rôle émi­nent du verbe, confisque la pos­si­bi­li­té de la conver­sa­tion. L’épreuve de cette impos­si­bi­li­té se retrouve, d’une manière par­ti­cu­liè­re­ment amu­sante, dans les plaintes de Madame de Staël. Celle-ci se plai­gnait en effet régu­liè­re­ment, lors de ses séjours en Allemagne, de ce qu’il n’y avait pas de conver­sa­tion pos­sible parce que, chez Goethe par exemple, ceux qui pre­naient la parole ne la lâchaient pas avant d’a­voir ter­mi­né leur phrase : « Ah que je regrette le gazouillis de mon salon, écrit-elle. On y parle tous en même temps et tout le monde s’en­tend. » Où l’on voit bien que, pour elle, une conver­sa­tion consiste pré­ci­sé­ment à emboî­ter le pas à celui qui parle, à pro­lon­ger ce qu’il dit dans une sorte de conni­vence, sou­vent tout à fait ami­cale, mais qui ne peut exis­ter dans la langue allemande.
Dans la forme syn­taxique alle­mande, déri­vée de l’in­ter­ro­ga­tion, le verbe pré­cède tou­jours le sujet, et, dans la réponse à cette inter­ro­ga­tion, lors­qu’elle est moda­li­sée par un fonc­teur inter­ro­ga­tif (quand, pour­quoi, etc.), c’est le fonc­teur qui pré­cède le verbe, tan­dis que le sujet occupe une autre place : à la phrase « quand peux-tu venir » ?, on répond par « demain peux je venir ». L’ordre sujet-verbe-com­plé­ment de la phrase affir­ma­tive n’est en rien l’ordre de base, car c’est tou­jours la spé­ci­fi­ca­tion ver­bale qui est prio­ri­tai­re­ment déter­mi­nante. Toute la rhé­to­rique alle­mande joue sur le phé­no­mène d’une inter­ro­ga­tion impli­cite : l’af­fir­ma­tive où l’ont constate la pré­sence d’une « inver­sion » sujet-verbe est en fait la réponse à une ques­tion qui n’a pas été expri­mée. Les effets rhé­to­riques sug­gèrent qu’il s’a­git de réponses à des ques­tions. Quand Lohengrin dit « Nie soll­st du mich fra­gen » (jamais tu ne devras m’in­ter­ro­ger [sur mon nom]), « jamais » est pla­cé en tête de phrase comme si cette affir­ma­tion répon­dait à une ques­tion impli­cite (« quand aurais-je le droit de te deman­der ton nom ?, par exemple) ; si bien que l’in­ter­lo­cu­teur se trouve impli­qué dans l’af­fir­ma­tion. Il y a d’in­nom­brables affir­ma­tives qui, par leur struc­ture, sont des réponses à des ques­tions qu’il est impos­sible de for­mu­ler : on ne peut appré­cier ces affir­ma­tives que si l’ont cherche à recons­truire le type de ques­tions qu’on ne se serait pas posées autre­ment. Le récep­teur se trouve alors entraî­né dans une démarche intel­lec­tuelle qui est à égale dis­tance de la cer­ti­tude dog­ma­tique et de la per­plexi­té : dans un entre-deux que la langue elle-même amé­nage et qui est l’es­pace de la réflexi­vi­té. La plu­part des grands textes mettent en œuvre ce dis­po­si­tif rhé­to­rique. Le style hym­nique – celui de Hölderlin, par exemple – recourt à des inter­jec­tions dont le rôle est de sug­gé­rer qu’on répond à une ques­tion implicite.
C’est ce dis­po­si­tif-là qui est pro­pre­ment le lieu créa­teur de la langue alle­mande, le moteur de l’in­no­va­tion. La contrainte est par ailleurs si forte que la phrase idéa­le­ment ache­vée tend essen­tiel­le­ment au silence : après le verbe, il n’y a plus rien à ajouter.
Plus géné­ra­le­ment, l’es­prit qu’en­cou­rage cette langue est le prin­cipe d’ac­tion, tan­dis que c’est celui de spa­tia­li­té qui pré­do­mine en France. On pour­rait pour­suivre les consé­quences de cette dif­fé­rence dans l’art pic­tu­ral où l’op­po­si­tion entre impres­sion­nisme et expres­sion­nisme est fla­grante, ou en musique où la musique fran­çaise est plus proche de la lit­té­ra­ture, plus illus­tra­tive, alors que la musique alle­mande est pure­ment for­melle, pure­ment struc­tu­rée par le sou­ci de la dynamique.
Le niveau supé­rieur est celui de la lit­té­ra­ture où le génie consiste à créer, au-delà de tout l’es­pace contraint, une sorte de retour de l’im­mé­dia­te­té com­mu­ni­ca­tion­nelle, mais sans rompre avec la syn­taxe ; à pro­duire, donc, une sorte d’im­mé­dia­te­té seconde, mais perdue.

