Pourtant bon nombre de réfor­ma­teurs du monde étaient des para­noïaques ou mena­çaient de l’être, ce qui se com­prend dans une cer­taine mesure. La folie conçue comme relâ­che­ment favo­rable à l’irruption de l’inconscient, à la pos­ses­sion par l’inconscient, se mani­feste éga­le­ment dans le non-encore-conscient. Le para­noïaque est sou­vent un fai­seur de pro­jets et il existe par­fois entre les deux per­son­nages une cer­taine réci­pro­ci­té d’action. De telle sorte qu’un talent uto­pique peut glis­ser dans la para­noïa et va même jusqu’à céder volon­tai­re­ment au délire (cf. T.I., p. 116 sqq.). Un des plus grands uto­pistes, Fourier, nous en four­nit l’exemple ; chez cet auteur les visions d’avenir les plus sin­gu­lières côtoient une ana­lyse péné­trante des ten­dances exis­tantes ; et ces images sont rela­tives non pas à la socié­té mais à la nature, dans la mesure où elle est impli­quée dans notre ordre har­mo­nieux et civil, et pour ain­si dire accor­dée sur le même ton. Comme avance sur la libé­ra­tion sociale, Fourier ima­gine une cou­ronne boréale, c’est-à-dire un second soleil qui gra­ti­fie­ra les régions nor­diques d’une cha­leur anda­louse. Cette cou­ronne exhale un par­fum agréable, elle réchauffe et éclaire le monde et il s’en dégage un fluide qui des­sale la mer et lui donne un goût savou­reux de limo­nade. Harengs, cabillauds et huîtres se mul­ti­plient à n’en plus finir grâce au déca­lage de l’inclinaison incor­recte de l’axe ter­restre, tan­dis que les monstres marins sont anéan­tis. A leur place appa­raissent l’anti-requin, l’anti-baleine, toute une série d’êtres para­di­siaques bien­veillants « qui remorquent les navires là où le vent est tom­bé ». Sur terre Fourier pro­phé­tise l’apparition de « l’anti-lion, mon­ture souple et élas­tique grâce à laquelle celui qui la che­vauche peut, en quit­tant Calais le matin, prendre son petit déjeu­ner à Paris, se trou­ver le midi à Lyon et le soir à Marseille ». On ne peut donc nier que — chez les grands uto­pistes — la folie pos­sède aus­si de la méthode, non seule­ment la sienne propre, mais éga­le­ment celle d’une ère tech­nique ulté­rieure : l’anti-baleine, c’est le bateau à vapeur, l’anti-lion, c’est notre train express, ou même notre auto­mo­bile. Tout aus­si folle, tout aus­si anti­ci­pante est la théo­rie de Fourier selon laquelle un nou­vel organe se déve­lop­pe­ra chez l’homme, bien que ce soit à l’extrémité d’une queue ani­male qui doit encore lui pous­ser (Daumier nous a livré un des­sin de cette vision fan­tas­tique). Grâce à cet organe les hommes pour­ront cap­ter « les fluides de l’éther » et entrer en contact avec les habi­tants d’autres pla­nètes, tan­dis que les astres s’accoupleront Entre temps les « fluides célestes » ont été cap­tés par la radio, même si d’autre part les contacts avec les pla­nètes ne sont pas encore au point, pour ne pas par­ler du per­fec­tion­ne­ment tech­nique du corps humain et a for­tio­ri de l’accouplement des planètes.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 38–39

Au sein de la bour­geoi­sie ascen­dante, le cal­cul n’est donc pas uni­que­ment au ser­vice de la spé­cu­la­tion sur la cir­cu­la­tion des mar­chan­dises, mais — d’une manière moins exté­rieu­re­ment for­melle — il est éga­le­ment au ser­vice de l’opposition aux faits qui gênent l’ascension de la classe bour­geoise. Ici, dans le droit natu­rel, la rai­son pure est révo­lu­tion­naire ; et au lieu de flé­chir devant les faits, elle pré­fère se retran­cher dans la nature. Dans une nature consti­tuant un assem­blage hau­te­ment com­plexe : nature syno­nyme d’ensemble cohé­rent de lois ration­nelles, mais aus­si, il est vrai, chez Rousseau, syno­nyme d’antithèse de tout ce qui est arti­fi­ciel, nature ori­gi­nelle syno­nyme de crois­sance natu­relle, nature non cor­rom­pue. Chez Rousseau le concept de nature a presque per­du tout carac­tère ration­nel de loi, en revanche il se rat­tache étroi­te­ment à toutes les mani­fes­ta­tions d’enthousiasme de l’époque pour l’authenticité, la spon­ta­néi­té, et toute géné­ra­li­té démo­cra­tique, ain­si qu’à la langue natu­relle, la poé­sie natu­relle, la reli­gion natu­relle, l’éducation natu­relle ; tous ces idéaux se pré­sen­taient comme autant d’ostensoirs dans l’axiome de la nature. A par­tir d’ici, le droit natu­rel acquit ain­si un éclat auquel les uto­pies sociales, après que leur chi­liasme eut décru, ne pou­vaient rien oppo­ser d’analogue. Mais pour ce qui est main­te­nant de l’action quant à elle révo­lu­tion­naire du droit natu­rel, elle est certes res­tée his­to­ri­que­ment limi­tée et ses réper­cus­sions dans l’avenir ont été moins fortes que celles des uto­pies sociales. Que l’on consi­dère le lien étroit qui rat­tache le droit natu­rel aux cou­rants immé­diats et de sur­croît fran­che­ment indi­vi­dua­listes, de la socié­té de l’époque : la révo­lu­tion sociale pou­vait-elle en reprendre quelque chose ? Le cas est sans aucun doute très com­pli­qué, Marx consi­dère sou­vent le droit natu­rel comme une affaire clas­sée, clas­sée dans les dos­siers de la bour­geoi­sie. D’un autre côté, tout au long du dix-neu­vième siècle, la réac­tion bour­geoise ne parle du droit natu­rel qu’avec haine et mépris. Si cette haine ne fait pas hon­neur au droit natu­rel, ne révèle-t-elle pas en lui l’existence d’un sub­strat d’héritage pos­sible, digne de consi­dé­ra­tion ? Et si ses adver­saires plus anciens, de Hugo (Manuel de droit natu­rel, 1799) à Bergbohm (Jurisprudence et Philosophie du droit, 1892) condamnent le droit natu­rel à par­tir du « droit deve­nu his­to­rique », des « socio­logues » modernes comme Pareto, et plus encore Gentile réagissent de la même manière à par­tir de leur vita­lisme ou de leur théo­rie fas­ciste de l’élite. C’est là un fac­teur qui parle très net­te­ment en faveur du droit natu­rel ; son ratio­na­lisme reste tou­jours dan­ge­reux pour le fouet tra­di­tion­nel­le­ment cher à cer­tains et consti­tue un enne­mi plein d’une remar­quable vigueur envers le féo­da­lisme de l’industrie. Le droit natu­rel ne semble donc pas s’être limi­té aux ten­dances presque écloses de son temps, Ou à celles qui avaient de toute manière déjà un pied dans la place. En dépit de son infra­struc­ture bour­geoise, de la fixi­té et