Pourtant bon nombre de réformateurs du monde étaient des paranoïaques ou menaçaient de l’être, ce qui se comprend dans une certaine mesure. La folie conçue comme relâchement favorable à l’irruption de l’inconscient, à la possession par l’inconscient, se manifeste également dans le non-encore-conscient. Le paranoïaque est souvent un faiseur de projets et il existe parfois entre les deux personnages une certaine réciprocité d’action. De telle sorte qu’un talent utopique peut glisser dans la paranoïa et va même jusqu’à céder volontairement au délire (cf. T.I., p. 116 sqq.). Un des plus grands utopistes, Fourier, nous en fournit l’exemple ; chez cet auteur les visions d’avenir les plus singulières côtoient une analyse pénétrante des tendances existantes ; et ces images sont relatives non pas à la société mais à la nature, dans la mesure où elle est impliquée dans notre ordre harmonieux et civil, et pour ainsi dire accordée sur le même ton. Comme avance sur la libération sociale, Fourier imagine une couronne boréale, c’est-à-dire un second soleil qui gratifiera les régions nordiques d’une chaleur andalouse. Cette couronne exhale un parfum agréable, elle réchauffe et éclaire le monde et il s’en dégage un fluide qui dessale la mer et lui donne un goût savoureux de limonade. Harengs, cabillauds et huîtres se multiplient à n’en plus finir grâce au décalage de l’inclinaison incorrecte de l’axe terrestre, tandis que les monstres marins sont anéantis. A leur place apparaissent l’anti-requin, l’anti-baleine, toute une série d’êtres paradisiaques bienveillants « qui remorquent les navires là où le vent est tombé ». Sur terre Fourier prophétise l’apparition de « l’anti-lion, monture souple et élastique grâce à laquelle celui qui la chevauche peut, en quittant Calais le matin, prendre son petit déjeuner à Paris, se trouver le midi à Lyon et le soir à Marseille ». On ne peut donc nier que — chez les grands utopistes — la folie possède aussi de la méthode, non seulement la sienne propre, mais également celle d’une ère technique ultérieure : l’anti-baleine, c’est le bateau à vapeur, l’anti-lion, c’est notre train express, ou même notre automobile. Tout aussi folle, tout aussi anticipante est la théorie de Fourier selon laquelle un nouvel organe se développera chez l’homme, bien que ce soit à l’extrémité d’une queue animale qui doit encore lui pousser (Daumier nous a livré un dessin de cette vision fantastique). Grâce à cet organe les hommes pourront capter « les fluides de l’éther » et entrer en contact avec les habitants d’autres planètes, tandis que les astres s’accoupleront Entre temps les « fluides célestes » ont été captés par la radio, même si d’autre part les contacts avec les planètes ne sont pas encore au point, pour ne pas parler du perfectionnement technique du corps humain et a fortiori de l’accouplement des planètes.
Citations
Au sein de la bourgeoisie ascendante, le calcul n’est donc pas uniquement au service de la spéculation sur la circulation des marchandises, mais — d’une manière moins extérieurement formelle — il est également au service de l’opposition aux faits qui gênent l’ascension de la classe bourgeoise. Ici, dans le droit naturel, la raison pure est révolutionnaire ; et au lieu de fléchir devant les faits, elle préfère se retrancher dans la nature. Dans une nature constituant un assemblage hautement complexe : nature synonyme d’ensemble cohérent de lois rationnelles, mais aussi, il est vrai, chez Rousseau, synonyme d’antithèse de tout ce qui est artificiel, nature originelle synonyme de croissance naturelle, nature non corrompue. Chez Rousseau le concept de nature a presque perdu tout caractère rationnel de loi, en revanche il se rattache étroitement à toutes les manifestations d’enthousiasme de l’époque pour l’authenticité, la spontanéité, et toute généralité démocratique, ainsi qu’à la langue naturelle, la poésie naturelle, la religion naturelle, l’éducation naturelle ; tous ces idéaux se présentaient comme autant d’ostensoirs dans l’axiome de la nature. A partir d’ici, le droit naturel acquit ainsi un éclat auquel les utopies sociales, après que leur chiliasme eut décru, ne pouvaient rien opposer d’analogue. Mais pour ce qui est maintenant de l’action quant à elle révolutionnaire du droit naturel, elle est certes restée historiquement limitée et ses répercussions dans l’avenir ont été moins fortes que celles des utopies sociales. Que l’on considère le lien étroit qui rattache le droit naturel aux courants immédiats et de surcroît franchement individualistes, de la société de l’époque : la révolution sociale pouvait-elle en reprendre quelque chose ? Le cas est sans aucun doute très compliqué, Marx considère souvent le droit naturel comme une affaire classée, classée dans les dossiers de la bourgeoisie. D’un autre côté, tout au long du dix-neuvième siècle, la réaction bourgeoise ne parle du droit naturel qu’avec haine et mépris. Si cette haine ne fait pas honneur au droit naturel, ne révèle-t-elle pas en lui l’existence d’un substrat d’héritage possible, digne de considération ? Et si ses adversaires plus anciens, de Hugo (Manuel de droit naturel, 1799) à Bergbohm (Jurisprudence et Philosophie du droit, 1892) condamnent le droit naturel à partir du « droit devenu historique », des « sociologues » modernes comme Pareto, et plus encore Gentile réagissent de la même manière à partir de leur vitalisme ou de leur théorie fasciste de l’élite. C’est là un facteur qui parle très nettement en faveur du droit naturel ; son rationalisme reste toujours dangereux pour le fouet traditionnellement cher