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Affectiones quoque animi mei eadem memoria continet non eo modo, quo eas habet ipse animus, cum patitur eas, sed alio multum diverso, sicut sese habet vis memoriae. nam et laetatum me fuisse reminiscor non laetus, et tristitiam meam praeteritam recordor non tristis, et me aliquando timuisse recolo sine timore, et pristinae cupiditatis sine cupiditate sum memor. aliquando et e contrario tristitiam meam transactam laetus reminiscor, et tristis laetitiam. quod mirandum non est de corpore : aliud enim animus, aliud corpus itaque si praeteritum dolorem corporis gaudens memini, non ita mirum est. hic vero, cum animus sit etiam ipsa memoria – nam et cum mandamus aliquid, ut memoriter habeatur, dicimus : vide, ut illud in animo habeas, et cum obliviscimur, dicimus : non fuit in animo et elapsum est animo, ipsam memoriam vocantes animum – cum ergo ita sit, quid est hoc, quod cum tristitiam meam praeteritam laetus memini, animus habet laetitiam et memoria tristitiam, laetusque est animus ex eo, quod inest ei laetitia, memoria vero ex eo, quod inest ei tristitia, tristis non est ? num forte non pertinet ad animum ? quis hoc dixerit ? nimirum ergo memoria quasi venter est animi, laetitia vero atque tristitia quasi cibus dulcis et amarus : cum memoriae commendantur, quasi traiecta in ventrem recondi illic possunt, sapere non possunt. ridiculum est haec illis similia putare, nec tamen sunt omni modo dissimilia.

La même mémoire contient aussi les affects de mon âme. Non pas comme l’âme elle-même quand elle les a éprouvés, mais de façon très différente selon la puissance propre à la mémoire. Je me souviens de ma joie sans éprouver de joie. Je me rappelle ma tristesse d’autrefois sans être triste. Et je me souviens d’avoir eu peur, parfois, sans avoir peur. Mémoire sans désir d’anciens désirs. Et parfois, au contraire, je me souviens avec joie de ma tristesse passée ou avec tristesse de ma joie passée. Rien de surprenant s’il s’agit du corps. Autre est l’esprit, autre est le corps. Et me souvenir avec plaisir d’une douleur physique passée n’a rien de surprenant. Mais dans ce cas, l’esprit est mémoire. En effet, quand nous confions quelque chose à la mémoire, nous disons : attention, garde ça à l’esprit. Ou s’agissant d’un oubli, nous disons : je ne l’ai pas à l’esprit. Ou encore : ça m’est sorti de l’esprit. Nous appelons donc esprit la mémoire. Mais alors pourquoi, quand je me souviens avec joie de ma tristesse passée, j’ai la joie à l’esprit et la tristesse en mémoire ? et pourquoi l’esprit possède avec joie la joie alors que la mémoire n’est pas triste de contenir la tristesse ? La mémoire n’aurait rien à voir avec l’esprit. Mais qui pourrait l’affirmer ? La mémoire est peut-être comme le ventre de l’esprit, dans lequel la joie et la tristesse sont un aliment doux et amer. Un aliment qui, une fois passé dans le ventre, s’y retrouve, et peut ne plus avoir de goût. Comparaison ridicule mais pas tant que ça !

AugustinLes Aveux chap. 21t. 10[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 274

