Un jour ou deux après ma déclaration d’amour, transie tellement j’étais vulnérable, je t’ai envoyé le passage de Roland Barthes par Roland Barthes où il décrit comment celui qui prononce la formule « je t’aime » est comme « l’Argonaute renouvelant son vaisseau pendant son voyage sans en changer le nom ». Tout comme les pièces de l’Argo peuvent être remplacées à travers le temps, alors que le bateau s’appelle toujours Argo, chaque fois que l’amoureux prononce la formule « je t’aime », sa signification doit être renouvelée, comme « le travail même de l’amour et du langage est de donner à une même phrase des inflexions…
Avant notre rencontre, j’avais consacré ma vie à l’idée de Wittgenstein selon laquelle l’inexpressible est contenu – d’une manière inexpressible ! – dans l’exprimé. Cette idée se voit accorder moins de temps d’antenne que le plus déférent Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, mais c’est, je crois, l’idée plus profonde. Le paradoxe qu’elle désigne représente littéralement ce pourquoi j’écris, ou ce pourquoi je me sens capable de continuer à écrire. Et ce, parce que ça ne nourrit pas, parce que ça n’exalte pas le sentiment d’angoisse qu’on peut ressentir devant l’incapacité à exprimer, à l’aide des mots,…
Après le repas, mon amie, celle qui a suggéré le tattoo dans tes rêves, m’invite à son bureau où elle m’offre de te googler pour moi. Elle pourra voir si Internet révèle quel pronom tu préfères, comme je n’arrive pas à te le demander, et ce, malgré ou à cause du fait que nous passions chaque moment disponible au lit et que nous parlions déjà d’emménager ensemble. En attendant, je suis devenue une pro du contournement des pronoms. La clef, c’est d’entraîner son oreille à ne pas craindre d’entendre répéter encore et encore le prénom de l’autre. Il faut apprendre…
Il y a en a qui sont agacés par l’histoire selon laquelle Djuna Barnes, plutôt que de s’identifier comme lesbienne, préférait dire qu’elle « aimait simplement Thelma ». Gertrude Stein aurait fait des déclarations similaires, mais pas exactement dans ces termes, à propos d’Alice. Je comprends pourquoi c’est politiquement exaspérant, mais j’ai aussi toujours pensé que c’était quand même romantique – la romance de laisser une expérience individuelle du désir prendre le pas sur une expérience catégorielle. There are people out there who get annoyed at the story that Djuna Barnes, rather than identify as a lesbian, preferred to say that she…
L’une des choses les plus irritantes à propos du refrain rebattu sur les « mariages entre conjoints de même sexe » est que je connais peu – sinon aucun – queer qui conçoive son désir comme ayant la caractéristique principale d’être destiné au « même sexe ». C’est vrai que plusieurs textes féministes des années soixante-dix concernaient la possibilité d’être allumée, et même politiquement transformée, par la rencontre du même. Cette rencontre était, est, peut être importante, car elle permet de voir reflété ce qui a été dénigré, de troquer l’aliénation ou la haine internalisée pour le désir et l’attention. Se dévouer à la…
[J]e ne suis jamais arrivée à me sentir interpelée par camarade, ni à embarquer dans tout le fantasme guerrier. En fait, j’en suis venue à comprendre le langage révolutionnaire comme une sorte de fétiche – auquel cas, une réponse au texte ci-dessus pourrait être : Notre diagnostic est similaire, mais nos perversions ne sont pas compatibles. I’ve never been able to answer to comrade, nor share in this fantasy of attack. In fact I have come to understand revolutionary language as a sort of fetish—in which case, one response to the above might be, Our diagnosis is similar, but our perversities…
Quand j’étais jeune, ma mère me demandait parfois de changer le poste de télévision pour en trouver un avec un météorologue masculin. D’habitude ils ont des prévisions plus justes, disait-elle. Les météorologues lisent un texte, que je disais, levant les yeux au ciel. C’est partout les mêmes prévisions. Haussement d’épaules : C’est juste une impression. Hélas, ce n’est pas qu’une impression. Même si les femmes consultent les mêmes satellites ou lisent les mêmes textes : leurs rapports sont suspects ; c’est comme ça. Autrement dit, l’articulation de la réalité de mon sexe est impossible dans le discours et pour une raison de structure, éidétique.…
Un nœud de honte en moi : avoir été quelqu’un qui parlait librement, abondamment et passionnément à l’école secondaire, puis arriver à l’université et réaliser que j’étais en passe de devenir une de ces personnes qui font lever les yeux au ciel : et la voilà repartie. Ç’aura pris du temps et du trouble, mais finalement j’ai appris à arrêter de parler, à être une observatrice (à jouer à l’être, en fait). Ce jeu m’a menée à écrire énormément dans les marges de mes cahiers de notes ; du matériel que j’ai ensuite pillé pour faire des poèmes. Me forcer à me taire,…