à certains et constitue un ennemi plein d’une remarquable vigueur envers le féodalisme de l’industrie. Le droit naturel ne semble donc pas s’être limité aux tendances presque écloses de son temps, Ou à celles qui avaient de toute manière déjà un pied dans la place. En dépit de son infrastructure bourgeoise, de la fixité et du manque d’ouverture de ses idéaux abstraits, il a justement en lui un excédent responsable de cet élément de parenté qui semble relier toutes les révolutions. De la sorte, la proclamation des droits subjectifs publics dans leur totalité, faite par le droit naturel, révèle parfois l’individualisme économique moins comme une infrastructure que comme une construction auxiliaire. La proclamation des droits subjectifs publics posaient ces droits comme un cadre dans lequel pouvaient être portés aussi les droits allant à l’encontre de l’entrepreneur, et non seulement de l’autorité. Ainsi le droit de grève, le droit de coalition, le principe de l’égalité des droits de tous les hommes et de toutes les nations, bref le code d’alors des droits bourgeois de l’homme, sur l’état desquels Staline s’était prononcé de la sorte : « L’étendard des libertés bourgeoises démocratiques est jeté par-dessus bord. Je crois que vous, représentants des partis communistes et démocratiques, vous relèverez cette bannière et la porterez en tête, si vous voulez rassembler autour de vous la majorité du peuple. En dehors de vous, il n’existe personne qui puisse la lever. » Le droit naturel proclamait ces droits, il a permis de les exprimer, et tel est l’héritage qu’il peut léguer. Même son pathos de la personne libre agit comme un avertissement contre toute possibilité de confusion ou de mélange entre collectivité et troupeau ou toute condition grégaire. C’est précisément le rapport unissant l’ordre concret à la volonté de liberté concrète qui maintient l’héritage du droit naturel à l’abri de toute notion abstraite et isolée de collectivité, à l’abri d’une collectivité opposée à l’individu au lieu d’être composée d’individus sans classe. La définition communiste de l’objectif : « A chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins », entretient certainement l’existence d’un droit naturel mûri bien qu’ayant cessé de faire appel à la nature et peut-être sans que se soit maintenue la nécessité d’un droit. Ainsi l’affaire du droit naturel — affaire autrefois de nature révolutionnaire, et non, bien sûr, le « droit éternel » du soi-disant Etat de droit capitaliste — n’est pas encore liquidée, bien que ce droit naturel ne soit, ni sur le plan temporel, ni sur le plan objectif, un prologue aussi précis au marxisme que le sont les utopies sociales. Celles-ci revinrent instantanément au premier plan lorsque surgirent des questions qui n’étaient plus conciliables avec la mise à nu juridique. Le rêve de la dignité humaine garantie n’a pu, à la longue, évincer le rêve plus urgent, sinon plus central, du bonheur humain.
Dès son premier ouvrage, intitulé Théorie des quatre mouvements (1808), Fourier fonde sa critique du présent sur une base historique. Par la suite, Fourier a réprouvé ce premier ouvrage, qui reste cependant le fondement de ses autres œuvres principales. Aussi bien le Traité de l’association domestique agricole de 1822 que Le Nouveau Monde industriel de 1829 renferment, comme le premier ouvrage, une critique de l’époque, des considérations d’ordre historique et l’exaltation de l’avenir. D’après Fourier il existerait quatre périodes ; chaque période antérieure tend toujours vers la période suivante dont l’évolution est irréversible. La première période est l’époque bienheureuse de l’instinct et de la commune primitive, la deuxième celle de la piraterie et de l’économie directe du troc, la troisième celle du patriarcat et de l’expansion du commerce, la quatrième celle de la barbarie et des privilèges économiques. Ceux-ci se perpétuent dans la cinquième période (qui coïncide encore largement avec la quatrième): le siècle de la civilisation capitaliste, qui est le présent. C’est là un témoignage de la conscience historique de Fourier, qu’il critique ce présent non pas, comme l’avaient fait tous les utopistes antérieurs, dans l’optique de l’Etat idéal, mais qu’il le dépeigne comme un produit de dégénérescence, reconnaissable hic et nunc, et comme une insupportable barbarie ayant atteint son paroxysme. Fourier démontre « que la civilisation ordonnée élève tous les vices que la barbarie exerçait de façon simple au niveau d’un mode de vie composé, équivoque, ambigu, hypocrite » ; en se fondant de la sorte sur l’Histoire, il devient non seulement auteur satirique mais aussi dialecticien. Bien que Fourier représente tout aussi peu qu’Owen les intérêts de classe du prolétariat, au sens de la lutte des classes, il ne croit pas que la société bourgeoise soit amendable telle quelle ou en se prenant comme point de départ. Sans connaître Hegel et à une bonne génération de distance de Marx, Fourier découvre cette thèse extraordinaire selon laquelle « dans toute civilisation la pauvreté est engendrée par l’abondance elle-même ». La misère ne passe plus (comme les économistes bourgeois l’ont cru pendant des décennies et le croient encore aujourd’hui) pour une situation provisoire qui prendra fin de soi-même grâce à l’apparition de la corne d’abondance de la richesse croissante. Au contraire : la misère est le revers dialectiquement nécessaire de la gloire capitaliste, elle ne peut en être dissociée, s’installe avec elle, grandit avec elle ; c’est pourquoi la civilisation capitaliste n’éliminera jamais la pauvreté.
