Tous les soirs je me plaisais à imaginer cette lettre, je croyais la lire, je m’en récitais chaque phrase. Tout d’un coup je m’arrêtais effrayé. Je comprenais que si je devais recevoir une lettre de Gilberte, ce ne pourrait pas en tous cas être celle-là, puisque c’était moi qui venais de la composer. Et dès lors, je m’efforçais de détourner ma pensée des mots que j’aurais aimé qu’elle m’écrivît, par peur, en les énonçant, d’exclure justement ceux-là, — les plus chers, les plus désirés — du champ des réalisations possibles. Même si par une invraisemblable coïncidence, c’eût été justement la lettre que j’avais inventée que de son côté m’eût adressée Gilberte, y reconnaissant mon œuvre, je n’eusse pas eu l’impression de recevoir quelque chose qui ne vînt pas de moi, quelque chose de réel, de nouveau, un bonheur extérieur à mon esprit, indépendant de ma volonté, vraiment donné par l’amour.
Citations
Dans le cadre d’une série d’émissions sur Maurice Ravel diffusée jadis sur les antennes de France-Musique, le responsable de ladite série mit d’emblée en garde ses auditeurs contre la tentation de percer de force la personnalité un peu énigmatique de l’auteur du Boléro – musicien qui, au dire de Roland-Manuel, « n’avait d’autre secret que le secret de son génie » – tentative selon lui toujours décevante. Il raconta à ce sujet la mésaventure arrivée à l’un de ses proches, qui a sa place ici car elle résume de manière parfaite l’échec qui attend celui qui entend découvrir l’intimité psychologique d’une personne et ce que j’appelle son « identité personnelle ». L’ami en question, fils d’un imprimeur – mais imprimeur de quartier, c’est-à-dire d’affiches et d’affichettes, de billets, de formules pouvant être utilisées par de nombreuses personnes ou collectivités dans telle ou telle circonstance : cette précision peut seule mettre sur la voie de la solution de l’énigme proposée aux auditeurs de France-Musique par le présentateur de l’émission et est indispensable à la compréhension de sa solution, comme on va le voir –, reprit à la mort de son père la succession de l’imprimerie et, en faisant l’inventaire des lieux au lendemain des funérailles, tomba sur une épaisse enveloppe cachetée portant, inscrite de l’écriture de son père, la mention À ne pas ouvrir. Déférant au vœu posthume de son père, et quoique rongé par la curiosité, notre imprimeur respecta le secret paternel pendant environ six années, longues à passer, au terme desquelles il se décida à violer le secret et à ouvrir l’enveloppe. Ce qu’il trouva dans l’enveloppe, je vous le laisse deviner, ajouta le musicologue ; mais je vous livrerai la clef de l’énigme à la fin de cette série d’émissions, soit vendredi prochain vers midi. C’est ainsi que nous dûmes attendre cinq jours, l’émission ayant débuté un lundi matin, qui furent également longs à passer, pour apprendre que l’enveloppe mystérieuse contenait une centaine d’étiquettes identiques sur lesquelles était imprimée la mention qui figurait sur l’enveloppe : À ne pas ouvrir.
Ce que l’imprimeur junior avait pris pour une injonction testamentaire n’était ainsi que le simple repère par lequel son père avait signalé l’enveloppe où se trouvait le stock d’une formule banale destinée à sa clientèle. Le présentateur de l’émission avait pris soin de nous prévenir, dès le lundi, que la violation du secret s’était révélée décevante, – second indice en somme, après la précision sur la nature de l’imprimerie gérée par ses amis ; mais il aurait fallu un Sherlock Holmes pour savoir les utiliser. Pour décevante, elle le fut au-delà de toute attente ; et on s’imagine aisément la mine du fils qui dut regretter amèrement ces six années taraudées par une incertitude lancinante ; un peu comme l’héroïne de La parure, dans Maupassant, regrette à la fin de la nouvelle sa vie perdue, entièrement passée à rembourser un bijou réputé de grande valeur et qui se révèle finalement n’avoir jamais été qu’un faux. Non seulement l’enquêteur ne trouve rien, mais il trouve quelque chose qui est si l’on peut dire encore moins que rien : la simple répétition d’une formule qu’il connaissait déjà et avait ressassée pendant six ans, formule dont les imprimés enfin décachetés figurent une cruelle et ironique réplique. Cauchemar de structure abyssale, d’éternellement différer à ouvrir quelque chose alors qu’il n’y a rien à ouvrir, sinon l’invitation à ne pas ouvrir répétée à l’infini, comme par le fait d’une machine détraquée dont on ne peut plus interrompre la production.