Lorsque j’é­voque la liber­té réflexive dis­tin­guant un enra­ci­ne­ment illu­soire et un déra­ci­ne­ment rela­tif, j’op­pose un monde struc­tu­ré par la figure du père, qui dicte l’i­den­ti­té et a voca­tion à l’in­car­ner exem­plai­re­ment, à un uni­vers de frères. La liber­té, au sens éty­mo­lo­gique, par­ti­cipe en fran­çais de la rela­tion du pater fami­lias à ses fils ; on n’est libre que dans la mesure où le père nous pro­tège. Le terme alle­mand de Freiheit pro­vient du lien d’a­mi­tié noué entre frères qui, en cas de guerre, s’en­chaî­naient et se ruaient ain­si sur les légions romaines. Chacun était le garant de l’autre, mais tous signi­fiaient aus­si par cet enchaî­ne­ment leur refus de l’es­cla­vage auquel les aurait voués inévi­ta­ble­ment leur défaite. L’univers pater­nel, ver­ti­cal, est sécu­ri­sant au prix d’une dépos­ses­sion, sauf à admettre la réus­site de l’in­sur­rec­tion débou­chant sur un ren­ver­se­ment de l’i­mage pater­nelle. L’univers des frères ren­voie quant à lui à la notion grecque d’é­leu­thé­ria (qui contient la racine alle­mande du mot Leute) ; il est donc plus démo­cra­tique, hori­zon­tal. Le mode de consti­tu­tion de la confré­rie qui n’est pas native implique la pos­si­bi­li­té d’une autre voie que celles offertes par l’al­ter­na­tive sui­vante : soit être père soi-même (inves­ti de l’au­to­ri­té), soit res­ter enfant (sou­mis à l’au­to­ri­té). Au sein de cette confré­rie, la recon­nais­sance est fonc­tion de la per­cep­tion d’une ana­lo­gie de liber­té ; le ciment de cette com­mu­nau­té n’est pas four­ni par l’é­vi­dence d’une ori­gine par­ta­gée, mais par l’a­na­lo­gie du geste. Et c’est cela qui, pour moi, consti­tue l’ob­jec­tif même de l’en­sei­gne­ment. Sa fina­li­té est la Freiheit ; il ne s’a­git pas de for­mer des dis­ciples appe­lés à rem­pla­cer la figure pater­nelle de l’en­sei­gnant ou à res­ter dis­ciples, mais des frères qui agi­ront dans d’autres domaines, tra­vaille­ront d’autres maté­riaux, mais se recon­naî­tront dans cette ana­lo­gie du geste.

La pous­sière, dit-il, lui était beau­coup plus fami­lière que la lumière, que l’air, que l’eau. Rien ne lui parais­sait plus insup­por­table qu’une mai­son où l’on fait la pous­sière, et nulle part il ne se trou­vait plus à l’aise que là où les choses ont le droit de res­ter où elles sont, sans qu’on les dérange, adou­cies par la sco­rie noire et velou­tée qui se dépose quand la matière, par touches imper­cep­tibles, se décom­pose pour retour­ner au néant.

,
Les émi­grants [Die Ausgewanderten, 1992]
,
trad.  Patrick Charbonneau
, ,

La plu­part des appar­te­ments sont depuis long­temps déser­tés et leurs pro­prié­taires ne sont plus de ce monde. Seules quelques vieilles dames indes­truc­tibles reviennent été après été han­ter la gigan­tesque bâtisse. Elles enlèvent pour quelques semaines les housses de sur les meubles, gisent immo­biles la nuit quelque part au milieu du vide, longent les larges cou­loirs, tra­versent les immenses salles, montent et des­cendent, en posant pré­cau­tion­neu­se­ment un sou­lier devant l’autre, les esca­liers dans leurs cages sonores et sortent au petit matin sur la Promenade, avec leurs caniches et leurs péki­nois ron­gés par les ulcères.

,
Les émi­grants [Die Ausgewanderten, 1992]
,
trad.  Patrick Charbonneau
, ,

Voilà donc com­ment ils reviennent, les morts. Parfois, après plus de sept décen­nies, ils sortent de la glace et gisent au bord de la moraine, un petit tas d’os polis, une paire de chaus­sures cloutées.

, ,
trad.  Patrick Charbonneau
, ,