Les manières des Guermantes n’étaient pas entiè­re­ment uni­formes chez tous. Mais, par exemple, tous les Guermantes, de ceux qui l’étaient vrai­ment, quand on vous pré­sen­tait à eux, pro­cé­daient à une sorte de céré­mo­nie, à peu près comme si le fait qu’ils vous eussent ten­du la main eût été aus­si consi­dé­rable que s’il s’était agi de vous sacrer che­va­lier. Au moment où un Guermantes, n’eût-il que vingt ans, mais mar­chant déjà sur les traces de ses aînés, enten­dait votre nom pro­non­cé par le pré­sen­ta­teur, il lais­sait tom­ber sur vous, comme s’il n’était nul­le­ment déci­dé à vous dire bon­jour, un regard géné­ra­le­ment bleu, tou­jours de la froi­deur d’un acier qu’il sem­blait prêt à vous plon­ger dans les plus pro­fonds replis du cœur. C’est du reste ce que les Guermantes croyaient faire en effet, se jugeant tous des psy­cho­logues de pre­mier ordre. Ils pen­saient de plus accroître par cette ins­pec­tion l’amabilité du salut qui allait suivre et qui ne vous serait déli­vré qu’à bon escient. Tout ceci se pas­sait à une dis­tance de vous qui, petite s’il se fût agi d’une passe d’armes, sem­blait énorme pour une poi­gnée de main et gla­çait dans le deuxième cas comme elle eût fait dans le pre­mier, de sorte que quand le Guermantes, après une rapide tour­née accom­plie dans les der­nières cachettes de votre âme et de votre hono­ra­bi­li­té, vous avait jugé digne de vous ren­con­trer désor­mais avec lui, sa main, diri­gée vers vous au bout d’un bras ten­du dans toute sa lon­gueur, avait l’air de vous pré­sen­ter un fleu­ret pour un com­bat sin­gu­lier, et cette main était en somme pla­cée si loin du Guermantes à ce moment-là que, quand il incli­nait alors la tête, il était dif­fi­cile de dis­tin­guer si c’était vous ou sa propre main qu’il saluait.

J’écoutais à peine ces his­toires, du genre de celles que M. de Norpois racon­tait à mon père ; elles ne four­nis­saient aucun ali­ment aux rêve­ries que j’aimais ; et d’ailleurs, eussent-elles pos­sé­dé ceux dont elles étaient dépour­vues, qu’il les eût fal­lu d’une qua­li­té bien exci­tante pour que ma vie inté­rieure pût se réveiller durant ces heures mon­daines où j’habitais mon épi­derme, mes che­veux bien coif­fés, mon plas­tron de che­mise, c’est-à-dire où je ne pou­vais rien éprou­ver de ce qui était pour moi dans la vie le plaisir.

Aucune mathé­ma­tique ne nous per­met­tant de conver­tir Mme d’Arpajon et Mme de Montpensier en quan­ti­tés homo­gènes, il m’eût été impos­sible de répondre si on me deman­dait laquelle me sem­blait supé­rieure à l’autre.

« Ah ! mon petit Charles, reprit Mme de Guermantes, ce que ça peut être ennuyeux de dîner en ville ! Il y a des soirs où on aime­rait mieux mou­rir ! Il est vrai que de mou­rir c’est peut-être tout aus­si ennuyeux puisqu’on ne sait pas ce que c’est. »

Placée pour la pre­mière fois de sa vie entre deux devoirs aus­si dif­fé­rents que mon­ter dans sa voi­ture pour aller dîner en ville, et témoi­gner de la pitié à un homme qui va mou­rir, elle ne voyait rien dans le code des conve­nances qui lui indi­quât la juris­pru­dence à suivre et, ne sachant auquel don­ner la pré­fé­rence, elle crut devoir faire sem­blant de ne pas croire que la seconde alter­na­tive eût à se poser, de façon à obéir à la pre­mière qui deman­dait en ce moment moins d’efforts, et pen­sa que la meilleure manière de résoudre le conflit était de le nier. « Vous vou­lez plai­san­ter ? » dit-elle à Swann.

