Pour reje­ter le mythe ou le Déluge, il ne suf­fit pas d’une étude plus atten­tive ou d’une meilleure méthode : il faut chan­ger de pro­gramme ; on ne rebâ­tit pas ce qui était construit de tra­vers : on va habi­ter ailleurs. Car le mat­ter of facts n’est connais­sable que dans une inter­pré­ta­tion. Je ne veux pas dire que les faits n’existent pas : la maté­ria­li­té existe bel et bien, elle est en acte, mais, comme disait le vieux Duns Scot, elle n’est l’acte de rien. La maté­ria­li­té des chambres à gaz n’en­traîne pas la connais­sance qu’on peut en avoir. Distincts en eux-mêmes, mat­ter of facts et inter­pré­ta­tion sont tou­jours liées pour nous, à la manière de ces réfé­ren­dums où de Gaulle deman­dait aux votants une seule réponse pour deux ques­tions distinctes.

La Vérité est bal­ka­ni­sée par des forces et blo­quée par des forces. L’adoration et l’a­mour du sou­ve­rain sont des efforts impuis­sants pour reprendre le des­sus sur la sou­mis­sion : « puisque je l’aime, il ne me veut donc pas de mal ». (Un ami alle­mand m’a racon­té que son père avait voté Hitler pour se ras­su­rer : puisque je vote pour lui, tout juif que je suis, c’est donc qu’au fond il pense comme moi). Et, si l’empereur se fai­sait ou, plus sou­vent, se lais­sait ado­rer, cela ser­vait d”  »infor­ma­tion de menace » : puis­qu’il est ado­rable, que nul ne s’a­vise de contes­ter son auto­ri­té. […] L’esclave pro­cède à ce que Léon Festinger, psy­cho­logue ins­truc­tif, car né malin, appelle une réduc­tion de la dissonance.

Notre vie quo­ti­dienne est com­po­sée d’un grand nombre de pro­grammes dif­fé­rents et l’im­pres­sion de médio­cri­té quo­ti­dienne naît jus­te­ment de cette plu­ra­li­té qui, dans cer­tains états de scru­pule névro­tique, est sen­tie comme une hypo­cri­sie ; nous pas­sons sans cesse d’un pro­gramme à l’autre, comme on change de lon­gueur d’onde à la radio, mais nous le fai­sons à notre insu. Or la reli­gion n’est qu’un seul de ces pro­grammes et n’a­git guère dans les autres.
Comme dit Paul Pruyser dans sa Dynamic Psychology of Religion, la reli­gio­si­té n’oc­cupe, dans une jour­née, que la moindre par­tie des pen­sées d’un homme reli­gieux : mais on en dirait autant des pen­sées d’un spor­tif, d’un mili­tant ou d’un poète. Elle occupe une étroite bande, mais l’oc­cupe sin­cè­re­ment et intensément.
[…] On se sent plus à l’aise pour étu­dier les croyances, reli­gieuses ou autres, quand on com­prend que la véri­té est plu­rielle et ana­lo­gique. Cette ana­lo­gie du vrai fait que l’hé­té­ro­gé­néi­té des pro­grammes passe inaper­çue : nous sommes tou­jours dans le vrai quand nous chan­geons à notre insu de lon­gueur d’onde ; notre sin­cé­ri­té est entière lorsque nous oublions les impé­ra­tifs et usages de la véri­té d’il y a cinq minutes, pour adop­ter ceux de la nou­velle vérité.

