Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s’était éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria. Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d’un regard vite épuisé, la dureté foncière, familiale, qu’on sentait, mal recouverte sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait choqué ma grand’mère, une sorte de cran d’arrêt atavique auquel elle revenait dès que dans un coup d’œil ou une intonation elle avait achevé de donner sa pensée propre ; tout cela ramenait la pensée de celui qui la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d’ampleur dans l’étoffe qui à tout moment faisait faute.
Citations
J’ai souvent cherché depuis à me rappeler comment avait résonné pour moi, sur la plage, ce nom de Simonet, encore incertain alors dans sa forme que j’avais mal distinguée, et aussi quant à sa signification, à la désignation par lui de telle personne, ou peut-être de telle autre ; en somme empreint de ce vague et de cette nouveauté si émouvants pour nous dans la suite, quand ce nom, dont les lettres sont à chaque seconde plus profondément gravées en nous par notre attention incessante, est devenu (ce qui ne devait arriver pour moi, à l’égard de la petite Simonet, que quelques années plus tard) le premier vocable que nous retrouvions, soit au moment du réveil, soit après un évanouissement, même avant la notion de l’heure qu’il est, du lieu où nous sommes, presque avant le mot « je », comme si l’être qu’il nomme était plus nous que nous-même, et comme si après quelques moments d’inconscience, la trêve qui expire avant toute autre était celle pendant laquelle on ne pensait pas à lui.
J’entendais le grondement de mes nerfs dans lesquels il y avait du bien-être indépendant des objets extérieurs qui peuvent en donner et que le moindre déplacement que j’occasionnais à mon corps, à mon attention, suffisait à me faire éprouver, comme à un œil fermé une légère compression donne la sensation de la couleur. […] [J]’étais enfermé dans le présent comme les héros, comme les ivrognes ; momentanément éclipsé, mon passé ne projetait plus devant moi cette ombre de lui-même que nous appelons notre avenir ; plaçant le but de ma vie, non plus dans la réalisation des rêves de ce passé, mais dans la félicité de la minute présente, je ne voyais pas plus loin qu’elle. De sorte que, par une contradiction qui n’était qu’apparente, c’est au moment où j’éprouvais un plaisir exceptionnel, où je sentais que ma vie pouvait être heureuse, où elle aurait dû avoir à mes yeux plus de prix, c’est à ce moment que, délivré des soucis qu’elle avait pu m’inspirer jusque-là, je la livrais sans hésitation au hasard d’un accident. Je ne faisais, du reste, en somme, que concentrer dans une soirée l’incurie qui pour les autres hommes est diluée dans leur existence entière où journellement ils affrontent sans nécessité le risque d’un voyage en mer, d’une promenade en aéroplane ou en automobile, quand les attend à la maison l’être que leur mort briserait ou quand est encore lié à la fragilité de leur cerveau le livre dont la prochaine mise au jour est la seule raison de leur vie. Et de même dans le restaurant de Rivebelle, les soirs où nous y restions, si quelqu’un était venu dans l’intention de me tuer, comme je ne voyais plus que dans un lointain sans réalité ma grand’mère, ma vie à venir, mes livres à composer, comme j’adhérais tout entier à l’odeur de la femme qui était à la table voisine, à la politesse des maîtres d’hôtel, au contour de la valse qu’on jouait, que j’étais collé à la sensation présente, n’ayant pas plus d’extension qu’elle ni d’autre but que de ne pas en être séparé, je serais mort contre elle, je me serais laissé massacrer sans offrir de défense, sans bouger, abeille engourdie par la fumée du tabac, qui n’a plus le souci de préserver sa ruche. […] Malheureusement le coefficient qui change ainsi les valeurs ne les change que dans cette heure d’ivresse. Les personnes qui n’avaient plus d’importance et sur lesquelles nous soufflions comme sur des bulles de savon reprendront le lendemain leur densité ; il faudra essayer de nouveau de se remettre aux travaux qui ne signifiaient plus rien. Chose plus grave encore, cette mathématique du lendemain, la même que celle d’hier et avec les problèmes de laquelle nous nous retrouverons inexorablement aux prises, c’est celle qui nous régit même pendant ces heures-là, sauf pour nous-même.
