Or, si en dor­mant mes yeux n’avaient pas vu l’heure, mon corps avait su la cal­cu­ler, il avait mesu­ré le temps non pas sur un cadran super­fi­ciel­le­ment figu­ré, mais par la pesée pro­gres­sive de toutes mes forces refaites que comme une puis­sante hor­loge il avait cran par cran lais­sé des­cendre de mon cer­veau dans le reste de mon corps où elles entas­saient main­te­nant jusque au-des­sus de mes genoux l’abondance intacte de leurs pro­vi­sions. S’il est vrai que la mer ait été autre­fois notre milieu vital où il faille replon­ger notre sang pour retrou­ver nos forces, il en est de même de l’oubli, du néant men­tal ; on semble alors absent du temps pen­dant quelques heures ; mais les forces qui se sont ran­gées pen­dant ce temps-là sans être dépen­sées le mesurent par leur quan­ti­té aus­si exac­te­ment que les poids de l’horloge ou les crou­lants mon­ti­cules du sablier.

Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet des mil­liers de réflexions, j’avais pour­sui­vi, avec ce que j’appelais elle, tout un entre­tien inté­rieur, où je la fai­sais ques­tion­ner, répondre, pen­ser, agir, et dans la série indé­fi­nie d’Albertines ima­gi­nées qui se suc­cé­daient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aper­çue sur la plage, ne figu­rait qu’en tête, comme la créa­trice d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de repré­sen­ta­tions, que dans les toutes pre­mières. Cette Albertine-là n’était guère qu’une sil­houette, tout ce qui était super­po­sé était de mon cru, tant dans l’amour les apports qui viennent de nous l’emportent — à ne se pla­cer même qu’au point de vue quan­ti­té — sur ceux qui nous viennent de l’être aimé.

Au fur et à mesure que je me rap­pro­chais de la jeune fille, et la connais­sais davan­tage, cette connais­sance se fai­sait par sous­trac­tion, chaque par­tie d’imagination et de désir étant rem­pla­cée par une notion qui valait infi­ni­ment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés finan­cières donnent après le rem­bour­se­ment de l’action pri­mi­tive, et qu’elles appellent action de jouis­sance.[…] Mais ce n’était qu’une seconde vue et il y en avait d’autres sans doute par les­quelles je devrais suc­ces­si­ve­ment pas­ser. Ainsi ce n’est qu’après avoir recon­nu non sans tâton­ne­ments les erreurs d’optique du début qu’on pour­rait arri­ver à la connais­sance exacte d’un être si cette connais­sance était pos­sible. Mais elle ne l’est pas ; car tan­dis que se rec­ti­fie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n’est pas un objec­tif inerte change pour son compte, nous pen­sons le rat­tra­per, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clai­re­ment, ce n’est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réus­si à éclair­cir, mais qui ne le repré­sentent plus.

« Quel temps ! me dit-elle, au fond l’été sans fin à Balbec est une vaste blague. Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino ; vous ne mon­tez pas à che­val non plus. Comme vous devez vous raser ! Vous ne trou­vez pas qu’on se bêti­fie à res­ter tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports ! Vous n’étiez pas aux courses de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram et je com­prends que ça ne vous amuse pas de prendre un tacot pareil ! nous avons mis deux heures ! J’aurais fait trois fois l’aller et retour avec ma bécane. » Moi qui avais admi­ré Saint-Loup quand il avait appe­lé tout natu­rel­le­ment le petit che­min de fer d’intérêt local le tor­tillard, à cause des innom­brables détours qu’il fai­sait, j’étais inti­mi­dé par la faci­li­té avec laquelle Albertine disait le « tram », le « tacot ». Je sen­tais sa maî­trise dans un mode de dési­gna­tions où j’avais peur qu’elle ne consta­tât et ne mépri­sât mon infé­rio­ri­té. Encore la richesse de syno­nymes que pos­sé­dait la petite bande pour dési­gner ce che­min de fer ne m’était-elle pas encore révé­lée. En par­lant, Albertine gar­dait la tête immo­bile, les narines ser­rées, ne fai­sait remuer que le bout des lèvres. Il en résul­tait ain­si un son traî­nard et nasal dans la com­po­si­tion duquel entraient peut-être des héré­di­tés pro­vin­ciales, une affec­ta­tion juvé­nile de flegme bri­tan­nique, les leçons d’une ins­ti­tu­trice étran­gère et une hyper­tro­phie conges­tive de la muqueuse du nez. Cette émis­sion, qui cédait bien vite du reste quand elle connais­sait plus les gens et rede­ve­nait natu­rel­le­ment enfan­tine, aurait pu pas­ser pour désa­gréable. Mais elle était par­ti­cu­lière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais quelques jours sans la ren­con­trer, je m’exaltais en me répé­tant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bou­ger la tête. Et je pen­sais alors qu’il n’existait pas de per­sonne plus désirable.