[J]e me deman­dais si mon désir d’écrire était quelque chose d’assez impor­tant pour que mon père dépen­sât à cause de cela tant de bon­té. Mais sur­tout en par­lant de mes goûts qui ne chan­ge­raient plus, de ce qui était des­ti­né à rendre mon exis­tence heu­reuse, il insi­nuait en moi deux ter­ribles soup­çons. Le pre­mier, c’était que (alors que chaque jour je me consi­dé­rais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débu­te­rait que le len­de­main matin) mon exis­tence était déjà com­men­cée, bien plus, que ce qui allait en suivre ne serait pas très dif­fé­rent de ce qui avait pré­cé­dé. Le second soup­çon, qui n’était à vrai dire qu’une autre forme du pre­mier, c’est que je n’étais pas situé en dehors du Temps, mais sou­mis à ses lois, tout comme ces per­son­nages de roman qui, à cause de cela, me jetaient dans une telle tris­tesse quand je lisais leur vie, à Combray, au fond de ma gué­rite d’osier. Théoriquement on sait que la terre tourne, mais en fait on ne s’en aper­çoit pas, le sol sur lequel on marche semble ne pas bou­ger et on vit tran­quille. Il en est ain­si du Temps dans la vie. Et pour rendre sa fuite sen­sible, les roman­ciers sont obli­gés, en accé­lé­rant fol­le­ment les bat­te­ments de l’aiguille, de faire fran­chir au lec­teur dix, vingt, trente ans, en deux minutes. Au haut d’une page on a quit­té un amant plein d’espoir, au bas de la sui­vante on le retrouve octo­gé­naire, accom­plis­sant péni­ble­ment dans le préau d’un hos­pice sa pro­me­nade quo­ti­dienne, répon­dant à peine aux paroles qu’on lui adresse, ayant oublié le pas­sé. En disant de moi : « Ce n’est plus un enfant, ses goûts ne chan­ge­ront plus, etc. », mon père venait tout d’un coup de me faire appa­raître à moi-même dans le Temps, et me cau­sait le même genre de tris­tesse que si j’avais été non pas encore l’hospitalisé ramol­li, mais ces héros dont l’auteur, sur un ton indif­fé­rent qui est par­ti­cu­liè­re­ment cruel, nous dit à la fin d’un livre : « Il quitte de moins en moins la cam­pagne. Il a fini par s’y fixer défi­ni­ti­ve­ment, etc. »

Je com­pris que si mon cœur sou­hai­tait ce renou­vel­le­ment autour de lui d’un uni­vers qui ne l’avait pas satis­fait, c’est que lui, mon cœur, n’avait pas chan­gé, et je me dis qu’il n’y avait pas de rai­son pour que celui de Gilberte eût chan­gé davan­tage ; je sen­tis que cette nou­velle ami­tié c’était la même, comme ne sont pas sépa­rées des autres par un fos­sé les années nou­velles que notre désir, sans pou­voir les atteindre et les modi­fier, recouvre à leur insu d’un nom dif­fé­rent. J’avais beau dédier celle-ci à Gilberte, et comme on super­pose une reli­gion aux lois aveugles de la nature essayer d’imprimer au jour de l’an l’idée par­ti­cu­lière que je m’étais faite de lui, c’était en vain ; je sen­tais qu’il ne savait pas qu’on l’appelât le jour de l’an, qu’il finis­sait dans le cré­pus­cule d’une façon qui ne m’était pas nou­velle : dans le vent doux qui souf­flait autour de la colonne d’affiches, j’avais recon­nu, j’avais sen­ti repa­raître la matière éter­nelle et com­mune, l’humidité fami­lière, l’ignorante flui­di­té des anciens jours.

