Quand Philippe roy de Macedonie entre­print assie­ger & rui­ner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions adver­tiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exer­cice nume­reux, tous feurent non à tort espo­ven­tez, & ne feurent negli­gens soy soi­gneu­se­ment mettre chas­cun en office & deb­voir, pour à son hos­tile venue, resis­ter, & leur ville defendre.
Les uns des champs & for­te­resses reti­roient meubles, bes­tail, grains, vins, fruictz, vic­tuailles, & muni­tions neces­saires. Les autres rem­pa­roient murailles, dres­soient bas­tions, esquar­roient rave­lins, cavoient fos­sez, escu­roient contre­mines, gabion­noient defenses, ordon­noient plates formes, vui­doient chas­mates, rem­bar­roient faulses brayes, eri­geoient caval­liers, res­sa­poient contre­scarpes, endui­soient cour­tines, taluoient para­petes, encla­voient bar­ba­canes, asse­roient machi­cou­lis, reno­voient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sen­ti­nelles, foris­soient patrouilles. Chascun estoit au guet, chas­cun por­toit la hotte. Les uns polis­soient cor­se­letz, ver­nis­soient ale­cretz, net­toyoient bardes, chan­frains, auber­geons, bri­guan­dines, salades, bavieres, cap­pe­lines, gui­sarmes, armetz, mou­rions, mailles, iaze­rans, bras­salz, tas­settes, gouf­fetz, guor­ge­riz, hoguines, plas­trons, lamines, aubers, pavoys, bou­cliers, caliges, greues, fole­retz, esprons.
Les autres appres­toient arcs, frondes, arba­lestes, glands, cata­pultes, pha­la­rices, micraines, potz, cercles, & lances à feu : balistes, scor­pions, & autres machines bel­licques repu­gna­toires & des­truc­tives des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, ran­cons, hale­bardes, hani­croches, volains, lan­cers, azes guayes, fourches fières, par­thi­sanes, mas­sues, hasches, dards, dar­delles, iave­lines, iave­lotz, espieux. Affiloient cime­terres, brands d’as­sier, bade­laires, pas­suz, espées, ver­duns, estocz, pis­to­letz, viro­letz, dagues, man­dou­sianes, poi­gnars, cous­teaulx, allu­melles, raillons.
Chascun exer­ceoit son penard : chas­cun des­rouilloit son bra­que­mard. […] Diogenes les voyant en telle fer­veur mes­naige remuer, & n’es­tant par les magis­tratz enployé à chose aul­cune faire, contem­pla par quelques iours leur conte­nence sans mot dire : puys comme exci­té d’es­prit Martial, cei­gnit son palle en escharpe, recour­sa ses manches iusques es coubtes, se trous­sa en cueilleur de pommes, bailla à un sien com­pai­gnon vieulx sa bezasse, ses livres, & opis­to­graphes, feit hors la ville tirant vers la Cranie (qui est une col­line & pro­mon­toire lez Corinthe) une belle espla­nade : y roul­la le ton­neau fic­til, qui pour mai­son luy estoit contre les miures du ciel, & en grande vehe­mence d’es­prit des­ployant ses braz le tour­noit, viroit, brouilloit, bar­bouilloit, her­soit, ver­soit, ren­ver­soit, grat­toit, flat­toit, barat­toit, bas­toit, bou­toit, butoit, tabus­toit, culle­bu­toit, tre­poit, trem­poit, tapoit, tim­poit, estoup­poit, des­toup­poit, detra­quoit, tri­quo­toit, cha­po­toit, croul­loit, elan­çoit, cha­mailloit, brans­loit, esbran­loit, levoit, lavoit, cla­voit, entra­voit, brac­quoit, bric­quoit, bloc­quoit, tra­cas­soit, ramas­soit, cla­bos­soit, afes­toit, bas­souoit, enclouoit, ama­douoit, goil­dron­noit, mit­ton­noit, tas­ton­noit, bim­be­lo­toit, cla­bos­soit, ter­ras­soit, bis­to­rioit, vre­lop­poit, cha­lup­poit, char­moit, armoit, gizar­moit, enhar­na­choit, empen­na­choit, cara­pas­son­noit, le deval­loit de mont à val, & prae­ci­pi­toit par le Cranie : puys de val en mont le rap­por­toit, comme Sisyphus faict sa pierre : tant que peu s’en faillit, qu’il ne le defon­çast. Ce voyant quel­qu’un de ses amis, luy deman­da, quelle cause le mou­voit, à son corps, son esprit, son ton­neau ain­si tor­men­ter ? Auquel respon­dit le phi­lo­sophe, qu’à autre office n’es­tant pour la repu­blicque employé, il en ceste façon son ton­neau tem­pes­toit, pour entre ce peuple tant fervent & occu­pé, n’este veu seul ces­sa­teur & ocieux.