et quoniam cum de deo meo cogitare vellem, cogitare nisi moles corporum non noveram – neque enim videbatur mihi esse quicquam, quod tale non esset – ea maxima et prope sola causa erat inevitabilis erroris mei. Hinc enim et mali substantiam quandam credebam esse talem, et habere suam molem, tetram et deformem sivi crassam, quam terram dicebant, sive tenuem atque subtilem, sicuti est aeris corpus : quam malignam mentem per illam terram repentem imaginantur. et quia deum bonum nullam malam naturam creasse qualiscumque me pietas credere cogebat, constituebam ex adverso sibi duas moles, utramque infinitam, sed malam angustius, bonam grandius. […] et magis plus mihi videbar, si te, deus meus, cui confitentur ex me miserationes tuae, vel ex ceteris partibus infinitum crederem, quamvis ex una, qua tibi moles mali opponebatur, cogerer finitum fateri, quam si ex omnibus partibus in corporis humani forma te opinar finiri. et melius mihi videbar credere nullum malum te creasse – quod mihi nescienti non solum aliqua substantia, sed etiam corporea videbatur, quia et mentem cogitare non noveram nisi eam subtile corpus esse, quod tamen per loci spatia diffunderetur – quam credere abs te esse qualem putabam naturam mali. ipsum quoque salvatorem nostrum, unigenitum tuum, tamquam de massa lucidissimae molis tuae porrectum ad nostram salutem ita putabam, ut aliud de illo non crederem nisi quod possem vanitate imaginari. talem itaque naturam eius nasci non posse de Maria virgine arbitrabar, nisi carni concerneretur. concerni autem et non coinquinari non videbam, quod mihi tale figurabam. metuebam itaque credere incarnatum, ne credere cogerer ex carne inquinatum.

Mais si je voulais me représenter mon Dieu, je ne savais me représenter qu’une masse physique. Je m’imaginais que rien ne pouvait exister sinon en cet état : cause majeure et presque unique de mon inévitable erreur. Car de là, j’ai cru que le mal était une sorte de substance du même ordre. Avec sa propre masse répugnante et informe, appelée terre quand elle est épaisse, ou ténue et subtile comme un corps aérien, un esprit malin qu’on imagine ramper sur la terre. Et parce qu’un semblant de piété me forçait à croire qu’un Dieu bon n’a créé aucune nature mauvaise, j’opposais deux masses face à face, toutes les deux infinies, la mauvaise plus étroite, et la bonne plus vaste. […] Mais la masse de mal opposée à toi me forçait à t’avouer fini. Je préférais donc croire que tu n’avais créé aucun mal – qui pour moi, dans mon ignorance, était non seulement substance mais substance corporelle puisque je ne savais concevoir un esprit autrement que sous la forme d’un corps subtil qui se dilatait dans l’espace d’un lieu – plutôt que de croire que la nature du mal, selon ma conception, venait de toi. Notre sauveur lui-même, ton unique fils engendré, je me le représentais comme extrait du bloc de ta masse lumineuse pour nous sauver. Ce que j’en croyais se limitait à ma vaine imagination. Impossible de concevoir qu’une nature comme la sienne puisse naître de Marie, vierge, sans être inextricablement liée à la chair. Et je ne voyais pas, selon l’image que je m’en faisais, comment y être lié sans être contaminé. J’avais peur en croyant à une naissance charnelle d’avoir à croire à une contamination par la chair.

AugustinLes Aveux chap. 20t. 5[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 151–152

Comment donc prouverons-nous que Dieu échapper à toute qualification accidentelle ? Par cela seulement que sa nature échappe à tout ce qui la pourrait modifier, si les accidents relatifs sont ceux qui adviennent avec un changement dans leur sujet. Par exemple, ami est dit de manière relative. On ne commence à être qu’en commençant à aimer : il se produit donc un changement dans la volonté pour qu’on puisse être dit ami. Mais une pièce de monnaie, quand elle est dite prix [de], est dite ainsi de manière relative, et pourtant elle n’est pas modifiée quand elle devient prix ; et pas davantage quand on la dit caution ou autres noms semblables. Eh bien, si une pièce de monnaie peut, sans changer aucunement, être si souvent dite de manière relative, sans que, en recevant ou perdant cette qualification, son être ou sa forme de pièce de monnaie en soit modifiés, avec quelle plus parfaite aisance devons-nous admettre, à propos de cette immuable substance de Dieu, qu’elle puisse être dite quelque chose relativement à la créature, et que, malgré la nouveauté temporelle de cette désignation, l’on ne doive pas penser que quelque chose advient accidentellement à la substance de Dieu, mais à la créature que la désignation concerne ?