Ainsi notre imprimeur ne tombe pas sur un secret décevant, mais sur rien (tel quelqu’un qui ouvre une porte fausse et s’écrase contre un mur). « À ne pas ouvrir » ne cache rien et n’ouvre sur rien. On connaît le mot célèbre d’Héraclite : « Le dieu qui est à Delphes ne cèle ni ne décèle, mais il fait signe ». L’oracle rendu par la lettre décachetée est beaucoup plus obscur : il ne cèle ni ne décèle, mais en plus ne suggère rien. Il en va de même du sentiment de l’identité personnelle, qui est elle aussi comme une enveloppe dont le contenu est vide, ou si l’on préfère rempli d’un même message muet, répété à l’infini et sans variation significative.
Du reste, lorsqu’on dit de quelqu’un qu’on le « connaît bien », on veut généralement dire par là qu’on a repéré le caractère répétitif de son comportement et qu’on est par conséquent à même de prévoir, presque à coup sûr, son comportement dans telle ou telle circonstance donnée. Ce qui signifie qu’on a bien compris son « rôle » (que l’espagnol rend parfaitement par le mot papel, le papier, le texte) et sa logique répétitive. Or il va de soi que ce rôle concerne son comportement social et que par conséquent la personne que l’on dit ainsi connaître n’est pas une identité personnelle mais une identité sociale, – le « suivi » de son comportement qui se répète à l’instar des formules répétitives contenues dans l’enveloppe de l’imprimeur.
On pourrait naturellement objecter que l’imprimeur fils aurait pu trouver, au lieu de ce qu’il a réellement trouvé, quelque chose de tout autre : par exemple « C’est moi qui ai étranglé la fillette », comme dans La petite Roque de Maupassant, ou encore « C’est moi qui ai tué la vieille », comme dans Crime et châtiment de Dostoïevski. Mais il s’agirait, là encore, d’un renseignement concernant des faits, socialement observables ou vérifiables, même si la tâche est parfois malaisée ou même impossible ; pas de l’expression d’un état d’âme. Ce qui « parlerait » ainsi, ce serait toujours l’identité sociale. Ce qui en revanche ne dit jamais rien, c’est l’identité personnelle. L’enveloppe absolument vide, comme c’est le cas dans l’anecdote rapportée plus haut, est le cas général dont tous les autres ne sont que des variantes ou des figures apparemment différentes.
L’élan est venu, politiquement, en 1967, des langues du marxisme, de la langue de la psychanalyse en train de se publiciser, des langues d’un internationalisme en voie de développement qui se reliaient aux modes d’expression du cinéma et aux langues de la pop culture. Une nouvelle façon de parler d’une insolence sexualisée dans son ensemble en sortit, qui répliquait aux exigences de la « société dominante », à chaque argument ou non-argument adverse, que la vie était ici et maintenant, que le savoir était ce qu’on avait soi-même, et qu’on se fichait du reste.
De nombreuses autres langues se sont mélangées, de tous les coins et recoins imaginables, de 1967 à 1970 : avec des bouts scientifiques, actionnistes, performés, spontanéistes extraits de la langue du mouvement ouvrier, des langues et façons de parler pédagogiques, pédantes, virulentes, didactiques, euphoriques, cabotines, magouilleuses, impitoyablement ouvertes, autopromotionnelles, paranoïaques, narcissiques, relax, confuses, touchantes, revendicatives, alimentées par des notes d’amour. On peut étirer la série, dans plein de directions, et c’est justement là que ça se passe : dans ce brouhaha de tout ce qui avait, comme d’un coup d’un seul, réussi à devenir public, il y avait pour la première fois (et tel qu’il apparaissait, pas juste « pour moi ») quelque chose comme la possibilité d’une connexion de son propre parler avec un espace public, avec un nouveau type de réalité s’imposant publiquement, connexion auparavant seulement postulée, pressentie, voulue, laborieusement construite dans des discussions de bars.
La langue officielle allemande a tout fait pour souligner que tous ces registres vivifiants, les uns comme les autres, s’enracinaient dans la « non-Allemagne » ou la « délinquance » si souvent invoquées. Ce qui revenait à une expulsion officielle. La possibilité d’une parole publique à soi s’est faite dès le départ depuis cet exil imposé. On ne pouvait accéder à la vivacité et à une raison politique qu’à partir des innombrables positions du « pays dénommé Étranger ». L’écriture publique a commencé par une forme de transgression : sur tracts. Sur les tracts, je lisais les mots à « moi » qui passaient. Une langue écrite était venue à moi par les airs, encore lisible le lendemain, défendable, sans raison d’en rougir, à la différence des tentatives poétiques antérieures ou de la scientificité hésitante des bagages de séminaire.