Tandis que le cocher pres­sait son che­val, j’écoutais les paroles de recon­nais­sance et de ten­dresse que Gisèle me disait, toutes nées de son bon sou­rire, et de sa main ten­due : c’est que dans les périodes de ma vie où je n’étais pas amou­reux et où je dési­rais l’être, je ne por­tais pas seule­ment en moi un idéal phy­sique de beau­té qu’on a vu que je recon­nais­sais de loin dans chaque pas­sante assez éloi­gnée pour que ses traits confus ne s’opposassent pas à cette iden­ti­fi­ca­tion, mais encore le fan­tôme moral — tou­jours prêt à être incar­né — de la femme qui allait être éprise de moi, me don­ner la réplique dans la comé­die amou­reuse que j’avais tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille aimable me sem­blait avoir la même envie de jouer, pour­vu qu’elle eût aus­si un peu le phy­sique de l’emploi. De cette pièce, quelle que fût la nou­velle « étoile » que j’appelais à créer ou à reprendre le rôle, le scé­na­rio, les péri­pé­ties, le texte même, gar­daient une forme ne varietur.

Dire que la chose est « toute nue » est cepen­dant trom­peur car cela signi­fie encore une fois faire pré­va­loir les exi­gences du connaître sur celles du sen­tir, expri­mer un soup­çon pré­ju­di­ciable sur ce qui est exté­rieur, pré­tendre trou­ver la véri­té nue sous les appa­rences men­son­gères. Du point de vue du sen­tir, la chose est plu­tôt habits que nudi­té. Elle est sem­blable à « ces cha­peaux » et à « ces man­teaux » qui, pour Descartes, « pour­raient cou­vrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par res­sorts ». Mais il nous faut ici aban­don­ner Descartes à ses esprits et ses machines : c’est sur les cha­peaux et les man­teaux que se porte notre attention.

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« IV. Descartes et la chose sentante » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 19