du manque d’ouverture de ses idéaux abs­traits, il a jus­te­ment en lui un excé­dent res­pon­sable de cet élé­ment de paren­té qui semble relier toutes les révo­lu­tions. De la sorte, la pro­cla­ma­tion des droits sub­jec­tifs publics dans leur tota­li­té, faite par le droit natu­rel, révèle par­fois l’individualisme éco­no­mique moins comme une infra­struc­ture que comme une construc­tion auxi­liaire. La pro­cla­ma­tion des droits sub­jec­tifs publics posaient ces droits comme un cadre dans lequel pou­vaient être por­tés aus­si les droits allant à l’encontre de l’entrepreneur, et non seule­ment de l’autorité. Ainsi le droit de grève, le droit de coa­li­tion, le prin­cipe de l’égalité des droits de tous les hommes et de toutes les nations, bref le code d’alors des droits bour­geois de l’homme, sur l’état des­quels Staline s’était pro­non­cé de la sorte : « L’étendard des liber­tés bour­geoises démo­cra­tiques est jeté par-des­sus bord. Je crois que vous, repré­sen­tants des par­tis com­mu­nistes et démo­cra­tiques, vous relè­ve­rez cette ban­nière et la por­te­rez en tête, si vous vou­lez ras­sem­bler autour de vous la majo­ri­té du peuple. En dehors de vous, il n’existe per­sonne qui puisse la lever. » Le droit natu­rel pro­cla­mait ces droits, il a per­mis de les expri­mer, et tel est l’héritage qu’il peut léguer. Même son pathos de la per­sonne libre agit comme un aver­tis­se­ment contre toute pos­si­bi­li­té de confu­sion ou de mélange entre col­lec­ti­vi­té et trou­peau ou toute condi­tion gré­gaire. C’est pré­ci­sé­ment le rap­port unis­sant l’ordre concret à la volon­té de liber­té concrète qui main­tient l’héritage du droit natu­rel à l’abri de toute notion abs­traite et iso­lée de col­lec­ti­vi­té, à l’abri d’une col­lec­ti­vi­té oppo­sée à l’individu au lieu d’être com­po­sée d’individus sans classe. La défi­ni­tion com­mu­niste de l’objectif : « A cha­cun selon ses capa­ci­tés, à cha­cun selon ses besoins », entre­tient cer­tai­ne­ment l’existence d’un droit natu­rel mûri bien qu’ayant ces­sé de faire appel à la nature et peut-être sans que se soit main­te­nue la néces­si­té d’un droit. Ainsi l’affaire du droit natu­rel — affaire autre­fois de nature révo­lu­tion­naire, et non, bien sûr, le « droit éter­nel » du soi-disant Etat de droit capi­ta­liste — n’est pas encore liqui­dée, bien que ce droit natu­rel ne soit, ni sur le plan tem­po­rel, ni sur le plan objec­tif, un pro­logue aus­si pré­cis au mar­xisme que le sont les uto­pies sociales. Celles-ci revinrent ins­tan­ta­né­ment au pre­mier plan lorsque sur­girent des ques­tions qui n’étaient plus conci­liables avec la mise à nu juri­dique. Le rêve de la digni­té humaine garan­tie n’a pu, à la longue, évin­cer le rêve plus urgent, sinon plus cen­tral, du bon­heur humain.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 124–126

Dès son pre­mier ouvrage, inti­tu­lé Théorie des quatre mou­ve­ments (1808), Fourier fonde sa cri­tique du pré­sent sur une base his­to­rique. Par la suite, Fourier a réprou­vé ce pre­mier ouvrage, qui reste cepen­dant le fon­de­ment de ses autres œuvres prin­ci­pales. Aussi bien le Traité de l’association domes­tique agri­cole de 1822 que Le Nouveau Monde indus­triel de 1829 ren­ferment, comme le pre­mier ouvrage, une cri­tique de l’époque, des consi­dé­ra­tions d’ordre his­to­rique et l’exaltation de l’avenir. D’après Fourier il exis­te­rait quatre périodes ; chaque période anté­rieure tend tou­jours vers la période sui­vante dont l’évolution est irré­ver­sible. La pre­mière période est l’époque bien­heu­reuse de l’instinct et de la com­mune pri­mi­tive, la deuxième celle de la pira­te­rie et de l’économie directe du troc, la troi­sième celle du patriar­cat et de l’expansion du com­merce, la qua­trième celle de la bar­ba­rie et des pri­vi­lèges éco­no­miques. Ceux-ci se per­pé­tuent dans la cin­quième période (qui coïn­cide encore lar­ge­ment avec la qua­trième): le siècle de la civi­li­sa­tion capi­ta­liste, qui est le pré­sent. C’est là un témoi­gnage de la conscience his­to­rique de Fourier, qu’il cri­tique ce pré­sent non pas, comme l’avaient fait tous les uto­pistes anté­rieurs, dans l’optique de l’Etat idéal, mais qu’il le dépeigne comme un pro­duit de dégé­né­res­cence, recon­nais­sable hic et nunc, et comme une insup­por­table bar­ba­rie ayant atteint son paroxysme. Fourier démontre « que la civi­li­sa­tion ordon­née élève tous les vices que la bar­ba­rie exer­çait de façon simple au niveau d’un mode de vie com­po­sé, équi­voque, ambi­gu, hypo­crite » ; en se fon­dant de la sorte sur l’Histoire, il devient non seule­ment auteur sati­rique mais aus­si dia­lec­ti­cien. Bien que Fourier repré­sente tout aus­si peu qu’Owen les inté­rêts de classe du pro­lé­ta­riat, au sens de la lutte des classes, il ne croit pas que la socié­té bour­geoise soit amen­dable telle quelle ou en se pre­nant comme point de départ. Sans connaître Hegel et à une bonne géné­ra­tion de dis­tance de Marx, Fourier découvre cette thèse extra­or­di­naire selon laquelle « dans toute civi­li­sa­tion la pau­vre­té est engen­drée par l’abondance elle-même ». La misère ne passe plus (comme les éco­no­mistes bour­geois l’ont cru pen­dant des décen­nies et le croient encore aujourd’hui) pour une situa­tion pro­vi­soire qui pren­dra fin de soi-même grâce à l’apparition de la corne d’abondance de la richesse crois­sante. Au contraire : la misère est le revers dia­lec­ti­que­ment néces­saire de la gloire capi­ta­liste, elle ne peut en être dis­so­ciée, s’installe avec elle, gran­dit avec elle ; c’est pour­quoi la civi­li­sa­tion capi­ta­liste n’éliminera jamais la pauvreté.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 139–140