Augustin« De Trinitate »Œuvres de Saint Augustint. 15 Mallet & Camelot Desclée de Brouwerp. 17–18traduction légèrement modifiée par Irène Rosier-Catach qui cite le passage dans La parole efficace, Seuil, 2004, p. 109 argent augustin baptême causalité efficace efficacité matériel monétaire monnaie pacte pécuniaire prix symbolique théologie valeur

Et manifestatum est mihi, quoniam bona sunt, quae corrumpuntur, quae neque si summa bona essent, corrumpi possent, neque nisi bona essent, corrumpi possent : quia, si summa bona essent, incorruptibilia essent, si autem nulla bona essent, quid in eis conrumperetur, non esset. nocet enim corruptio, et nisi bonum minueret, non noceret. aut igitur nihil nocet corruptio, quod fieri non potest, aut, quod certissimum est, omnia, quae corrumpuntur, privantur bono. si autem omni bono privabuntur, omnino non erunt. si enim erunt et corrumpi iam non poterunt, meliora erunt, quia incorruptibiliter permanebunt. et quid monstrosius quam ea dicere omni bono amisso facta meliora ? ergo si omni bono privabuntur, omnino nulla erunt : ergo quamdiu sunt, bona sunt. ergo quaecumque sunt, bona sunt, malumque illud, quod quaerebam unde esset, non est substantia, quia, si substantia esset, bonum esset.

Ce qui est bon pourrit – c’est devenu évident pour moi. Ce qui n’est le cas ni pour ce qui est suprêmement bon ni pour ce qui n’est radicalement pas bon : ce qui est suprêmement bon est imputrescible, et dans ce qui n’est radicalement pas bon rien n’est susceptible de pourrir. Pourrir est une nuisance. Si le bien n’en était pas altéré, ce n’en serait pas une. Ou alors pourrir ne nuit en rien mais c’est impossible ! ou bien, et c’est sûr, pourrir est toujours la privation d’un bien. Mais une chose privée de tout bien n’existe plus. Si elle existe et qu’elle ne peut plus pourrir, elle sera meilleure parce qu’elle restera sans pourrir. Et quoi de plus monstrueux que de dire qu’en perdant tout bien une chose est devenue meilleure ? Donc, si on la prive de tout bien, elle ne sera plus rien du tout. Conclusion : aussi longtemps qu’elle existe, elle est bonne. Et tout ce qui existe est bon. Et le mal dont je cherchais l’origine n’est pas une substance. Parce que s’il était une substance, il serait bon.

AugustinLes Aveux chap. 18t. 7[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 195

Ita sarcina saeculi, velut somno assolet, dulciter premebar ; et cogitationes, quibus meditabar in te, similes erant conatibus expergisci volentium, qui tamen superati soporis altitudine remerguntur. et sicut nemo est, qui dormire semper velit, omniumque sano iudicio vigilare praestat, differt tamen plerumque homo somnum excutere, cum gravis torpor in membris est, eumque iam displicentem carpit libentius, quamvis surgendi tempus advenerit : ita certum habebam, esse melius, tuae caritati me dedere, quam meae cupiditati cedere ; sed illud placebat et vincebat, hoc libebat et vinciebat. non enim erat quod tibi responderem dicenti mihi : Surge qui dormis, et exsurge a mortuis, et inluminabit te Christus ; et undique ostendenti vera te dicere, non erat omnino, quid responderem veritate convictus, nisi tantum verba lenta et somnolenta : modo, ecce modo sine paululum. sed modo et modo non habebat modum et sine paululum in longum ibat. frustra condelectabatur legi tuae secundum interiorem hominem, cum alia lex in membris meis repugnaret legi mentis meae, et captivum me duceret in lege peccati, quae in membris meis erat. lex enim peccati est violentia consuetudinis, qua trahitur et tenetur etiam invitus animus, eo merito, quo in eam volens inlabitur.