Dans le domaine on a imaginé en rêve presque tout ce qui depuis lors existe effectivement. Et même plus encore, ne serait-ce que parce que la chouette fougueuse du délire est particulièrement inventive. A l’un de ces fous, elle souffla un jour d’inventer un lit qui serait en même temps une cuisine et un lac où se baigner. Un tailleur schizophrène gardait précieusement dans un dé à coudre « de l’eau imprégnée d’innocence », qui, en un clin d’œil lavait les assiettes, nettoyait les costumes. Le liquide détachant est fort apprécié, lui qui non seulement enlève la souillure mais transforme de surcroît le coton en soie. Un chasseur qui souffrait de paranoïa inventa même une lampe grâce à laquelle il faisait éclore des aigles à partir d’œufs de poules. Ces lubies proviennent toutes d’une région qui, comme nous l’avons vu à l’occasion des rêves-souhaits médicaux et politiques, est occupée depuis longtemps par le conte et surtout largement envahie par la technique. Parmi ces inventions fabuleuses rappelons l’aiguille qui coud toute seule ou la casserole qui se remplit toute seule d’aliments et les cuit. Ou bien le moulin qui surgit spontanément du blé, l’égrène et le moud, ou encore le pain aux fruits qui se reforme sans cesse à partir du petit croûton qui en est laissé et remplace toute autre nourriture. C’est pourquoi l’interprétation que donne Grimm de la fable du pays de cocagne, reconnaît le rôle joué par la technique dans le monde social : « La puissance imaginative de l’homme satisfait ici le désir de manier le grand couteau pour trancher, enfin en pleine liberté, toutes les barrières. » C’est de la famille du couteau du pays de cocagne que sont originaires le petit dé magique, la cape qui rend invisible et bien d’autres de ces objets issus du trésor des sorcières, la petite-table-qui-se-couvre-toute-seule. les bottes de sept lieues, le gourdin-qui-sort-du-sac et l’âne alchimiste Bricklebrit qui finit par produire de l’or. Dans le conte de Hauff, Saïd souffle dans la petite pipe d’argent dont la fée lui a fait présent, et la mer houleuse se déride instantanément ; le morceau de bois auquel s’accroche le naufragé se change en dauphin qui gagne le rivage. Même la petite-table-qui-se-couvre-toute-seule réapparaît ici sous un aspect nouveau, surgissant cette fois des flots, aussi sèche que si elle était restée huit jours au soleil, et porteuse des mets les plus succulents. La petite pipe de Saïd a des parents célèbres qui sont tous gratifiés de dons non seulement musicaux, mais également technico-magiques : le cor de Roland dans la vallée Roncevaux s’y apparente à demi, de même que, surtout, la flûte enchantée et le cor d’Oberon. Dans le conte oriental enfin, les images-souhaits techniques se manifestent dans tout leur éclat, et répondent au besoin de faste. Les objets magiques s’y trouvent même relativement rationalisés et rassemblés en une chambre au trésor technique. Le conte du prince Ahmad et de la fée Peri-Banu parle d’une lunette d’ivoire par laquelle on peut découvrir ce que l’on souhaite voir depuis toujours, même si cela trouve à des lieues de distance. Il parle aussi d’un tapis volant dont le possesseur n’a qu’à formuler en pensée le souhait qui lui est cher, pour être instantanément à l’endroit qu’il pouvait contempler par la lunette d’ivoire. Le conte parle aussi des géants ailés qui, non contents de vous transporter en un éclair par-delà des distances incommensurables, font surgir de l’intérieur de la terre et même, comme dans le conte d’Aladin et de la lampe merveilleuse, du néant, des trésors d’une richesse telle que l’on n’oserait même pas rêver les posséder un jour.
L’existence des forces extérieures est elle aussi plus problématique qu’elle ne le paraît. Ces forces n’offraient souvent qu’un nom à l’inexplicable, nom prétentieux de surcroît, qui servait à cacher l’ignorance. Ainsi, si l’opium endort, c’est parce qu’il renferme une « vis dormitiva » ; et c’est de la même manière que l’on procède pour définir la force vitale. Ce qu’il s’agirait d’expliquer est ainsi changé en explication et le travail analytique s’arrête avec l’invention précipitée d’un simple qualificatif confondu avec la « vertu » elle-même. Mais derrière tout cela se cache autre chose, dans la forme d’expression elle-même : la croyance aux esprits. Plus spécifique semble être une force (comme la « vertu assoupissante » de l’opium ou, d’après une plaisanterie de Mörike, celle de la fièvre scarlatine qu’il appelle la méchante « fée Briscarlatina »), et plus elle se rapproche des représentations animistes. C’est la raison pour laquelle la physique a de plus en plus penché en faveur d’une généralisation mécanique, afin d’y ordonner toutes les forces qualifiées isolément suivant une grande ligne unique qui reliait toutes les manifestations de pression et d’impulsion. L’affinité chimique est la force réelle grâce à laquelle les atomes sont maintenus ensemble dans la molécule, la cohésion est la force grâce à laquelle les molécules sont maintenues ensemble, et son contraire, dans le cas des corps gazeux, s’appelle force d’expansion. Pourtant, il y a cent ans déjà, Davy et Berzelius ont cherché, au-delà des affinités chimiques, une autre explication dans l’attrait et la répulsion électriques, explication qui ne se vérifiait pas que dans le cas de la combinaison chimique d’atomes de même espèce, à savoir des atomes de carbone (en chaînes et en anneaux); en électronique, la recherche basée sur la théorie des quanta se dispose à ramener la prétendue force du phénomène d’affinités chimiques à des opérations subatomiques, explication qui ne présenterait plus aucune faille. Enfin, la théorie générale de la relativité tente de réfuter l’affirmation selon laquelle ladite force de gravitation serait une forme d’énergie propre, voire une énergie tout court, et veut l’expliquer à partir de la structure mathématique d’un continuum à quatre dimensions. Qu’un corps soit attiré, cela signifierait uniquement, selon cette théorie, qu’il décrit dans l’espace courbe la ligne la plus courte, une ligne géodésique. Dans la proximité des grandes masses, l’espace est particulièrement courbe, et un corps tombant dans cet espace créera l’illusion de la parabole ou de l’ellipse. Mais celles-ci n’apparaissent telles quelles que dans la vision euclidienne, et ne justifient l’hypothèse de la pesanteur que dans l’espace plan. La tendance en physique est de définir toutes les manifestations de forces comme des irrégularités locales au sein d’un continuum métrique, non euclidien, courbe. On constate alors que tout au moins la multiplicité spécifique des forces disparaît, de la même manière que leur appartenance à une catégorie supérieure ou inférieure a depuis longtemps disparu. Ainsi s’accomplit ce que Newton avait prophétisé dans son Optique : « Si l’on dit que chaque espèce de choses est douée d’une propriété spécifique cachée, grâce à laquelle elle exerce une action et produit certains effets visibles, autant ne rien dire.
