Dieu sait que la foi – surtout la foi lucide, qui se reconquiert des griffes des religions – a disparu, au point qu’on ne retrouve qu’avec peine et patience les rescapés du conformisme, du doute et de l’athéisme au milieu d’une humanité brutale et matérialiste, d’un grouillis de jambes, qui ne portent plus d’âmes, qui ne sont vraiment plus que jambes d’os et de chair pour courir après les biens terrestres, botter et écraser les obstacles à leurs désirs, jambes qui inondent la terre, tellement que l’oiseau ne trouve plus l’herbe sous leur piétinement.
Citations
Le Christ que je vis n’était pas un esprit, mais une personne bien en volume et certainement pesante, car je sentis la lourdeur de son bras quand il posa sa main sur ma tête. Quand il m’oignit les lèvres je distinguai les sillons de la peau des phalangettes et les ongles normaux.
Outre mes difficultés de discernement, il faut bien dire en effet que rien dans ma vie de pécheur ne me rendit jamais digne et capable de la mission sublime que Dieu me confie. Rien, ni mérites, ni mêmes dispositions spirituelles, car, homme de prière, je n’étais pas mystique ; pasteur pugnace, je n’étais ni doux, ni contemplatif ; témoin de plusieurs miracles dans ma vie passée je fus souvent incrédule ; je ne fus jamais intéressé par les annales du surnaturel, les récits derévélations et d’apparitions que je jugeais niais, dénués de dynamique pastorale et donc inutiles. Je n’étais vraiment pas l’homme qui pouvait s’attendre à être tiré de son sommeil une nuit de janvier, appelé dans un lieu de sa maison pour y voir et entendre le Christ.
Je constatai ainsi que pour introduire l’essentiel, l’Évangile, dans les esprits religieux les plus éclairés il fallait passer par leur curiosité pour l’accessoire, les circonstances de sa révélation et ses conséquences pratiqurs et secondaires.
À partir d[u] moment [de la révélation], le prestige ecclésiastique me quittant, « l’embarras s’organise autour du témoin », dis-je à mes proches en plaisantant amèrement.
Ce regard « d’homme à homme » a pour moi d’autant plus de prix que je remarque, et que je ressens avec douleur, « quel effort représente pour Jésus d’apparaître en ce monde pourri de péché – en commençant par moi – comme l’épreuve de descendre dans une fosse infecte. J’avais le sentiment de puer de l’esprit et qu’il fallait vraiment beaucoup d’amour pour l’approcher et pour me regarder ».
(…)
Jésus se tourne, bouge, remue la tête, les bras, les mains, très posément. Ses sentiments se traduisent plutôt « par l’étrange variation de la brillance de l’œil ».
Quarante fois Jésus va dicter son message jusqu’à la nuit du 12 au 13 avril. Mais ce n’est qu’à partir de la dixième veillée que je comprends que son message sera peut-être long. L’écritoire improvisé des premiers jours est amélioré et laissé en permanence sur le lieu. Tout naturellement je donne à chaque dictée le nom de veille ou veillée, parce qu’elle a toujours lieu la nuit, et dans les mêmes circonstances. Une voix m’appelle entre 23h et 3h. Invariablement, quand j’arrive sur le lieu de l’apparition, celle-ci m’y précède et attend. Par contre, à l’issue de chaque veille, je vois disparaître Jésus en ascension ; il semble se laisser glisser, bras en avant, dans le lambris du plafond comme un ours blanc dans la mer.
Nos esprits doivent cultiver toute la réalité du fait d’Arès, afin qu’il ne dégénère pas en traductions intellectuelles ou idéologies, comme ce fut le cas pour tant d’autres faits : par exemple, la croix d’une horrible mise àmort devenue par l’athéologie,et l’effet d’un inquiétant lyrisme, la croix idéale, « qui sauve ». Non-sens. Si le fait d’Arès vire à l’idéologie, si ma vie passe au romanesque, des constantes aberrantes suivront.
Jusqu’à mon arrivée à Arès, où Jésus me surprend presque aussitôt, je vivais dans l’œuf clos d’une résidence ecclésiastique, haute en murs, étanche au profane, dans le semi-silence des voix compassées et du froissement des soutanes.
De plus, Jésus qui m’apparaît n’a pas la fixité des visions de l’imagerie. Il va et vient posément ; il se montre de face, de profil, cependant jamais de dos. Ses pieds nus reposent sur le sol, font craquer les gravats. S’il longe un objet, le frôlement est audible. Je me souviens avoir dit ou écrit : « Il aurait pu faire un accroc à sa tunique. » Comme dans le lieu del’apparition les murs béent, les portes sont dégondées, les cheveux de Jésus flottent dans le courant d’air glacial. Le mois de janvier 1974 est froid à Arès.
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Devant cet homme – car c’estun homme glorieux, transfiguré, mais entier – d’une majesté indicible, j’ai peur en effet. « Non la peur physique de recevoir un mauvais coup, mais celle de me sentir traversé, lu, jugé, dans les recoins les plus reculés de mon esprit, de mon cœur, de mes secrets. Mes péchés les plus subtils étaient nus sous ce regard ». L’œil de Jésus pèse sur moi.