Ma première citoyenneté allemande fut donc une citoyenneté universitaire non-universitaire, parce que le tout se développa dans l’université et n’aurait pu se déployer ailleurs, dans une université en plein épanouissement, en pleine ouverture (du côté estudiantin), à la fin des années 1960. Dans une conférence des années 1980, l’historien berlinois des religions Klaus Heinrich a qualifié les actions des étudiants de l’époque de « dernière déclaration d’amour d’une génération d’étudiants à l’institution universitaire ». C’est beau et ça vise juste. Infiniment grand et principalement désintéressé était l’espoir de pouvoir transformer l’université en un bout de pays où vivre. Tant de candeur pour un monde meilleur…
Mais plus tôt (et rattrapé par lui-même), le réveil des langues et « l’amour de l’institution universitaire » chez les étudiants se sont éteints. Au cours des années 1970, une partie de ceux qui avaient quitté les mille pôles entreprirent de ramener la diversité des langues à des règles langagières dogmatiques et à des plateformes partisanes (en musique, à l’uniformité un peu bébête de la rythmique new wave). L’université fut abandonnée pour établir des bases (la plupart du temps inexistantes) dans les usines ; quiconque se laissait rencontrer langagièrement en dehors de la « contradiction centrale » était « out » dans le cercle des athlètes ML (tous haltérophiles poids lourd et pleinement responsables des processus historiques).
Penser dans un autre pays. L’art dans la diaspora. On les trouve rarement chez ceux qui se disent « autochtones ». Produits d’expulsés. Ce qui veut dire que « penser » n’est pas normal. « L’art » ne pousse pas bien dans la terre natale.
Mais les deux peuvent être enfantins, même en exil. Adorno :
Depuis que je suis capable de penser, cette chanson a toujours fait mon bonheur : Entre les monts et la vallée profonde : c’est l’histoire de deux lièvres qui se régalaient d’herbe, ils furent abattus par le chasseur et, s’apercevant qu’ils étaient encore en vie, ils détalèrent. C’est plus tard seulement que je compris la leçon de cette histoire : la raison ne peut résister que dans le désespoir et l’excès ; il faut de l’impuissance pour être victime de la folie objective. On devrait faire comme les deux lièvres ; quand le coup part, tomber bêtement et filer. Si, reprenant ses esprits et, si l’on a encore du souffle, filer. L’aptitude à l’angoisse et l’aptitude au bonheur sont la même chose […].
On trouvera difficilement un enfant grandissant avec la langue allemande qui ne soit pas accompagné par le bonheur de ces « deux lièvres ». Mais quelques-uns seulement ont réalisé la simultanéité du « désespoir et de l’excès » comme fondements de la « raison » ; et qu’elle a besoin de « l’absurde » « pour ne pas être victime de la folie objective ».
« Nous » déclarions « les adultes » comme manifestement fous ; nous étions des étrangers dans notre propre pays, dans notre propre « culture », comme l’appelaient les fous (et le reste du monde était censé ne pas avoir cette « culture », les Russes et moins encore les « nègres » dont nous écoutions constamment l’impropre par suite de « judaïsation »).
Ils ne voulaient néanmoins rien reconnaître de l’ampleur du meurtre systématique. « Un peu trop d’assassinés, concédait un peu plus notre père, fonctionnaire des chemins de fer prussiens de catégorie intermédiaire du côté du bien éternel. »
Tout « notre » parler était passé du côté des gens du même tage. Là, j’ai eu de la « chance » ; il y avait toujours des amis avec qui jouer, discuter, boire et lire qui pensaient réellement. « On n’a pas de chance, on est dans la chance », ai-je lu plus tard chez Adorno. D’accord, il avait raison, comme presque toujours, le type.
Freud était tombé dans les mains de beaucoup d’entre « nous ». Nous étions des lecteurs : la littérature des exilés, Thomas Mann, Brecht bien sûr, alors very busy à conquérir les scènes du théâtre ouest-allemand. À 19 ans : l’Interprétation du rêve de Freud ; au lycée, le Petit organon de Brecht ; un jeune professeur d’histoire est un jour arrivé avec le Manifeste du parti communiste, auteur : Karl Marx. Les livres de Tucholsky dans la collection rororo étaient dans toutes les poches. Ainsi que – en dehors de l’école – Henry Miller.