Or, si en dormant mes yeux n’avaient pas vu l’heure, mon corps avait su la calculer, il avait mesuré le temps non pas sur un cadran superficiellement figuré, mais par la pesée progressive de toutes mes forces refaites que comme une puissante horloge il avait cran par cran laissé descendre de mon cerveau dans le reste de mon corps où elles entassaient maintenant jusque au-dessus de mes genoux l’abondance intacte de leurs provisions. S’il est vrai que la mer ait été autrefois notre milieu vital où il faille replonger notre sang pour retrouver nos forces, il en est de même de l’oubli, du néant mental ; on semble alors absent du temps pendant quelques heures ; mais les forces qui se sont rangées pendant ce temps-là sans être dépensées le mesurent par leur quantité aussi exactement que les poids de l’horloge ou les croulants monticules du sablier.
Depuis que j’avais vu Albertine, j’avais fait chaque jour à son sujet des milliers de réflexions, j’avais poursuivi, avec ce que j’appelais elle, tout un entretien intérieur, où je la faisais questionner, répondre, penser, agir, et dans la série indéfinie d’Albertines imaginées qui se succédaient en moi heure par heure, l’Albertine réelle, aperçue sur la plage, ne figurait qu’en tête, comme la créatrice d’un rôle, l’étoile, ne paraît, dans une longue série de représentations, que dans les toutes premières. Cette Albertine-là n’était guère qu’une silhouette, tout ce qui était superposé était de mon cru, tant dans l’amour les apports qui viennent de nous l’emportent — à ne se placer même qu’au point de vue quantité — sur ceux qui nous viennent de l’être aimé.
Au fur et à mesure que je me rapprochais de la jeune fille, et la connaissais davantage, cette connaissance se faisait par soustraction, chaque partie d’imagination et de désir étant remplacée par une notion qui valait infiniment moins, notion à laquelle il est vrai que venait s’ajouter une sorte d’équivalent, dans le domaine de la vie, de ce que les Sociétés financières donnent après le remboursement de l’action primitive, et qu’elles appellent action de jouissance.[…] Mais ce n’était qu’une seconde vue et il y en avait d’autres sans doute par lesquelles je devrais successivement passer. Ainsi ce n’est qu’après avoir reconnu non sans tâtonnements les erreurs d’optique du début qu’on pourrait arriver à la connaissance exacte d’un être si cette connaissance était possible. Mais elle ne l’est pas ; car tandis que se rectifie la vision que nous avons de lui, lui-même qui n’est pas un objectif inerte change pour son compte, nous pensons le rattraper, il se déplace, et, croyant le voir enfin plus clairement, ce n’est que les images anciennes que nous en avions prises que nous avons réussi à éclaircir, mais qui ne le représentent plus.
« Quel temps ! me dit-elle, au fond l’été sans fin à Balbec est une vaste blague. Vous ne faites rien ici ? On ne vous voit jamais au golf, aux bals du Casino ; vous ne montez pas à cheval non plus. Comme vous devez vous raser ! Vous ne trouvez pas qu’on se bêtifie à rester tout le temps sur la plage ? Ah ! vous aimez à faire le lézard ? Vous avez du temps de reste. Je vois que vous n’êtes pas comme moi, j’adore tous les sports ! Vous n’étiez pas aux courses de la Sogne ? Nous y sommes allés par le tram et je comprends que ça ne vous amuse pas de prendre un tacot pareil ! nous avons mis deux heures ! J’aurais fait trois fois l’aller et retour avec ma bécane. » Moi qui avais admiré Saint-Loup quand il avait appelé tout naturellement le petit chemin de fer d’intérêt local le tortillard, à cause des innombrables détours qu’il faisait, j’étais intimidé par la facilité avec laquelle Albertine disait le « tram », le « tacot ». Je sentais sa maîtrise dans un mode de désignations où j’avais peur qu’elle ne constatât et ne méprisât mon infériorité. Encore la richesse de synonymes que possédait la petite bande pour désigner ce chemin de fer ne m’était-elle pas encore révélée. En parlant, Albertine gardait la tête immobile, les narines serrées, ne faisait remuer que le bout des lèvres. Il en résultait ainsi un son traînard et nasal dans la composition duquel entraient peut-être des hérédités provinciales, une affectation juvénile de flegme britannique, les leçons d’une institutrice étrangère et une hypertrophie congestive de la muqueuse du nez. Cette émission, qui cédait bien vite du reste quand elle connaissait plus les gens et redevenait naturellement enfantine, aurait pu passer pour désagréable. Mais elle était particulière et m’enchantait. Chaque fois que j’étais quelques jours sans la rencontrer, je m’exaltais en me répétant : « On ne vous voit jamais au golf », avec le ton nasal sur lequel elle l’avait dit, toute droite, sans bouger la tête. Et je pensais alors qu’il n’existait pas de personne plus désirable.