Le doux poids du monde m’accablait, comme cela nous arrive souvent dans le sommeil. Je pensais à Toi, je rêvais de Toi comme quelqu’un qui se débat dans son sommeil en voulant se réveiller, sans pouvoir émerger, et qui replonge dans les profondeurs de l’endormissement. Personne ne veut dormir toujours. Tout homme sensé préfère l’état de veille. Mais d’ordinaire, il tarde à s’arracher du sommeil quand la torpeur alourdit ses membres, et malgré le désagrément, il y prend plus de plaisir encore, même si le réveil a sonné. Comme moi, certain qu’il valait mieux me donner à Ton amour que de céder à ma concupiscence. Mais le premier me plaisait et me dominait, et l’autre m’attirait et m’enchaînait. Je n’avais rien à te répondre quand tu demandais : Tu dors ? Lève-toi. Relève-toi des morts. Christ t’illuminera. Tu affichais partout que Tu disais vrai et je n’avais rien du tout à répondre, convaincu de la vérité, sinon des paroles indifférentes et somnolentes : oui, tout de suite… voilà, voilà… un petit instant… mais ces « tout de suite, tout de suite » n’avaient jamais de suite, et le petit instant traînait en longueur. L’homme intérieur en moi se plaisait dans Ta loi, mais c’est une autre loi dans mes membres qui luttait contre la loi de mon intelligence et m’enchaînait à la loi du péché qui était dans mes membres. Oui, la loi du péché, c’est la violence de l’habitude. Elle entraîne et retient l’esprit contre son gré. Juste sanction car il se laisse faire volontairement.

AugustinLes Aveux chap. 12t. 8[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 215–216

Tu t’étonnes que le monde périsse ? C’est comme si tu t’étonnais que le monde vieillisse. Il est comme l’homme : il naît, il grandit, il meurt. Oui, le monde vieillit, et ce ne sont partout que des gémissements d’opprimés. Mais réfléchis : n’est-ce donc pour rien que, dans la vieillesse du monde, Dieu t’ait envoyé le Christ pour te refaire quand tout se défait ? Le Christ est venu à l’heure où tout se défait pour te renouveler toi-même. Le monde créé, le monde institué, le monde destiné à périr incline vers son couchant, mais Il est venu te consoler au sein de tes souffrances et te promettre un éternel repos.

AugustinSermon sur la prise de Rome 410 augustin cycle fin du monde vieillesse vieillir vieillissement

anni tui nec eunt nec veniunt : isti autem nostri eunt et veniunt, ut omnes veniant. anni tui omnes simul stant, quoniam stant, nec euntes a venientibus excluduntur, quia non transeunt : isti autem nostri omnes erunt, cum omnes non erunt. anni tui dies unus, et dies tuus non cotidie, sed hodie, quia hodiernus tuus non cedit crastino ; neque enim succedit hesterno.

Tes années ne vont ni ne viennent ; les nôtres vont et viennent afin qu’elles passent toutes. Si tes années demeurent compactes, c’est qu’elles demeurent. Elles ne sont pas chassées par les années qui viennent, parce qu’elles ne passent jamais. Tes années sont une seule journée, et cette journée n’est pas tous les jours, mais aujourd’hui, toujours, parce que ton aujourd’hui ne s’efface pas devant un demain, pas plus qu’il ne succède à un hier.

AugustinConfessiones chap. 13t. 11[397–401] traduction maison

Quod autem nunc liquet et claret, nec futura sunt nec praeterita, nec proprie dicitur : tempora sunt tria, praeteritum, praesens et futurum, sed fortasse proprie diceretur : tempora sunt tria, praesens de praeteritis, praesens de praesentibus, praesens de futuris. sunt enim haec in anima tria quaedam, et alibi ea non video praesens de praeteritis memoria, praesens de praesentibus contuitus, praesens de futuris expectatio.

Maintenant c’est clair et net. Le futur ni le passé ne sont. À proprement parler, on ne peut dire qu’il y a trois temps : le passé, le présent et le futur. À proprement parler, il faut dire qu’il y a trois temps : le présent du passé, le présent du présent, le présent du futur. Les trois sont dans l’âme et on ne les trouve nulle part ailleurs : au présent du passé, elle se souvient de ce qui n’est plus ; au présent du présent, elle prête attention à ce qui est ; au présent du futur, elle tend vers ce qui n’est pas encore.