L’attestation des droits au chômage, le numéro d’immatriculation, les justificatifs, etc., créent une appartenance à un corps social maintenu en vie et régulé par des institutions étatiques, par des administrations qui la financent et produisent ainsi des signes dans lesquels les chômeurs se reconnaissent et acceptent leur condition. En d’autres termes : tout se passe comme si des personnes licenciées devenaient des éléments enregistrés d’une tribu d’humains particuliers, certes exclus de l’emploi, mais dotés de normes d’appartenance précisément définies : A tribe called « chômeurs » – une tribu à part entière. Selon McLuhan, la tendance générale des médias électroniques est de créer des tribus ; des fans de jazz, des porteurs de baskets Nike, etc. Le numéro de tribu confère aux membres de la tribu des chômeurs une sorte de stabilité inattendue – comme s’ils avaient reçu un nouveau corps institutionnel sériel dont la forme peut être aisément « avalée » par le pays, même quand on a 5 ou 6 millions de personnes « sans travail », dans des proportions qui avaient, un demi-siècle plus tôt, précipité ce pays dans l’abîme et dans la folie, et conduit d’autres pays au bord.
Les formes de survie à nous concédées s’épuisent souvent dans le plaisir de faire marcher la machine, de s’y enclencher comme rouage, etc. Mais cela aussi se passe de plus en plus dans l’isolement, celui des logements ou des bureaux, la masse ameutée est elle aussi en train d’être annexée par les foules rivées aux médias et contrôlées par les médias, que l’on pourrait épingler avec le terme improbable de masses invisibles. Elle n’a pas pour seul statut celui de « foule ameutée planquée », elle a aussi d’autres plaisirs, change d’état, vit des sauvetages, a des révélations, a aussi ses propres angoisses. Les différentes « masses invisibles » devant l’écran changent de forme et de composition, tout comme d’affects, en quelques secondes. Mais cette masse ne devient ouverte qu’exceptionnellement ; c’est un indice significatif de l’accroissement des foules médiatement organisées.
La participation à cette masse invisible peut aussi se faire en déposant un bulletin de vote lors d’une élection ; le bulletin de vote en guise de linceul ou de signe de bienvenue aux quelques milliers de demandeurs d’asile.
De même que la masse invisible des bacilles/virus a hérité des diables au début de ce siècle (quantité infinie rassemblée dans un espace minimal), les médias ont eux-mêmes hérité de la masse des bacilles/virus. Mais hériter n’est pas le bon mot (les virus ne disparaissent justement pas, au contraire : ils débordent sur les technologies) ; il serait plus exact de parler d’alimentation réciproque. Les virus arrivent inéluctablement comme l’image hertzienne, l’image hertzienne survient inéluctablement comme virus. Les masses invisibles se servent de plus en plus de la vitesse de la lumière, les infections produites par lles (re)transmissions ont pour ainsi dire détrôné les anciens fantômes pour ensuite les ressusciter médiatiquement, sous forme cinématographique de Poltergeist & Alien, n°1 à n‑ième.
Les meilleures preuves de la domination établie des fantômes (re)transmis se trouvent dans le livre Hystories d’Elaine Showalter : le « i » de history est remplacé par le « y » de hysteria, un mélange entre hystérie et history, un mot hermaphrodite pour la réalité d’(es) histoire(s) (non) advenue(s).
Showalter a identifié, surtout aux États-Unis, six grands syndromes psychogènes qui appartiennent aux années 1990 comme la Love Parade ou le Tamagotchi : le syndrome de la guerre du Golfe, la personnalité multiple, la mémoire retrouvée (surtout d’abus sexuels) (« Recovered Memory Syndrome »), l’abus au cours de rituels sataniques, l’enlèvement par des extraterrestres et la fatigue chronique. Pour tous ces syndromes, des groupes d’entraide ont depuis longtemps poussé comme des champignons ; on trouve des médecins, des thérapeutes et des cliniques spécialisés dans leur traitement, et des journalistes qui se sont fait connaître avec des reportages sur le sujet. Et on ne parle pas ici d’une vingtaine de personnes : sur les 697 000 soldats américains déployés dans le Golfe, 60 000 ont déclaré souffrir de troubles inexpliqués qu’ils attribuent à des expériences secrètes menées par le gouvernement avec des gaz neurotoxiques et autres produits chimiques. David Finkelhor, un thérapeute qui écrit sur les abus sexuels, estime que 62 % des personnes concernées sont des femmes. Le Times rapportait récemment qu’en Angleterre 24 000 enfants avaient souffert d’un syndrome de fatigue chronique, et que ce n’était là que « la pointe de l’iceberg ».