Tandis que le cocher pressait son cheval, j’écoutais les paroles de reconnaissance et de tendresse que Gisèle me disait, toutes nées de son bon sourire, et de sa main tendue : c’est que dans les périodes de ma vie où je n’étais pas amoureux et où je désirais l’être, je ne portais pas seulement en moi un idéal physique de beauté qu’on a vu que je reconnaissais de loin dans chaque passante assez éloignée pour que ses traits confus ne s’opposassent pas à cette identification, mais encore le fantôme moral — toujours prêt à être incarné — de la femme qui allait être éprise de moi, me donner la réplique dans la comédie amoureuse que j’avais tout écrite dans ma tête depuis mon enfance et que toute jeune fille aimable me semblait avoir la même envie de jouer, pourvu qu’elle eût aussi un peu le physique de l’emploi. De cette pièce, quelle que fût la nouvelle « étoile » que j’appelais à créer ou à reprendre le rôle, le scénario, les péripéties, le texte même, gardaient une forme ne varietur.
Dire que la chose est « toute nue » est cependant trompeur car cela signifie encore une fois faire prévaloir les exigences du connaître sur celles du sentir, exprimer un soupçon préjudiciable sur ce qui est extérieur, prétendre trouver la vérité nue sous les apparences mensongères. Du point de vue du sentir, la chose est plutôt habits que nudité. Elle est semblable à « ces chapeaux » et à « ces manteaux » qui, pour Descartes, « pourraient couvrir des spectres ou des hommes feints qui ne se remuent que par ressorts ». Mais il nous faut ici abandonner Descartes à ses esprits et ses machines : c’est sur les chapeaux et les manteaux que se porte notre attention.
Le corps dont fait l’expérience la sexualité neutre n’est pas une machine, mais un vêtement, une chose. Il est fait d’une multitude de types de tissus superposés et entrecroisés. Se donner comme une chose sentante signifie demander que les tissus qui constituent le corps de son partenaire viennent se mêler à ses propres tissus pour créer une extension unique dans laquelle on voyage durant des heures et des jours. Prendre une chose sentante signifie demander que ses propres habits soient accueillis partout et toujours, au point de ne plus être reconnus par soi-même ni par son propre partenaire comme appartenant à quelqu’un. La différence s’efface alors entre donner et prendre, et apparaît un corps étranger, ou mieux, un vêtement étranger qui n’appartient à personne. Les corps sont devenus des rouleaux de tissus à déplier et replier l’un sur l’autre, de sorte que l’on peut finalement procéder à l’établissement d’un nouvel ordre et mettre la soie avec la soie, la laine avec la laine et la toile avec la toile. La langue qui me pénètre et me couvre, le sexe à la fois fourré et fourreau, la bouche qui me suce et me dépouille, tout est métaphore vestimentaire. Les organes sont des habits dont sautent boutons et coutures et qui retournent à la condition de pièces de tissus ouvertes à travailler : on peut ainsi les assembler et les séparer suivant de nouveaux critères qui ne correspondent à aucune fonction et à aucun but.