AugustinConfessiones chap. 20t. 11[397–401] traduction maison foireuse

intueor auroram : oriturum solem praenuntio. quod intueor, praesens est, quod praenuntio, futurum : non sol futurus, qui iam est, sed ortus eius, qui nondum est : tamen etiam ortum ipsum nisi animo imaginarer, sicut modo cum id loquor, non eum possem praedicere. sed nec illa aurora, quam in caelo video, solis ortus est, quamvis eum praecedat, nec illa imaginatio in animo meo : quae duo praesentia cernuntur, ut futurus ille ante dicatur.

Je vois l’aurore : je présage le lever du soleil. Ce que je vois est présent, ce que je présage est à venir. Ce n’est pas le soleil qui est à venir ; il est déjà là ; c’est son lever qui n’est pas encore là. Pourtant ce lever, si mon âme n’était en mesure de se le figurer (par exemple en parlant), je ne pourrais pas le prédire. Cette aurore que je vois dans le ciel n’est pas le lever du soleil (elle le précède) et elle n’est pas non plus ce que mon âme se figure : il y a là deux perceptions au présent, pour une prédiction du futur.

AugustinConfessiones chap. 18t. 11 traduction maison

gradibus ascendens ad eum, qui fecit me, et venio in campos et lata praetoria memoriae, ubi sunt thesauri innumerabilium imaginum de cuiuscemodi rebus sensis invectarum. ibi reconditum est, quidquid etiam cogitamus, vel augendo vel minuendo vel utcumque variando ea quae sensum attigerit, et si quid aliud commendatum et repositum est, quod nondum absorbuit et sepelivit oblivio. ibi quando sum, posco, ut proferatur quidquid volo, et quaedam statim prodeunt, quaedam requiruntur diutius et tamquam de abstrusioribus quibusdam receptaculis eruuntur, quaedam catervatim se proruunt et, dum aliud petitur et quaeritur, prosiliunt in medium quasi dicentia : ne forte nos sumus ? et abigo ea manu cordis a facie recordationis meae, donec enubiletur quod volo atque in conspectum prodeat ex abditis. alia faciliter atque inperturbata serie sicut poscuntur suggeruntur, et cedunt praecedentia consequentibus, et cedendo conduntur, iterum cum voluero processura. quod totum fit, cum aliquid narro memoriter.

Je poursuis ma lente ascension vers celui qui m’a fait. J’atteins les immenses prairies, les vastes palais de la mémoire où se trouvent les trésors des images innombrables importées par la perception de toutes sortes d’objets.
Est entreposé là tout ce que notre intelligence développe, réduit ou modifie de quelque façon, à partir de la perception sensible. Et d’autres choses encore déposées là, conservées, que l’oubli n’a toujours pas absorbées et englouties.
J’y suis. Je réclame de voir ce que je veux. Pour certaines choses c’est immédiat, pour d’autres la recherche est plus longue. Comme s’il fallait les extraire d’entrepôts plus secrets. Certaines affluent en bande alors même qu’on en avait demandé et cherché une autre. Elles font irruption avec l’air de dire : c’est peut-être nous que tu cherches… La main de mon cœur les chasse du visage de ma mémoire jusqu’à ce qu’émerge de l’obscurité ce que je cherche. Sortie de sa cachette, la chose se présente à moi. D’autres, en répondant à l’appel, se mettent en rangs impeccables. Celles qui ouvrent la marche disparaissent pour céder la place aux suivantes, et en disparaissant sont cachées pour reparaître quand je le voudrai. C’est exactement ce qui se passe quand je raconte quelque chose de mémoire.

AugustinLes Aveux chap. 12t. 10[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 268–269

Quid est illud, quod interlucet mihi et percutit cor meum sine laesione ? et inhorresco et inardesco : inhorresco, in quantum dissimilis ei sum, inardesco, in quantum similis ei sum.

Qu’est-ce que c’est, cette lumière qui scintille en moi et traverse mon cœur sans causer de blessure ? Je m’effraie et m’enflamme : je m’effraie tant je lui dissemble ; je m’enflamme tant je lui ressemble.

Qu’est-ce que c’est, cette lumière qui scintille devant moi et traverse mon cœur sans causer de blessure ? Je prends peur et prends feu : peur de ce que je lui suis si dissemblable ; feu de ce que je lui suis si semblable.