Dans le domaine on a ima­gi­né en rêve presque tout ce qui depuis lors existe effec­ti­ve­ment. Et même plus encore, ne serait-ce que parce que la chouette fou­gueuse du délire est par­ti­cu­liè­re­ment inven­tive. A l’un de ces fous, elle souf­fla un jour d’inventer un lit qui serait en même temps une cui­sine et un lac où se bai­gner. Un tailleur schi­zo­phrène gar­dait pré­cieu­se­ment dans un dé à coudre « de l’eau impré­gnée d’innocence », qui, en un clin d’œil lavait les assiettes, net­toyait les cos­tumes. Le liquide déta­chant est fort appré­cié, lui qui non seule­ment enlève la souillure mais trans­forme de sur­croît le coton en soie. Un chas­seur qui souf­frait de para­noïa inven­ta même une lampe grâce à laquelle il fai­sait éclore des aigles à par­tir d’œufs de poules. Ces lubies pro­viennent toutes d’une région qui, comme nous l’avons vu à l’occasion des rêves-sou­haits médi­caux et poli­tiques, est occu­pée depuis long­temps par le conte et sur­tout lar­ge­ment enva­hie par la tech­nique. Parmi ces inven­tions fabu­leuses rap­pe­lons l’aiguille qui coud toute seule ou la cas­se­role qui se rem­plit toute seule d’aliments et les cuit. Ou bien le mou­lin qui sur­git spon­ta­né­ment du blé, l’égrène et le moud, ou encore le pain aux fruits qui se reforme sans cesse à par­tir du petit croû­ton qui en est lais­sé et rem­place toute autre nour­ri­ture. C’est pour­quoi l’interprétation que donne Grimm de la fable du pays de cocagne, recon­naît le rôle joué par la tech­nique dans le monde social : « La puis­sance ima­gi­na­tive de l’homme satis­fait ici le désir de manier le grand cou­teau pour tran­cher, enfin en pleine liber­té, toutes les bar­rières. » C’est de la famille du cou­teau du pays de cocagne que sont ori­gi­naires le petit dé magique, la cape qui rend invi­sible et bien d’autres de ces objets issus du tré­sor des sor­cières, la petite-table-qui-se-couvre-toute-seule. les bottes de sept lieues, le gour­din-qui-sort-du-sac et l’âne alchi­miste Bricklebrit qui finit par pro­duire de l’or. Dans le conte de Hauff, Saïd souffle dans la petite pipe d’argent dont la fée lui a fait pré­sent, et la mer hou­leuse se déride ins­tan­ta­né­ment ; le mor­ceau de bois auquel s’accroche le nau­fra­gé se change en dau­phin qui gagne le rivage. Même la petite-table-qui-se-couvre-toute-seule réap­pa­raît ici sous un aspect nou­veau, sur­gis­sant cette fois des flots, aus­si sèche que si elle était res­tée huit jours au soleil, et por­teuse des mets les plus suc­cu­lents. La petite pipe de Saïd a des parents célèbres qui sont tous gra­ti­fiés de dons non seule­ment musi­caux, mais éga­le­ment tech­ni­co-magiques : le cor de Roland dans la val­lée Roncevaux s’y appa­rente à demi, de même que, sur­tout, la flûte enchan­tée et le cor d’Oberon. Dans le conte orien­tal enfin, les images-sou­haits tech­niques se mani­festent dans tout leur éclat, et répondent au besoin de faste. Les objets magiques s’y trouvent même rela­ti­ve­ment ratio­na­li­sés et ras­sem­blés en une chambre au tré­sor tech­nique. Le conte du prince Ahmad et de la fée Peri-Banu parle d’une lunette d’ivoire par laquelle on peut décou­vrir ce que l’on sou­haite voir depuis tou­jours, même si cela trouve à des lieues de dis­tance. Il parle aus­si d’un tapis volant dont le pos­ses­seur n’a qu’à for­mu­ler en pen­sée le sou­hait qui lui est cher, pour être ins­tan­ta­né­ment à l’endroit qu’il pou­vait contem­pler par la lunette d’ivoire. Le conte parle aus­si des géants ailés qui, non contents de vous trans­por­ter en un éclair par-delà des dis­tances incom­men­su­rables, font sur­gir de l’intérieur de la terre et même, comme dans le conte d’Aladin et de la lampe mer­veilleuse, du néant, des tré­sors d’une richesse telle que l’on n’oserait même pas rêver les pos­sé­der un jour.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 219-220

L’existence des forces exté­rieures est elle aus­si plus pro­blé­ma­tique qu’elle ne le paraît. Ces forces n’offraient sou­vent qu’un nom à l’inexplicable, nom pré­ten­tieux de sur­croît, qui ser­vait à cacher l’ignorance. Ainsi, si l’opium endort, c’est parce qu’il ren­ferme une « vis dor­mi­ti­va » ; et c’est de la même manière que l’on pro­cède pour défi­nir la force vitale. Ce qu’il s’agirait d’expliquer est ain­si chan­gé en expli­ca­tion et le tra­vail ana­ly­tique s’arrête avec l’invention pré­ci­pi­tée d’un simple qua­li­fi­ca­tif confon­du avec la « ver­tu » elle-même. Mais der­rière tout cela se cache autre chose, dans la forme d’expression elle-même : la croyance aux esprits. Plus spé­ci­fique semble être une force (comme la « ver­tu assou­pis­sante » de l’opium ou, d’après une plai­san­te­rie de Mörike, celle de la fièvre scar­la­tine qu’il appelle la méchante « fée Briscarlatina »), et plus elle se rap­proche des repré­sen­ta­tions ani­mistes. C’est la rai­son pour laquelle la phy­sique a de plus en plus pen­ché en faveur d’une géné­ra­li­sa­tion méca­nique, afin d’y ordon­ner toutes les forces qua­li­fiées iso­lé­ment sui­vant une grande ligne unique qui reliait toutes les mani­fes­ta­tions de pres­sion et d’impulsion. L’affinité chi­mique est la force réelle grâce à laquelle les atomes sont main­te­nus ensemble dans la molé­cule, la cohé­sion est la force grâce à laquelle les molé­cules sont main­te­nues ensemble, et son contraire, dans le cas des corps gazeux, s’appelle force d’expansion. Pourtant, il y a cent ans déjà, Davy et Berzelius ont cher­ché, au-delà des affi­ni­tés chi­miques, une autre expli­ca­tion dans l’attrait et la répul­sion élec­triques, expli­ca­tion qui ne se véri­fiait pas que dans le cas de la com­bi­nai­son chi­mique d’atomes de même espèce, à savoir des atomes de car­bone (en chaînes et en anneaux); en élec­tro­nique, la recherche basée sur la théo­rie des quan­ta se dis­pose à rame­ner la pré­ten­due force du phé­no­mène d’affinités chi­miques à des opé­ra­tions sub­ato­miques, expli­ca­tion qui ne pré­sen­te­rait plus aucune faille. Enfin, la théo­rie géné­rale de la rela­ti­vi­té tente de réfu­ter l’affirmation selon laquelle ladite force de gra­vi­ta­tion serait une forme d’énergie propre, voire une éner­gie tout court, et veut l’expliquer à par­tir de la struc­ture mathé­ma­tique d’un conti­nuum à quatre dimen­sions. Qu’un corps soit atti­ré, cela signi­fie­rait uni­que­ment, selon cette théo­rie, qu’il décrit dans l’espace courbe la ligne la plus courte, une ligne géo­dé­sique. Dans la proxi­mi­té des grandes masses, l’espace est par­ti­cu­liè­re­ment courbe, et un corps tom­bant dans cet espace crée­ra l’illusion de la para­bole ou de l’ellipse. Mais celles-ci n’apparaissent telles quelles que dans la vision eucli­dienne, et ne jus­ti­fient l’hypothèse de la pesan­teur que dans l’espace plan. La ten­dance en phy­sique est de défi­nir toutes les mani­fes­ta­tions de forces comme des irré­gu­la­ri­tés locales au sein d’un conti­nuum métrique, non eucli­dien, courbe. On constate alors que tout au moins la mul­ti­pli­ci­té spé­ci­fique des forces dis­pa­raît, de la même manière que leur appar­te­nance à une caté­go­rie supé­rieure ou infé­rieure a depuis long­temps dis­pa­ru. Ainsi s’accomplit ce que Newton avait pro­phé­ti­sé dans son Optique : « Si l’on dit que chaque espèce de choses est douée d’une pro­prié­té spé­ci­fique cachée, grâce à laquelle elle exerce une action et pro­duit cer­tains effets visibles, autant ne rien dire.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 290–291