Aujourd’hui, en maints endroits, les maisons semblent prêtes pour le départ. En dépit, ou peut-être en raison de l’absence d’ornements, c’est un adieu qu’elles expriment Intérieurement elles sont claires et dépouillées comme des chambres d’hôpital, extérieurement elles ressemblent à des caisses posées sur des perches mobiles, mais aussi à des navires. N’ont-elles pas un pont plat, des hublots, une échelle de coupée, un bastingage ? Et la couche de peinture blanche qui les recouvre resplendit comme sous un ciel méridional ; ce sont des navires qui ont envie de prendre le large. La sensibilité de l’architecture occidentale va même si loin, que depuis assez longtemps déjà, elle flairait la guerre, le phénomène hitlérien par excellence, et s’y préparait par des moyens détournés. Dés lors la forme du bateau, purement décorative, ne semble plus assez réelle pour le désir de fuite de la plupart des gens vivant aujourd’hui dans le monde capitaliste de la guerre. Depuis bien longtemps, on y dresse les plans de maisons sans fenêtres, éclairées et aérées artificiellement, entièrement en acier ; l’ensemble se transforme en véritable édifice blindé. Alors que l’architecture moderne était au départ fondamentalement orientée vers l’extérieur, vers le soleil et l’espace ouvert, on voit s’accroître le besoin de retrancher et de mettre en sécurité la vie, tout au moins dans la salle de séjour. Le trait fondamental de la nouvelle architecture à ses débuts était l’ouverture vers l’extérieur : elle perçait les cavités sombres de la pierre, ouvrait des perspectives au travers de fines parois de verre, pourtant cette volonté d’équilibre avec le monde du dehors était sans aucun doute prématurée. L’œuvre de désintériorisation ainsi entamée devint création de vide ; le plaisir méridional de s’ouvrir au monde extérieur buta sur le monde capitaliste qu’il découvrait, ne trouva pas le bonheur espéré. Car ici rien de bon ne se passe dans la rue, sous le soleil ; la porte ouverte, les fenêtres béantes constituent une menace à l’époque de la montée du fascisme, la maison doit redevenir une forteresse, quand ce n’est pas une catacombe. La large baie vitrée qu’emplit le monde du dehors demande un paysage extérieur peuplé d’une foule sympathique d’étrangers, et non de nazis ; les portes vitrées jusqu’au sol réclament le plein soleil- qui se déverse et pénètre à l’intérieur, et non la Gestapo. Ce n’est pas sans lien avec les tranchées de la Première Guerre mondiale, ni surtout les lignes Maginot, bien inutiles, de la Seconde, que se développèrent les plans d’une ville souterraine, cité de sécurité. Ce ne sont plus les gratte-ciel qui invitent l’habitant mais des projets d’« earthscrapers », scintillants terriers, cités-caves du sauve-qui-peut. En surface, à la lumière, apparurent d’autre part les plans moins réalistes, mais décoratifs d’une ville volante, utopie d’une autre fuite que l’on voulait situer à Stuttgart, mais aussi à Paris ; les maisons s’y dressent sous forme de sphères au sommet d’un mât, ou sont suspendues comme de véritables ballons à des câbles métalliques ; dans le dernier cas les bâtiments suspendus donnaient l’impression d’être particuliérement coupés de l’ensemble et désireux de prendre leur envol. Mais même ces formes ludiques montrent bien qu’au fond les plans des maisons, qu’elles aient l’aspect de terriers, ou qu’elles soient montées sur pilotis, doivent être retravaillés selon un rêve nouveau.