Le corps dont fait l’expérience la sexua­li­té neutre n’est pas une machine, mais un vête­ment, une chose. Il est fait d’une mul­ti­tude de types de tis­sus super­po­sés et entre­croi­sés. Se don­ner comme une chose sen­tante signi­fie deman­der que les tis­sus qui consti­tuent le corps de son par­te­naire viennent se mêler à ses propres tis­sus pour créer une exten­sion unique dans laquelle on voyage durant des heures et des jours. Prendre une chose sen­tante signi­fie deman­der que ses propres habits soient accueillis par­tout et tou­jours, au point de ne plus être recon­nus par soi-même ni par son propre par­te­naire comme appar­te­nant à quelqu’un. La dif­fé­rence s’efface alors entre don­ner et prendre, et appa­raît un corps étran­ger, ou mieux, un vête­ment étran­ger qui n’appartient à per­sonne. Les corps sont deve­nus des rou­leaux de tis­sus à déplier et replier l’un sur l’autre, de sorte que l’on peut fina­le­ment pro­cé­der à l’établissement d’un nou­vel ordre et mettre la soie avec la soie, la laine avec la laine et la toile avec la toile. La langue qui me pénètre et me couvre, le sexe à la fois four­ré et four­reau, la bouche qui me suce et me dépouille, tout est méta­phore ves­ti­men­taire. Les organes sont des habits dont sautent bou­tons et cou­tures et qui retournent à la condi­tion de pièces de tis­sus ouvertes à tra­vailler : on peut ain­si les assem­bler et les sépa­rer sui­vant de nou­veaux cri­tères qui ne cor­res­pondent à aucune fonc­tion et à aucun but.
Ce n’est pas moi, ce n’est pas toi qui sens ; ce sont « ces cha­peaux » et « ces man­teaux » dont parle Descartes : ils com­mencent à sen­tir à par­tir du moment où ils perdent leur forme de cha­peaux et de man­teaux pour rede­ve­nir feutres et laines qui s’offrent l’un à l’autre, qui s’acceptent l’un l’autre, sans l’intervention d’aucun esprit ni d’aucun méca­nisme. Je me demande sou­vent d’où vient cette convoi­tise des sous-vête­ments qui ne s’assouvit pas puisqu’elle n’est pas une faim : elle est pure et radi­cale comme l’expérience de la phi­lo­so­phie, laquelle a tou­jours pré­ten­du avec une incroyable déter­mi­na­tion réduire l’immense varié­té du monde à quelques prin­cipes et concepts. Au lieu de la vis­co­si­té grouillante et trou­blée de la vie et de la mort, la sexua­li­té neutre ouvre la pers­pec­tive sans temps de la chose : comme si, aux corps sous­traits aux vicis­si­tudes confuses et contra­dic­toires du temps, était don­née la sim­pli­ci­té sereine et éter­nelle d’un monde inor­ga­nique, qui cepen­dant sent et pal­pite, pris dans un émer­veille­ment sans fin. La froide len­tille de la phi­lo­so­phie congé­die l’ambiguïté tumul­tueuse de l’âme qui saute conti­nuel­le­ment de-ci de-là, assaille et étour­dit de repré­sen­ta­tions oppo­sées et incom­pa­tibles : les habits de chair de nos corps sont comme les vête­ments qu’on laisse sur un fau­teuil le soir avant d’aller se cou­cher. Ils sont enfin sous­traits à l’énantiodromie des sen­ti­ments contraires, à l’alternance per­pé­tuelle de l’amour et de la haine, de l’attrait et de la répul­sion, de l’affection et de l’agressivité, au cha­vi­re­ment