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« Prologue » Tiers-Livre [1546]

Je pense qu’un modèle his­to­rique et social sou­cieux de faire vivre les hommes plus vieux grâce à l’aide de la méde­cine, mais indif­fé­rent au fait qu’ils vivent plus mal à cause de ses valeurs, est régres­sif. Ce sont les modèles les plus tena­ce­ment conser­va­teurs qui se drapent inlas­sa­ble­ment dans le man­teau de gloire pro­gres­siste. Qu’ils le fassent armés de la science est le signe d’une forme super­sti­tieuse de rap­port à la quid­di­té : les radi­ca­li­sa­tions nor­ma­tives, com­pu­ta­tives, du lan­gage visent à le consi­dé­rer comme com­mu­ni­ca­tion, comme les radi­ca­li­sa­tions com­por­te­men­ta­listes de la psy­cho­lo­gie visent à consi­dé­rer l’homme comme une machine poi­lue. Le terme même de com­mu­ni­ca­tion pour par­ler de lan­gage humain brouille l’esprit de telle manière que le poème pas­se­rait pour une com­mu­ni­ca­tion ratée. Mais c’est la com­mu­ni­ca­tion qui est du lan­gage raté. La com­mu­ni­ca­tion est une petite affaire de dau­phins ou de four­mis qui, effec­ti­ve­ment, se pense dans un dis­po­si­tif « fonc­tion­nel ». Le lan­gage humain est bien autre chose qu’un dis­po­si­tif fonc­tion­nel. C’est une condi­tion d’apparition à la vie.

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« Conversation à tra­vers Docilités (entre­tien) »
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Mais si je peux, avec d’aus­si bonnes rai­sons, affir­mer d’une chose qui ne s’est pas pro­duite qu’elle aurait dû se pro­duire, tout comme je peux le dire de celle qui s’est effec­ti­ve­ment pro­duite, fina­le­ment, qu’ai-je vrai­ment démon­tré, ai-je éclai­ré l’é­nigme ? Effacement des fron­tières, incer­ti­tude, hési­ta­tion et doute, ici aus­si. Position de Montaigne : Que sais-je ? Position de Renan : le point d’in­ter­ro­ga­tion, le plus impor­tant de tous les signes de ponc­tua­tion. Position aux anti­podes de l’en­tê­te­ment et de l’as­su­rance des nazis.
Le pen­dule de l’hu­ma­ni­té oscille entre ces deux extrêmes, cher­chant la posi­tion médiane. On a pré­ten­du à satié­té, avant Hitler puis pen­dant l’é­poque hit­lé­rienne, que tout pro­grès était dû aux entê­tés, et tous les blo­cages uni­que­ment aux par­ti­sans du point d’in­ter­ro­ga­tion. Ce n’est pas tout à fait sûr, mais il est une chose qui est tout à fait sûre : le sang est tou­jours sur les mains des obstinés.

Des œufs et des baguels aux œufs, nour­ri­tures rondes, sans com­men­ce­ment et sans fin, rondes comme les sept jours du deuil.
Eier und Eierbeugel für Mendel Singer, runde Speisen, ohne Anfang und ohne Ende, rund wie die sie­ben Tage der Trauer.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