Lorsque le style de vie est tombé aussi bas que celui de la bourgeoisie tardive, tout ce à quoi une simple réforme architecturale peut encore prétendre, c’est d’afficher le vide de son âme au lieu de le dissimuler. Et c’est ce qui se passe dès qu’entre les fioritures et les sièges d’acier, entre les bureaux de poste style Renaissance et ceux en forme de caisses à œufs, l’imagination ne trouve pas de troisième possibilité. L’effet est d’autant plus glaçant que le phénomène nouveau n’offre plus aucun recoin où se réfugier et qu’il n’est qu’un kitsch de la lumière ; même si les débuts du mouvement furent propres, propres comme l’aspirateur à poussière. Ce furent Adolf Loos en Europe et Frank Lloyd Wright en Amérique qui partirent les premiers en guerre contre l’abus épigonal de l’ornement ; avec, certes, chez Wright, une haine marquée de la ville, sentiment sain en partie, mais dû aussi à des velléités anarchisantes, et avec, le désir de morceler les métropoles meurtrières en « home towns », en une « Broadacre City » où chacun aurait dix fois plus d’espace que de coutume. A l’inverse Le Corbusier prônait une « machine à habiter » hautement citadine ; avec Gropius et d’autres créateurs de moins grande envergure appartenant au Nouveau Réalisme, il incarne cette espère d’art d’ingénieur qui tout en se prétendant progressiste, sombre si vite dans la stagnation, et se voit si tôt voué à la ferraille. C’est pourquoi depuis plus d’une génération, ce style fait de meubles d’acier, de cubes de béton, de toits plats, reste hors de l’Histoire, suprêmement moderne et ennuyeux, apparemment audacieux et foncièrement plat, plein de haine envers les fleurs de rhétorique qu’il voit dans toute espèce d’ornement, et pourtant pris au piège de son schématisme plus encore que ne le furent jamais les tristes copies du dix-neuvième siècle. Jusqu’à ce que finalement cela conduise, en France, à cette phrase prononcée par un architecte du béton, et non des moindres puisqu’il s’agit de Perret : « L’ornement cache toujours un défaut de construction. » A côté de cela subsiste pourtant un désir mal avoué, et presque romantique, de classicisme, en partie à cause des formes géométriques, en partie aussi à cause du repos qui constitue le premier devoir du bourgeois, en partie enfin à cause d’un sentiment abstrait d’humanité. Le programme de Le Corbusier, « la cité radieuse », cherche partout à créer une sorte de Paris grec (« Les éléments urbanistiques constitutifs de la ville »), il voit dans l’Acropole l’œuvre d’une espèce d’esprit humain universel (« le marbre des temples porte la voix humaine »). Mais plus que jamais la Grèce devient ici abstraction pure, au même titre que « l’Etre humain » qui ne fait plus l’objet d’aucune différenciation et à la mesure duquel devaient se rapporter les éléments de construction de façon purement fonctionnelle. Même les plans d’urbanisme de ces inébranlables fonctionnalistes sont privés, abstraits ; « l’Être humain » y prend une telle place que dans ces maisons et ces villes les hommes de chair et d’os sont réduits à l’état de termites standardisés ou, à l’intérieur d’une « machine à habiter », à l’état de corps étrangers, encore trop organiques ; tout est coupé de l’homme réel, du chez soi, du bien-être, du Foyer (Heimat). Telle est la conséquence inévitable aussi longtemps qu’une architecture ne se préoccupe pas d’abord du sol malsain sur lequel elle doit s’édifier. Aussi longtemps qu’existent la « propreté » résultant de l’élimination et du manque d’idées, la sérénité résultant de la politique de l’autruche, quand ce n’est pas de la mystification, et aussi longtemps que le soleil d’argent qui veut briller partout n’est plus qu’une grande misère de chrome. Partout ici l’architecture est superficielle, perpétuellement fonctionnelle ; et aussi transparente soit-elle, elle ne laisse deviner aucune substance, aucun contenu qui puisse s’extérioriser dans le fleuron de l’ornement.
Un des contes marins les plus vivants du Moyen Age, met exclusivement le cap sur cette île : il s’agit de l’expédition maritime de saint Brandan. On a sur le navigateur lui-même, saint Brandan, des renseignements historiques : il était l’abbé-évêque d’un couvent irlandais et vivait au sixième siècle. C’était le temps des ermites de la mer, c’est-à-dire des moines qui fuyaient sur des îles désertes (comme les moines égyptiens fuyaient dans le désert) pour s’y consacrer tout entiers à la contemplation. C’est ainsi que les îles Faerae et les îles Shetland furent découvertes, et il se peut que certains événements réels soient à la base de la légende du voyage de saint Brandan. Mais bien plus riche est la nostalgie utopique d’un on-ne-sait-où qui l’anime, lui et sa légende, bien plus exubérant y est le rêve d’une enclave de bonheur qui n’aurait pas été entraînée dans la chute générale. La version de la légende que donne la Navigatio Sancti Brendani date du onzième siècle, mais la légende est en réalité beaucoup plus ancienne. Elle s’est développée à partir d’un sermon du neuvième siècle, connut ultérieurement un grand nombre de versions différentes, fut traduite dans presque toutes les langues européennes, et tint en éveil pendant des siècles l’idée d’une île paradisiaque (cf. Babcock, Legendary Islands of the Atlantic. 1922. p. 34 sqq.). Le contenu en est un mélange d’histoire religieuse et d’épopée ; une nuit. Brandan entend la voix d’un ange lui dire : « Dieu t’a donné ce que tu cherchais, la terre promise. » Il équipe un bateau, fait voile quinze jours durant vers l’ouest de l’Irlande, trouve un palais plein de riches mets mais dont les hôtes sont invisibles, poursuit sa route pendant sept mois dans une direction non précisée et trouve une île couverte d’innombrables troupeaux de moutons. Au moment où l’équipage veut faire rôtir un de ces moutons, l’île sombre dans la mer : c’était le dos d’une gigantesque baleine dont le feu avait interrompu la sieste. Après toute une série d’aventures où pullulent les poissons venimeux, les serpents de mer crachant le feu, et les oiseaux diaboliques, et où apparaissent même des voies d’accès à l’enfer, Brandan, arrivé très loin dans l’Atlantique, rencontre dans une île un vieil ermite qui connaît le chemin de la terre promise. Apparaît alors un prédécesseur de Brandan, Meruoc, qui avait entrepris avant lui le voyage vers l’île promise ; Brandan réussit à se cacher si bien qu’il peut vivre dans « la première terre d’Adam et d’Eve », c’est-à-dire, au paradis terrestre, en dépit de la malédiction. Un autre signe attestant l’approche du paradis est l’Insula uvarum, l’île du vin et de Bacchus, sur laquelle les marins passent quarante jours, après quoi ils chargeront encore leur vaisseau de grappes de raisin avant de poursuivre leur route. Brandan atteint l’île promise où vivent des saints qui l’attendent, il réveille un mystérieux géant qui dormait dans une caverne : les portes du paradis terrestre, qui s’étend au-delà