des uns dans les autres. Les replis du sexe fémi­nin ne sont pas dif­fé­rents des affais­se­ments du tis­su d’un siège, la peau qui par­court la verge du sexe mas­cu­lin est sem­blable à la housse d’un accou­doir : les habits de chair de nos corps, déli­vrés du temps et sus­pen­dus dans un enchan­te­ment sans attente, sont l’objet d’un inves­tis­se­ment sexuel infi­ni et abso­lu qui pour­rait paraître plus conforme à un tailleur, à une modiste ou à un tapis­sier fous qu’à un phi­lo­sophe. C’est pour­tant pré­ci­sé­ment au phi­lo­sophe qu’il incombe aujourd’hui de pro­cla­mer la gran­deur et la digni­té d’une sexua­li­té sans vie et sans âme ; il est de son devoir et de sa res­pon­sa­bi­li­té de dire que le règne des choses n’est pas tant le triomphe de la tech­nique et du capi­ta­lisme que l’empire d’une sexua­li­té sans orgasme. C’est ain­si que, fina­le­ment, c’est dans le cadre qui semble le plus irra­tion­nel, hasar­deux et fra­gile, celui de l’excitation sexuelle, qu’est démon­trée la puis­sance de la phi­lo­so­phie, à l’appel de laquelle, même si je le vou­lais, je ne par­viens pas à me soustraire.
Cet extra­or­di­naire pou­voir d’excitation de la phi­lo­so­phie est néan­moins pro­ba­ble­ment connexe au fait qu’elle a tout autant de pou­voir d’inhibition. Tant que la sexua­li­té est liée à des repré­sen­ta­tions vita­listes et spi­ri­tua­listes, le sen­tir inci­sif de l’abstraction phi­lo­so­phique fait office de blo­cage, de sorte que, non sans iro­nie, on pour­rait recom­man­der de suivre un cours de phi­lo­so­phie à ceux qui souffrent d’éjaculation pré­coce : les ama­teurs de phi­lo qui ont eu la chance d’avoir un maître savent que son image men­tale peut avoir une facul­té inhi­bi­trice incom­pa­ra­ble­ment plus effi­cace que n’importe quelle autre. Mais même cet obs­tacle pré­sente un aspect posi­tif car il apprend à se déta­cher du vita­lisme orgas­mique et de l’élévation spi­ri­tuelle qui ont mar­qué l’expérience cultu­relle de la sexua­li­té de la pre­mière moi­tié du XXᵉ siècle : il semble que soit enfin venu le moment de se débar­ras­ser de David Herbert Lawrence et de Henry Miller, qui furent les porte-paroles délé­tères du pre­mier, ain­si que de Julius Evola dont le sexua­lisme mys­tique ins­pi­ré de l’Orient a exer­cé une pro­fonde influence souterraine.
Paradoxalement, on se rap­proche plus d’une sexua­li­té neutre à tra­vers l’abstinence qu’au moyen d’expériences vita­listes et spi­ri­tua­listes qui font pas­ser pour de la sexua­li­té l’exubérance ani­male ou l’élévation de l’âme. Le dérè­gle­ment de la pre­mière et l’exaltation de la seconde mènent à des situa­tions tan­tôt ridi­cules, tan­tôt tra­giques, mais en tout cas fort éloi­gnées de l’impression d’expérience-limite qui accom­pagne le fait d’offrir son corps comme un habit étran­ger non au plai­sir ou au désir d’autrui, mais à une exci­ta­tion spé­cu­la­tive imper­son­nelle et insa­tiable qui ne se lasse pas de le par­cou­rir, de le péné­trer, de le recou­vrir, qui entre, s’insinue et se fiche en nous en nous ouvrant à une com­plète exté­rio­ri­té dans laquelle tout est super­fi­cie, peau, tissu.