Il croyait ses enfants sur parole : l’Amérique était la terre de Dieu, New York la ville des miracles et l’an­glais la plus belle langue. Les Américains étaient sains, les Américaines belles, les sport impor­tant, le temps pré­cieux, la pau­vre­té un vice, la richesse un mérite, la ver­tu la moi­tié de la réus­site, la foi en soi-même une réus­site totale, la danse hygié­nique, le pati­nage à rou­lette un devoir, la bien­fai­sance un inves­tis­se­ment, l’a­nar­chisme un crime, les gré­vistes les enne­mis de l’hu­ma­ni­té, les agi­ta­teurs les alliés du diable, les machines modernes une béné­dic­tion du Ciel, Edison le plus grand génie. Bientôt les hommes vole­ront comme des oiseaux, nage­ront comme des pois­sons, ver­ront l’a­ve­nir comme des pro­phètes, vivront dans une paix éter­nelle et bâti­ront dans une har­mo­nie par­faite des gratte-ciel jus­qu’aux étoiles.
Er glaubte sei­nen Kindern aufs Wort, daß Amerika das Land Gottes war, New York die Stadt der Wunder und Englisch die schönste Sprache. Die Amerikaner waren gesund, die Amerikanerinnen schön, der Sport wich­tig, die Zeit kost­bar, die Armut ein Laster, der Reichtum ein Verdienst, die Tugend der halbe Erfolg, der Glaube an sich selbst ein gan­zer, der Tanz hygie­nisch, Rollschuhlaufen eine Pflicht, Wohltätigkeit eine Kapitalanlage, Anarchismus ein Verbrechen, Streikende die Feinde der Menschheit, Aufwiegler Verbündete des Teufels, moderne Maschinen Segen des Himmels, Edison das größte Genie. Bald wer­den die Menschen flie­gen wie Vögel, schwim­men wie Fische, die Zukunft sehn wie Propheten, im ewi­gen Frieden leben und in voll­kom­me­ner Eintracht bis zu den Sternen Wolkenkratzer bauen.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

Tous trois sen­tirent sur Sam le savon à barbe qui avait l’o­deur du muguet et un peu aus­si celle du phé­nol. Cela leur fit pen­ser à un jar­din et en même temps à un hôpital.
Alle drei rochen an Sam Rasierseife, die nach Schneeglöckchen duf­tete und auch ein wenig wie Karbol. Er erin­nerte sie an einen Garten und glei­ch­zei­tig an ein Spital.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

Non, Deborah n’ap­pe­lait plus Miriam. Deborah s’ap­pro­cha de Miriam. Deborah, dans son vieux châle, était vieille, laide et crain­tive devant Miriam bai­gnée de lumière et d’or ; elle s’ar­rê­ta au bord du trot­toir de bois, comme si elle obéis­sait à une ancienne loi qui com­man­dait aux mères laides de se tenir au moins à une demi-verste au-des­sous de leurs filles jolies.
Nein, Deborah rief Mirjam nicht mehr. Deborah kam zu Mirjam. Deborah, in einem alten Schal, stand alt, häß­lich, äng­st­lich vor der goldü­ber­glänz­ten Mirjam, hielt ein am Rande des höl­zer­nen Bürgersteigs, als befolgte sie ein altes Gesetz, das den häß­li­chen Müttern befahl, einen hal­ben Werst tie­fer zu ste­hen als die schö­nen Töchter.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

À Dubno, on y va avec la char­rette de Sameschkin ; à Moscou, on y va avec le che­min de fer ; en Amérique, on n’y va seule­ment en bateau mais aus­si avec des papiers. Et, pour les obte­nir, on doit aller à Dubno.
Aussi Deborah se ren­dit-elle chez Sameschkin. Sameschkin n’est plus assis sur le banc du poêle, il n’est même pas chez lui, c’est jeu­di, jour de mar­ché aux cochons, Sameschkin ne ren­tre­ra pas avant une heure.
Deborah va et vient, va et vient devant la bicoque de Sameschkin, elle ne pense qu’à l’Amérique.
Un dol­lar vaut plus que deux roubles, un rouble vaut cent kopecks, deux roubles font deux cents kopecks, com­bien, pour l’a­mour de Dieu, un dol­lar fait-il de kopecks ? Combien de dol­lars de plus Schemariah enver­ra-t-il ? L’Amérique est un pays béni.
Miriam va avec un cosaque ; en Russie, elle peut bien le fait ; en Amérique, il n’y a pas de cosaques.
La Russie est un pays triste, l’Amérique est un pays libre, un pays joyeux. Mendel ne sera plus maître d’é­cole, il sera le père d’un fils riche.

Nach Dubno fährt man mit Sameschkins Fuhre ; nach Moskau fährt man mit der Eisenbahn ; nach Amerika fährt man nicht nur auf einem Schiff, son­dern auch mit Dokumenten. Um diese zu bekom­men, muß man nach Dubno.
Also begibt sich Deborah zu Sameschkin. Sameschkin sitzt nicht mehr auf der Ofenbank, er ist übe­rhaupt nicht zu Hause, es ist Donnerstag und Schweinemarkt, Sameschkin kann erst in einer Stunde heimkehren.
Deborah geht auf und ab, auf und ab vor Sameschkins Hütte, sie denkt nur an Amerika.
Ein Dollar ist mehr als zwei Rubel, ein Rubel hat hun­dert Kopeken, zwei Rubel enthal­ten zwei­hun­dert Kopeken, wie­viel, um Gottes willen, enthält ein Dollar Kopeken ? Wieviel Dollar fer­ner wird Schemarjah schi­cken ? Amerika ist ein gese­gnetes Land.
Mirjam geht mit einem Kosaken, in Rußland kann sie es wohl, in Amerika gibt es keine Kosaken. Rußland ist ein trau­riges Land, Amerika ist ein freies Land, ein fröh­liches Land. Mendel wird kein Lehrer mehr sein, der Vater eines rei­chen Sohnes wird er sein.