– pour citer Mariam Lau dans un article sur Hystories de Showalter (« Der Wille zum Wahn », taz, 13 septembre 1997). Les chiffres et pourcentages scintillent tels d’impudentes pointes d’icebergs de phénomènes fantomatiques, sur lesquels le paquebot des cliniques privées et les colosses radiotélévisés ont mis le cap pour déployer leur flotte titanique. Au tohu-bohu de la glace qui se brise, au bruit des hélices et aux couinements affolés des souris de l’entrepont se mêle le mot discret et néanmoins grave de « psychogène ». Qu’est-ce qu’il fait là ?
Les soldats chez qui le syndrome de la guerre du Golfe est une conséquence réelle d’intoxications ou de traumas subis existent ; de même que nombre de viols « remémorés après coup » ont dû avoir lieu. Et le syndrome de fatigue chronique touche des adolescents sans le moindre signe qui rendrait vraisemblable l’hypothèse d’une origine psychogène ; de jeunes gens tout ce qu’il y a de plus reliés au réel qui ont manifestement été touchés par une épidémie inconnue.
La phrase dite en passant par Freud, selon laquelle « il n’y a pas de signe de réalité dans l’inconscient » – produit de vingt ans de travail acharné dans l’iceberg de la psyché humaine (ou viennoise) – s’applique précisément ici : le fait que des milliers de soldats revenant de la guerre du Golfe souffrent d’empoisonnements réels (et non d’une puce électronique secrètement greffée dans le cul), le fait que des milliers d’ados britanniques souffrent d’une fatigue qui présente tous les signes d’une infection ou d’un empoisonnement inexpliqué (et non d’une imagination hystérique) – au même titre que les viols avérés – ne changent rien au fait que les deux voies – les malades « avérés » comme les « non-avérés » – sont également justifiés dans leur prétention à être reconnus comme « réels ». Réels, aussi bien qu’ir-réels, ils le sont l’un comme l’autre. Seul le terme « psychogène » n’a rien à faire là pour désigner la lignée la plus « imaginaire ». Pourquoi devrait-on considérer comme « psychogène » ce qui est sur toutes les lèvres et dans toutes les oreilles, parce que cela sort, à haute fréquence et intensité, de tous les canaux médiatiques ? Ce sont, du moins sous forme de manifestation médiale-sérielle, des syndromes du broadcasting, ni psychogènes (= individuels), ni épidémiques (= causés par un virus inconnu).
Il se peut que même le livre de Showalter oublie partiellement son propre sous-titre : Hysterical Epidemics and Modern Media. Sous-titre soulignant que ce sont toujours des épidémies transmises, des épidémies électroniquement diffusées, médiatiquement organisées qui conduisent à certains symptômes « hystoriques ». Le caractère commun du devenir-transmis est son signe de réalité – un grand avantage. Les gens « simplement intoxiqués » ne disposent pas d’un tel signe de réalité ou seulement dans une bien plus faible mesure. La série transmise n’en apparaît que plus forte.
Le fait de passer en permanence sur les ondes peut certes d’une part renforcer l’apparition de paniques hystériques mais fournit de l’autre un effet fondamental de stabilisation. Le certificat : je fais partie d’une série mystérieuse publiquement reconnue, partie de la série-fatigue chronique, je n’ai pas besoin de le cacher, au contraire, « je sommes nombreux », « je » est un objet exposé de la série, je est une pièce d’exposition ambulante, délesté en donnant au phénomène de défaillance une touche de normalité au quotidien, et en l’extirpant de la normalité : le mal de tête n’est plus du tout le même quand soixante mille autres le partagent ; soixante mille personnes avec les mêmes symptômes, toutes confirmées par le centre émetteur comme faisant partie du post-Gulf-War-syndrom. Le signe de réalité souhaité de sa pathologie est donc le signe de série (re)transmis. Les personnes souffrant de l’étiologie des ondes participent ainsi au caractère de réalité de la douleur « plus réelle » des intoxiqués.
L’amalgamation des syndromes (re)transmis avec certains genres littéraires, musicaux ou cinématographiques que constate Showalter n’a donc rien de surprenant, elle est de rigueur. Nombre d’« épidémies hystériques » « sont aujourd’hui précisément imbriquées dans un genre littéraire particulier : la personnalité multiple avec la confession, l’abus au cours de rituels sataniques avec l’histoire d’horreur, l’enlèvement par des extraterrestres avec la science-fiction », écrit la chercheuse en littérature.