de l’océan Atlantique des ténèbres, sont ouvertes. Après sept années Brandan et son équipage de moines reviennent par les Orcades, et font le récit de leur découverte de la « Terre promise des saints », cette Inde couverte de vignes et située à l’ouest, ou au-delà de l’ouest… Voilà pour le plus célèbre des contes de marins du Moyen Age chrétien, et l’on crut fermement pendant des siècles à la réussite de saint Brandan. La plupart des villes hanséatiques célébraient la fête du saint ; de 1476 à 1523 la légende des Fortunatae insulae Brantani et de leur découverte fut imprimée treize fois en Allemagne ; un chercheur américain, C. Selmer, a même voulu voir un rapport entre le nom de Brandenburg et les cultes de saint Brandan. L’île utopique est reprise sur la plupart des cartes du Moyen Age et elle apparaît encore en 1569 sur la carte de Mercator ; bien plus, au seizième siècle elle fut cédée le plus sérieusement du monde par le gouvernement portugais à l’aventurier Luis Perdigon, qui se prépara tout aussi sérieusement à la conquérir. Et en 1721 encore, une expédition partit de Santa Cruz, dans l’île espagnole de Ténériffe, afin de trouver la Ila de San Borondon. Ce qui reste curieux dans tout cela, c’est l’enchevêtrement de la légende et de la tradition originaire d’un milieu utopique non chrétien, tout à fait étranger à l’île des Bienheureux. Que l’on y trouve des emprunts à la littérature populaire arabe de la même époque, n’a rien de surprenant ; la baleine qui plonge dans la mer lorsqu’on allume un feu sur son dos, apparaît dans le conte de Sindbad sous la forme d’une pieuvre monstrueuse. Mais d’autre part toute l’érudition classique des couvents irlandais consistait entre autres choses à recueillir les légendes maritimes antiques et à les rassembler, ce que Plutarque avait été le seul à faire. Il s’agit des légendes relatives à l’île des Bienheureux apparaissant comme île de Saturne (île de Cronos) et située dans la « mer Cronique » autour des îles britanniques. Plutarque rappelle ces légendes aussi bien dans son traité « Sur le visage qui est dans la lune » que dans son entretien intitulé : « Sur la cessation des oracles ». Nous avons déjà signalé que les Colonnes d’Hercule s’étaient d’abord appelées « Colonnes de Saturne », c’est-à-dire de Cronos ; or dans un texte où il parle de Saturne et de l’Age d’or, Plutarque décrit des îles saintes, situées à proximité des îles britanniques et dans lesquelles habitent les âmes des héros, tout particulièrement dans celles « où le souffle de l’air est doux et où sommeille Cronos-Saturne, enfermé dans une caverne profonde, sous la garde de Briarée » (Briarée, puissant dieu marin aux cent bras, était comme Cronos un des fils d’Uranus). Or ce Saturne endormi reparaît dans le voyage de saint Brandan en la personne du géant que le saint réveille dans sa caverne, et de toute manière les « prodiges de la mer Cronique » se reproduisaient dans l’île de l’Age d’or. Mais à la longue la mer britannique ne put plus être conservée comme emplacement du paradis terrestre ; un climat plus doux et une mer plus aisément praticable finirent par l’emporter sur elle. C’est ainsi que l’île de saint Brandan n’a cessé depuis le quatorzième siècle de glisser toujours plus au sud, en direction des îles Canaries. Sur son célèbre globe terrestre, dessiné en 1492, Martin Behaïm déplace l’île à ce point vers le sud, qu’elle en vient presque à se trouver à la latitude du cap Vert : « C’est l’île, dit-il, dans laquelle saint Brandan a accosté en 565 et qu’il a trouvée pleine de choses merveilleuses. » A ce sujet Alexandre de Humboldt remarque avec une froide précision (Kritische Untersuchungen. 1852.1, p. 410) que le déplacement constant de cette île introuvable alla de pair avec les progrès des sciences de la navigation, progrès dus au commerce dans le bassin méditerranéen. En même temps toutefois venait s’ajouter le tabou propre au paradis perdu : celui qui ne le rend accessible, dans la légende de saint Brandan. qu’aux seuls saints : l’île de saint Brandan devint ainsi non seulement une île errante de la cartographie, mais aussi une île en soi indéterminable qui. en tant que telle, ne peut jamais être aperçue que de loin. Cette croyance était en partie étayée par des observations faites à partir des îles Canaries : on s’imaginait là-bas voir de temps à autre une terre montagneuse à l’horizon, en direction du sud-ouest, sans qu’on eût d’ailleurs jamais réussi à l’atteindre. Comme le note Humboldt, l’historien des îles Canaries Viera a transmis d’amples informations au sujet de toutes les tentatives qui furent entreprises de 1487 à 1759 pour accoster dans l’île que l’on croyait apercevoir à l’horizon. On aperçut aussi le mirage plus au nord, en divers endroits, ainsi que des Açores ; Colomb connaissait les récits relatifs à cette île, presque quarante ans avant son voyage, comme il l’indique dans son journal en 1492. Dès l’instant de la première observation, on conclut à l’apparition de l’île de saint Brandan ; l’inaccessibilité de la terre entrevue ne réussit pas à détruire la ferme croyance que l’on avait de son existence, mais semblait au contraire la confirmer. Ajoutons que le pendant de cette île se retrouve en Chine, où la légende donne sur elle encore plus de détails, ce qui prouve que l’île évanescente des Bienheureux, cette terre du bonheur ou du Graal réservée au seul méritant, constitue sinon une fable itinérante, du moins un archétype très répandu, dépassant les limites du temps et de l’espace. La géographie moralisée chinoise mentionne l’existence des îles bienheureuses dans le golf de Pechili ; les aperçoit-on de loin, elles ressemblent à des nuages ; s’en approche-t-on, le vaisseau est repoussé par les vents ; réussit-on malgré tout à les atteindre, elles disparaissent dans la mer ; quant aux navigateurs qui ne sont pas appelés à y aborder, ils rentrent physiquement amoindris. Au quinzième siècle, l’île présumée de Brandan ne fit plus l’objet de supputations théologiques. mais elle restait l’île que l’on n’aperçoit que de loin et la terre enchantée qui ne cesse de surgir derrière l’horizon. La légende se maintint, alors que depuis longtemps déjà, les regards glissaient vers l’orient, là où la Bible situait le paradis terrestre. Vers l’est géographique aussi, et non plus seulement vers cet orient dont la connotation était magique — comme chez saint Brandan — vers l’Asie d’où étaient venus les trois Rois mages. Et où ce que l’on entendait par île de saint Brandan ne serait plus un îlot isolé, mais — selon une légende tout aussi tenace — un Etat tout entier, patrie de la félicité. C’est ainsi que la promesse de saint Brandan se vit transposée dans tout son éclat sur le continent asiatique, dans un gigantesque royaume, inaccessible lui aussi, bien que pour d’autres raisons, et sur lequel nous allons maintenant tourner nos regards : le royaume de Saturne et du Christ, celui du « Prêtre-Jean ».
