Quand je voyais un objet exté­rieur, la conscience que je le voyais res­tait entre moi et lui, le bor­dait d’un mince lisé­ré spi­ri­tuel qui m’empêchait de jamais tou­cher direc­te­ment sa matière ; elle se vola­ti­li­sait en quelque sorte avant que je prisse contact avec elle, comme un corps incan­des­cent qu’on approche d’un objet mouillé ne touche pas son humi­di­té parce qu’il se fait tou­jours pré­cé­der d’une zone d’évaporation.

— C’est mal­heu­reux. Vous devriez leur deman­der. La Berma dans Phèdre, dans le Cid, ce n’est qu’une actrice si vous vou­lez, mais vous savez je ne crois pas beau­coup à la « hié­rar­chie ! » des arts.
(Et je remar­quai, comme cela m’avait sou­vent frap­pé dans ses conver­sa­tions avec les sœurs de ma grand’mère, que quand il par­lait de choses sérieuses, quand il employait une expres­sion qui sem­blait impli­quer une opi­nion sur un sujet impor­tant, il avait soin de l’isoler dans une into­na­tion spé­ciale, machi­nale et iro­nique, comme s’il l’avait mise entre guille­mets, sem­blant ne pas vou­loir la prendre à son compte, et dire : « la hié­rar­chie, vous savez, comme disent les gens ridi­cules » ? Mais alors, si c’était ridi­cule, pour­quoi disait-il la hié­rar­chie ?). Un ins­tant après il ajou­ta : « Cela vous don­ne­ra une vision aus­si noble que n’importe quel chef‑d’œuvre, je ne sais pas moi… que — et il se mit à rire — « les Reines de Chartres ! » Jusque-là cette hor­reur d’exprimer sérieu­se­ment son opi­nion m’avait paru quelque chose qui devait être élé­gant et pari­sien et qui s’opposait au dog­ma­tisme pro­vin­cial des sœurs de ma grand’mère ; et je soup­çon­nais aus­si que c’était une des formes de l’esprit dans la cote­rie où vivait Swann et où par réac­tion sur le lyrisme des géné­ra­tions anté­rieures on réha­bi­li­tait à l’excès les petits faits pré­cis, répu­tés vul­gaires autre­fois, et on pros­cri­vait les « phrases ». Mais main­te­nant je trou­vais quelque chose de cho­quant dans cette atti­tude de Swann en face des choses. Il avait l’air de ne pas oser avoir une opi­nion et de n’être tran­quille que quand il pou­vait don­ner méti­cu­leu­se­ment des ren­sei­gne­ments pré­cis. Mais il ne se ren­dait donc pas compte que c’était pro­fes­ser l’opinion, pos­tu­ler que l’exactitude de ces détails avait de l’importance. Je repen­sai alors à ce dîner où j’étais si triste parce que maman ne devait pas mon­ter dans ma chambre et où il avait dit que les bals chez la prin­cesse de Léon n’avaient aucune impor­tance. Mais c’était pour­tant à ce genre de plai­sirs qu’il employait sa vie. Je trou­vais tout cela contra­dic­toire. Pour quelle autre vie réser­vait-il de dire enfin sérieu­se­ment ce qu’il pen­sait des choses, de for­mu­ler des juge­ments qu’il pût ne pas mettre entre guille­mets, et de ne plus se livrer avec une poli­tesse poin­tilleuse à des occu­pa­tions dont il pro­fes­sait en même temps qu’elles sont ridi­cules. Je remar­quai aus­si dans la façon dont Swann me par­la de Bergotte quelque chose qui en revanche ne lui était pas par­ti­cu­lier, mais au contraire était dans ce temps-là com­mun à tous les admi­ra­teurs de l’écrivain, à l’amie de ma mère, au doc­teur du Boulbon. Comme Swann, ils disaient de Bergotte : « C’est un char­mant esprit, si par­ti­cu­lier, il a une façon à lui de dire les choses un peu cher­chée, mais si agréable. On n’a pas besoin de voir la signa­ture, on recon­naît tout de suite que c’est de lui. » Mais aucun n’aurait été jusqu’à dire : « C’est un grand écri­vain, il a un grand talent. » Ils ne disaient même pas qu’il avait du talent. Ils ne le disaient pas parce qu’ils ne le savaient pas. Nous sommes très longs à recon­naître dans la phy­sio­no­mie par­ti­cu­lière d’un nou­vel écri­vain le modèle qui porte le nom de « grand talent » dans notre musée des idées géné­rales. Justement parce que cette phy­sio­no­mie est nou­velle, nous ne la trou­vons pas tout à fait res­sem­blante à ce que nous appe­lons talent. Nous disons plu­tôt ori­gi­na­li­té, charme, déli­ca­tesse, force ; et puis un jour nous nous ren­dons compte que c’est jus­te­ment tout cela le talent.