Ce n’est pas moi, ce n’est pas toi qui sens ; ce sont « ces chapeaux » et « ces manteaux » dont parle Descartes : ils commencent à sentir à partir du moment où ils perdent leur forme de chapeaux et de manteaux pour redevenir feutres et laines qui s’offrent l’un à l’autre, qui s’acceptent l’un l’autre, sans l’intervention d’aucun esprit ni d’aucun mécanisme. Je me demande souvent d’où vient cette convoitise des sous-vêtements qui ne s’assouvit pas puisqu’elle n’est pas une faim : elle est pure et radicale comme l’expérience de la philosophie, laquelle a toujours prétendu avec une incroyable détermination réduire l’immense variété du monde à quelques principes et concepts. Au lieu de la viscosité grouillante et troublée de la vie et de la mort, la sexualité neutre ouvre la perspective sans temps de la chose : comme si, aux corps soustraits aux vicissitudes confuses et contradictoires du temps, était donnée la simplicité sereine et éternelle d’un monde inorganique, qui cependant sent et palpite, pris dans un émerveillement sans fin. La froide lentille de la philosophie congédie l’ambiguïté tumultueuse de l’âme qui saute continuellement de-ci de-là, assaille et étourdit de représentations opposées et incompatibles : les habits de chair de nos corps sont comme les vêtements qu’on laisse sur un fauteuil le soir avant d’aller se coucher. Ils sont enfin soustraits à l’énantiodromie des sentiments contraires, à l’alternance perpétuelle de l’amour et de la haine, de l’attrait et de la répulsion, de l’affection et de l’agressivité, au chavirement des uns dans les autres. Les replis du sexe féminin ne sont pas différents des affaissements du tissu d’un siège, la peau qui parcourt la verge du sexe masculin est semblable à la housse d’un accoudoir : les habits de chair de nos corps, délivrés du temps et suspendus dans un enchantement sans attente, sont l’objet d’un investissement sexuel infini et absolu qui pourrait paraître plus conforme à un tailleur, à une modiste ou à un tapissier fous qu’à un philosophe. C’est pourtant précisément au philosophe qu’il incombe aujourd’hui de proclamer la grandeur et la dignité d’une sexualité sans vie et sans âme ; il est de son devoir et de sa responsabilité de dire que le règne des choses n’est pas tant le triomphe de la technique et du capitalisme que l’empire d’une sexualité sans orgasme. C’est ainsi que, finalement, c’est dans le cadre qui semble le plus irrationnel, hasardeux et fragile, celui de l’excitation sexuelle, qu’est démontrée la puissance de la philosophie, à l’appel de laquelle, même si je le voulais, je ne parviens pas à me soustraire.
Cet extraordinaire pouvoir d’excitation de la philosophie est néanmoins probablement connexe au fait qu’elle a tout autant de pouvoir d’inhibition. Tant que la sexualité est liée à des représentations vitalistes et spiritualistes, le sentir incisif de l’abstraction philosophique fait office de blocage, de sorte que, non sans ironie, on pourrait recommander de suivre un cours de philosophie à ceux qui souffrent d’éjaculation précoce : les amateurs de philo qui ont eu la chance d’avoir un maître savent que son image mentale peut avoir une faculté inhibitrice incomparablement plus efficace que n’importe quelle autre. Mais même cet obstacle présente un aspect positif car il apprend à se détacher du vitalisme orgasmique et de l’élévation spirituelle qui ont marqué l’expérience culturelle de la sexualité de la première moitié du XXᵉ siècle : il semble que soit enfin venu le moment de se débarrasser de David Herbert Lawrence et de Henry Miller, qui furent les porte-paroles délétères du premier, ainsi que de Julius Evola dont le sexualisme mystique inspiré de l’Orient a exercé une profonde influence souterraine.
Paradoxalement, on se rapproche plus d’une sexualité neutre à travers l’abstinence qu’au moyen d’expériences vitalistes et spiritualistes qui font passer pour de la sexualité l’exubérance animale ou l’élévation de l’âme. Le dérèglement de la première et l’exaltation de la seconde mènent à des situations tantôt ridicules, tantôt tragiques, mais en tout cas fort éloignées de l’impression d’expérience-limite qui accompagne le fait d’offrir son corps comme un habit étranger non au plaisir ou au désir d’autrui, mais à une excitation spéculative impersonnelle et insatiable qui ne se lasse pas de le parcourir, de le pénétrer, de le recouvrir, qui entre, s’insinue et se fiche en nous en nous ouvrant à une complète extériorité dans laquelle tout est superficie, peau, tissu.