Aujourd’hui, en maints endroits, les mai­sons semblent prêtes pour le départ. En dépit, ou peut-être en rai­son de l’absence d’ornements, c’est un adieu qu’elles expriment Intérieurement elles sont claires et dépouillées comme des chambres d’hôpital, exté­rieu­re­ment elles res­semblent à des caisses posées sur des perches mobiles, mais aus­si à des navires. N’ont-elles pas un pont plat, des hublots, une échelle de cou­pée, un bas­tin­gage ? Et la couche de pein­ture blanche qui les recouvre res­plen­dit comme sous un ciel méri­dio­nal ; ce sont des navires qui ont envie de prendre le large. La sen­si­bi­li­té de l’architecture occi­den­tale va même si loin, que depuis assez long­temps déjà, elle flai­rait la guerre, le phé­no­mène hit­lé­rien par excel­lence, et s’y pré­pa­rait par des moyens détour­nés. Dés lors la forme du bateau, pure­ment déco­ra­tive, ne semble plus assez réelle pour le désir de fuite de la plu­part des gens vivant aujourd’hui dans le monde capi­ta­liste de la guerre. Depuis bien long­temps, on y dresse les plans de mai­sons sans fenêtres, éclai­rées et aérées arti­fi­ciel­le­ment, entiè­re­ment en acier ; l’ensemble se trans­forme en véri­table édi­fice blin­dé. Alors que l’architecture moderne était au départ fon­da­men­ta­le­ment orien­tée vers l’extérieur, vers le soleil et l’espace ouvert, on voit s’accroître le besoin de retran­cher et de mettre en sécu­ri­té la vie, tout au moins dans la salle de séjour. Le trait fon­da­men­tal de la nou­velle archi­tec­ture à ses débuts était l’ouverture vers l’extérieur : elle per­çait les cavi­tés sombres de la pierre, ouvrait des pers­pec­tives au tra­vers de fines parois de verre, pour­tant cette volon­té d’équilibre avec le monde du dehors était sans aucun doute pré­ma­tu­rée. L’œuvre de dés­in­té­rio­ri­sa­tion ain­si enta­mée devint créa­tion de vide ; le plai­sir méri­dio­nal de s’ouvrir au monde exté­rieur buta sur le monde capi­ta­liste qu’il décou­vrait, ne trou­va pas le bon­heur espé­ré. Car ici rien de bon ne se passe dans la rue, sous le soleil ; la porte ouverte, les fenêtres béantes consti­tuent une menace à l’époque de la mon­tée du fas­cisme, la mai­son doit rede­ve­nir une for­te­resse, quand ce n’est pas une cata­combe. La large baie vitrée qu’emplit le monde du dehors demande un pay­sage exté­rieur peu­plé d’une foule sym­pa­thique d’étrangers, et non de nazis ; les portes vitrées jusqu’au sol réclament le plein soleil- qui se déverse et pénètre à l’intérieur, et non la Gestapo. Ce n’est pas sans lien avec les tran­chées de la Première Guerre mon­diale, ni sur­tout les lignes Maginot, bien inutiles, de la Seconde, que se déve­lop­pèrent les plans d’une ville sou­ter­raine, cité de sécu­ri­té. Ce ne sont plus les gratte-ciel qui invitent l’habitant mais des pro­jets d’« earths­cra­pers », scin­tillants ter­riers, cités-caves du sauve-qui-peut. En sur­face, à la lumière, appa­rurent d’autre part les plans moins réa­listes, mais déco­ra­tifs d’une ville volante, uto­pie d’une autre fuite que l’on vou­lait situer à Stuttgart, mais aus­si à Paris ; les mai­sons s’y dressent sous forme de sphères au som­met d’un mât, ou sont sus­pen­dues comme de véri­tables bal­lons à des câbles métal­liques ; dans le der­nier cas les bâti­ments sus­pen­dus don­naient l’im­pres­sion d’être par­ti­cu­lié­re­ment cou­pés de l’ensemble et dési­reux de prendre leur envol. Mais même ces formes ludiques montrent bien qu’au fond les plans des mai­sons, qu’elles aient l’aspect de ter­riers, ou qu’elles soient mon­tées sur pilo­tis, doivent être retra­vaillés selon un rêve nouveau.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 346-347

Lorsque le style de vie est tom­bé aus­si bas que celui de la bour­geoi­sie tar­dive, tout ce à quoi une simple réforme archi­tec­tu­rale peut encore pré­tendre, c’est d’afficher le vide de son âme au lieu de le dis­si­mu­ler. Et c’est ce qui se passe dès qu’entre les fio­ri­tures et les sièges d’acier, entre les bureaux de poste style Renaissance et ceux en forme de caisses à œufs, l’i­ma­gi­na­tion ne trouve pas de troi­sième pos­si­bi­li­té. L’effet est d’autant plus gla­çant que le phé­no­mène nou­veau n’offre plus aucun recoin où se réfu­gier et qu’il n’est qu’un kitsch de la lumière ; même si les débuts du mou­ve­ment furent propres, propres comme l’aspirateur à pous­sière. Ce furent Adolf Loos en Europe et Frank Lloyd Wright en Amérique qui par­tirent les pre­miers en guerre contre l’abus épi­go­nal de l’ornement ; avec, certes, chez Wright, une haine mar­quée de la ville, sen­ti­ment sain en par­tie, mais dû aus­si à des vel­léi­tés anar­chi­santes, et avec, le désir de mor­ce­ler les métro­poles meur­trières en « home towns », en une « Broadacre City » où cha­cun aurait dix fois plus d’espace que de cou­tume. A l’inverse Le Corbusier prô­nait une « machine à habi­ter » hau­te­ment cita­dine ; avec Gropius et d’autres créa­teurs de moins grande enver­gure appar­te­nant au Nouveau Réalisme, il incarne cette espère d’art d’ingénieur qui tout en se pré­ten­dant pro­gres­siste, sombre si vite dans la stag­na­tion, et se voit si tôt voué à la fer­raille. C’est pour­quoi depuis plus d’une géné­ra­tion, ce style fait de meubles d’acier, de cubes de béton, de toits plats, reste hors de l’Histoire, suprê­me­ment moderne et ennuyeux, appa­rem­ment auda­cieux et fon­ciè­re­ment plat, plein de haine envers les fleurs de rhé­to­rique qu’il voit dans toute espèce d’ornement, et pour­tant pris au piège de son sché­ma­tisme plus encore que ne le furent jamais les tristes copies du dix-neu­vième siècle. Jusqu’à ce que fina­le­ment cela conduise, en