Et comme cet hymé­no­ptère obser­vé par Fabre, la guêpe fouis­seuse, qui pour que ses petits après sa mort aient de la viande fraîche à man­ger, appelle l’anatomie au secours de sa cruau­té et, ayant cap­tu­ré des cha­ran­çons et des arai­gnées, leur perce avec un savoir et une adresse mer­veilleux le centre ner­veux d’où dépend le mou­ve­ment des pattes, mais non les autres fonc­tions de la vie, de façon que l’insecte para­ly­sé près duquel elle dépose ses œufs, four­nisse aux larves quand elles éclo­ront un gibier docile, inof­fen­sif, inca­pable de fuite ou de résis­tance, mais nul­le­ment fai­san­dé, Françoise trou­vait pour ser­vir sa volon­té per­ma­nente de rendre la mai­son inte­nable à tout domes­tique, des ruses si savantes et si impi­toyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions man­gé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur don­nait à la pauvre fille de cui­sine char­gée de les éplu­cher des crises d’asthme d’une telle vio­lence qu’elle fut obli­gée de finir par s’en aller.

— Il y a dans les nuages ce soir des vio­lets et des bleus bien beaux, n’est-ce pas, mon com­pa­gnon, dit-il à mon père, un bleu sur­tout plus flo­ral qu’aérien, un bleu de ciné­raire, qui sur­prend dans le ciel. Et ce petit nuage rose n’a‑t-il pas aus­si un teint de fleur, d’œillet ou d’hydrangéa. Il n’y a guère que dans la Manche, entre Normandie et Bretagne, que j’ai pu faire de plus riches obser­va­tions sur cette sorte de règne végé­tal de l’atmosphère. Là-bas près de Balbec, près de ces lieux sau­vages, il y a une petite baie d’une dou­ceur char­mante où le cou­cher de soleil du pays d’Auge, le cou­cher de soleil rouge et or que je suis loin de dédai­gner, d’ailleurs, est sans carac­tère, insi­gni­fiant ; mais dans cette atmo­sphère humide et douce s’épanouissent le soir en quelques ins­tants de ces bou­quets célestes, bleus et roses, qui sont incom­pa­rables et qui mettent sou­vent des heures à se faner. D’autres s’effeuillent tout de suite, et c’est alors plus beau encore de voir le ciel entier que jonche la dis­per­sion d’innombrables pétales sou­frés ou roses. Dans cette baie, dite d’opale, les plages d’or semblent plus douces encore pour être atta­chées comme de blondes Andromèdes à ces ter­ribles rochers des côtes voi­sines, à ce rivage funèbre, fameux par tant de nau­frages, où tous les hivers bien des barques tré­passent au péril de la mer. Balbec ! la plus antique ossa­ture géo­lo­gique de notre sol, vrai­ment Ar-mor, la mer, la fin de la terre, la région mau­dite qu’Anatole France — un enchan­teur que devrait lire notre petit ami — a si bien peinte, sous ses brouillards éter­nels, comme le véri­table pays des Cimmériens, dans l’Odyssée. De Balbec sur­tout, où déjà des hôtels se construisent, super­po­sés au sol antique et char­mant qu’ils n’altèrent pas, quel délice d’excursionner à deux pas dans ces régions pri­mi­tives et si belles.
— Ah ! est-ce que vous connais­sez quelqu’un à Balbec ? dit mon père. Justement ce petit-là doit y aller pas­ser deux mois avec sa grand’mère et peut-être avec ma femme.
Legrandin pris au dépour­vu par cette ques­tion à un moment où ses yeux étaient fixés sur mon père, ne put les détour­ner, mais les atta­chant de seconde en seconde avec plus d’intensité — et tout en sou­riant tris­te­ment — sur les yeux de son inter­lo­cu­teur, avec un air d’amitié et de fran­chise et de ne pas craindre de le regar­der en face, il sem­bla lui avoir tra­ver­sé la figure comme si elle fût deve­nue trans­pa­rente, et voir en ce moment bien au delà der­rière elle un nuage vive­ment colo­ré qui lui créait un ali­bi men­tal et qui lui per­met­trait d’établir qu’au moment où on lui avait deman­dé s’il connais­sait quelqu’un à Balbec, il pen­sait à autre chose et n’avait pas enten­du la ques­tion. Habituellement de tels regards font dire à l’interlocuteur : « À quoi pen­sez-vous donc ? » Mais mon père curieux, irri­té et cruel, reprit :
— Est-ce que vous avez des amis de ce côté-là, que vous connais­sez si bien Balbec ?