AugustinConfessiones chap. 9t. 11[397–401] traductions maison

amant eam lucentem, oderunt eam redarguentem. quia enim falli nolunt et fallere volunt, amant eam, cum se ipsa indicat, et oderunt eam, cum eos ipsos indicat. inde retribuet eis, ut, qui se ab ea manifestari nolunt, et eos nolentes manifestet et eis ipsa non sit manifesta.

Ils aiment la vérité quand elle brille, ils la haïssent quand elle leur résiste. Ils ne veulent pas qu’on leur mente mais veulent mentir. Ils aiment la vérité quand elle se montre mais la haïssent quand elle les dénonce. Ce sera leur récompense : ils ne veulent pas qu’elle les révèle, eh bien elle les révélera malgré eux sans se révéler à eux.

AugustinLes Aveux chap. 34t. 10[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.Lp. 283

En effet, Dieu n’aurait pas créé un seul ange, que dis-je ? un seul homme dont il aurait prévu la corruption, s’il n’avait su en même temps comment il ferait tourner ce mal à l’avantage des justes et relèverait la beauté de l’univers par l’opposition des contraires, comme on embellit un poëme par les antithèses.

AugustinLa Cité de Dieu augustin bien mal poème

Capiunt ergone te caelum et terra, quoniam tu imples ea ? an imples et restat, quoniam non te capiunt ? et quo refundis quidquid impleto caeloet terra restat ex te ? an non opus habes, ut quoquam continearis, qui contines omnia, quoniam quae imples continendo imples ?

Ciel et terre te contiennent si tu les remplis. Mais si tu les remplissait, il y aurait un reste si eux ne te contenaient pas. Et où refoules-tu, une fois remplis ciel et terre, le quelque chose qui reste de toi ? Tu n’as pas besoin d’être retenu quelque part, toi qui retiens tout : ce que tu remplis, tu le remplis parce que tu le contiens.

AugustinLes Aveux chap. 3t. 1[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 51

Sed dico te, deus noster, omnis creaturae creatorem, et si caeli et terrae nomine omnis creatura intellegitur, audenter dico : antequam faceret deus caelum et terram, non faciebat aliquid. si enim faciebat, quid nisi creaturam faciebat ? et utinam sic sciam, quidquid utiliter scire cupio, quemadmodum scio, quod nulla fiebat creatura, antequam fieret ulla creatura.

Toi, notre Dieu, créateur de toutes créatures pour autant qu’elles sont comprises sous les noms de « ciel » et de « terre », je déclare avec hardiesse qu’avant de faire le ciel et la terre, tu ne faisais rien. Car si tu avais alors fait quelque chose, qu’aurais-tu pu faire d’autre que de la créature ? Et j’aimerais être aussi certain de tout ce que je désire savoir que je suis certain de ceci : de la créature, il ne s’en créait pas avant la création.

AugustinConfessiones chap. 12t. 11[397–401] traduction maison

sed unde et qua et quo praeterit cum metitur ? unde nisi ex futuro ? qua nisi per praesens ? quo nisi in praeteritum ? ex illo ergo, quod nondum est, per illud, quod spatio caret, in illud, quod iam non est.

Mais quand nous le mesurons, le temps, d’où vient-il, par où passe-t-il, où va-t-il ? d’où vient-il, sinon du futur ? par où passe-t-il, sinon par le présent ? où va-t-il, sinon dans le passé ? Son trajet est donc le suivant : il vient de ce qui n’est pas encore, passe par ce qui n’a aucune étendue, et va vers ce qui n’est déjà plus.

AugustinConfessiones chap. 21t. 11[397–401] traduction maison

neque enim finitur, quod dicebatur, et dicitur aliud, ut possint dici omnia, sed simul ac sempiterne omnia

Jamais ce qui est dit ne finit. On ne dit pas une chose après l’autre pour que tout soit dit. Mais tout est dit ensemble et pour toujours.

AugustinLes Aveux[Confessiones (397–401)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 314

Ecce sunt caelum et terra, clamant, quod facta sint.

Ça y est. Le ciel et la terre sont. Ils crient qu’ils furent créés.