Comparée aux siècles chré­tiens ou mar­xistes, l’Antiquité a sou­vent un air vol­tai­rien ; deux augures ne peuvent se ren­con­trer sans sou­rire l’un de l’autre, écrit Cicéron […] Ce qui pose un pro­blème géné­ral. Tels les Dorzé qui estiment à la fois que le léo­pard jeûne et qu’il faut se gar­der de lui tous les jours, les Grecs croient et ne croient pas à leurs mythes ; ils y croient, mais ils s’en servent et ils cessent d’y croire là où ils n’y ont plus inté­rêt ; il faut ajou­ter, à leur décharge, que leur mau­vaise foi rési­dait plu­tôt dans la croyance que dans l’u­ti­li­sa­tion inté­res­sée : le mythe n’é­tait plus qu’une super­sti­tion de demi-let­trés, que les doctes révo­quaient en doute. La coexis­tence en une même tête de véri­tés contra­dic­toires n’en est pas moins un fait uni­ver­sel. Le sor­cier de Lévi-Strauss croit à sa magie et la mani­pule cyni­que­ment, le magi­cien selon Bergson ne recourt à la magie que là où il n’existe pas de recettes tech­niques assu­rées, les Grecs inter­rogent la Pythie et savent qu’il arrive à cette pro­phé­tesse de faire de la pro­pa­gande pour la Perse ou la Macédoine, les Romains truquent leur reli­gion d’État à des fins poli­tiques, jettent à l’eau les pou­lets sacrés s’ils ne pré­disent pas ce qu’il fau­drait, et tous les peuples donnent un coup de pouce à leurs oracles ou à leurs indices sta­tis­tiques pour se faire confir­mer ce qu’ils dési­rent croire. Aide-toi, le ciel t’ai­de­ra ; le Paradis, mais le plus tard pos­sible. Comment ne serait-on pas ten­té de par­ler ici d’idéologie ?
[…] L’idéologie est un ter­tium quid à côté de la véri­té et des pannes inévi­tables et aléa­toires de la véri­té que sont les erreurs ; c’est une erreur constante et orientée.
[…] La notion d’i­déo­lo­gie est une ten­ta­tive louable et man­quée pour parer à la légende d’une connais­sance dés­in­té­res­sée, aux termes de laquelle il exis­te­rait une lumière natu­relle qui serait une facul­té auto­nome, dif­fé­rente des inté­rêts de la vie pra­tique. Cette ten­ta­tive abou­tit mal­heu­reu­se­ment à une cote mal taillée : l’i­déo­lo­gie mêle deux concep­tions incon­ci­liables de la connais­sance, celle du reflet et celle de l’o­pé­ra­tion. Peu frap­pante à pre­mière vue, cette contra­dic­tion est rédhi­bi­toire, si l’on y réflé­chit un ins­tant : la connais­sance ne peut pas être tan­tôt cor­recte et tan­tôt biai­sée ; si des forces telles que l’in­té­rêt de classe ou le pou­voir la dévient quand elle est fausse, alors les mêmes forces opèrent aus­si quand elle dit vrai : elle est le pro­duit de ces forces, elle n’est pas le reflet de son objet.
Mieux vau­drait recon­naître que toute connais­sance est inté­res­sée et que véri­tés et inté­rêts sont deux mots dif­fé­rents pour une même chose, car la pra­tique pense ce qu’elle fait.

Les Grecs [ont fini par faire] un usage céré­mo­niel de l’ai­tio­lo­gie ; en effet, le mythe était deve­nu véri­té rhé­to­rique. […] D’où une moda­li­té par­ti­cu­lière de croyance : le conte­nu des dis­cours d’ap­pa­rat n’é­tait pas sen­ti comme vrai et pas davan­tage comme faux, mais comme ver­bal. Les res­pon­sa­bi­li­tés de cette « langue de bois » ne sont pas du côté des pou­voirs poli­tiques, mais d’une ins­ti­tu­tion propre à cette époque, à savoir la rhé­to­rique. Les inté­res­sés n’é­taient pas contre pour autant, car ils savaient dis­tin­guer la lettre et la bonne inten­tion : si ce n’é­tait pas vrai, c’é­tait bien trouvé.
Les Grecs avaient une vieille com­plai­sance pour le bene tro­va­to, qui confirme une idée du jeune Nietzsche : il n’y a pas men­songe là où le men­teur n’a pas inté­rêt à men­tir. […] L’hymne homé­rique à Hermès est une illus­tra­tion humo­ris­tique de ce zèle pieux ; selon le poète, le dieu Hermès, jeune pro­dige aux mille malices, était à peine sor­ti du ventre de sa mère qu’il inven­tait l’art des chan­sons ; la pre­mière com­po­si­tion de ce témoin pri­vi­lé­gié consis­ta à racon­ter les amours de son père et de sa mère.

Ce n’est donc pas une his­toire édi­fiante que nous racon­tons ici, celle de la rai­son contre le mythe. Car la rai­son n’a pas gagné, on le ver­ra (le pro­blème du mythe a été oublié plu­tôt que réso­lu), ce n’é­tait pas pour une bonne cause qu’on se bat­tait (le prin­cipe des choses actuelles fut le refuge de tous les pré­ju­gés : Épicure et saint Augustin niaient en son nom l’exis­tence des anti­podes) et enfin ce n’é­tait pas elle qui se bat­tait, mais seule­ment un pro­gramme de véri­té dont les pré­sup­po­sés sont assez étranges pour nous échap­per, ou nous éton­ner quand nous les sai­sis­sons. On n’a jamais, su le vrai, le faux, le mythe, la super­sti­tion, une vue com­plète, une évi­dence, un index sui.

Le mode de trans­mis­sion ne compte pas ; la parole est un simple miroir ; par la parole, les Grecs enten­daient le mythe, le lexique ou plu­tôt l’é­ty­mo­lo­gie, la poé­sie, les pro­verbes, bref tout ce qui « se dit » et parle tout seul (puisque nous ne fai­sons que le répé­ter). Dès lors, com­ment la parole pour­rait-elle par­ler de rien ? On sait quel gros pro­blème a été l’exis­tence du néant pour la phi­lo­so­phie grecque jus­qu’à Platon : c’est un autre symp­tôme de ce « dis­cours » du miroir que nous venons de retrou­ver dans le pro­blème du mythe. Pour se trom­per, men­tir ou par­ler à vide, il faut par­ler de ce qui n’est pas ; il faut donc que ce qui n’est pas soit, pour qu’on puisse en par­ler ; mais qu’est-ce qu’un néant qui n’est pas rien ? Platon se résout à fran­chir le cap, à tuer « notre père Parménide » et, par un coup de force aus­si grand que celui par lequel les mathé­ma­ti­ciens grecs venaient d’ad­mettre l’exis­tence de nombres non nom­brables (les fameux « irra­tion­nels »), à admettre que le non-être est. Nous nous éton­nons que l’ef­fort ait dû être si grand ; mais, si la parole est un miroir, la dif­fi­cul­té se com­prend : com­ment un miroir pour­rait-il reflé­ter un objet qui n’est pas là ? Refléter ce qui n’est pas, cela revient à ne pas reflé­ter ; inver­se­ment, si le miroir reflète un objet, cet objet existe : donc le mythe ne sau­rait par­ler de rien. Conclusion : nous sommes sûrs d’a­vance que le mythe le plus naïf aura un fond de vérité (…)
Refléter le néant, c’est ne pas reflé­ter ; reflé­ter le brouillard, ce sera pareille­ment reflé­ter confu­sé­ment : quand l’ob­jet est trouble, le miroir l’est aus­si. Les degrés du savoir seront donc paral­lèles à ceux de l’être ; tout le pla­to­nisme est là.