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« V. Devenir vêtement étranger » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 21-24

Il serait néan­moins erro­né de consi­dé­rer la sexua­li­té neutre comme une rela­tion réci­proque de pos­ses­sion et d’esclavage où les par­te­naires s’offrent alter­na­ti­ve­ment l’un à l’autre dans un acte de sou­mis­sion abso­lue et incon­di­tion­nelle. Pour péné­trer le ter­ri­toire ano­nyme et imper­son­nel des choses sen­tantes, il faut savoir dire « fais de moi ce que tu veux » et être trans­por­té par une irré­sis­tible exci­ta­tion à l’idée d’assister à la trans­for­ma­tion de la per­sonne qui fré­mit et pal­pite dans vos bras en une enti­té inerte et opaque, qui est pour­tant suf­fi­sam­ment récep­tive et sen­sible pour per­ce­voir la plus infime caresse, le plus imper­cep­tible bai­ser, le plus léger effleu­re­ment. Il faut savoir user d’une extrême cruau­té et sus­pendre les per­cep­tions minimes, retar­der les tran­sits, les modu­la­tions, les varia­tions du sen­tir, pour ensuite dis­pen­ser trop de sti­mu­la­tions à la fois, dans trop d’endroits simul­ta­né­ment. Il faut savoir voir que l’absence, le silence et l’abstention ne sont pas moins durs et âpres que l’exercice illi­mi­té de dis­po­ser, de com­man­der et de pré­tendre à n’importe quelle pres­ta­tion, d’assujettir, d’écraser et de par­cou­rir les régions sans fin du corps, de régner sur elles comme sur les vête­ments de son armoire, les cous­sins de son cana­pé ou la moquette de son appartement.
Mais la dimen­sion imper­son­nelle dans laquelle la sexua­li­té neutre nous plonge n’a que fort peu à voir avec une alter­nance des rôles de domi­na­tion et de ser­vi­tude. Elle n’introduit pas un rap­port d’égalité dans le sadisme, car il lui manque le fon­de­ment du sadisme, à savoir d’être consti­tuée d’un sujet fort, auto­nome, indé­pen­dant, maître de lui-même, qui s’affirme et triomphe dans une pra­tique de néga­tion et de des­truc­tion déme­su­rées. Il est absurde de pen­ser qu’un sadique puisse recon­naître à d’autres que lui le droit de mani­fes­ter et d’exprimer l’énergie infi­nie qui l’anime. S’il est prêt à tout moment à échan­ger son rôle de bour­reau pour celui de vic­time, ce n’est pas parce qu’il se plie à la recon­nais­sance d’une réci­pro­ci­té, à l’éventualité d’une alter­nance, mais parce que, jusque dans la défaite et la dou­leur, il est prêt à affir­mer son uni­ci­té heu­reuse et triom­phante : l’art de tou­jours jouir, de trou­ver l’exultation en tout état et condi­tion, de déce­ler d’innombrables occa­sions de volup­té jusque dans les tour­ments, dans les sup­plices et dans la mort. C’est une capa­ci­té que le sadique ne peut recon­naître qu’à lui-même et à per­sonne d’autre, car il ne s’appuie pas sur un prin­cipe abs­trait, mais sur le défi qu’il a lan­cé à Dieu et à sa créa­tion, du moment où, renon­çant pour tou­jours à consti­tuer avec d’autres une uni­té de la volon­té, il a tout concen­tré sur lui-même et sur l’affermissement de sa souveraineté.
Le sex-appeal naît aus­si d’un défi, d’un ordre qui s’adresse avant tout à soi-même, d’un regrou­pe­ment des facul­tés en un seul point réso­lu­tif dont tout dépend. Mais, bien qu’il demande et sol­li­cite de son par­te­naire un don sans réserve de soi, il ne se den­si­fie et ne se soli­di­fie pas dans la for­ma­tion et l’affermissement d’un sujet, enten­du comme sub­sti­tut de Dieu : ce n’est pas moi qui com­mande de me prendre telle ou telle par­tie du corps, de me don­ner telle ou telle caresse, de te don­ner en totale sujé­tion, mais le monde des choses qui l’exige. Nous ne pou­vons y entrer que si tu me fais sen­tir que ton corps est com­plè­te­ment dis­po­nible à tout ce qu’un sen­tir imper­son­nel prescrit.
Il semble par­fois qu’opère dans le sadisme une éner­gie ano­nyme, une force de des­truc­tion et d’anéantissement dont le liber­tin serait simple por­teur, mais il ne s’agit au fond que d’une espèce de vita­lisme de tra­vers qui trouve sa plé­ni­tude dans une volon­té unique qui se pose en tant qu’absolue et incon­di­tion­nelle. On ne trouve en revanche plus aucune volon­té par­ti­cu­lière lorsque l’on entre dans l’horizon de la sexua­li­té neutre, mais uni­que­ment l’expérience d’un dire imper­son­nel, d’une voix qui parle autant pour moi que pour toi. L’idée de l’individu en tant qu’entité entou­rée d’un halo d’intangibilité invio­lable aura sans aucun doute sa légi­ti­mi­té sur le plan poli­tique, mais sur le plan sexuel, elle mène à une cama­ra­de­rie fri­gide et exsangue qui s’épuise et se délite en une chaîne de per­mis­sions, de consen­sus et de conces­sions. Chaque étreinte paraît alors être le résul­tat d’une contrac­tion plus ou moins expli­cite, de demandes timides et embar­ras­sées, de faveurs gauches et hési­tantes. Introduire la poli­tique dans la sexua­li­té, comme ce fut le cas au cours des der­nières décen­nies, signi­fie une vio­la­tion de la pudeur bien plus grande que celle accom­plie par quelqu’un qui se trompe dans son cal­cul sur l’égalité : igno­rant l’exacte mesure du fait de don­ner et de rece­voir, il exa­gère dans la demande. Or l’infinie réver­si­bi­li­té du rap­port, l’éternelle énan­tiodromie de la domi­na­tion et de la ser­vi­tude remé­dient à cet excès, alors qu’un manque de géné­ro­si­té, une pin­gre­rie pré­li­mi­naire, une mes­qui­ne­rie nui­sible barrent l’accès à l’expérience com­plice de la sexua­li­té neutre.