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Job. Roman d’un homme simple [Hiob. Roman eines ein­fa­chen Mannes, 1930]

Je m’é­tais d’ailleurs tou­jours pré­oc­cu­pé fort peu de l’o­pi­nion publique, parce que j’a­vais tou­jours le plus grand mal avec ma propre opi­nion et n’a­vais donc aucun temps à consa­crer à l’o­pi­nion publique, je ne l’ac­cep­tais pas et aujourd’­hui encore je ne l’ac­cepte pas et je ne l’ac­cep­te­rai jamais. Cela m’in­té­resse, ce que les gens disent, mais avant toute chose, il ne faut pas les prendre au sérieux. C’est comme ça que j’a­vance le mieux.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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Ce n’est pas aus­si absurde que cela semble à pre­mière vue quand je dis que le monde doit ses guerres les plus atroces au pré­ten­du amour des bêtes de ses diri­geants. Tout cela est confir­mé par des docu­ments et il fau­drait qu’on s’en rende compte une bonne fois. Ces gens, les poli­ti­ciens, les dic­ta­teurs, sont gou­ver­nés par un chien et ain­si pré­ci­pitent des mil­lions d’êtres humains dans le mal­heur et dans la ruine, ils aiment un chien et déclenchent une guerre dans laquelle des mil­lions de gens sont tués à cause de ce seul chien. Qu’on se demande seule­ment quel serait l’as­pect du monde si on rédui­sait ne serait-ce que de quelques ridi­cules pour cent ce pré­ten­du amour des bêtes au pro­fit de l’a­mour des gens qui n’est aus­si, natu­rel­le­ment, que pré­ten­du. La ques­tion ne peut même pas se poser, aurai-je un chien ou n’au­rai-je pas un chien, dans ma tête je ne suis abso­lu­ment pas en état d’a­voir un chien dont je sais bien, du reste, qu’il faut lui don­ner une atten­tion et des soins assez inten­sifs, comme à tout être humain, plus de soins et d’at­ten­tion que je n’en exige moi-même, mais le genre humain, tous conti­nents confon­dus, ne voit rien d’é­ton­nant à don­ner de meilleurs soins et beau­coup plus d’at­ten­tion aux chiens qu’à ses sem­blables, oui, dans le cas de tous ces mil­liards de chiens, il leur donne des meilleurs soins et plus d’at­ten­tion qu’à soi-même. Je me per­mets de qua­li­fier ce monde-là de monde en véri­té per­vers et inhu­main au plus haut degré et tota­le­ment fou. Si je suis ici, le chien est ici aus­si, si je suis là, le chien est là aus­si. Si le chien doit sor­tir, je dois sor­tir avec le chien, et cae­te­ra. Je ne tolère pas la comé­die du chien à laquelle nous assis­tons chaque jour si nous ouvrons les yeux pour peu qu’a­vec notre aveu­gle­ment de chaque jour nous ne nous y soyons pas encore habi­tués. Dans cette comé­die du chien, un chien entre en scène et agace un être humain, l’ex­ploite et, au cours d’un cer­tain nombre d’actes, chasse son inno­cente huma­ni­té. La pierre tom­bale la plus haute et la plus chère et posi­ti­ve­ment la plus pré­cieuse qui ait jamais été éri­gée au cours de l’his­toire a été éle­vée, paraît-il, pour un chien. […] En ce monde, depuis long­temps la ques­tion n’est pas de savoir com­bien quel­qu’un est humain, mais chien, sauf que jus­qu’à pré­sent, alors qu’il fau­drait, en fait, pour rendre hom­mage à la véri­té, dire à quel point l’homme est chien, on dit : comme il est humain. Et c’est cela qui est répu­gnant. Pas ques­tion d’a­voir un chien.

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Béton [Beton, 1982]
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trad.  Gilberte Lambrichs
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