Du reste ni les marchands ni les chevaliers ne se souciaient de se retirer dans une île isolée. Ce qu’ils recherchaient, c’étaient des trésors et de vastes terres productrices d’étain, or ce n’est pas dans un quelconque royaume des morts qu’on pouvait trouver les uns et les autres, mais sur la route du Saint-Sépulcre, et au-delà. Quelques décennies après la prise de Jérusalem, la puissance franque y était dangereusement menacée, la deuxième croisade avait échoué, une troisième fut préparée dans l’inquiétude et l’incertitude. C’est dans cette atmosphère que, vers 1165, tombèrent trois mystérieuses missives prétendument expédiées d’Asie par un puissant souverain chrétien. Il se faisait modestement appeler le Prêtre-Jean, vantait dans un style altier et grandiloquent la puissance et les prodiges de son Etat, le plus grand de la terre. D’après les lettres son royaume s’étendait à l’est « jusqu’au lever du soleil », et à l’ouest jusqu’à la tour de Babel. La puissance énorme d’un nouvel allié semblait ainsi se dresser contre les Sarrasins, véritable don du ciel, constituant un second front à l’est. Les lettres étaient adressées au pape Alexandre III, à l’empereur Frédéric Barberousse et à l’empereur byzantin Manuel ; les deux empereurs semblent s’être défiés du message, le pape un peu moins, puisqu’il y répondit, quoiqu’un peu tardivement peut-être. Au Prêtre-Jean, seigneur des Indes et maître d’un royaume qui, comme le disait le message, entourait le paradis terrestre, il envoya un émissaire spécial, puisqu’il s’agissait de son médecin personnel Philippe, grand connaisseur de l’Orient ; une délégation se mit en route vers ce qui n’était qu’un fantôme. Le texte de la réponse du pape est conservé, il est daté du 27 septembre 1177 à Venise, douze ans après l’arrivée du message venu de l’Inde ; ces dates montrent que le crédit assez réduit que le pape avait d’abord accordé à l’existence du prêtre-roi, avait crû en même temps que grandissait la menace des Sarrasins. Pour le peuple, le Prêtre-Jean était une certitude depuis longtemps déjà ; sa lettre avait été largement répandue grâce à un grand nombre de copies ; elle fut traduite en français, en allemand, eh hébreu, et toute l’Europe s’inclina devant le nouvel espoir offert par l’Asie. La réponse du pape était adressée au « Carissimo in Christo filio, illustri et magnifîco Indorum régi, sacerdotum sanctis-simo » ; mais Philippe, qui devait transmettre la lettre, n’eut même pas l’occasion de rapporter que le prodigieux royaume restait introuvable, car il ne revint pas à Rome : l’expédition disparut sans laisser de traces.
L’Inde, c’était pour le Moyen Age un concept bien vaste ; comme chez Pline déjà, elle s’étendait jusqu’au golfe du Tonkin, englobait même quelquefois l’Afrique orientale et l’Abyssinie, Marco Polo parie aussi d’un souverain perse, roi des Indes. Mais l’Inde s’affirma surtout comme incarnation du mystère, comme patrie d’ineffables prodiges géographiques ; la nature semblait y être purifiée de toute banalité, les rouages de la nature débarrassés de tout grain de sable. L’impossible, qu’il soit de nature grotesque ou au contraire utopique, semblait y être devenu réalité, comme dans ces tapisseries du Moyen Age qui représentent une licorne au milieu de forêts enchantées. On croyait à l’existence de montagnes qui auraient été déplacées derrière l’Indus et dont les pierres étaient des émeraudes, la poussière du musc ; les fruits qu’y portaient certains arbres étaient des oiseaux, tandis que sur d’autres poussaient des têtes humaines qui pleuraient et riaient. Au douzième siècle circulait un manuscrit attribué à saint Jérôme, qui parlait des pierres précieuses, de leurs vertus curatives et d’autres propriétés miraculeuses, et ce livre débute de façon très caractéristique par la description d’un voyage en Inde, après la traversée de la mer Rouge (dont les multiples dangers remplacent ceux de l’épouvantable Atlantique); ce voyage se poursuit jusque dans un univers des plus fantastiques, atteint après toute une année de voyage, la patrie de l’escarboucle, des montagnes d’or gardées par des griffons, de la grande fourmi mangeuse d’hommes, qui pendant la nuit déterre de l’or, des arbres qui poussent dans la mer, de la pluie de cuivre (cf. Thorndike, A History of Magic and Experimental Science, II, 1929, p. 238 sqq.). La source principale de la légende de l’Inde n’était autre, comme nous l’avons dit, que la traduction et le remaniement médiéval du roman d’Alexandre, dû au Pseudo-Callisthène ; et contrairement à la renaissance de l’Inde au dix-neuvième siècle, les informations que contenait ce roman ne se référaient absolument pas à Bouddha et à l’ascèse, mais aux monstruosités et aux extases de la quantité de mondes et de divinités dont la légende hindoue est si riche. Tout cela était venu se joindre à la légende d’Alexandre, pour former quelque chose d’exorbitant, situé en dehors de tous les sentiers