Dans un der­nier effort déses­pé­ré, le regard sou­riant de Legrandin attei­gnit son maxi­mum de ten­dresse, de vague, de sin­cé­ri­té et de dis­trac­tion, mais, pen­sant sans doute qu’il n’y avait plus qu’à répondre, il nous dit :
— J’ai des amis par­tout où il y a des groupes d’arbres bles­sés, mais non vain­cus, qui se sont rap­pro­chés pour implo­rer ensemble avec une obs­ti­na­tion pathé­tique un ciel inclé­ment qui n’a pas pitié d’eux.
— Ce n’est pas cela que je vou­lais dire, inter­rom­pit mon père, aus­si obs­ti­né que les arbres et aus­si impi­toyable que le ciel. Je deman­dais pour le cas où il arri­ve­rait n’importe quoi à ma belle-mère et où elle aurait besoin de ne pas se sen­tir là-bas en pays per­du, si vous y connais­sez du monde ?
— Là comme par­tout, je connais tout le monde et je ne connais per­sonne, répon­dit Legrandin qui ne se ren­dait pas si vite ; beau­coup les choses et fort peu les per­sonnes. Mais les choses elles-mêmes y semblent des per­sonnes, des per­sonnes rares, d’une essence déli­cate et que la vie aurait déçues. Parfois c’est un cas­tel que vous ren­con­trez sur la falaise, au bord du che­min où il s’est arrê­té pour confron­ter son cha­grin au soir encore rose où monte la lune d’or et dont les barques qui rentrent en striant l’eau dia­prée hissent à leurs mâts la flamme et portent les cou­leurs ; par­fois c’est une simple mai­son soli­taire, plu­tôt laide, l’air timide mais roma­nesque, qui cache à tous les yeux quelque secret impé­ris­sable de bon­heur et de désen­chan­te­ment. Ce pays sans véri­té, ajou­ta-t-il avec une déli­ca­tesse machia­vé­lique, ce pays de pure fic­tion est d’une mau­vaise lec­ture pour un enfant, et ce n’est certes pas lui que je choi­si­rais et recom­man­de­rais pour mon petit ami déjà si enclin à la tris­tesse, pour son cœur pré­dis­po­sé. Les cli­mats de confi­dence amou­reuse et de regret inutile peuvent conve­nir au vieux désa­bu­sé que je suis, ils sont tou­jours mal­sains pour un tem­pé­ra­ment qui n’est pas for­mé. Croyez-moi, reprit-il avec insis­tance, les eaux de cette baie, déjà à moi­tié bre­tonne, peuvent exer­cer une action séda­tive, d’ailleurs dis­cu­table, sur un cœur qui n’est plus intact comme le mien, sur un cœur dont la lésion n’est plus com­pen­sée. Elles sont contre-indi­quées à votre âge, petit gar­çon. « Bonne nuit, voi­sin », ajou­ta-t-il en nous quit­tant avec cette brus­que­rie éva­sive dont il avait l’habitude et, se retour­nant vers nous avec un doigt levé de doc­teur, il résu­ma sa consul­ta­tion : « Pas de Balbec avant cin­quante ans, et encore cela dépend de l’état du cœur », nous cria-t-il.
Mon père lui en repar­la dans nos ren­contres ulté­rieures, le tor­tu­ra de ques­tions, ce fut peine inutile : comme cet escroc éru­dit qui employait à fabri­quer de faux palimp­sestes un labeur et une science dont la cen­tième par­tie eût suf­fi à lui assu­rer une situa­tion plus lucra­tive, mais hono­rable, M. Legrandin, si nous avions insis­té encore, aurait fini par édi­fier toute une éthique de pay­sage et une géo­gra­phie céleste de la basse Normandie, plu­tôt que de nous avouer qu’à deux kilo­mètres de Balbec habi­tait sa propre sœur, et d’être obli­gé à nous offrir une lettre d’introduction qui n’eût pas été pour lui un tel sujet d’effroi s’il avait été abso­lu­ment cer­tain — comme il aurait dû l’être en effet avec l’expérience qu’il avait du carac­tère de ma grand’mère — que nous n’en aurions pas profité.