France, à cette phrase pro­non­cée par un archi­tecte du béton, et non des moindres puisqu’il s’agit de Perret : « L’ornement cache tou­jours un défaut de construc­tion. » A côté de cela sub­siste pour­tant un désir mal avoué, et presque roman­tique, de clas­si­cisme, en par­tie à cause des formes géo­mé­triques, en par­tie aus­si à cause du repos qui consti­tue le pre­mier devoir du bour­geois, en par­tie enfin à cause d’un sen­ti­ment abs­trait d’humanité. Le pro­gramme de Le Corbusier, « la cité radieuse », cherche par­tout à créer une sorte de Paris grec (« Les élé­ments urba­nis­tiques consti­tu­tifs de la ville »), il voit dans l’Acropole l’œuvre d’une espèce d’esprit humain uni­ver­sel (« le marbre des temples porte la voix humaine »). Mais plus que jamais la Grèce devient ici abs­trac­tion pure, au même titre que « l’Etre humain » qui ne fait plus l’objet d’aucune dif­fé­ren­cia­tion et à la mesure duquel devaient se rap­por­ter les élé­ments de construc­tion de façon pure­ment fonc­tion­nelle. Même les plans d’urbanisme de ces inébran­lables fonc­tion­na­listes sont pri­vés, abs­traits ; « l’Être humain » y prend une telle place que dans ces mai­sons et ces villes les hommes de chair et d’os sont réduits à l’état de ter­mites stan­dar­di­sés ou, à l’intérieur d’une « machine à habi­ter », à l’état de corps étran­gers, encore trop orga­niques ; tout est cou­pé de l’homme réel, du chez soi, du bien-être, du Foyer (Heimat). Telle est la consé­quence inévi­table aus­si long­temps qu’une archi­tec­ture ne se pré­oc­cupe pas d’abord du sol mal­sain sur lequel elle doit s’édifier. Aussi long­temps qu’existent la « pro­pre­té » résul­tant de l’élimination et du manque d’idées, la séré­ni­té résul­tant de la poli­tique de l’autruche, quand ce n’est pas de la mys­ti­fi­ca­tion, et aus­si long­temps que le soleil d’argent qui veut briller par­tout n’est plus qu’une grande misère de chrome. Partout ici l’architecture est super­fi­cielle, per­pé­tuel­le­ment fonc­tion­nelle ; et aus­si trans­pa­rente soit-elle, elle ne laisse devi­ner aucune sub­stance, aucun conte­nu qui puisse s’extérioriser dans le fleu­ron de l’ornement.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 348–349

Un des contes marins les plus vivants du Moyen Age, met exclu­si­ve­ment le cap sur cette île : il s’agit de l’expédition mari­time de saint Brandan. On a sur le navi­ga­teur lui-même, saint Brandan, des ren­sei­gne­ments his­to­riques : il était l’abbé-évêque d’un couvent irlan­dais et vivait au sixième siècle. C’était le temps des ermites de la mer, c’est-à-dire des moines qui fuyaient sur des îles désertes (comme les moines égyp­tiens fuyaient dans le désert) pour s’y consa­crer tout entiers à la contem­pla­tion. C’est ain­si que les îles Faerae et les îles Shetland furent décou­vertes, et il se peut que cer­tains évé­ne­ments réels soient à la base de la légende du voyage de saint Brandan. Mais bien plus riche est la nos­tal­gie uto­pique d’un on-ne-sait-où qui l’anime, lui et sa légende, bien plus exu­bé­rant y est le rêve d’une enclave de bon­heur qui n’aurait pas été entraî­née dans la chute géné­rale. La ver­sion de la légende que donne la Navigatio Sancti Brendani date du onzième siècle, mais la légende est en réa­li­té beau­coup plus ancienne. Elle s’est déve­lop­pée à par­tir d’un ser­mon du neu­vième siècle, connut ulté­rieu­re­ment un grand nombre de ver­sions dif­fé­rentes, fut tra­duite dans presque toutes les langues euro­péennes, et tint en éveil pen­dant des siècles l’idée d’une île para­di­siaque (cf. Babcock, Legendary Islands of the Atlantic. 1922. p. 34 sqq.). Le conte­nu en est un mélange d’histoire reli­gieuse et d’épopée ; une nuit. Brandan entend la voix d’un ange lui dire : « Dieu t’a don­né ce que tu cher­chais, la terre pro­mise. » Il équipe un bateau, fait voile quinze jours durant vers l’ouest de l’Irlande, trouve un palais plein de riches mets mais dont les hôtes sont invi­sibles, pour­suit sa route pen­dant sept mois dans une direc­tion non pré­ci­sée et trouve une île cou­verte d’innombrables trou­peaux de mou­tons. Au moment où l’équipage veut faire rôtir un de ces mou­tons, l’île sombre dans la mer : c’était le dos d’une gigan­tesque baleine dont le feu avait inter­rom­pu la sieste. Après toute une série d’aventures où pul­lulent les pois­sons veni­meux, les ser­pents de mer cra­chant le feu, et les oiseaux dia­bo­liques, et où appa­raissent même des voies d’accès à l’enfer, Brandan, arri­vé très loin dans l’Atlantique, ren­contre dans une île un vieil ermite qui connaît le che­min de la terre pro­mise. Apparaît alors un pré­dé­ces­seur de Brandan, Meruoc, qui avait entre­pris avant lui le voyage vers l’île pro­mise ; Brandan réus­sit à se cacher si bien qu’il peut vivre dans « la pre­mière terre d’Adam et d’Eve », c’est-à-dire, au para­dis ter­restre, en dépit de la malé­dic­tion. Un autre signe attes­tant l’approche du para­dis est l’Insula uva­rum, l’île du vin et de Bacchus, sur laquelle les marins passent qua­rante jours, après quoi ils char­ge­ront encore leur vais­seau de grappes de rai­sin avant de pour­suivre leur route. Brandan atteint l’île pro­mise où vivent des saints qui l’attendent, il réveille un mys­té­rieux géant qui dor­mait dans une caverne : les portes du para­dis ter­restre, qui s’étend au-delà de l’océan Atlantique des ténèbres, sont ouvertes. Après sept années Brandan et son équi­page de moines reviennent par les Orcades, et font le récit de leur décou­verte de la « Terre pro­mise des saints », cette Inde cou­verte de vignes et située à l’ouest, ou au-delà de l’ouest… Voilà pour le plus célèbre des contes de marins du Moyen Age chré­tien, et l’on crut fer­me­ment pen­dant des siècles à la réus­site de saint Brandan. La plu­part des villes han­séa­tiques célé­braient la fête du saint ; de 1476 à 1523 la légende des Fortunatae insu­lae Brantani et de leur décou­verte fut impri­mée treize fois en Allemagne ; un cher­cheur amé­ri­cain, C. Selmer, a même vou­lu voir un rap­port entre le nom de Brandenburg et les cultes de saint Brandan. L’île uto­pique est reprise sur la plu­part des cartes du Moyen Age et elle appa­raît encore en 1569 sur la carte de Mercator ; bien plus, au sei­zième siècle elle fut cédée le plus