Et maintenant, après avoir vécu près de toi toutes ces années, après avoir regardé le moteur qu’est ton esprit produire un art de liberté pure – pendant que je travaille farouchement sur ces phrases, inquiète tout du long que l’écriture ne soit au fond que les balises qui marquent la domestication de la liberté (fidélité à la production de sens, à l’assertion, à l’argument, même ouvert) –, je ne suis plus sûre duquel d’entre nous se sent le plus chez soi dans le monde, duquel est le plus libre. Comment expliquer ? L’expression « trans » peut certainement servir en attendant, mais le récit…
C’est douloureux pour moi d’avoir écrit tout un livre qui remet en question les politiques identitaires pour me découvrir instituée comme symbole de l’identité lesbienne. Ou bien les gens n’ont pas vraiment lu le livre, ou la force gravitationnelle des politiques identitaires est si puissante que peu importe ce que tu écris, même quand c’est explicitement opposé aux politiques identitaires, la machine le rattrape. Je pense que Butler est généreuse lorsqu’elle désigne la diffuse « force gravitationnelle de l’identité » comme étant le problème. De façon moins généreuse, je dirais que le simple fait qu’elle est une lesbienne est si aveuglant pour…
Je vise une écriture qui dramatise les façons dont nous sommes « pour un autre ou grâce à un autre », et pas seulement dans certaines circonstances, mais dès le début et pour toujours. I mean writing that dramatizes the ways in which we are for another or by virtue of another, not in a single instance, but from the start and always.…
Si, petite fille, tu cherches des avant-goûts du sexe et que les seules options qui se présentent dépeignent le viol d’un enfant ou d’autres abus (donc, tous mes livres préférés de préadolescente : I Know Why the Caged Bird Sings, Clan of the Cave Bear, The World According to Garp, tout comme les quelques films cotés R qu’on me permettait de regarder : Fame, notamment, avec la scène indélébile d’Irene Cara à qui un photographe louche, qui a promis de faire d’elle une star, demande d’enlever sa chemise et de sucer son pouce), alors ta sexualité va se former autour de ça.…
Pour notre dernière nuit au Sheraton, nous mangeons sur place, au resto « mexicain sans prétention » beaucoup trop cher, le Dos Caminos. Tu passes pour un homme ; moi, pour une femme enceinte. Notre serveur nous parle joyeusement de sa famille, exprime son approbation vis-à-vis de la nôtre. En surface, on aurait pu dire que ton corps devenait de plus en plus « masculin » ; le mien, de plus en plus « féminin ». Mais nous ne nous sentions pas comme ça. À l’intérieur, nous étions deux animaux humains en cours de transformation l’un auprès de l’autre, témoins sans pression du changement de l’autre. En d’autres…
Je ne suis pas intéressée par une herméneutique, ni par une érotique, ni une poétique de mon anus. Je suis intéressée par le sexe anal. I am not interested in a hermeneutics, or an erotics, or a metaphorics, of my anus. I am interested in ass-fucking.…
Impuissance, finitude, endurance. Tu fabriques le bébé, mais pas directement. Tu es responsable de son bien-être, mais incapable de contrôler les éléments fondamentaux. Tu dois lui permettre de se déployer, tu dois nourrir son déploiement, tu dois le veiller. Mais il va se déployer de la façon dont ses cellules ont prévu qu’il se déploierait. Tu ne peux pas contrecarrer une perturbation structurelle ou chromosomale en ingérant le bon thé bio. Powerlessness, finitude, endurance. You are making the baby but not directly. You are responsible for his welfare, but unable to control the core elements. You must allow him to unfurl,…
Pour ce que j’en sais, la plupart des plaisirs qui en valent la peine balancent entre satisfaire quelqu’un d’autre et se satisfaire soi-même. Certains appelleraient ça une éthique. So far as I can tell, most worthwhile pleasures on this earth slip between gratifying another and gratifying oneself. Some would call that an ethics.…
Peur de l’affirmation. Suis toujours en train d’essayer de sortir du langage totalisant, c’est-à-dire, du langage qui piétine effrontément la spécificité ; avant de me rendre compte que c’est une autre forme de paranoïa. Pour sortir de ce manège, Barthes s’est efforcé de se rappeler que « c’est le langage qui est assertif, non [moi] ». C’est absurde, dit Barthes, d’essayer de fuir la nature affirmative du langage en « ajout[ant] à chaque phrase quelque clausule d’incertitude, comme si quoi que ce soit venu du langage pouvait faire trembler le langage ». Mon écriture est parcourue de tels tics d’incertitude. Je n’ai pas d’excuse…
J’ai laissé entendre, une fois, que j’avais écrit la moitié d’un livre saoule et l’autre moitié sobre. Ici, j’estime que j’ai écrit à peu près les neuf dixièmes de ce livre « librement », l’autre dixième, attachée à un tire-lait de calibre hospitalier : les mots accumulés dans une machine, le lait siphonné dans l’autre. Once I suggested that I had written half a book drunk, the other half sober. Here I estimate that about nine-tenths of the words in this book were written “free,” the other one-tenth, hooked up to a hospital-grade breast pump : words piled into one machine, milk siphoned out…