Moi-même j’appréciais plus le fro­mage à la crème rose, celui où l’on m’avait per­mis d’écraser des fraises. Et jus­te­ment ces fleurs avaient choi­si une de ces teintes de chose man­geable, ou de tendre embel­lis­se­ment à une toi­lette pour une grande fête, qui, parce qu’elles leur pré­sentent la rai­son de leur supé­rio­ri­té, sont celles qui semblent belles avec le plus d’évidence aux yeux des enfants, et à cause de cela, gardent tou­jours pour eux quelque chose de plus vif et de plus natu­rel que les autres teintes, même lorsqu’ils ont com­pris qu’elles ne pro­met­taient rien à leur gour­man­dise et n’avaient pas été choi­sies par la cou­tu­rière. Et certes, je l’avais tout de suite sen­ti, comme devant les épines blanches mais avec plus d’émerveillement, que ce n’était pas fac­ti­ce­ment, par un arti­fice de fabri­ca­tion humaine, qu’était tra­duite l’intention de fes­ti­vi­té dans les fleurs, mais que c’était la nature qui, spon­ta­né­ment, l’avait expri­mée avec la naï­ve­té d’une com­mer­çante de vil­lage tra­vaillant pour un repo­soir, en sur­char­geant l’arbuste de ces rosettes d’un ton trop tendre et d’un pom­pa­dour provincial.

De tous les modes de pro­duc­tion de l’amour, de tous les agents de dis­sé­mi­na­tion du mal sacré, il est bien l’un des plus effi­caces, ce grand souffle d’agitation qui par­fois passe sur nous. Alors l’être avec qui nous nous plai­sons à ce moment-là, le sort en est jeté, c’est lui que nous aime­rons. Il n’est même pas besoin qu’il nous plût jusque-là plus ou même autant que d’autres. Ce qu’il fal­lait, c’est que notre goût pour lui devînt exclu­sif. Et cette condi­tion-là est réa­li­sée quand — à ce moment où il nous fait défaut — à la recherche des plai­sirs que son agré­ment nous don­nait, s’est brus­que­ment sub­sti­tué en nous un besoin anxieux qui a pour objet cet être même, un besoin absurde que les lois de ce monde rendent impos­sible à satis­faire et dif­fi­cile à gué­rir — le besoin insen­sé et dou­lou­reux de le posséder.
Swann se fit conduire dans les der­niers res­tau­rants ; c’est la seule hypo­thèse du bon­heur qu’il avait envi­sa­gée avec calme ; il ne cachait plus main­te­nant son agi­ta­tion, le prix qu’il atta­chait à cette ren­contre et il pro­mit en cas de suc­cès une récom­pense à son cocher, comme si, en lui ins­pi­rant le désir de réus­sir qui vien­drait s’ajouter à celui qu’il en avait lui-même, il pou­vait faire qu’Odette au cas où elle fût déjà ren­trée se cou­cher, se trou­vât pour­tant dans un res­tau­rant du bou­le­vard. Il pous­sa jusqu’à la Maison Dorée, entra deux fois chez Tortoni, et sans l’avoir vue davan­tage, venait de res­sor­tir du Café Anglais, mar­chant à grands pas, l’air hagard, pour rejoindre sa voi­ture qui l’attendait au coin du bou­le­vard des Italiens, quand il heur­ta une per­sonne qui venait en sens contraire : c’était Odette ; elle lui expli­qua plus tard que n’ayant pas trou­vé de place chez Prévost, elle était allée sou­per à la Maison Dorée dans un enfon­ce­ment où il ne l’avait pas décou­verte, et elle rega­gnait sa voiture.
Elle s’attendait si peu à le voir qu’elle eut un mou­ve­ment d’effroi. Quant à lui, il avait cou­ru Paris non parce qu’il croyait pos­sible de la rejoindre, mais parce qu’il lui était trop cruel d’y renon­cer. Mais cette joie que sa rai­son n’avait ces­sé d’estimer, pour ce soir, irréa­li­sable, ne lui en parais­sait main­te­nant que plus réelle ; car, il n’y avait pas col­la­bo­ré par la pré­vi­sion des vrai­sem­blances, elle lui res­tait exté­rieure ; il n’avait pas besoin de tirer de son esprit pour la lui four­nir — c’est d’elle-même qu’émanait, c’est elle-même qui pro­je­tait vers lui — cette véri­té qui rayon­nait au point de dis­si­per comme un songe l’isolement qu’il avait redou­té, et sur laquelle il appuyait, il repo­sait, sans pen­ser, sa rêve­rie heu­reuse. Ainsi un voya­geur arri­vé par un beau temps au bord de la Méditerranée, incer­tain de l’existence des pays qu’il vient de quit­ter, laisse éblouir sa vue, plu­tôt qu’il ne leur jette des regards, par les rayons qu’émet vers lui l’azur lumi­neux et résis­tant des eaux.