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« VIII. Sadisme et sex-appeal de l’inorganique » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 39-42

À par­tir du moment où le per­son­nage sadique prend l’aspect de l’infirmière, de la nonne, de l’assistante qui calme la dou­leur et le mal de vivre, nous entrons dans la dimen­sion la plus pro­fonde et inquié­tante du monde sadique. Celui-ci devient en effet le dis­pen­sa­teur non plus d’une dou­leur posi­tive, et encore moins d’une jouis­sance posi­tive, mais d’un récon­fort, d’un remède qui ne gué­rit pas mais sou­lage, atté­nue et tem­père le sup­plice infi­ni de l’existence. De fait, si la vie est souf­france, le fait d’être par­ve­nu à trou­ver et à entraî­ner avec vous quelqu’un qui soit dis­po­sé à vous cou­per le pénis pen­dant qu’il vous étrangle, est un grand bon­heur : votre sup­plice est une belle mort et le per­son­nage sadique un bien­fai­teur. Peut-être est-il temps de sous­traire l’euthanasie au point de vue dépri­mant et démo­ra­li­sant d’un mal mineur et de l’incorporer au cir­cuit de la sexua­li­té sadique. Malheureusement, celui qui peut vous dis­pen­ser une belle mort ne peut être que quelqu’un qui est déjà prêt à mou­rir pour vous dans la vie, ou mieux, qui a déjà expo­sé sans réserve son corps à une éner­gie sexuelle dont vous avez été le tru­che­ment. En revanche, nous unis­sons trop sou­vent notre des­tin et pas­sons notre vie entière avec quelqu’un qui n’est jamais sor­ti, pas même un ins­tant, de la logique de la trac­ta­tion et d’une cama­ra­de­rie pseu­do éga­li­taire : avec quoi pour­rait-on négo­cier une belle mort si ce n’est avec ce que l’on vous a deman­dé de don­ner ? Mais celui qui dit : « Fais de moi ce que tu veux » est déjà étran­ger à toute négo­cia­tion pas­sée, pré­sente et à venir.

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« VIII. Sadisme et sex-appeal de l’inorganique » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 45

La sexua­li­té neutre peut être consi­dé­rée comme une expé­rience vir­tuelle, un cyber­sexe, mais pas au sens com­mu­né­ment admis d’une expé­rience illu­soire de sexua­li­té qui, grâce à la tech­no­lo­gie (casques, gants, com­bi­nai­sons), est vécue comme réelle. Cette inter­pré­ta­tion de la vir­tua­li­té est trop dépen­dante d’une soi-disant nor­ma­li­té sexuelle. Nous ne com­men­çons à entrer dans la pro­blé­ma­tique de la sexua­li­té vir­tuelle que du moment où nous nous deman­dons com­ment il est pos­sible de sus­ci­ter n’importe quand et de main­te­nir un temps indé­ter­mi­né l’excitation sexuelle, en la sous­trayant au cycle natu­ra­liste du désir-orgasme-relâ­che­ment. La vir­tua­li­té n’est pas une simu­la­tion, une imi­ta­tion, une mime­sis de la réa­li­té, mais l’entrée dans une autre dimen­sion, pour ain­si dire onto­lo­gi­que­ment différente.
Lorsque l’on parle de réa­li­té vir­tuelle, on met d’habitude l’accent sur le carac­tère fan­to­ma­tique et imma­té­riel des dimen­sions de l’expérience. Ce prin­cipe de base est par­ta­gé tant par les apo­lo­gistes de la nou­velle tech­no­lo­gie vir­tuelle, les­quels y voient une dis­so­lu­tion, un allé­ge­ment ou une spi­ri­tua­li­sa­tion de la réa­li­té, que par ses cri­tiques, qui l’interprètent comme une énième feinte, une éva­sion qui nous sous­trait au poids, aux res­pon­sa­bi­li­tés et aux périls du pré­sent, nous pro­je­tant dans un monde éva­nes­cent et dés­in­car­né. Les uns comme les autres tiennent pour acquis que les réa­li­tés vir­tuelles ne sont pas de véri­tables réa­li­tés mais tout au plus des sys­tèmes de repré­sen­ta­tion de la réa­li­té qui briguent de prendre sa place. Cette aspi­ra­tion est vue par les apo­lo­gistes comme une espèce de libé­ra­tion des tra­cas et des embar­ras de la réa­li­té, et par les cri­tiques comme une espèce de fuite cou­pable de celle-ci. Mais la réa­li­té n’est pas quelque chose d’évident et d’immobile ! Or la vir­tua­li­té n’augmente pas, mais réduit la dimen­sion de pré­ca­ri­té du réel. Elle fait pas­ser l’homme du stade de la repré­sen­ta­tion à celui de la dis­po­ni­bi­li­té : les choses vir­tuelles sont constam­ment à notre dis­po­si­tion. Tout est offert et cette offre consti­tue pré­ci­sé­ment sa virtualité.