Qu’y avait-il de com­mun entre poé­sie, mythes, éty­mo­lo­gies et pro­verbes ? Était-ce une preuve par le consen­te­ment géné­ral ? Non, puisque alors la prose aurait été aus­si pro­bante, ou tout sim­ple­ment une phrase enten­due dans la bouche d’un pas­sant. Était-ce l’an­cien­ne­té de ces témoi­gnages ? Non, puisque Euripide était appe­lé lui aus­si en renfort.
L’explication, je sup­pose, est que la poé­sie est du même côté que le voca­bu­laire, le mythe et les expres­sions toutes faites : loin de tirer son auto­ri­té du génie du poète, elle est, mal­gré l’exis­tence du poète, une sorte de parole sans auteur ; elle n’a pas de locu­teur, elle est ce qui « se dit » ; elle ne peut donc men­tir, puisque seul un locu­teur le pour­rait. La prose a un locu­teur, qui dit vrai ou bien ment ou se trompe ; mais la poé­sie n’a pas plus d’au­teur que le voca­bu­laire ; elle res­semble au mythe et la rai­son pro­fonde qui fai­sait dire aux Grecs qu’un poète racon­tait par défi­ni­tion des mythes tient peut-être moins à la fré­quence des allu­sions mytho­lo­giques dans les oeuvres poé­tiques qu’à ce fait que mythe et poé­sie tiraient d’eux-mêmes leur auto­ri­té ; la véri­té sor­tait de la bouche des poètes aus­si natu­rel­le­ment que de celles des enfants : ils ne fai­saient que reflé­ter les choses mêmes. Ils expri­maient la véri­té aus­si natu­rel­le­ment que les sources coulent et ils n’au­raient pas pu reflé­ter ce qui n’existe pas ; à croire que, pour Chrysippe comme pour Antisthène, on ne peut pas par­ler de ce qui n’est pas. La poé­sie est miroir, invo­lon­taire et véri­dique, et c’est parce qu’elle reflète invo­lon­tai­re­ment que Chrysippe ne se las­sait pas d’ac­cu­mu­ler les témoi­gnages des poètes : si les poètes avaient été, à ses yeux, des pen­seurs réflé­chis qui pre­naient la res­pon­sa­bi­li­té d’une doc­trine, une seule cita­tion aurait suf­fi, comme le lui fait remar­quer Galien ; mais ils disent la véri­té comme sans y pen­ser : Chrysippe, émer­veillé, ne se lasse pas de mon­trer com­ment le sous-sol sur lequel repose a propre phi­los­phie ne cesse de lais­ser sourdre la véri­té de tous côtés.
Puisque les Stoïciens sont sûrs d’a­vance que mythes et poé­sie disent vrai, il ne leur reste plus qu’à les mettre à la tor­ture pour les faire cadrer avec cette véri­té : l’al­lé­go­rie sera ce lit de Procuste. Ils ne recu­lèrent devant rien. On montre à Chrysippe, un beau jour, une pein­ture où l’i­ma­gi­na­tion salace des cice­ro­ni vou­lait recon­naître Junon infli­geant à Jupiter un agréable trai­te­ment qu’on ne peut hon­nê­te­ment nom­mer ; Chrysippe sut y recon­naître une allé­go­rie de la matière absor­bant la Raison sper­ma­tique afin d’en­gen­drer le cosmos.
Pour le phi­lo­sophe, le mythe était donc une allé­go­rie des véri­tés phi­lo­so­phiques ; pour les his­to­riens, c’é­tait une légère défor­ma­tion des véri­tés historiques.

Chrysippe vou­lant prou­ver que la rai­son gou­ver­nante sié­geait dans le cœur plu­tôt que dans le cer­veau, avait rem­pli de longues pages de cita­tions poé­tiques de ce genre : « Achille réso­lut en son cœur de tirer son épée. » Je ne sais pas si l’on a recon­nu la vraie nature de cette preuve par la poé­sie chez les Stoïciens, qui ne semblent pas en avoir fait eux-mêmes la théo­rie ; mais leur pra­tique consti­tue une théo­rie implicite.