Il mon­ta avec elle dans la voi­ture qu’elle avait et dit à la sienne de suivre.
Elle tenait à la main un bou­quet de cat­leyas et Swann vit, sous sa fan­chon de den­telle, qu’elle avait dans les che­veux des fleurs de cette même orchi­dée atta­chées à une aigrette en plumes de cygne. Elle était habillée sous sa man­tille, d’un flot de velours noir qui, par un rat­tra­pé oblique, décou­vrait en un large tri­angle le bas d’une jupe de faille blanche et lais­sait voir un empiè­ce­ment, éga­le­ment de faille blanche, à l’ouverture du cor­sage décol­le­té, où étaient enfon­cées d’autres fleurs de cat­leyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait cau­sée quand un obs­tacle fit faire un écart au che­val. Ils furent vive­ment dépla­cés, elle avait jeté un cri et res­tait toute pal­pi­tante, sans respiration.
— Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.
Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la main­te­nir ; puis il lui dit :
— Surtout, ne me par­lez pas, ne me répon­dez que par signes pour ne pas vous essouf­fler encore davan­tage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre cor­sage qui ont été dépla­cées par le choc ? J’ai peur que vous ne les per­diez, je vou­drais les enfon­cer un peu.
Elle, qui n’avait pas été habi­tuée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant :
— Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.
Mais lui, inti­mi­dé par sa réponse, peut-être aus­si pour avoir l’air d’avoir été sin­cère quand il avait pris ce pré­texte, ou même, com­men­çant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria :
— Oh ! non, sur­tout, ne par­lez pas, vous allez encore vous essouf­fler, vous pou­vez bien me répondre par gestes, je vous com­pren­drai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu… je pense que c’est du pol­len qui s’est répan­du sur vous ; vous per­met­tez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop bru­tal ? Je vous cha­touille peut-être un peu ? mais c’est que je ne vou­drais pas tou­cher le velours de la robe pour ne pas le fri­per. Mais, voyez-vous, il était vrai­ment néces­saire de les fixer, ils seraient tom­bés ; et comme cela, en les enfon­çant un peu moi-même… Sérieusement, je ne vous suis pas désa­gréable ? Et en les res­pi­rant pour voir s’ils n’ont vrai­ment pas d’odeur non plus ? Je n’en ai jamais sen­ti, je peux ? dites la vérité ?
Souriant, elle haus­sa légè­re­ment les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».
Il éle­vait son autre main le long de la joue d’Odette ; elle le regar­da fixe­ment, de l’air lan­guis­sant et grave qu’ont les femmes du maître flo­ren­tin avec les­quelles il lui avait trou­vé de la res­sem­blance ; ame­nés au bord des pau­pières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, sem­blaient prêts à se déta­cher ain­si que deux larmes. Elle flé­chis­sait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux reli­gieux. Et, en une atti­tude qui sans doute lui était habi­tuelle, qu’elle savait conve­nable à ces moments-là et qu’elle fai­sait atten­tion à ne pas oublier de prendre, elle sem­blait avoir besoin de toute sa force pour rete­nir son visage, comme si une force invi­sible l’eût atti­ré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu’elle le lais­sât tom­ber, comme mal­gré elle, sur ses lèvres, le retint un ins­tant, à quelque dis­tance, entre ses deux mains. Il avait vou­lu lais­ser à sa pen­sée le temps d’accourir, de recon­naître le rêve qu’elle avait si long­temps cares­sé et d’assister à sa réa­li­sa­tion, comme une parente qu’on appelle pour prendre sa part du suc­cès d’un enfant qu’elle a beau­coup aimé. Peut-être aus­si Swann atta­chait-il sur ce visage d’Odette non encore pos­sé­dée, ni même encore embras­sée par lui, qu’il voyait pour la der­nière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on vou­drait empor­ter un pay­sage qu’on va quit­ter pour toujours.
Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la pos­sé­der ce soir-là, en com­men­çant par arran­ger ses cat­leyas, soit crainte de la frois­ser, soit peur de paraître rétros­pec­ti­ve­ment avoir men­ti, soit manque d’audace pour for­mu­ler une exi­gence plus grande que celle-là (qu’il pou­vait renou­ve­ler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la pre­mière fois), les jours sui­vants il usa du même pré­texte. Si elle avait des cat­leyas à son cor­sage, il disait : « C’est mal­heu­reux, ce soir, les cat­leyas n’ont pas besoin d’être arran­gés, ils n’ont pas été dépla­cés comme l’autre soir ; il me semble pour­tant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de cat­leyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arran­ge­ments. » De sorte que, pen­dant quelque temps, ne fut pas chan­gé l’ordre qu’il avait sui­vi le pre­mier soir, en débu­tant par des attou­che­ments de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette, et que ce fut par eux encore que com­men­çaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simu­lacre d’arrangement) des cat­leyas, fut depuis long­temps tom­bé en désué­tude, la méta­phore « faire cat­leya » deve­nue un simple vocable qu’ils employaient sans y pen­ser quand ils vou­laient signi­fier l’acte de la pos­ses­sion phy­sique — où d’ailleurs l’on ne pos­sède rien — sur­vé­cut dans leur lan­gage, où elle le com­mé­mo­rait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière par­ti­cu­lière de dire « faire l’amour » ne signi­fiait-elle pas exac­te­ment la même chose que ses synonymes.

Une fois seul, il revoyait ce sou­rire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en voi­ture, quand il lui avait deman­dé s’il lui était désa­gréable en redres­sant les cat­leyas ; et la vie d’Odette pen­dant le reste du temps, comme il n’en connais­sait rien, lui appa­rais­sait avec son fond neutre et sans cou­leur, sem­blable à ces feuilles d’études de Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, des­si­nés aux trois crayons sur le papier cha­mois, d’innombrables sourires.

la pen­sée constante d’Odette don­nait aux moments où il était loin d’elle le même charme par­ti­cu­lier qu’à ceux où elle était là. Il mon­tait en voi­ture, mais il sen­tait que cette pen­sée y avait sau­té en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène par­tout et qu’il gar­de­rait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la cares­sait, se réchauf­fait à elle, et, éprou­vant une sorte de lan­gueur, se lais­sait aller à un léger fré­mis­se­ment qui cris­pait son cou et son nez, et était nou­veau chez lui, tout en fixant à sa bou­ton­nière le bou­quet d’ancolies.

Mais dans cette étrange période de l’amour l’individuel prend quelque chose de si pro­fond, que cette curio­si­té qu’il sen­tait s’éveiller en lui à l’égard des moindres occu­pa­tions d’une femme, c’était celle qu’il avait eue autre­fois pour l’Histoire. Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espion­ner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire par­ler habi­le­ment les indif­fé­rents, sou­doyer les domes­tiques, écou­ter aux portes, ne lui sem­blait plus, aus­si bien que le déchif­fre­ment des textes, la com­pa­rai­son des témoi­gnages et l’interprétation des monu­ments, que des méthodes d’investigation scien­ti­fique d’une véri­table valeur intel­lec­tuelle et appro­priées à la recherche de la vérité.

Jadis ayant sou­vent pen­sé avec ter­reur qu’un jour il ces­se­rait d’être épris d’Odette, il s’était pro­mis d’être vigi­lant, et dès qu’il sen­ti­rait que son amour com­men­ce­rait à le quit­ter, de s’accrocher à lui, de le rete­nir. Mais voi­ci qu’à l’affaiblissement de son amour cor­res­pon­dait simul­ta­né­ment un affai­blis­se­ment du désir de res­ter amou­reux. Car on ne peut pas chan­ger, c’est-à-dire deve­nir une autre per­sonne, tout en conti­nuant à obéir aux sen­ti­ments de celle qu’on n’est plus. Parfois le nom, aper­çu dans un jour­nal, d’un des hommes qu’il sup­po­sait avoir pu être les amants d’Odette, lui redon­nait de la jalou­sie. Mais elle était bien légère et comme elle lui prou­vait qu’il n’était pas encore com­plè­te­ment sor­ti de ce temps où il avait tant souf­fert — mais aus­si où il avait connu une manière de sen­tir si volup­tueuse — et que les hasards de la route lui per­met­traient peut-être d’en aper­ce­voir encore fur­ti­ve­ment et de loin les beau­tés, cette jalou­sie lui pro­cu­rait plu­tôt une exci­ta­tion agréable comme au morne Parisien qui quitte Venise pour retrou­ver la France, un der­nier mous­tique prouve que l’Italie et l’été ne sont pas encore bien loin.