sérieu­se­ment du monde par le gou­ver­ne­ment por­tu­gais à l’aventurier Luis Perdigon, qui se pré­pa­ra tout aus­si sérieu­se­ment à la conqué­rir. Et en 1721 encore, une expé­di­tion par­tit de Santa Cruz, dans l’île espa­gnole de Ténériffe, afin de trou­ver la Ila de San Borondon. Ce qui reste curieux dans tout cela, c’est l’enchevêtrement de la légende et de la tra­di­tion ori­gi­naire d’un milieu uto­pique non chré­tien, tout à fait étran­ger à l’île des Bienheureux. Que l’on y trouve des emprunts à la lit­té­ra­ture popu­laire arabe de la même époque, n’a rien de sur­pre­nant ; la baleine qui plonge dans la mer lorsqu’on allume un feu sur son dos, appa­raît dans le conte de Sindbad sous la forme d’une pieuvre mons­trueuse. Mais d’autre part toute l’érudition clas­sique des cou­vents irlan­dais consis­tait entre autres choses à recueillir les légendes mari­times antiques et à les ras­sem­bler, ce que Plutarque avait été le seul à faire. Il s’agit des légendes rela­tives à l’île des Bienheureux appa­rais­sant comme île de Saturne (île de Cronos) et située dans la « mer Cronique » autour des îles bri­tan­niques. Plutarque rap­pelle ces légendes aus­si bien dans son trai­té « Sur le visage qui est dans la lune » que dans son entre­tien inti­tu­lé : « Sur la ces­sa­tion des oracles ». Nous avons déjà signa­lé que les Colonnes d’Hercule s’étaient d’abord appe­lées « Colonnes de Saturne », c’est-à-dire de Cronos ; or dans un texte où il parle de Saturne et de l’Age d’or, Plutarque décrit des îles saintes, situées à proxi­mi­té des îles bri­tan­niques et dans les­quelles habitent les âmes des héros, tout par­ti­cu­liè­re­ment dans celles « où le souffle de l’air est doux et où som­meille Cronos-Saturne, enfer­mé dans une caverne pro­fonde, sous la garde de Briarée » (Briarée, puis­sant dieu marin aux cent bras, était comme Cronos un des fils d’Uranus). Or ce Saturne endor­mi repa­raît dans le voyage de saint Brandan en la per­sonne du géant que le saint réveille dans sa caverne, et de toute manière les « pro­diges de la mer Cronique » se repro­dui­saient dans l’île de l’Age d’or. Mais à la longue la mer bri­tan­nique ne put plus être conser­vée comme empla­ce­ment du para­dis ter­restre ; un cli­mat plus doux et une mer plus aisé­ment pra­ti­cable finirent par l’emporter sur elle. C’est ain­si que l’île de saint Brandan n’a ces­sé depuis le qua­tor­zième siècle de glis­ser tou­jours plus au sud, en direc­tion des îles Canaries. Sur son célèbre globe ter­restre, des­si­né en 1492, Martin Behaïm déplace l’île à ce point vers le sud, qu’elle en vient presque à se trou­ver à la lati­tude du cap Vert : « C’est l’île, dit-il, dans laquelle saint Brandan a accos­té en 565 et qu’il a trou­vée pleine de choses mer­veilleuses. » A ce sujet Alexandre de Humboldt remarque avec une froide pré­ci­sion (Kritische Untersuchungen. 1852.1, p. 410) que le dépla­ce­ment constant de cette île introu­vable alla de pair avec les pro­grès des sciences de la navi­ga­tion, pro­grès dus au com­merce dans le bas­sin médi­ter­ra­néen. En même temps tou­te­fois venait s’ajouter le tabou propre au para­dis per­du : celui qui ne le rend acces­sible, dans la légende de saint Brandan. qu’aux seuls saints : l’île de saint Brandan devint ain­si non seule­ment une île errante de la car­to­gra­phie, mais aus­si une île en soi indé­ter­mi­nable qui. en tant que telle, ne peut jamais être aper­çue que de loin. Cette croyance était en par­tie étayée par des obser­va­tions faites à par­tir des îles Canaries : on s’imaginait là-bas voir de temps à autre une terre mon­ta­gneuse à l’horizon, en direc­tion du sud-ouest, sans qu’on eût d’ailleurs jamais réus­si à l’atteindre. Comme le note Humboldt, l’historien des îles Canaries Viera a trans­mis d’amples infor­ma­tions au sujet de toutes les ten­ta­tives qui furent entre­prises de 1487 à 1759 pour accos­ter dans l’île que l’on croyait aper­ce­voir à l’horizon. On aper­çut aus­si le mirage plus au nord, en divers endroits, ain­si que des Açores ; Colomb connais­sait les récits rela­tifs à cette île, presque qua­rante ans avant son voyage, comme il l’indique dans son jour­nal en 1492. Dès l’instant de la pre­mière obser­va­tion, on conclut à l’apparition de l’île de saint Brandan ; l’inaccessibilité de la terre entre­vue ne réus­sit pas à détruire la ferme croyance que l’on avait de son exis­tence, mais sem­blait au contraire la confir­mer. Ajoutons que le pen­dant de cette île se retrouve en Chine, où la légende donne sur elle encore plus de détails, ce qui prouve que l’île éva­nes­cente des Bienheureux, cette terre du bon­heur ou du Graal réser­vée au seul méri­tant, consti­tue sinon une fable iti­né­rante, du moins un arché­type très répan­du, dépas­sant les limites du temps et de l’espace. La géo­gra­phie mora­li­sée chi­noise men­tionne l’existence des îles bien­heu­reuses dans le golf de Pechili ; les aper­çoit-on de loin, elles res­semblent à des nuages ; s’en approche-t-on, le vais­seau est repous­sé par les vents ; réus­sit-on mal­gré tout à les atteindre, elles dis­pa­raissent dans la mer ; quant aux navi­ga­teurs qui ne sont pas appe­lés à y abor­der, ils rentrent phy­si­que­ment amoin­dris. Au quin­zième siècle, l’île pré­su­mée de Brandan ne fit plus l’objet de sup­pu­ta­tions théo­lo­giques. mais elle res­tait l’île que l’on n’aperçoit que de loin et la terre enchan­tée qui ne cesse de sur­gir der­rière l’horizon. La légende se main­tint, alors que depuis long­temps déjà, les regards glis­saient vers l’orient, là où la Bible situait le para­dis ter­restre. Vers l’est géo­gra­phique aus­si, et non plus seule­ment vers cet orient dont la conno­ta­tion était magique — comme chez saint Brandan — vers l’Asie d’où étaient venus les trois Rois mages. Et où ce que l’on enten­dait par île de saint Brandan ne serait plus un îlot iso­lé, mais — selon une légende tout aus­si tenace — un Etat tout entier, patrie de la féli­ci­té. C’est ain­si que la pro­messe de saint Brandan se vit trans­po­sée dans tout son éclat sur le conti­nent asia­tique, dans un gigan­tesque royaume, inac­ces­sible lui aus­si, bien que pour d’autres rai­sons, et sur lequel nous allons main­te­nant tour­ner nos regards : le royaume de Saturne et du Christ, celui du « Prêtre-Jean ».