C’est pour­quoi une sexua­li­té vir­tuelle n’est pas pré­caire et éphé­mère comme la sexua­li­té natu­relle, mais tou­jours dis­po­nible dans sa ver­ti­gi­neuse arti­fi­cia­li­té. On peut y accé­der par le biais de la phi­lo­so­phie, laquelle crée les condi­tions d’une exci­ta­tion constante : le cyborg phi­lo­so­phi­co-sexuel est tou­jours en mesure d’être exci­té et d’exciter. Comment la phi­lo­so­phie peut-elle obte­nir un résul­tat aus­si extra­or­di­naire et deve­nir un aphro­di­siaque d’une effi­ca­ci­té certaine ?
Tant que l’homme reste un qua­si ani­mal ou un qua­si-dieu, on ne sort pas du fonc­tion­na­lisme orgas­tique ou de l’extase. Le cyborg phi­lo­so­phi­co-sexuel est en revanche une qua­si chose. Sa sexua­li­té dépend de sa capa­ci­té à sen­tir son corps en tant que chose, mais cette facul­té est acces­sible par le biais de la phi­lo­so­phie pré­ci­sé­ment parce que celle-ci est en mesure d’évaluer plei­ne­ment et dans sa pure­té la force de trans­gres­sion d’une telle idée.
Il y a au moins deux modes phi­lo­so­phiques de sen­tir son corps en tant que chose. Le pre­mier per­çoit chaque organe en le sépa­rant de l’unité du corps. Dans ce type d’expérience, une simple par­tie du corps de notre par­te­naire devient l’objet d’une atten­tion extrême, d’un enga­ge­ment sexuel qui le scinde de l’organisme vivant et fonc­tion­nant : nous per­ce­vons l’organe comme quelque chose d’indépendant, doté tou­te­fois d’une sen­si­bi­li­té auto­nome. Il nous appa­raît à pre­mière vue comme un petit ani­mal qui s’étire, se rétracte, se gonfle, se dilate et gros­sit : si l’on s’arrête à cette impres­sion ini­tiale, nous n’allons pas au-delà de l’idée du corps comme une plu­ra­li­té d’animaux ou de végé­taux, cha­cun étant déga­gé des autres. Nous plon­geons les mains, la bouche, la langue dans le vagin comme dans la gueule d’un chien, nous suçons le pénis comme un ser­pent ou l’anus comme une fleur de chair. Mais ceci ne nous éloigne pas beau­coup du natu­ra­lisme bio­lo­gique, lequel s’épanouit et s’éteint en un orgasme relaxant et apai­sant. Nous res­tons dans le cadre de la pré­ca­ri­té de la nature et de la suc­ces­sion des nais­sances et des morts. Notre sexua­li­té ne par­vient pas à s’émanciper de l’horizon édi­fiant et récréa­tif dans lequel elle a tou­jours été plon­gée : on n’entre pas encore dans le monde arti­fi­ciel et tou­jours dis­po­nible des choses sen­tantes. Cette entrée est plus facile en par­tant de par­ties du corps humain qui sont sexuel­le­ment moins carac­té­ri­sées ou qui pré­sentent une dimen­sion moins orga­nique et moins récep­tive sur le plan sen­so­riel, par exemple les genoux, l’haleine ou les che­veux. Lorsque vous cares­sez les genoux de votre par­te­naire, vous pou­vez aus­si ima­gi­ner qu’il ne s’agit pas d’os, mais d’une rotule métal­lique ou bien d’un joint en matière plastique.

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« IX. Cybersexe philosophique » Le sex-appeal de l’inorganique [1994]
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trad.  Catherine Siné
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p. 51-54