connus du monde. La lettre du prêtre-roi elle-même s’appuyait, croyait-on, sur la Nativitas et Victoria Alexandri Magni du prêtre Léon, datant de 950 environ, mais surtout sur une lettre qu’Alexandre aurait écrite à Aristote (cf. Kleine Texte zum Alexanderroman, édité par Pfister, 1910, p. 21 sqq.) dans laquelle les avatars prodigieux de Rama devenaient un phénomène quotidien pour tous les Macédoniens. Léon parlait du voyage aérien d’Alexandre, de son expédition dans les profondeurs maritimes, il racontait aussi l’histoire des arbres oraculaires de l’Inde, d’un arbre de la lune qui parlait grec, et d’un arbre du soleil qui parlait indien ; toutes ces histoires fantastiques furent groupées autour de l’expédition du roi en Orient. On retrouve beaucoup de réminiscences de tout cela dans la lettre du prêtre-roi, car un grand nombre de ces histoires reparaissent dans ce qui est un véritable arsenal de rêves et de contes de fées géographiques défiant le quotidien. On y cite des hommes qui conjurent les dragons de l’air, les sellent, les brident et font de longues chevauchées sur leur dos, on y fait l’éloge de pierres prodigieuses, qui réchauffent ou rafraîchissent selon les besoins et éclairent la nuit tous les objets à cinq milles à la ronde, de pierres qui transforment de l’eau non bénite en lait ou en vin, de pierres qui amassent les poissons, apprivoisent les animaux sauvages, embrasent de gigantesques feux, éteignent de gigantesques feux. La lettre du Prêtre-Jean (dont on possède encore l’exemplaire destiné à l’empereur Manuel) ajoute à tout cela des créatures prodigieuses parfaitement incompréhensibles, renchérissant sur l’absurdité tout comme sur la fascination : « Moi, le Prêtre-Jean, Seigneur des Seigneurs, je surpasse tout ce qui évolue sous le ciel en vertu, en richesse et en puissance. Septante-deux rois Nous paient tribut… Notre magnificence règne sur les trois Indes, et Nos terres s’étendent jusqu’à l’Inde de l’autre côté, là où repose le corps du saint apôtre Thomas… Notre pays est la patrie et la demeure des éléphants, des dromadaires, des chameaux, du meta collinarum (!), du came-temnus (!). du tinserete (!), des panthères, des onagres, des lions blancs et des lions rouges, des ours blancs, des mérules blanches, des cigales, des griffons muets, des tigres, des lamies, des hyènes, des chevaux sauvages, des ânes sauvages, des bœufs sauvages et des hommes sauvages, des hommes à cornes et des hommes borgnes, des hommes avec des yeux devant et derrière, des centaures, des faunes, des satyres, des pygmées, des géants hauts de quarante aunes, des cyclopes et des femmes de même acabit, de l’oiseau nommé Phoenix » (Oppert, Der Priesterkonig Johannes, in Geschichte und Sage, 1864. p. 36 sqq.). Ainsi tout le lot prodigieux d’animaux et de pierres dont parlent les livres médiévaux se trouve-t-il transposé du côté de l’Inde, dans le royaume du Prêtre-Jean, même les ours blancs du Grand Nord, dont on n’avait appris l’existence en Europe qu’au onzième siècle ; en revanche, l’éléphant blanc, que l’on rencontre réellement en Inde, n’est pas mentionné,
Dans l’appendice spéculatif de son Histoire naturelle et Théorie du ciel, Kant voulait voir dans les planètes les plus éloignées un monde très avancé. D’après lui les régions « réellement bienheureuses » ne se trouveraient pas, comme Mars et la terre, à une distance moyenne du soleil, mais dans le vaste éloignement des planètes extérieures. Il distingue de la sorte Jupiter et Saturne : la densité décroissante de la matière dans les deux planètes, l’éloignement du soleil semblaient constituer pour le philosophe les fondements d’un monde pour ainsi dire plus pur. Semblable attitude laisse indéniablement transparaître l’idolâtrie du Nord, où Jupiter et Saturne prennent en quelque sorte la place de la Germania de Tacite. Une variante de l’utopie de Thulé y est reconnaissable aussi dans une certaine mesure : non pas dans le style d’Ossian, mais sous la forme d’une Stoa déplacée dans l’arctique, d’une Stoa superarctique. L’aversion authentiquement kantienne pour la mollesse et le zéphyr, les sens qui fondent, le climat subtropical, l’absence de tout devoir émigre ainsi dans son super-Kônigsberg planétaire. Et Kant risque même l’analogie suivante : « De Mercure jusqu’à Saturne ou peut-être même au-delà (si tant est qu’il y ait d’autres planètes), la perfection du monde spirituel aussi bien que du monde matériel des différentes planètes s’accroît et progresse proportionnellement à leur éloignement du soleil » (Werke. Hartenstein, I, p. 338). Le Kant de la période précritique imaginait ainsi un pendant des plus extravagants à la formule newtonienne de la diminution de la pesanteur selon le carré de la distance ; ce qui veut dire que la diminution de l’attraction gravitationnelle correspondrait à l’attraction croissante de la pureté, conformément au rêve de l’opposition entre la pesanteur et la lumière spirituelle.