Du reste ni les mar­chands ni les che­va­liers ne se sou­ciaient de se reti­rer dans une île iso­lée. Ce qu’ils recher­chaient, c’étaient des tré­sors et de vastes terres pro­duc­trices d’étain, or ce n’est pas dans un quel­conque royaume des morts qu’on pou­vait trou­ver les uns et les autres, mais sur la route du Saint-Sépulcre, et au-delà. Quelques décen­nies après la prise de Jérusalem, la puis­sance franque y était dan­ge­reu­se­ment mena­cée, la deuxième croi­sade avait échoué, une troi­sième fut pré­pa­rée dans l’inquiétude et l’incertitude. C’est dans cette atmo­sphère que, vers 1165, tom­bèrent trois mys­té­rieuses mis­sives pré­ten­du­ment expé­diées d’Asie par un puis­sant sou­ve­rain chré­tien. Il se fai­sait modes­te­ment appe­ler le Prêtre-Jean, van­tait dans un style altier et gran­di­lo­quent la puis­sance et les pro­diges de son Etat, le plus grand de la terre. D’après les lettres son royaume s’étendait à l’est « jusqu’au lever du soleil », et à l’ouest jusqu’à la tour de Babel. La puis­sance énorme d’un nou­vel allié sem­blait ain­si se dres­ser contre les Sarrasins, véri­table don du ciel, consti­tuant un second front à l’est. Les lettres étaient adres­sées au pape Alexandre III, à l’empereur Frédéric Barberousse et à l’empereur byzan­tin Manuel ; les deux empe­reurs semblent s’être défiés du mes­sage, le pape un peu moins, puisqu’il y répon­dit, quoiqu’un peu tar­di­ve­ment peut-être. Au Prêtre-Jean, sei­gneur des Indes et maître d’un royaume qui, comme le disait le mes­sage, entou­rait le para­dis ter­restre, il envoya un émis­saire spé­cial, puisqu’il s’agissait de son méde­cin per­son­nel Philippe, grand connais­seur de l’Orient ; une délé­ga­tion se mit en route vers ce qui n’était qu’un fan­tôme. Le texte de la réponse du pape est conser­vé, il est daté du 27 sep­tembre 1177 à Venise, douze ans après l’arrivée du mes­sage venu de l’Inde ; ces dates montrent que le cré­dit assez réduit que le pape avait d’abord accor­dé à l’existence du prêtre-roi, avait crû en même temps que gran­dis­sait la menace des Sarrasins. Pour le peuple, le Prêtre-Jean était une cer­ti­tude depuis long­temps déjà ; sa lettre avait été lar­ge­ment répan­due grâce à un grand nombre de copies ; elle fut tra­duite en fran­çais, en alle­mand, eh hébreu, et toute l’Europe s’inclina devant le nou­vel espoir offert par l’Asie. La réponse du pape était adres­sée au « Carissimo in Christo filio, illus­tri et magni­fî­co Indorum régi, sacer­do­tum sanc­tis-simo » ; mais Philippe, qui devait trans­mettre la lettre, n’eut même pas l’occasion de rap­por­ter que le pro­di­gieux royaume res­tait introu­vable, car il ne revint pas à Rome : l’expédition dis­pa­rut sans lais­ser de traces.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 381–385

L’Inde, c’était pour le Moyen Age un concept bien vaste ; comme chez Pline déjà, elle s’étendait jusqu’au golfe du Tonkin, englo­bait même quel­que­fois l’Afrique orien­tale et l’Abyssinie, Marco Polo parie aus­si d’un sou­ve­rain perse, roi des Indes. Mais l’Inde s’affirma sur­tout comme incar­na­tion du mys­tère, comme patrie d’ineffables pro­diges géo­gra­phiques ; la nature sem­blait y être puri­fiée de toute bana­li­té, les rouages de la nature débar­ras­sés de tout grain de sable. L’impossible, qu’il soit de nature gro­tesque ou au contraire uto­pique, sem­blait y être deve­nu réa­li­té, comme dans ces tapis­se­ries du Moyen Age qui repré­sentent une licorne au milieu de forêts enchan­tées. On croyait à l’existence de mon­tagnes qui auraient été dépla­cées der­rière l’Indus et dont les pierres étaient des éme­raudes, la pous­sière du musc ; les fruits qu’y por­taient cer­tains arbres étaient des oiseaux, tan­dis que sur d’autres pous­saient des têtes humaines qui pleu­raient et riaient. Au dou­zième siècle cir­cu­lait un manus­crit attri­bué à saint Jérôme, qui par­lait des pierres pré­cieuses, de leurs ver­tus cura­tives et d’autres pro­prié­tés mira­cu­leuses, et ce livre débute de façon très carac­té­ris­tique par la des­crip­tion d’un voyage en Inde, après la tra­ver­sée de la mer Rouge (dont les mul­tiples dan­gers rem­placent ceux de l’épouvantable Atlantique); ce voyage se pour­suit jusque dans un uni­vers des plus fan­tas­tiques, atteint après toute une année de voyage, la patrie de l’escarboucle, des mon­tagnes d’or gar­dées par des grif­fons, de la grande four­mi man­geuse d’hommes, qui pen­dant la nuit déterre de l’or, des arbres qui poussent dans la mer, de la pluie de cuivre (cf. Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, II, 1929, p. 238 sqq.). La source prin­ci­pale de la légende de l’Inde n’était autre, comme nous l’avons dit, que la tra­duc­tion et le rema­nie­ment médié­val du roman d’Alexandre, dû au Pseudo-Callisthène ; et contrai­re­ment à la renais­sance de l’Inde au dix-neu­vième siècle, les infor­ma­tions que conte­nait ce roman ne se réfé­raient abso­lu­ment pas à Bouddha et à l’ascèse, mais aux mons­truo­si­tés et aux extases de la quan­ti­té de mondes et de divi­ni­tés dont la légende hin­doue est si riche. Tout cela était venu se joindre à la légende d’Alexandre, pour for­mer quelque chose d’exorbitant, situé en dehors de tous les sen­tiers connus du monde. La lettre du prêtre-roi elle-même s’appuyait, croyait-on, sur la Nativitas et Victoria Alexandri Magni du prêtre Léon, datant de 950 envi­ron, mais sur­tout sur une lettre qu’Alexandre aurait écrite à Aristote (cf. Kleine Texte zum Alexanderroman, édi­té par Pfister, 1910, p. 21 sqq.) dans laquelle les ava­tars pro­di­gieux de Rama deve­naient un phé­no­mène quo­ti­dien pour tous les Macédoniens. Léon par­lait du voyage aérien d’Alexandre, de son expé­di­tion dans les pro­fon­deurs mari­times, il racon­tait aus­si l’histoire des arbres ora­cu­laires de l’Inde, d’un arbre de la lune qui par­lait grec, et d’un arbre du soleil qui par­lait indien ; toutes ces his­toires fan­tas­tiques furent grou­pées autour de l’expédition du roi en Orient. On retrouve beau­coup de rémi­nis­cences de tout cela dans la lettre du prêtre-roi, car un grand nombre de ces his­toires repa­raissent dans ce qui est un véri­table arse­nal de rêves et de contes de fées géo­gra­phiques défiant le quo­ti­dien. On y cite des hommes qui conjurent les dra­gons de l’air, les sellent, les brident et font de longues che­vau­chées sur leur dos, on y fait l’éloge de pierres pro­di­gieuses, qui réchauffent ou rafraî­chissent selon les besoins et éclairent la nuit tous les objets à cinq milles à la ronde, de pierres qui trans­forment de l’eau non bénite en lait ou en vin, de pierres qui amassent les pois­sons, appri­voisent les ani­maux sau­vages, embrasent de gigan­tesques feux, éteignent de gigan­tesques feux. La lettre du Prêtre-Jean (dont on pos­sède encore l’exemplaire des­ti­né à l’empereur Manuel) ajoute à tout cela des créa­tures pro­di­gieuses par­fai­te­ment incom­pré­hen­sibles, ren­ché­ris­sant sur l’absurdité tout comme sur la fas­ci­na­tion : « Moi, le Prêtre-Jean, Seigneur des Seigneurs, je sur­passe tout ce qui évo­lue sous le ciel en ver­tu, en richesse et en puis­sance. Septante-deux rois Nous paient tri­but… Notre magni­fi­cence règne sur les trois Indes, et Nos terres s’étendent jusqu’à l’Inde de l’autre côté, là où repose le corps du saint apôtre Thomas… Notre pays est la patrie et la demeure des élé­phants, des dro­ma­daires, des cha­meaux, du meta col­li­na­rum (!), du came-tem­nus (!). du tin­se­rete (!), des pan­thères, des onagres, des lions blancs et des lions rouges, des ours blancs, des mérules blanches, des cigales, des grif­fons muets, des tigres, des lamies, des hyènes, des che­vaux sau­vages, des ânes sau­vages, des bœufs sau­vages et des hommes sau­vages, des hommes à cornes et des hommes borgnes, des hommes avec des yeux devant et der­rière, des cen­taures, des faunes, des satyres, des pyg­mées, des géants hauts de qua­rante aunes, des cyclopes et des femmes de même aca­bit, de l’oiseau nom­mé Phoenix » (Oppert, Der Priesterkonig Johannes, in Geschichte und Sage, 1864. p. 36 sqq.). Ainsi tout le lot pro­di­gieux d’animaux et de pierres dont parlent les livres médié­vaux se trouve-t-il trans­po­sé du côté de l’Inde, dans le royaume du Prêtre-Jean, même les ours blancs du Grand Nord, dont on n’avait appris l’existence en Europe qu’au onzième siècle ; en revanche, l’éléphant blanc, que l’on ren­contre réel­le­ment en Inde, n’est pas mentionné,

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 386–388

Dans l’appendice spé­cu­la­tif de son Histoire natu­relle et Théorie du ciel, Kant vou­lait voir dans les pla­nètes les plus éloi­gnées un monde très avan­cé. D’après lui les régions « réel­le­ment bien­heu­reuses » ne se trou­ve­raient pas, comme Mars et la terre, à une dis­tance moyenne du soleil, mais dans le vaste éloi­gne­ment des pla­nètes exté­rieures. Il dis­tingue de la sorte Jupiter et Saturne : la den­si­té décrois­sante de la matière dans les deux pla­nètes, l’éloignement du soleil sem­blaient consti­tuer pour le phi­lo­sophe les fon­de­ments d’un monde pour ain­si dire plus pur. Semblable atti­tude laisse indé­nia­ble­ment trans­pa­raître l’idolâtrie du Nord, où Jupiter et Saturne prennent en quelque sorte la place de la Germania de Tacite. Une variante de l’utopie de Thulé y est recon­nais­sable aus­si dans une cer­taine mesure : non pas dans le style d’Ossian, mais sous la forme d’une Stoa dépla­cée dans l’arctique, d’une Stoa super­arc­tique. L’aversion authen­ti­que­ment kan­tienne pour la mol­lesse et le zéphyr, les sens qui fondent, le cli­mat sub­tro­pi­cal, l’absence de tout devoir émigre ain­si dans son super-Kônigsberg pla­né­taire. Et Kant risque même l’analogie sui­vante : « De Mercure jusqu’à Saturne ou peut-être même au-delà (si tant est qu’il y ait d’autres pla­nètes), la per­fec­tion du monde spi­ri­tuel aus­si bien que du monde maté­riel des dif­fé­rentes pla­nètes s’accroît et pro­gresse pro­por­tion­nel­le­ment à leur éloi­gne­ment du soleil » (Werke. Hartenstein, I, p. 338). Le Kant de la période pré­cri­tique ima­gi­nait ain­si un pen­dant des plus extra­va­gants à la for­mule new­to­nienne de la dimi­nu­tion de la pesan­teur selon le car­ré de la dis­tance ; ce qui veut dire que la dimi­nu­tion de l’attraction gra­vi­ta­tion­nelle cor­res­pon­drait à l’attraction crois­sante de la pure­té, confor­mé­ment au rêve de l’opposition entre la pesan­teur et la lumière spirituelle.

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trad.  Françoise Wuilmart
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p. 404–405