AugustinConfessiones chap. 4t. 11[397–401] traduction maison

certe si est tam grandi scientia et praescientia pollens animus, cui cuncta praeterita et futura ita nota sint, sicut mihi unum canticum notissimum, nimium mirabilis est animus iste atque ad horrorem stupendus, quippe quem ita non lateat quidquid peractum et quidquid relicum saeculorum est, quemadmodum me non latet cantantem illud canticum, quid et quantum eius abierit ab exordio, quid et quantum restet ad finem.

Si un esprit était suffisamment savant et devin pour connaître le passé et le futur aussi bien que je connais un chant très connu, ce serait un étonnement sans bornes, une stupeur horrifiée. Rien ne lui échapperait du passé ni rien de ce qui resterait à venir pour les siècles futurs. Comme rien ne m’échappe du chant que je suis en train de chanter. Ni ce que je viens de chanter depuis le début ni ce qui me reste à chanter jusqu’à la fin.

AugustinLes Aveux chap. 30vol. 11[397–401] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 333

nos quaesisti non quaerentes te, quaesisti autem, ut quaereremus te

tu nous as cherchés alors que nous ne te cherchions pas, mais tu nous as cherchés pour que nous te cherchions

AugustinConfessiones chap. 2t. 11[397–401] traduction maison

praeceps ibam tanta caecitate, ut inter coaetaneos meos puderet me minoris dedecoris, quoniam audiebam eos iactantes flagitia sua et tanto gloriantes magis, quanto magis turpes essent, et libebat facere non solum libidine facti verum etiam laudis. Quid dignum est vituperatione nisi vitium ? ego, ne vituperarer, vitiosior fiebam, et ubi non suberat, quo admisso aequarer perditis, fingebam me fecisse quod non feceram, ne viderer abiectior, quo eram innocentior, et ne vilior haberer, quo eram castior.

La tête basse, je m’aveuglais au point que, parmi les garçons de mon âge, j’avais honte d’être moins obscène qu’eux quand je les entendais se vanter de leurs débauches. Plus c’était sale, plus on était admiré. Notre plaisir n’était pas tant d’assouvir nos désirs que de susciter l’admiration des autres. Quoi de plus condamnable que le vice ? Eh bien moi, pour ne pas être condamné, je devais être plus vicieux encore. Et s’il m’arrivait d’être en deçà de la dépravation des autres, j’inventais des actes que je n’avais pas commis pour ne pas apparaître plus abject d’être plus innocent ni plus obscène d’être plus chaste.

AugustinLes Aveux chap. 3t. 2[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 81 adolescence condamnation cour d'école débauche désir par procuration enfance grégarité obscène obscénité punition vice

quam suave mihi subito factum est carere suavitatibus nugarum, et quas amittere metus fuerat, iam dimittere gaudium erat.

Soudain, manquer de la douceur des riens me devint douceur. Ce que j’avais eu peur d’abandonner, maintenant j’étais heureux d’y renoncer.

Ce qui m’était doux, soudain, il m’est devenu doux d’en manquer. Ce que j’avais eu peur de lâcher, maintenant, j’étais heureux de le balancer.

AugustinLes Aveux chap. 1t. 9[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 233+ trad. alt. maison addiction drogue sevrage sexualité

Ego itaque incrassatus corde, nec mihimet ipsi vel ipse conspicuus, quidquid non per aliquanta spatia tenderetur, vel diffunderetur vel conglobaretur vel tumeret, vel tale aliquid caperet aut capere posset, nihil prorsus esse arbitrabar.

J’avais la conscience trouble. J’étais sans vision de moi-même. Tout ce qui ne pouvait dans l’espace se déployer, se répandre ou se condenser, se gonfler, prendre ou être capable de prendre une forme, n’était pour moi que du rien.

AugustinLes Aveux chap. 2t. 7[Confessiones (397–402)] ⋅ trad. Frédéric Boyer P.O.L2009p. 182

quid est ergo tempus ? si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio

Qu’est-ce donc que le temps ? Tant que personne ne me le demande, je le sais ; si on me le demande et que je veux l’expliquer, je ne le sais plus.

AugustinConfessiones chap. 14t. 11[397–401] traduction maison