Un soi sans attachements compassionnels relève de la fiction ou de la démence. [Pourtant,] la dépendance est méprisée, même dans les relations intimes, comme si elle était incompatible avec l’autonomie, alors qu’elle est la seule chose qui la rend possible. (Adam Phillips / Barbara Taylor) J’ai appris ce mépris de ma propre mère ; peut-être était-il infusé dans mon lait. Par conséquent, il faut que je surveille ma tendance à considérer les besoins des autres comme dégoûtants. Habitude corollaire : fonder la majeure partie de mon estime personnelle sur un sentiment d’hyper-compétence, une croyance irrationnelle mais ardente en ma quasi totale autonomie.…
[P]eu importe ce que je suis, ou ce que je suis devenue depuis, je sais maintenant que l’insaisissabilité n’est pas tout. Je sais maintenant que l’art savant de la dérobade a ses propres limites, ses façons d’inhiber certaines formes de plaisir ou de bonheur. Le plaisir de maintenir. Le plaisir de l’insistance, de la persistance. Le plaisir de l’obligation, le plaisir de la dépendance. Les plaisirs de la dévotion ordinaire. Le plaisir de reconnaître que l’on doit peut-être retraverser les mêmes révélations, prendre les mêmes notes dans la marge, retourner aux même thèmes dans son travail, réapprendre les mêmes vérités…
L’année où mon père est mort, j’ai lu une histoire à l’école à propos d’un petit garçon qui construit des bateaux dans des fonds de bouteille. Le petit garçon vivait selon la maxime suivante : si tu arrives à imaginer le pire qui peut arriver, tu ne seras jamais surpris quand ça arrivera. Ne sachant pas que cette maxime était la définition exacte de l’angoisse telle que donnée par Freud (« “Angoisse” décrit un état particulier d’attente ou de préparation au danger, même s’il est inconnu »), je me suis engagée à la mettre en pratique. Déjà une « diariste » effrénée, je me…
Pousse encore, ils disent quelques instants plus tard. Est-ce que vous me niaisez, j’ai pas encore fini ? Mais celui-là est facile ; le placenta n’a pas d’os. J’avais toujours imaginé le placenta comme un steak bleu de 15 onces. Au lieu de ça, c’est absolument indécent et colossal : un sac jaune et sanglant rempli d’organes mauves-noirs, un sac de cœurs de baleines. Harry soulève son capuchon et en photographie l’intérieur, impressionné par le plus mystérieux et sanguinolent des appartements. [Qu] Pousse encore, ils disent quelques instants plus tard. Vous vous fichez de moi, c’est pas fini ? Mais celui-là est facile ; le…
48. Imagine quelqu’un qui baise comme une pute, par exemple. Quelqu’un de doué dans ce domaine, de professionnel. Quelqu’un que tu verrais en train de te baiser, dans le miroir, toujours dans le miroir, une baise de dingue à un mètre de là, dans un appartement éclairé par une lumière bleue, jamais par la lumière du jour, et cette personne te baise toujours par-derrière dans cette lumière bleue, et vous êtes doués pour ça, tous les deux, sérieux et . absorbés par la tâche, comme si votre corps ne savait rien faire d’autre sur cette terre bénie de Dieu que…
52. Si vous y arrivez, essayez de ne pas parler comme si les couleurs émanaient d’un seul phénomène physique. Gardez à l’esprit les effets que toutes les sortes de surfaces, de volumes, de sources de lumière, de pellicules, d’étendues, de degrés de solidité, de solubilité, de température et d’élasticité ont sur la couleur. Pensez à la capacité qu’a un objet d’émettre, de refléter, d’absorber. de transmettre ou de diffuser la lumière ; pensez à « l’action de la lumière sur une plume ». Demandez-vous : quelle est la couleur d’une flaque ? Votre canapé bleu est-il toujours bleu quand vous passez devant d’un pas hésitant…
62. Ce qui est du puritanisme, pas de l’éros. Pour ma part, ça ne m’intéresse pas de ne faire qu’apercevoir ou offrir un cul lisse ou un con bien peigné. Ce qui m’intéresse, c’est d’avoir trois orifices comblés par une grosse queue veinée, et ce dans les poses et sous les lumières les plus ingrates. Je ne choisirai pas entre le bleu du monde et les mots qui le disent : autant chauffer tout de suite le tison et préparer vos yeux pour l’autel. Tant pis pour vous.…
105. Il n’existe pas d’instrument pour mesurer la couleur ; il n’existe pas de « thermomètre de la couleur ». Comment pourrait-il en être autrement puisque « la connaissance de la couleur » dépend toujours de la perception individuelle ? Ce qui n’a toutefois pas empêché un certain Horace Bénédict de Saussure d’inventer en 1789 un appareil nommé « cyanomètre », avec lequel il espérait mesurer le bleu du ciel. 106. La première fois que j’ai entendu parler du cyanomètre, je me suis figuré une machine compliquée pourvue de cadrans, de manivelles et de boutons. Mais ce que Saussure a en fait « inventé » était une charte en carton comportant…