Sans doute dans ces coïn­ci­dences tel­le­ment par­faites, quand la réa­li­té se replie et s’applique sur ce que nous avons si long­temps rêvé, elle nous le cache entiè­re­ment, se confond avec lui, comme deux figures égales et super­po­sées qui n’en font plus qu’une, alors qu’au contraire, pour don­ner à notre joie toute sa signi­fi­ca­tion, nous vou­drions gar­der à tous ces points de notre désir, dans le moment même où nous y tou­chons — et pour être plus cer­tain que ce soit bien eux — le pres­tige d’être intan­gibles. Et la pen­sée ne peut même pas recons­ti­tuer l’état ancien pour le confron­ter au nou­veau, car elle n’a plus le champ libre : la connais­sance que nous avons faite, le sou­ve­nir des pre­mières minutes ines­pé­rées, les pro­pos que nous avons enten­dus, sont là qui obs­truent l’entrée de notre conscience, et com­mandent beau­coup plus les issues de notre mémoire que celles de notre ima­gi­na­tion, ils rétro­agissent davan­tage sur notre pas­sé que nous ne sommes plus maîtres de voir sans tenir compte d’eux, que sur la forme, res­tée libre, de notre ave­nir. J’avais pu croire pen­dant des années qu’aller chez Mme Swann était une vague chi­mère que je n’atteindrais jamais ; après avoir pas­sé un quart d’heure chez elle, c’est le temps où je ne la connais­sais pas qui était deve­nu chi­mé­rique et vague comme un pos­sible que la réa­li­sa­tion d’un autre pos­sible a anéanti.

Ce nom de Bergotte me fit tres­sau­ter comme le bruit d’un revol­ver qu’on aurait déchar­gé sur moi, mais ins­tinc­ti­ve­ment pour faire bonne conte­nance je saluai ; devant moi, comme ces pres­ti­di­gi­ta­teurs qu’on aper­çoit intacts et en redin­gote dans la pous­sière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était ren­du par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de coli­ma­çon et à bar­biche noire. J’étais mor­tel­le­ment triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seule­ment le lan­gou­reux vieillard, dont il ne res­tait plus rien, c’était aus­si la beau­té d’une œuvre immense que j’avais pu loger dans l’organisme défaillant et sacré que j’avais, comme un temple, construit expres­sé­ment pour elle, mais à laquelle aucune place n’était réser­vée dans le corps tra­pu, rem­pli de vais­seaux, d’os, de gan­glions, du petit homme à nez camus et à bar­biche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j’avais len­te­ment et déli­ca­te­ment éla­bo­ré moi-même, goutte à goutte, comme une sta­lac­tite, avec la trans­pa­rente beau­té de ses livres, ce Bergotte-là se trou­vait d’un seul coup ne plus pou­voir être d’aucun usage, du moment qu’il fal­lait conser­ver le nez en coli­ma­çon et uti­li­ser la bar­biche noire ; comme n’est plus bonne à rien la solu­tion que nous avions trou­vée pour un pro­blème dont nous avions lu incom­plè­te­ment la don­née et sans tenir compte que le total devait faire un cer­tain chiffre.

[T]oute nou­veau­té ayant pour condi­tion l’élimination préa­lable du pon­cif auquel nous étions habi­tués et qui nous sem­blait la réa­li­té même, toute conver­sa­tion neuve, aus­si bien que toute pein­ture, toute musique ori­gi­nale, paraî­tra tou­jours alam­bi­quée et fati­gante. Elle repose sur des figures aux­quelles nous ne sommes pas accou­tu­més, le cau­seur nous paraît ne par­ler que par méta­phores, ce qui lasse et donne l’impression d’un manque de véri­té. (Au fond les anciennes formes de lan­gage avaient été elles aus­si autre­fois des images dif­fi­ciles à suivre quand l’auditeur ne connais­sait pas encore l’univers qu’elles pei­gnaient. Mais depuis long­temps on se figure que c’était l’univers réel, on se repose sur lui.)